‹ Les sauterelles: pièce en cinq actesChapitre 12 sur 27 · TOUS LES FONCTIONNAIRES · texte numérisé non relu

TOUS LES FONCTIONNAIRES

Eh 1 on dira ce que l'on voudra!... Finissons-en !

TPON

Vous n'aviez qu'à ne pas vous tromper de tête!

LEBRAY

Si vous nous refusez votre concours, on télégraphiera au général Berton. (Cependant, madame BéiHgny est entrée depuis un moment. Elle causait avec son niari.)

MADAME BÉBIGNY

Monsieur le gouverneur général, puisque le hasard me fait assister à cette conversation, permettez-moi de dire un mot.

RÉGIAL

Sur ce sujet? Il n'est guère de la compétence d'une femme .. Enfin, madame...

MADAME BÉRIGNY

Si véritablement c'est Muong-Bâ qui vient de reparaître dans les Hautes-Provinces, vous vous épuiseriez en vains efforts pour saisir cet homme insaisissable. Et d'ailleurs, dans les circonstances présentes, il importe avant tout d'agir avec célérité.

RÉGIAL

Eh bien, madame?

MADAME BÉRIGNY

Ce qu'il faut, ce n'est pas le combattre, c'est traiter avec lui. Muong-Bà, vieux, infirme, n'a pas repris sa vie de proscrit de gaité de cœur. Donnez-lui une somme d'argent, rendez-lui sa pension et les terres que M. Carvin lui avait concédées. Je suis sûr qu'il se soumettra.

DE DAMBRUN

Que nous changions de politique vis-à-vis de Muong-Bâ, ce ne sera pas la première fois. Mais comment l'avertir et le joindre? Il sait que dans un déjeuner amical, on méditait de le faire sauter à la dynamite, ensuite, qu'on a voulu lui couper le cou. Use méfiera, cet homme. J'ajoute que toute entrevue avec lui sera dangereuse pour son partenaire. Qui ira le trouver?

Moi, si vous voulez.

RÉGIAL

Vous?

BÉRIGNY

Oui. Et je n'aurai pas besoin d'interprète. Je parle sa langue.

MADAME BÉRIGNY

Oh I M. de Dambrun a raison, mon ami, Muong-Bâ ne fera confiance à aucun Français. Seule, une personne dont il saurait n'avoir rien à redouter, une femme, peut solliciter une entrevue de lui, et je m'offre à...

BÉRIGNY

Non, ce serait trop imprudent.

MADAME BÉRIGNY

Je lui fixerai un rendez-vous en rase campagne, ses troupes et les nôtres restant à cinq cents pas de nous deux : un coup de fusil imprudent tiré sur lui ou sur moi risquerait fort de se tromper d'adresse ; nous nous servirons ainsi mutuellement de sauvegarde, et l'un et l'autre nous serons en sûreté. Que monsieur le gouverneur général me donne pleins pouvoirs, je me fais forte d'obtenir la soumission de Muong-Bà en quelques jours.

TRON, à Régial.

Au fait, pourquoi pas?... Puisque madame Bérigny consent...

LE GÉNÉRAL, à Hégisil.

Mais c'est de la démence! Confier les intérêts du protectorat à une femme! On rira de vous ! Madame vous allez tomber dans un piège ! {On

ne répond pas.) Ah ! c'est comme ça ! Eh bien, allez, marchez... Mais comme j'entends n'endosser aucune part de responsabilité dans la sottise qu'on prépare, et comme les militaires ne sont pas faits uniquement pour tirer les pékins du pétrin où ils se fourrent volontairement, moi, je vais au Japon.

LEBRAY

Hein?

RÉGI AL

Comment, général, quand je vous avertis que, sans doute, je vais avoir besoin de vous?,..

LE GÉNÉRAL

J'ai dit, il y a trois semaines, à M. le général commandant le corps d'occupation qu'if me fallait un congé de convalescence. Il me Ta accordé. J'y ai droit. Je le prends.

RÉGIAL

Eh bien, soit, général, soit. Partez. Parbleu! je vous montrerai bien que les civils savent se passer des militaires... (Le général salue et sort.)

UN SECRÉTAIRE

Son Excellence M. Nam Trieu envoie son secrétaire demander une entrevue à monsieur le gouverneur général.

RÉGÎAL

Nam Trieu !

