UNE VOIX
La première valse !
MADAME LEFISCAL
Vite ! Vite !
FLORENT, à madame Lam.hourde.
Assisterez-vous au souper, après le cotillon?
MADAME LAMBOURDE
Mais certainement ! (Les couples entrent dans la salle de bal. Bérigny, sortant de la salle, rencontre sa femme.)
BÉRIGNY
Marguerite, je te cherchais.
MADAME BÉRIGNY
Me voilà, mon ami.
BÉRIGNY
Nous partons.
MADAME BÉRIGNY
Déjà? Pourquoi ne pas coucher à Shong- Hoi?
Mieux vaut rentrer à Ten Fan Pao, cette nuit. Il est plus agréable de rouler sur les grandes routes au clair de luno que sous le soleil.
MADAME BÉRIGNY
J'aurais volontiers assisté au départ de l'empereur.
BÉRIGNY
Revoir cet enfant que le gouverneur traîne derrière lui comme un petit captif... non... je n'y tiens guère...
MADAME BÉRIGNY
Alors, mon ami, partons !
BÉRIGNY, s'arrêtant, car il aperçoit viadame Nam Trieu et de ïiambrun qui se dirigent vers le hall.
De Dambrun !
MADAME BÉRIGNY
Avec elle ! Ah ! qu'ils sont imprudents, ces amoureux! N'ayons pas l'air de les voir... Sortons par là !
(Ils sortent par le fond.)
Pendant ce dialogue, les derniers couples sont entrés dans le bal. Le hall est vide. — Il n'y a que deux gardes indigènes dans le fond.
A la lumière de la lune, on voit venir du fond du jardin de DAMBRUN et MADAME NAM TRIEU. — Madame Nam Trieu porte le vieux costume des Tmères.
Pendant toute la scène, on entend la musique jouant une valse.
DE DAMBRUN
Un tour de valse, petite amie ?...
LES SAUTERELLES j67
MADAME NAM TRIEU
Non... Je ne désire pas danser...
DE DAMBRUN
D'où vient, petite Hoa-Sen, que ce soir, vous n'ayez pas votre gaîté coutumière, votre turbulence joyeuse, votre gentil pépiement d'oiseau ?
MADAME NAM TRIEU
Que sais-je ? Il y a des heures où il semble que le fantôme bleu rôde autour de vous...
DE DAMBRUN
Nouvelle raison pour entrer dans le bal. Je vous assure, le spectacle vous divertira de vos pensées.
MADAME NAM TRIEU
Non... Il fait une chaleur étoulîante. Restons ici (Il va pour i^épliquer.) Ah ! mon Dieu, est-ce qu'il faut tout vous dire ?... (Elle s'assied.) Eh bien, je souhaite t'avoir à moi plus longtemps, à moi seule.
DE DAMBRUN
0 Hoa-Sen, petite poupéa chérie !... (/i s'assied près d'elle.)
MADAME NAM TRIEU
Prends garde...
DE DAMBRUN
Bah ! les uns dansent, les autres jouent, qui donc s'occuperait de deux amants bien sages?
MADAME NAM TRIEU
Tu m'aimes?
DE DAMBRUN
Si je t'aime ?
MADAME NAM TRIEU
Mais, vraiment?...
DE DAMBRUN
Oh ! ne le sais-tu pas bien ?
MADAME NAM TRIEU
Si. . Mais il me plait de te l'entendre répéter.
DE DAMBRUN
C'est peu de dire que je t'aime, ma petite idole d'Asie. Là-bas, à la pagode, quand je suis sur ma natte d'opium et toi sur la haute chaise d'ébène, parfois, à tes pieds, je m'amuse à brûler des bâtonnets d'encens. Et c'est ainsi que je voudrais être toujours devant toi, dans cette posture d'adoration.
Oh ! non, non... Ne rappelle pas ces jeux coupables et sacrilèges dont les puissances s'offenseront un jour.
DE DAMBRUN
Ne t'ai-je donc pas chUivrée des terreurs puériles et des craintes superstitieuses, Hoa-Sen? Instruite comme je t'ai instruite dans nos sciences d'Europe, crois-tu donc encore à tous les contes dont tes nourrices t'ont bercée?
MADAME NaM TRIKU
Robert, Robert, ne te moque pas de moi, je te prie. Mais j'ai une foi plus complète aux contes de mes nourrices qu'aux prédictions de tes savants.
