VOIX
C'est Sa Majesté qui part... — Qui est avec lui?... — Les nouveaux membres du conseil. — 11 y a une femme aussi. — Il est gentil, ce petit empereur...
On s'est rangé. Des gardes indigènes sous les ordres de l'inspecteur Battistini se sont groupés au fond. UEGIAL entre, ayant à ses côtés le PETIT EMPEREUR, 10 ans, vêtu de jaune et portant le grand cordon de la Légion d'honneur. Derrière lui, quatre ministres et une femme. Puis MADAME RÉGIAL, tous les grands fonctionnaires, les femmes des fonctionnaires, les invités, etc.
•RÉGIAL, s' arrêtant après avoir conduit le petit empereur jusqu'au fond où on a placé sa chaise kp(^rteurs.
Majesté, avant votre départ, je vous remercierai encore d'avoir honoré cette fête de votre présence auguste.
LE PETIT EMPEREUR. Tandis qu'il parle, le plus vieux des ministres observe le petit empereur qui, parfois, jette les yeux sur lui pour s'assuy^er qu'il répète bien les paroles qu'on lui a apprises.
Je tenais, monsieur le gouverneur, à vous donner ce témoignage de sympathie, car je sais tout ce que je dois à vous même et à la France que vous représentez si dignement ici.
RÉGIAL
En détrônant l'empereur légitime, et en vous mettant à sa place, à laquelle vous n'aviez aucun droit, la République Française a agi pour vous en mère bienveillante. Et vous savez aussi, Majesté, que vous ne sauriez avoir de mère plus glorieuse. J'ai bien recommandé à vos maîtres de dérouler sous vos yeux tous les tableaux de notre histoire, féconde en grands enseignements et en beaux faits.
LE PETIT EMPEREUR
Oh! monsieur le gouverneur, depuis longtemps on me les a appris.
RÉGIAL
Vous n'ignorez donc pas que nous avons été les conquérants et les éducateurs du monde. Avec Guillaume de Normandie, nous avons pris
et civilisé l'Angleterre; avec Saint-Louis, la Terre-Sainte; avec Charles d'Anjou, l'Italie et la Sicile...
LE PETIT EMPEREUR, flev de montrer son savoir.
Où tous les Français ont été massacrés le jour des Vêpres Siciliennes, en l'282...
MADAME RÉGIAL
Il sait cela! C'est admirable !...
RÉGIAL
Nous sommes encore le peuple qui a soutenu les plus pénibles guerres, livré le plus grand nombre de batailles...
LE PETIT EMPEREUR
Mes professeurs français m'ont cité leurs noms : Crécy, Azincourt, Pavie...
LE MINISTRE, intervenant.
Sa Majesté s'est arrêtée là dans ses études.
LE PETIT EMPEREUR, regardant le ininistre, interdit.
Oui, je me suis arrêté là...
MADAME RÉGIAL
Mais, Majesté, avant que vous partiez... quelle est donc cette dame qui vous regarde si maternellement?
LE PETIT EMPEREUR
La nourrice qui m'a élevé et qui ne me quitte jamais. C'est dans ses bras qu'on est venu me chercher au Palais des Ancêtres pour me conduire au Palais Impérial.
MADAME RÉGIAL
Pourquoi est-elle si triste ! On dirait qu'elle va pleurer.
LE PETIT EMPEREUR
Elle pleure depuis que je suis empereur. Elle dit que c'est pour mon malheur qu'on m'a tiré de mon obscurité et que je mourrai jeune encore de mort violente,
MADAME RÉGIAL
Oh! Majesté!...
RÉGIAL
Que Votre Majesté se rassure. La République a étendu sa main sur vous.
LE MINISTRE; S approchcLiit cIg Vempereur. Majesté...
LE PETIT EMPEREUR
Ah! Il faut partir... {Donnant la main h Réglai.) Monsieur le gouverneur général, que le ciel répande sur vous ses bénédictions.
RÉGIAL
Au revoir, Majesté, ayez des rêves heureux.
(L'empereur remonte^ il entre dans sa chaise à porteurs qu'on enlève. Son cortège le suit.)
RÉGiAL, redescendant, a Piétrequin. Ah! monsieur le procureur général, voilà une belle soirée pour moi.