BÉRIGNY

Oh ! monsieur le gouverneur général, recevezle. C'est un ami pour nous. Et il sera certainement plus aisé de vous entendre avec lui qu'avec ses collègues.

RÉGIAL

Soit donc ! je le recevrai. (Le secrétaire sort. Madame BéiHgny s'ajj'proche de Régial pour iprendre congé de lui.) Au revoir, madame. Je ne vous ferai pas de phrases inutiles. Réussissez et vous serez l'égale de ces grandes Françaises dont les fortes vertus républicaines, le caractère et le courage ont toujours fait l'admiration du monde. (Serrant la main à Bérigny.) Au revoir, mon cher résident. N'oubliez pas que j'attendrai des nouvelles avec grande impatience. (A Lefiscal et à Tron.) Messieurs, je ne vous retiens plus. {Sortent madame Bérigny, Bérigny, Lefiscal et Tron.)

RÉGIAL, LEBRAY, PIÉTREQUI>'

RÉGiAL, à de DdLïnhrun.

De Dambrun, prenez une automobile et allez chercher M. Battistini, l'inspecteur de la garde indigène et le commandant de gendarmerie... (De Dambrun sort.) C'est par eux que je ferai exécuter Topération, puisque je n'ai plus à compter sur M. de Tourmalin... {A Lehray.) Monsieur le résident supérieur, rendez-vous, avec M. le procureur général, au Palais des Ancêtres. Vous vous ferez livrer le petit prince Li Tha^ et vous vous tiendrez prêts à le conduire au Palais impérial... si c'est nécessaire.

LEBRAY

Oh ! monsieur le gouverneur général, vous serez contraint d'agir.

RÉGIAL, préoccupé.

Oui... oui... sans doute.

LEBRAY

Quoi! détrôner un empereur... Est-ce un

acte d'une telle importance? Il n'y a pas de peuple conquérant qui n'ait eu à remplacer un souverain désobéissant par un successeur plus soumis. Que de fois l'avons-nous fait dans nos propres colonies! [Bruit au dehors.)

PIÉTREQUIN

Est-il prudent de garder sur le trône un prince qui nous est sournoisement ennemi? C'est lui qui excite le peuple.

LEBRAY

Cet empereur, d'ailleurs, n'est qu'un vieillard imbécile, un fou erotique qui se divertit à faire fouetter ses concubines sous ses yeux.

C'est ce qu'à diverses reprises j'ai câblé à Paris.

LEBRAY

Et vous savez quels cris d'indignation ont accueilli ces nouvelles.

PIÉTREQUIN

Allez, l'opinion a été bien préparée. Même, je ne désespère pas que quelque événement fortuit ne nous amène plus tard à changer la forme de ce gouvernement, et à faire de ce pays de protectorat une vraie colonie.

RÉGIAL

Malheureusement, vous savez que le parti socialiste !...

PIÉTREQUIN

Les socialistes défendant un trône ! Quel paradoxe !

GABRIEL, annonçant.

Son Excellence Nam Trieu.

NAM TRIEU entre.

REGIAL

Excellence, je ne vous attendais qu'avec vos collègues.

NAM TRIEU

Monsieur le gouverneur général, j'ai pensé que dans les circonstances présentes, et connaissant mon attachement à votre pays, vous daigneriez m'accorder la faveur d'un entretien particulier.

RÉGIAL

Soit, Excellence, mais parlez vite ! Vos collègues vont arriver, et j'ai hâte de régler avec eux

les différends qui nous divisent. (A Lebray et Piétreqidn.) Eh bien, messieurs, rendez-vous où vous savez, et attendez mes instructions. {Piétrequin et Lebray sortent.)

RÉGIAL, NAM TRIEU

NAM TRIEU

Croyez tout d'abord, monsieur le gouverneur, que ma démarche n'a d'autre but que d'éviter en tre vous et nous un conflit aux conséquences désastreuses.

RÉGIAL

Je rends hommage à vos sentiments, mais il n'y a pas de conflit possible entre le chef du protectorat et les membres du grand Conseil. J'ai été dans la nécessité de décider la perception de nouveaux impôts, et ces nouveaux impôts seront perçus.