DE DAMBRUN
Allons, c'est écrit : malgré mes leçons, vous garderez toutes vos croyances, petite ûlle asiatique: vousrestereztoujours une entravée, ligotée dans vos préjugés antiques et sur vous continuera à peser le poids des dix mille et des dix mille années où le cerveau de vos aïeules se forma lentement. Mais, bah ! c'est peut-être parce que tu es différente de moi que je t'aime.
MADAME NAM TRIEU
Ah ! Robert, qu'il est vilain de parler ainsi et quelle peine tu me fais...
DE DAMBRUN
De la peine ?
MADAME NAM THIEU
J'ai peur, si peur de n'être pour toi qu'un bibelot curieux, un objet rare et amusant. Va, ce n'est pas quand tu es à mes pieds comme devant une idole que je triomphe, ô mon amant, c'est quand je suis blottie, toute petite, contre toi et que tu me chuchotes à mon oreille des mots si tendres. Alors, je me crois une autre femme, une femme de ton pays. Ah ! je voudrais tant te les faire oublier, ces rivales lointaines...
DE DAMBRUN
Je les ai toutes oubliées.
MADAME NAM TRIEU
Et jamais le .désir ne te tourmente de les revoir et d'avoir autour de ton cou le collier de leurs bras blancs?...
DE DAMBRUN
Je n'ai plus qu'un désir, Hoa-Sen, c'est de vivre ici, près de toi, et d'y mourir.
MADAME NAM TRIEU
Est-ce vrai? Est-ce vrai? Est-ce possible? Quoi, tu n'aurais pas le regret de la terre natale, tu ne songerais pas à y retourner un jour prochain, peut-être, pour t'y marier à une femme de ta race et pour y vivre?,..
DE DAMBRUN
Non, non, je te jure. Non, je ne pense pas au retour... Je n'échangerais pas mon existence de colonial contre l'existence que l'on traîne làbas, étroite et mesquine. Et je ne m'arracherai plus jamais au charme insinuant de ton pays. Ah ! les forêts profondes et muettes, les petits lacs qui dorment aux pieds des banyans, les plages de sable étincelant avec leurs palmiers chevelus. Il me semble que je subis une sorte d'envoûtement singulier à respirer des odeurs nouvelles, contempler un ciel où éclatent d'autres étoiles, une terre qui produit d'autres moissons et qui se pare d'autres fleurs. Et ce sont des bonheurs inconnus quand, penché sur tes yeux, je vois comme au dedans de toi, ta petite âme jaune, ou quand, allongé sur ma natte, j'évoque à la fumée de ma pipe toutes. les féeries de l'opium.
MADAME NAM TRIEU
Dis, sais-tu que je suis jalouse?
DE DAMBRUN
Toi?
MADAME NAM TRIEU
Oui, si on peut être jalouse d'autre chose que d'une femme...
DE DAMBRUN
Et de quoi donc?
MADAME NAM TRIEU
De ton opium !
DE DAMBRUN
Ah! bah!
Je hais la drogue qui te donne des félicités que tu ne tiens pas de moi, des joies où je n'ai pas de part, des extases que tu n'as pas puisées sur mes lèvres.
DE DAMBRUN
Quoi! jalouse d'une pipe, Hoa-Sen?
MADAME NAM TRIEU
Pourquoi demander à la fumée, des plaisirs menteurs et des bonheurs inachevés, quand nous avons nos ivresses réelles et parfaites ?
DE DAMBRUN
Mais pour remplir les longues heures de l'attente, pour combler le temps que je ne passe pas à tes côtés. Les minutes où nous sommes séparés Fun de l'autre me paraissent si longues! Et toi, chère, loin de moi, ne connais-tu pas ces impatiences?
MADAME NAM TRIEU
Pour moi, ô mon amant, la maison où tu
n'es pas est vide, et chaque heure de ton absence a la durée d'un jour. Si j'étais condamnée à ne plus te voir, j'aimerais mieux descendre au pays des ombres légères.
DE DAMBBUN
Alors, Hoa-Sen, tu as devant toi de longues années de vie, de très longues années.
Qui sait? Le bonheur est de courte durée.
DE DAMBRUN
C'est encore ta nourrice qui t'a appris cela ?
MADAMK NAM TRIEU
Ces le vieux poète Li-Taï-Pé.
DE DAMBRUN
Ah ! et qu'a-t-il dit?