PIÉTREQUIN
Monsieur le gouverneur général, je vous l'avais bien dit, qu'au départ du vieil empereur, tous nos embarras prendraient fin. Nous avons été trop timides encore. Pendant qu'on y était, il fallait abolir l'empire, annexer le pays à la France, et nous étions les vrais souverains ici. (Musique dans la salle de bal.)
PÉGIAL
Mais, mesdames, retournez dans la salle de bal.
JEUNES GENS et JEUNES FILLES
Oui, oui, le cotillon...
MADAME LEBRAY, à de Dambrun.
Monsieur de Dambrun, c'est nous qui le conduisons.
DE DAMBRUN
OÙ sont les accessoires?
MADAME RÉGIAL
Les voilà! (Tout le monde remonte en bavar-
dant et en riant. On distribue les accessoires du cotillon. Bruit lointain d'une détonation. Tous les boys disparaissent aussitôt.)
VALAT, à Lambourde.
Tiens !... Vous n'avez pas entendu?
LAMBOURDE
Quoi donc?
VALAT
On dirait le bruit d'une détonation...
LAMBOURDE
Eh bien?
VALAT
Ne vous semble-t-il pas étrange qu'en pleine nuit... ?
LAMBOURDE
Ob ! monsieur Valat, vous finiriez par inquiéter les gens les plus confiants et... {Mais a ce moînent, Li, le boy de Lebray^ sort en courant de la salle de bal, bouscule Lambourde et les personiies qui se trouvent devant lui, puis disparaît dans le jardin.)
LAMBOURDE
Quel idiot !
MADAME LEBRAY
Mais c'est Li !...
MADAME RÉGIAL
Il est fou !...
MADAME LEBRAY, 7'egardsLnt dans la, salle de bal, pousse un cri.
Ah!... Henri 1... Qu'as-tu?... {Lehray paraît, la inain ensanglantée.)
LEBRAY
Le boy? Où est le boy?
piÉTREQuiN, s'élançant vers le fond.
Qu'on coure après lui, qu'on l'arrête !...
MADAME LEBRAY
C'est lui qui t'a blessé ? Un médecin... le docteur Murel... (Appelant.) Docteurl...
LEBRAY
Rien... ce n'est rien.
RÉGIAL
Mais que s'est-il passé?
LEBRAY
Ma foi, je n'ai pas compris... Li nous avait accompagnés... J'ai eu un ordre à lui donner.. Je Tai fait appeler dans le petit salon... Et comme je me penchais vers lui, j'ai vu son bras levé, armé d'un couteau... J'ai étendu la main... Et voilà!...
piÉTREQuiN, revenant.
Les domestiques, où sont-ils?
MADAME RÉGIAL
Mais ils sont... [Elle regarde autour d'elle.) Comment, les boys ont disparu?
PIÉTREQUIN
Et les interprètes?
RÉGIAL
Gabriel et Théodore étaient là?
PIÉTREQUIN
Non.
MADAME RÉGIAL
Je les ai aperçus il n'y a qu'un instant.
PIÉTREQUIN
Introuvables !
RÉGIAL
Ah i par exemple I...
DE DAMBRUN, appelant.
Gabriel! Théodore!...
MADAME RÉGIAL
Lou-Tshé!... (Un silence.)
DE DAMBRUN
Personne ne répond !
RÉGIAL
Voilà qui est singulier!...
VALAT
Et même un peu inquiétant... [Un nouveau silence. Tous les personnages se regardent. Instinctivement, les femmes se rapprochent les unes des autres.)
LEBRAY
Enfin, que sont-ils devenus ?
LE CAPITAINE TOSTAIN
Cherchons-les !
DE DAMBRUN
Peut-être dans le parc... {Comme ils vont pour sortir, la lumière électrique s'éteint brusquement.)
DES VOIX
La lumière!... Un accident... Non... Si... C'est éteint partout !...
LE CAPITAINE TOSTAIN
Vite! des candélabres! Dambrun, savez-vous où il y en a?...
DE DAMBRUN
Oui. Venez avec moi... {Il sort avec Tostain par la droite.)