NAM TRIEU

Monsieur le gouverneur, quoiqu'ils en soient désolés, mes collègues, au nom de notre maître, refuseront leurs signatures à vos arrêtés. Et c'est pour vous exposer leurs raisons, qu'ils n'eus-

sent peut-être pas osé vous donner toutes, que j'ai tenu à vous voir seul à seul... Vous ignorez, car votre cœur en serait ému de pitié, vous ignorez les misères et les souffrances de ce malheureux peuple, comme vous ignorez les violences dont il est l'objet quotidien.

RÉGIAL

Qui vous dit que je ne sois pas informé de tout? Mais il n'y a pas de république, de royaume ou d'empire où les contribuables ne crient qu'ils sont écrasés d'impôts.

NAM TRIEU

Mais, où est-ce plus vrai, plus littéralement vrai qu'ici?... {Geste de RégiaX.) Oh! j'aurai le courage de parler, monsieur le gouverneur, car j'ai conscience que l'heure est décisive... Ce peuple est sourdement agité comme un océan à l'approche de la tempête.

RÉGIAL

Mais, de quoi se plaint-il, après tout?

NAM TRIEU

De l'âpreté de vos fonctionnaires dans le recou vrement des taxes, de leur dureté dans la répression des fraudes, de leur sévérité dans les condamnations! Mais pour nous opposer à de nouvelles taxes, il n'est besoin d'ailleurs que de

savoir ce qui fut fait des impôts perçus jusqu'à ce jour et des millions de notre emprunt. Partout, de la part de vos chefs de services, imprévoyance et gaspillage : pour les chemins de fer dont les tracés mal étudiés n'ont pu être suivis par les entrepreneurs ; pour vos quais, qui devaient coûter cinq millions, en coûtent neuf, et qui s'obstinent à disparaître dans le fleuve ; pour votre palais, seul bâtiment achevé, celui-là, et dont le coût est double du coût prévu; pour les hôtels de vos hauts fonctionnaires...

RÉGIAL

Si ces faits étaient vrais, les connaîtriez-vous ?

NAM TRIEU

Ils sont tous rapportés dans les journaux français paraissant à Shong-Hoï.

RÉGIAL

Je vous trouve bien prompts à accueillir toutes les critiques, d'oîi qu'elles viennent, et à les tourner en griefs contre nous. En admettant qu'elles ne fussent pas exagérées, et quand nous aurions commis d'inévitables erreurs, est-ce une raison pour déchaîner la rébellion, ameuter le peuple contre nous, et lui apprendre à nous haïr? Vous oubliez trop vite ce que les Français ont fait pour vous et qui compenserait toutes leurs fautes.

NAM TRIEU

Ce qu'ont fait les Français?

RÉGIAL

Eh! oui!

NAM TRIEU

Qu'ont-ils donc fait ?

Dans un pays ravagé par la guerre civile, où rien n'était en sûreté, ni les personnes, ni les biens, nous çivons apporté l'ordre et la sécurité ; nous vous avons délivrés de la tutelle de voisins avides qui levaient sur vous des tributs, et nous avons chassé des armées de pirates qui vous rançonnaient jusque dans votre capitale.

NAM TRIEU

Qu'importe que nos voisins et les pirates nous laissent en re.pos, si nous versons aujourd'hui dans vos mains ce que nous versions autrefois dans les leurs !...

RÉGIAL

Mais cet argent, nous l'employons à la prospérité de l'Empire. Nous vous avons fait un chemin de fer et des routes.

NAM TRIEU

La route du fleuve nous suffisait.

RÉGIAL

Elle n'eût point toujours suffi. Nous avons bâti des monuments et des palais...

NAM TRIEU

Ce n'est pas nous qui les habitons.

BÉGIAL

Donné des institutions sans lesquelles il n'est pas un État policé.

En effet, en échange des deux ou trois milliards que nous avons versés, vous nous avez donné des prisons et des bagnes, des gendarmes, des commissaires et des douaniers,

RÉGIAL

Avec nos lois et nos sciences, dont vous ignoriez jusqu'aux principes, nous vous avons apporté les bienfaits d'une civilisation supérieure à la vôtre.

NAM TRIEU

Que vous nous avez imposée avec vos canons et vos baïonnettes...