MADAME NAM TRIEU
Il a dit : « Presque au sommet d'une haute montagne est un lac aux eaux pures, où flottent de larges lotus. Leurs fleurs ont une blancheur merveilleuse. Et les hommes, jaloux entre eux, sont travaillés du désir de posséder la fleur unique. Chaque matin, quelqu'un part pour la conquérir. Sur les rochers où ses pieds s'ensanglantent, sous le soleil qui lui brûle la nuque, il gravit la montagne, il s'essouffle,
plein d'espoir, plein de joie. Enûn, il découvre le lac, il y vole et il cueille la fleur. IL la contemple, il la respire. Mais tandis qu'il triomphe , le beau lotus arraché à ses eaux profondes, aux eaux glacées, se penche sur sa tige et meurt. Et nul homme jamais ne l'a tenu plus d'un instant dans ses mains brûlantes.
NAM TRiEu, pstraissant sur la porte de la, Scille de bcil, à de Dambrun.
Oh! cher ami, je vais gronder madame Nam Trieu. Quoi ! elle vous retient ici, quand toutes ces demoiselles vous réclament pour la danse...
DE DAMBRUN
Ma foi, vous n'aurez pas tort de la gronder. J'ai vainement essayé de la décider à faire un tour de valse. « C'est le jour du fantôme bleu, ditelle... )) Sermonnez-la, je reviendrai la chercher dans un instant. {Il sort par la droite. La musique continue.) NAM TRIEU, après une pause et s'étfint assuré
qu^il n'y a plus dans le hall personne, sauf,
au fond, les gardes indigènes.
Hao-Sen, vous allez réïitrer dans votre demeure...
MADAME NAM TRIÉU
Bien. Mais je pensais que vous aviez l'in-
tention de rester ici jusqu'au départ de Sa Majesté.
NAM TRIEU
Aussi resterai-je, et vous rentrerez seule chez vous.
MADAME NAM TRIEU
Ce sera comme vous le souhaitez.
NAM TRIEU
Arrivée, vous passerez dans la chambre des Ancêtres.
MADAME NAM TRItU
La chambre des Ancêtres?
NAM TRIEU
Là, vous accomplirez pieusement les rites funéraires.
MADAME NAM TRIEU
Mais, seigneur, les rites sont célébrés au moment où quelqu'un va fermer ses yeux à la clarté du jour. Pour qui donc faut-il invoquer les mânes?
NAM TRIEU
Hoa-Sen, je sais qu'au bord de la Rivière- Verte, prés du village des Chanteuses, une antique pagode se cache entre des bancouliers.
MADAME xNAM TRIEU
Ah!
NAM TRIEU
Et que souvent à l'heure où le soleil décline, une femme s'y introduit en secret. Sans doute, il y a plusieurs jours déjà, le mari aurait pu prononcer la sentence sur la femme coupable...
MADAME NAM TRIEU, chancelaut.
Seigneur...
NAM TRIEU
Mais il était chargé d'intérêts plus pressants que les siens et il avait comme un rôle à jouer. C'est fait, et il lui est loisible enfin de songer aux soins de son honneur.
MADAME NAM TRIEU, avBC UTi cvi étranglé. Oh!...
NAM TRIEU
Nierez-vous le crime, ou espérez-vous échapper au châtiment?
MADAP.ÎE NAM TRIEU
C'est une vieille et cruelle loi que vous invoquez contre la coupable.
NAM TRIEU
C'est la loi des ancêtres.
MADAME NAM TRIEU
Hélas 1...
NAM TRIEU
Faut-il, si vous ne vous soumettez pas, que des serviteurs portent la main sur vous?...
MADAME NAM TRIEU
Ce que vous ordonnez, seigneur, sera accompli.
NAM TRIEU, après un silence, détcichant le poi' gnard qu'il a h sa ceinture et le remettant a sa femme.
Je ne soupçonnais pas, Hoa-Sen, quand, enveloppée de vos voiles, vous êtes entrée chez votre époux et qu'il vous recevait comme un présent du ciel, je ne soupçonnais pas que vous lui apportiez la douleur et le deuil.
MADAME NAM TRIEU, prenant le poignard.
Je me repens, seigneur, je me repens !
Hoa-Sen, votre mémoire, du moins, ne sera pas flétrie, et la tablette suspendue à l'autel des ancêtres, la tablette relatant votre vie, restera muette sur votre faute. Éternellement votre nom brillera d'un éclat chaste. Je l'ai voulu. Demain, quand on vous trouvera sans vie, on pourra croire que vous vous êtes donné une mort honorable pour accomplir un devoir pieux. Car cette nuit, vous ne mourrez pas seule... [On entend l'hymne tmère.) Mais je ne m'explique
pas davantage. Allez, Hoa-Sen, allez. Voici Sa Majesté. (i¥adame Nam Trieu sort par la gauche . Une foule de gens, fonctionnaires, invités, etc., emplissent la scène, venant soit de la salle de jeu, soit de la salle de bal.)