MADAME LAMBOURDE
J'ai peurl J'ai peur !...
LAMBOURDE
Peur de quoi ?... Tu es folle !
VALAT, qui est au fond.
Ah ! regardez !...
DES VOIX
Où?
VALAT
Là-bas, sur la colline, ces feux rouges... On dirait des signaux.
DES v.oix
Des signaux ?
RÉGIAL
Du côté du faubourg? Ce sont des réjouissances populaires. Ces braves gens ont appris qu'il y a fête au Palais et ils tirent un feu d'artifice en mon honneur.
LAMBOURDE, qui cst p7'ès de la baie donnant sur le jardin.
Quelqu'un accourt de ce côté... C'est une femme... madame Bérigny...
MADAME BÉRIGNY entvc tout essoufflée.
Mon mari n'est pas revenu ?
RÉGIAL
Bérigny? Où est-il?
MADAME BÉRIGNY
A la caserne Courbet.
Qu'est-ce qu'il fait?
MADAME BÉRIGNY
Il donne l'alarme...
MESDAMES LEFISGAL et LAMBOURDE
L'alarme ? (De Dambrun rement avec des candélabres allumés.)
RÉGIAL
Mais, madame, qu'est-ce que vous nous racontez là?
MADAME BÉRIGNY
Nous étions partis en automobile. En traversant le faubourg, près de la porte de Ten Fan Pao, nous voyons des hommes qui collaient des affiches sur les murs, d'autres qui lisaient une sorte de prospectus qu'on leur distribuait. A la vue de l'automobile, ils se dispersent; mon mari, intrigué, saute à terre, va à l'affiche écrite en caractères tmères, et la lit... C'est un appel à la révolte. {Les dames poussent un cri.)
MADAME RÉGIAL
Ah ! mon Dieu !...
MADAME LEBRAY
Une révolte!...
MADAME LAMBOURDE
Nous sommes perdus !...
NAM TRiEU, riant.
Mesdames, n'ayez pas peur! Une révolte à Song-Hoi ! Comment l'aurait-on préparée sans que j'en eusse été informé par mes agents ?
TRON
Vous ne saviez rien ?
NAM TRIEU
Rien!...
RÉGIAL
Cette affiche est l'œuvre d'un mauvais plaisant!...
MADAME BÉRIGN'Y
Je ne crois pas... La révolte doit éclater cette nuit à un signal donné...
MESDAMES LEFISGAL et PIÉTREQUIN
Cette nuit?
MADAME BÉRIGNY
L'affiche invite le peuple à prêter main-forte aux rebelles. L'ayant lue, nous sommes revenus
en hâte. Nous avons rencontré M. le président Fournier qui rentrait chez lui. Nous l'avons averti. Il réveille tous les Français et se réfugiera avec eux à la Chambre de commerce. Moi j'ai quitté l'auto au coin de la rue montant à la caserne où mon mari a été chercher la troupe.
C'était là, madame, une précaution inutile. (A Régial.) Faites donc téléphoner à la caserne qu'on ne dérange pas le régiment.
MADAME BÉRIGNY
Gardez-vous de donner un ordre pareil.
Croyez-moi, nous aurons bientôt besoin de nos soldats.
LEFISGAL, du foud.
Les grilles! On ferme les grilles!... (Mouvement de Nam Trieu qui est remarqué par Tron.)
RÉGIAL
Qui se permet de toucher à mes grilles?... Dambrun, voulez-vous voir, je vous prie ?
BÉRIGNY arrive en courant.
Le pont de la citadelle a sauté !
MESDAMES LEBRAY et LEFISGAL
Le pont a sauté ! {Nam Trieu sort rapide-
ment, suivi par Tron qui Vobserve depuis un moment.)
BÉRIGNY
Ma femme vous a dite. ? Au moment où j'allais arriver à la caserne, une explosion formidable a retenti I. . . C'était le pont-levis qui volait en éclats !... Les soldats sont enfermés làhaut... et n'en descendront pas aisément... {Des cris d'effi'oi. Les femmes remontent pour fuir.) Ne sortez pas!... Si les rebelles viennent vers le palais, vous allez vous heurter à leur troupe. J'ai fait fermer les grilles; vous êtes en sûreté.