RÉGIAL

Mais après nos soldats, nous avons amené nos professeurs, nos ingénieurs et nos médecins. Nous vous avons appris à cultiver vos

champs, à exploiter les mines de vos montagnes; nous avons ouvert des marchés d'Europe à vos produits. Votre peuple, avant notre arrivée, croupissait dans l'ignorance et dans l'ordure. Aucune règle d'hygiène. Les maladies, les fièvres décimaient vos bourgades, et vos petits enfants mouraient par milliers, chaque année. Nous les sauvons. Ne nous doit-on rien en retour? Nous sommes venus chez vous comme tous les Européens dans leurs colonies, pour travailler au bien-être des indigènes.

NAM TRIEU

Non, monsieur le gouverneur général, non. Des peuples ont pris des colonies pour y déverser le trop-plein de leur population ; d'autres peuples pour qu'elles servissent de point d'appui à leurs flottes; d'autres, pour en exploiter les richesses ; d'autres enfin pour que leurs négociants ou leurs industriels pussent y trafiquer. Mais conquises par des Anglais, des Hollandais, des Français, des Allemands ou des Espagnols, je n'en connais pas une où les Européens se soient installés pour protéger vraiment l'indigène ou l'éduquer. Et de quel droit d'ailleurs, venir dans des contrées déjà peuplées, où personne ne vous appela ; ici, où vous avez débarqué sous prétexte de venger les injures faites à

trois marchands ? De quel droit vous emparer de pays qui ne sont pas les vôtres, de richesses qui ne vous appartiennent pas ?

BÉGIAL

Le droit des races les plus intelligentes et les plus industrieuses, les plus fortes. Le monde est trop petit pour permettre que des terres fertiles ou gonflées de richesses, qui cultivées ou ouvertes donneraient du blé et du riz, du charbon pour les usines, des minerais pour l'industrie, restent improductives, infécondes, inutiles à tous entre les mains inhabiles des races qui les détiennent. Elles sont à ceux qui savent le mieux les exploiter.

NAM TRIEU

Et les prendre. Elles sont, en effet, vous l'avez dit, monsieur le gouverneur général, elles sont au plus fort. Et vous avez raison peut-être. Il n'y a point de discussion possible avec la force. Elle s'impose. Elle est la maîtresse du monde, et les blancs la possèdent. Donc, à tous nos oppresseurs européens, avec tous les peuples opprimés, noirs du Togo et du Ouadaï, Indiens cuivrés des bords du Grange, Arabes des déserts sahariens, Berbères, Javanais de l'Insuiinde, nous vous dirons : « Nous subirons le joug que vous nous avez imposé, mais en gardant pour vous la haine du

vaincu qui attend l'heure de sa revanche. Au contraire, si vous voulez que nous vous respections, rendez-vous d'abord respectables ; nous oublierons nos pères morts en luttant contre vous, nos villes éventrées par vos boulets, nos villages incendiés par vos soldats, et les ruisseaux de sang que vous avez versés, et notre liberté perdue, si du moins notre nation vit, grandit et prospère sous votre servitude ; nous paierons les impôts que vous nous réclamez, s'ils servent à nos besoins, non à entretenir vos luxes inutiles qui insultent à notre pauvreté ; nous obéirons à vos lois si elles ne heurtent pas nos croyances et ne bouleversent pas nos foyers ; nous estimerons enfin votre civilisation supérieure à la nôtre, et nous l'adopterons peut-être, si nous trouvons en vous des amis pitoyables, humains et justes, et non des maîtres nous traitant en esclaves sur le sol où nous sommes nés. »

RÉGIAL

Eh ! Excellence.

GABRIEL entre et annonce.

Leurs Excellences les membres du grand Conseil. Leurs Excellences, les vice-rois des provinces.

RÉGIAL

Qu'ils entrent! qu'ils entrent! (La por^te

s'ouvre : Entrent Thaï Van N'Guyen^ Dong- IIgï, Kaï Kinh, et les trois vice-rois. Salutations silencieuses.)

RÉGiAL, aux vice-rois.

