‹ Les sauterelles: pièce en cinq actesChapitre 25 sur 27 · ACTE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIÈME

Même décor.

Il n'y a pas eu d'entr'acte. — C'est le jour levant. — Tout est en désordre dans le hall.

Montés sur des chaises, TRON et VALAT regardent au dehors .

Autour d'eux, RÉGIAL, LAMBOURDE, LEFISCAL, PIÉ- TREQUIN, BLANCHET et LEBRAY. — Ils ont des fusils. Piétrequin a le bras en écharpe; madame PIÉTREQUIN soigne un milicien blessé.

Un long silence.

VALAT, se 7'etournant brusquement.

Ah ! ils étaient allés chercher des poutres.

PIÉTREQUIN

Des poutres ?

LAMBOURDE

Pourquoi faire?

VALAT

Je ne sais pas ce qu'ils manigancent...

LEBRAY

Ils n'ont rien osé tenter cette nuit. Le jour levant leur donne du courage.

RÉGiAL, à Tron.

Et nos soldats? Qu'aviez-vous vu tout à l'heure, au bout de l'avenue ? Ce n'est donc pas eux?

A cette distance, au milieu de ces tourbillons de poussière, on ne distingue rien nettement.

LAMBOURDE

Ce sont nos soldats qui accourent. Il y a près de trois heures qu'ils sont partis.

TRO.v, regcirdant toujours au dehors.

Oui. J'en suis presque sûr. C'est le régiment. Mais pour faire une trouée à travers l'armée des assaillants, il leur faudra bien dix minutes.

BLANGHET, assis sur une chaise.

Ah! qu'ils se hâtent et qu'ils nous déliv'ent.

PIÉTREQUIN

Croyez-vous donc qu'avec la rébellion, nos épreuves prendront fin, monsieur Blanchet de Musignan? Elles commenceront.

BLANCHET

Elles commence'ont?

PIÉTREQUIN

Et Paris? Les interpellations au parlement, les criailleries des socialistes ! Ils ne manqueron l pas de nous accuser d'avoir provoqué ces désordres par notre politique.

LEFISGAL

On est capable de nous fendre l'oreille !

LAMBOURDE

Ah! par exemple!... Mais nous protesterons!

Soyez tranquilles! J'ai déjà arrêté notre plan de défense. {Tous Ventourent.)

PIÉTREQUIN

Ah! quel est-il?

2 \ BLANCHET

^ / Expliquez-le.

REGIAL

(Du hruit au de/iors.) Chut! chut! (A Vcilat.) Et les indigènes?

VALAT

Ils ont soulevé un madrier, le plus lourd.

RÉGIAL

Mais quelle est donc leur intention?

"VALAT

Attendez! (Pause.) Ah! mon Dieu!

RÉGIAL

Quoi?

VALAT

Les gueux! Ils vont s'en servir comme d'un bélier pour enfoncer la porte.

RÉGIAL

Ils sont fous! La porte est solide.

LEFISGAL

Elle ne résistera pas à des chocs répétés.

VALAT

Ils se mettent en marche! Ils n'ont pas plus de vingt mètres à parcourir.

TRON, criant.

Battistini, vous ne les voyez donc pas?...

BATTisTiNi, en coulisse.

Je n'ai plus que quelques cartouches.

TRON

Nous aussi. Mais ça ne fait rien. Feu!... Et vous, Florent! Et vous! {Les miliciens et lef^ fonctionnnires déchargent leurs armes. An bruit des détonations, la porte du fond s'ov.vre

et tous les -personnsiges enfermés dans la salle de billard apparaissent.)

MADAME RÉGIAL

Qu'est-ce que c'est?

Nos soldats?

LAMBOURDE

Ils seront là dans un instant.

TRON

Il en est tombé cinq, six... Ils ont lâché leur madrier. Il y en a deux qui gigotent dessous à moitié écrasés.

BLANCHET

Bon! Bon! Bon!

VALAT

Ils s'apprêtent à renouveler la manœuvre.

LAMBOURDE

Allons donc!

LEBRAY

Ils ne savent donc pas qu'ils vont avoir nos troupes dans le dos?

LEFISGAL

Peut être. Mais mourir pour mourir, s'ils se sentent perdus, ils vengeront par avance leur mort sur nous.

TRON

Il y a un homme au milieu d'eux qui les encourage et les excite. C'est un mandarin.

Un mandarin?

TRON

Nam Trieu!

RÉGIAL

Vous ne vous trompez pas?

TRON

Non. C'est bien luil 11 vocifère des injures en nous montrant le poing... Il jette des commandements aux hommes... Ah! bon sang! Il ne nous reste pas une cartouche !