Messieurs les vice-rois, je vous ai mandés de vos provinces, afin que vous partiez d'ici avec des instructions claires, formelles, sur le sens desquelles vous ne pourrez équivoquer au sujet de la perception des impôts. (Aux tnembres du grand Conseil.) Messieurs les membres du grand Conseil, vous savez ce que j'attends de vous. Son Excellence Nam Trieu vient de me faire part de vos hésitations. Il est temps qu'elles prennent fin. Voici les arrêtés à signer. A votre refus, prenez-y garde, je répondrai par une mesure énergique et sévère. N'essayez pas de discuter ni de gagner du temps. N'essayez pas d'avertir le Palais. Je vous enferme ici dans un cercle de Popilius dont vous ne sortirez qu'après m'avoir donné une réponse. Vous avez un quart d'heure pour délibérer sur les intérêts et les destinées de l'empire. Vous les tenez dans les mains. J'ai dit. (A Gabriel.) Gabriel, des gardes à toutes les portes. (Et il sort majestueusement. Gabriel fait placer des soldats indigènes devant les portes, puis sort k son tour.)

thaï van N'GUYEN, nam trieu, kai-kinh, doxg-hoi,

LES TROIS VICE-ROIS. D'abord, un long silence. Puis, avec beaucoup de calme, Thaï Van N'Guyen sort de sa poche un gros étui à cigares. Il le tend à ses collègues qui, respectueusement, s'inclinant devant lui, prennent chacun un cigare. Même jeu pour l'allumage. Toute la scène doit être jouée avec beaucoup de dignité, en contraste avec les scènes désordonnées des Européens.

thaï van n'guyen, s'sipprochcLnt d'un des soldats indigènes qui est sui^ la véranda.

Parles-tu français? (Le soldat ne répond pas.) May cob iêt noi tieng lang sa khong ?

LE SOLDAT, remuant la tête négativement.

Bam khong.

THAÏ VAN n'guyen, redescendant.

Il ne parle pas le français... Bien... Nous pourrons délibérer en paix... (Il fait un geste, tous s'assoient après des salutations entre eux. Nouveau silence, pendant lequel les mandarin s tirent de leurs manches un éventail. Ils s'éventent.) Mes frères, vous avez entendu les paroles de cet homme qui est emporté et violent comme tous les hommes de sa race. Et il ne convient pas de les blâmer de leur grossièreté, mais plutôt

LES S.VUTERELLES 137

de les plaindre. Mais pour être exprimé sans grâce, son désir était clair. Je vous consulte donc, ô vous tous, ingénieux et prudents, donnez-moi vos avis réfléchis. Quel parti prendre? Que leurs Excellences les vice-rois daignent les premiers nous ouvrir le trésor de leurs pensées secrètes.

PREMIKR VICE-ROI

0 notre frère vénérable, c'est aux membres du grand Conseil qu'il appartient de nous guider dans les ténèbres où nous sommes, car, approchant chaque jour le Fils du Ciel, notre empereur, ils gardent sur eux comme un reflet de ce soleil resplendissant.

DEUXIÈME VIGE-ROI

Et comment oserions-nous élever la voix devant vous qui êtes nos aînés par l'âge? Le sage a dit : « Quand même tu aurais trois fois vingt ans, celui qui a vingt ans de plus que toi, a plus d'expérience encore et de sagesse. » [Un silence. On fume.)

DONG-HOI

Les Français sont emportés et vifs, mais leur colère tombe vite. Ils ne sont point soutenus et constants dans leurs desseins. Les flots de la mer sont moins vile agités et apaisés qu'euxmêmes. Peut-être si des difficultés adroitement

soulevées par nous, surgissaient, verrions-nous chanceler bientôt les résolutions les plus fermes.

NAM TRIEU

0 Dong-Hoï, lettré bien disant et subtil, ton esprit est fécond en ressources ingénieuses. Mais ton habileté même ne ferait point fléchir la volonté de notre gouverneur. Quoi que j'aie pu lui dire, il n'a pas renoncé aux impôts qu'il réclame. Et, si nous les refusons, il mettra comme un point d'honneur à briser notre résistance. Tu as entendu ses menaces?

DONG-HOI

Chaque fois qu'il tonne, ô mon frère, la foudre ne tombe pas, et de quoi que nous soyons menacés...

thaï van n'guyen

Mais il me semble que notre frère Kaï Kinh souhaite prendre la parole? (Kaï Kinh sHu' cline.) Nous l'écouterons donc avec tout le respect que ses avis commandent.