MADAME LEBRAY

Personne ne vient donc à notre secours?

MADAME LEFISGAL

Et nos soldats?

TRON

Tenez! Ils se remettent en marche...

VALAT

Ils sont deux ou trois cents qui vont donner Tassaut.

TRON

Rien ne les arrêtera.

MADAME BLANGHKT

Seigneu'!

MADAME LEBRAY

S'ils entrenf, ils vont nous égorger.

MADAME LAMBOCRHE

Nous sommes perdus.

LAMBOURDE

Tais-toi I

RÉGIAL

Ils avancent?

TRON

Oui... ils avancent, malgré les blessés, malgré les morts... Attaquée avec celte fureur la porte va céder.

MADAME BLANCHET. à genOUX.

Mon Dieu, ayez piaé de nous.

LEFISCAL

Allons-nous périr au moment d'être sauvé;?

PIÉTRtQUIN

Et les femmes?

LAMBOURDE

Il faut se cacher avec elles. Il ne s'agit que de gagner dix minutes.

J'aime mieux mourir au grand jour en vendant cher ma peau.

LEBRAY

Moi aussi. (Coup sourd cVune poutre heurtant la porte.)

LEFISCAL

Ça y est!

BATTisTiNi, accourant.

Attention! Vous êtes tous là? En dix coups de bélier la porte va s'ouvrir et je n'ai plus de munitions.

/ MADAME LEBRAY

. I Ah!

MADAME RÉGIAL

^ ) Grand Dieu!

^ ' MADAME LEFISCAL

Perdus!

BaTTISTIM

Pas un cri. Du sang-froid! Une panique vous livreruil à eux sans défense, et il vous reste une chance de salut. Florent, emmenez tout le monde et enfermez-vous dans les bâtiments des bureaux au fond de la petite cour.

RÉGIAL

Les femmes au milieu. Protéizeons-les.

LEBRAY

Ici, mesdames, derrière nous.

MADAME LEBRAY

El madame Bérigny?

MADAME RÉGIAL

La malheureuse ! Elle est évanouie I

TRON

Je la porterai, moi ; heureusement j'ai les doubles muscles. {Sur un nouveau coup de bélier, mouvement desortie des personnages.)

BATTISTINI

Halte ! Si vous sortez ainsi, vous serez aperçus. On tirera sur vous. Attendez. Quand la grille cédera, tous il se précipiteront de ce côté. Moi et les miliciens qui restent, avant d'être tués, nous les aurons retenus un instant. C'est le moment à saisir pour vous évader... Barricadezvous là-bas. Nos soldats vont arriver. Ils vous délivreront. En place !

TRON, il traverse la scène portant madame Bérigny dans ses bras.

Laissez-vous faire, ma petite dame, on vous sauve.

BATTiSTiNi, qui est sur la véranda,

Florent, à votre poste. (Florent groupe tous les personnages a droite.) Et partez sans un cri pour qu'ils ne sautent pas sur vous. (Nouveaux coups de bélier contre fapor^e.) Attention. ..vous y êtes?... La porte s'entr'ouvre... (A ce moment retentit une furieuse sonnerie de claii^ons : c'est la charge.)

LEBRAY, MADAME RÉGIAL

Les Français !

BATTISTINI

Non. Impossible. Ne bougez pas. Ce n'est pas eux. Quelque ruse des indigènes.

LEBRAY

Attendez. (Il ginmpe sur un 7neuble et regarde au dehors.) Si... si... par la rue des Marchands de thé... un bataillon !... Les voilà!...

RÉGIAL

Les voilà ?

MADAME LEBRAY

Ah 1 nos soldats I

MADAME BLANGHET

«0 j Enfin !

!iq

MADAME LEFISCAL

Nos soldats !

BATTISTINI

Pour en avoir plus tôt fini, un coup de main à nos soldats.

RÉGIAL

Allons-y ! [Tous se précipitent au dehors. Les femmes restent seules en scène.)

MADAME LEBRAY, qui est remoïitée dL la véranda.

Oui... oui... nos fantassins...

MADAME LEFISGAL

Bérigny et de Dambrun à leur tète...

MADAME LAMBOURDE

Les indigènes sont pris entre deux feux... Nam Trieu tient bon...

MADAME PIÉTREQUIN

Ab ! il est blessé !... il s'enfuit... il vient vers le Palais... on se met à sa poursuite...

MADAME LEBRAY

Les autres jettent leurs armes...

MADAME LAMBOURDE

Sauvés !

MADAME PIÉTREQUIN

Nous sommes sauvés !

MADAME BLANGHET, tomhée à genoux.

Me'ci, mon Dieu ! {Madame Bérigny., pâle,

chancelante, s'appuyant au chambranle de la porte, apparaît à droite.)

MADAME RÉGiAL, allant à elle.

Chère !... Chère I... Votre mari arrive.

MADAME LEFISGAL

Nous sommes sauvés grâce à lui, grâce à vous...

MADAME LAMBOURDE

Quelle reconnaissance éternelle !

MADAME RÉGIAL

Ah ! que je vous aime ! {Tous les fonctionnaires rentrent. Au milieu d'eux^ Bérigny et Dambrun, couverts de sueur et de poussière.)

BÉRIGNY

Ma femme? ma femme ?

MADAME RÉGIAL

La voilà !

BÉRIGNY

Marguerite ! Ma chérie ! {Il se précipite vers elle et Vétreint. Tous les personnages entourent Dambrun.)

TOUS

♦ Dambrun ! Enfin !

Il était temps que vous arriviez, bun Diou !

DE DAMBRUN

Deux heures pour réparer le pont de la Citadelle !... Au retour, nous nous sommes heurtés à un parti de rebelles qui portaient au bout d une pique la tête du petit empereur.

RÉGIAL

Misérables !

LEBRAY

Ils ont tué l'empereur ?

DE DAMBRUN

Oui!

LEBRAY, se frappant le front.

Admirable I

LAMBOURDE

Pourquoi I

LEBRAY

Je vous le dirai.

TRON

La révolte est-elle domptée ?

DE DAMBRUN

Encore deux ou trois coups de torchon et l'ordre sera rétabli.

(*) [blanchet Dieu soit loué !

PIÉTREQUIN

Ah I ne vous réjouissez pas. La révolte sera étouffée,... mais nous? Quelles responsabilités!

LAMBOURDE

Des fonctionnaires responsables ? Jamais.

LEFISGAL

D'ailleurs], tant que nous ne tenons pas Nam Trieu, la sédition n'est pas finie.

TRON

Qu'est-il devenu ?

LAMBOURDE

Je l'ai vu qui tombait.

LEFISGAL

Non, il s'est relevé et s'est enfui.

RÉGIAL

Peut-être l'a-t-on saisi ! Voyons... {Il remonte et Sipjpelle.) Battistini!... (A ce moment des clameurs retentissent à droite au fond du grand salon. Tous les personnages se retournent.)

TOUS

Ah ! Lui !

TRON

C'est lui. {Sanglant^ défait^ une épée [a la

(1) Les phrases entre crochets sont supprimées à la représentation.

7na.in, poursuivi par le capitaine Tostain et des miliciens^ Nam Trieu se précipite en scène. Il essaye de se frayer un passage par le fond, mais on lui barre le chemin. Dans la bagarre, Vépée de Nam Trieu tombe. On se jette sur lui.)

TOUS

Nous le tenons ! A mort ! à mort !

DE DAMBRUN

Je ne permettrai pas qu'on touche à lui ! Il est sans armes. {Il pousse Nam Trieu derrière une table et^ avec Vaide de Bérigny, le protège.)

TRONj exaspéré.

Dambrun, laissez-moi faire... Bérigny, ôtezvous de là que je l'étrangle!... Ah! misérable, tu mourras...

NAM TRIEU

Oh ! pas de votre main !... Nous sommes vaincus, mais cette révolte n'aura pas été stérile. Elle est un avertissement pour vous et un exemple pour nos fils. [Il arrache vivement une épingle de son chignon. A Dambrun :) Et Hoa-Sen est morte. Je savais tout. {Il s'enfonce Vépingle dans le cœur et tombe.)

TOUS

Mort!

DE DAMBRUN, poussant 1671 cvi de douleur.

Ah!

(1) [b^ttistini, à Tostain.

Capitaine, une estafette du capitaine Paul annonce que les rebelles courent vers la grande pagode où ils vont s'enfermer.

TOSTAIN j Temonta,nt.

Bien ! Nous allons attaquer la pagode au canon.

MADAME BÉRiGNY, sô plaçant devaiit lui.

Oh ! plus de sang !

TOSTAIN

Hein?

MADAME BÉRIGNY

Plus de nouveaux massacres !

(1) A la représentation, le texte entre crochets est remplacé par le texte suivant :

BÉKIG.NY

Vite, emportez le corps de ce malheureux, et présentez-le aux' rebelles. Nam Trieu était le chef de la sédition. Lui mort, les autres se rendront.

LEFISC\L

Nous sommes donc vainqueurs ?

TOUS

Oui, oui.

RÉGIALi

Alors une dépêche à Paris... {Il appelle .•) Maurin !

TliON

Le sténographe !

TOSTAIN

Mais...

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