KAi KINH, aux vice-rois

Mes frères, depuis l'arrivée des étrangers, aucun message secret n'a pu être échangé entre nous, car le sceau de nos lettres était brisé par ordre du gouverneur, [Aux membres du Conseil.) Nous mêmes, dans les salles obscures du

Palais Impérial, jamais nous n'avons osé parler avec franchise, ni risquer un mot hasardeux. Le palais est plein d'espions et des oreilles attentives sont à toutes les portes. Aujourd'hui, pour la première fois, nous voici réunis et hors de surveillance. Le Français nous a enfermés. Il a mis autour de nous des gardes comme pour nous protéger contre les indiscrets. Jamais occasion plus propice ne s'offrira de nous concerter avec moins de danger sur le présent et de préparer l'avenir. Pour moi, mes frères, jugeant le moment favorable et prévoyant pour nous de grands malheurs, si nous ne les prévenons pas, je crois bon de vous révéler un plan longuement préparé, mais pour la réussite duquel le concours de vous tous m'est nécessaire.

thaï van n'guyen Parle donc, ô mon frère. Ce plan révélera sans doute la fermeté de ton âme et la grandeur de ton génie. Que nous proposes-tu?

KAI KINH

De chasser de l'empire du Dragon d'Or les diables étrangers. {Personne ne sourcille. Un silence.)

thaï van n'guyen, après avoir tiré cpÂelques bouffées de fumée.

Oui c'est un vaste projet.

DONG-HOi, même jeu.

Vaste. {Nouveau silence.)

NAM TRIEU

Très vaste. Mais comment prétends-tu que nous l'exécutions? Il y a des milliers de Français à Shong-Hoï. As-tu médité de les massacrer tous ?

KAI KINH

La besogne serait trop longue et bonne pour les bouchers d'Occident. Je n'ai dessein que de frapper les principaux d'entre eux, de terrifier les autres et de les obliger à remonter sur leurs bateaux de feu qui les amenèrent ici.

NAM TRIEU

Mais ces principaux chefs, où les trouver assemblés?

KAl KINH

Dans quelques semaines, pour inaugurer ce palais élevé avec l'argent sué par notre peuple, le gouverneur offrira une fête. Là, le soir, au bal, vêtus et masqués comme le sont nos histrions de carrefour, nos maîtres seront tous réunis.

NAM TRIEU

Kaï Kinh, à l'heure du péril, ce ne sont pas

[(1) les hommes habitués à remuer des montagnes de papier et à verser des fleuves d'encre, ce ne sont pas] les fonclionnaires qui sont le plus à craindre : ce sont les soldats.

KAI KINH

Il n'y a plus qu'une poignée de soldats français à Shong-Hoï. Ils sont enfermés là-haut, dans notre vieille citadelle, sur la colline des Aigles, et ils n'ont pour sortir qu'un pont-levis en bois. Qu'on fasse sauter le pont-levis, et les troupes seront enfermées là plus sûrement que nous ici.

thaï van n'guyen

0 Kaï Kinh, tu parles avec l'assurance d'un homme qui déjà aurait hasardé quelque démarche. {Kaï Kinh incline la tête.) Je tremble que tu n'aies exposé ta tète vénérable.

KAI KINH

Grâces te soient rendues pour ta sollicitude paternelle. Mais je n'ai pas agi directement, j'ai eu des émissaires sûrs [liés à moi par la plus lourde chaîne qui, comme il est dit dans la Grande Étude, est la chaîne d'argent]. Et leurs menées furent prudentes. Pour aller plus avant,

(1) Les phrases entre crochets [] pourront être supprimées à la représentation.

ils attendent de moi un ordre, qui leur viendra d'un geste, {Il montre son éventail,) d'un signe imperceptible aux yeux non clairvoyants.

NAM TRIEU

Sans doute, il joue un rôle ingrat, l'homme qui détruit des espérances et prophétise des malheurs. Pourtant, mes frères, je dois être cet homme. [Votre projet est généreux et toutes les nations d'Asie, opprimées par les blancs font aujourd'hui le même rêve de leur libération. Mais pensez-vous qu'un tel songe devienne aisément une réalité ? Ici] en admettant que par surprise vous soyez vainqueurs un jour, et que vous forciez les Européens de Shong-Hoï à se rembarquer sur leurs navires, espérez-vous que tout soit terminé et que les Français se résigneront à perdre l'Empire du Dragon-d'Or? Ils enverront d'autres hommes et d'autres bateaux.

thaï van n'guyen, après un silence.

Les paroles d'un homme sensé méritent notre réflexion.

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