ACTE PREMIER
Le Salon chez le Résident supérieur à Shong-Hoï.
(C'est une ancienne maison de Mandarin.)
MADAME LEBRAY, MADAME PIÉTUEOULN, MADAME BLANCHEÏ DE MUSIGNAN, LOULOU, sa lïUe, huit ans, MADAME LAMBOURDE, MADAME LEFISCAL, MON- SIEUR DE DAM BRUN.
On prend le thé. — Des boys vont et viennent, font le service. — Loulou, assise devant une petite table, feuillette un livre d'estampes. — Au lever du rideau, madame Piétrequin se lève pour prendre congé de madame Lebray.
MADAME LEBRAY, à madame Piétrequin.
Vous partez déjà?
MADAME PIÉTREQUI.N
Il y a plus d'uno demi-heure que nous bavardons.
JL LES SAUTERELLES
MADAME LEBRAY
Restez un moment encore. J'attends madame Nam-Trieu.
m.\damp: PiÉrnrQuiN'
La femme de Son Excellence Nam Trieu?
MADAME LEBRAY
Oui, le second ministre de Sa Majesté. Vous connaissez madame Nam Trieu?
MADAME PIÉTREQUIN
Je l'ai aperçue dans une soirée, chez l'empereur.
MADAME LEBRAY
Elle est charmante, un peu timide. Mais je la dégourdirai.
MADAME LAMBOURDE
Tiens... je lui demanderai quelques renseignements sur un scandale qui aurait éclaté au Palais.
MADAME LEBRAY, à madame Piétrequin.
Décidément vous ne restez pas? Mes amitiés à M. le procureur général. J'espérais le voir ce matin à l'exécution de ces trois pirates.
MADAME PIÉTREQUIN
C'est la justice indigène qui les avait condamnés. Leurs têtes n'appartenaient pas à
LES SAUTERELLES à
mon mari. (Elle soi^t. Madame Lebraij redescend.)
MADAME LEFISGAL
Elle a été réussie, cette exécution?
MADAME LEBHAY
Très réussie. D'ailleurs, vous en verrez des photographies. Toutes les dames qui m'accompagnaient avaient apporté leurs kodacks. (A madame Lefiscal.) Encore une tasse de thé?
MADAME LEFISGAL
Volontiers.
DE DAMBRUN
11 est exquis. Et un parfum!
MADAME BLANCHET. C'est uue cvéole languîssante.
Mon ma'i me le''épétait hie' enco'e... Il n'y a que chez monsieu' le 'ésideiit supé'ieu' qu'on boit du thé pa'eil.
MADAME LEBRAY, à de Dam,brun, en lui offrant du thé.
Ainsi, monsieur de Dambrun, vous prenez ie bateau du li?
DE DAMBRUN
Oui, madame. Je n'ai plus que quelques signatures à donner.
MADAME LEBRAY, à de Dsimbrun.
Votre séjour parmi nous aura été de bien courte durée. Emporterez-vous du moins de la Nouvelle-France un joli souvenir?
DE DAMBRUN
Oh! madame, on a été si accueillant pour moi. Les Français d'Asie sont charmants.
MADAMK BLaNCHET
Vous voyez, monsieu\ qu'on a g'and to't à Pa'is, de di'e tant de mal de nous aut'es, pov'es fonctionnai'es et de not'e administ'ation.
madame LEBRAY
Et si tout ne va pas mieux ici, c'est qu'on a commis la faute, il y a trente-cinq ans, au lendemain de la conquête, de ne faire de ce pays qu'un pays de protectorat, quand il fallait l'annexer, et de conserver à côté de notre administration, une administration indigène qui dépend de l'empereur et de son conseil.
MADAME LAMBOURDE
Ah ! si nous n'avions auprès de nous ni empereur, ni mandarins, ni fonctionnaires indigènes! Si la Nouvelle-France était une vraie colonie !
MADAME LEBRAY, à de DcLiTibrun.
Pourquoi avoir vendu la concession de votre
frère ? Il fallait la garder et vous installer chez nous comme colon.
DE DAMBRUN, vivemeut.
Ah! non, par exemple... Je veux dire... Enfin, vous comprenez... je suis un boulevardier... Après son échec aux dernières élections, mon patron m'a offert de me faire nommer souspréfet... Mais vivre loin de Paris! j'ai refusé. Mon frère était mort, il y a deux ans; sa succession restait assez embrouillée. J'ai profité des loisirs que des électeurs stupides faisaient à M. Réglai. Je suis venu. J'ai liquidé la succession de mon frère. Je repars.
MADAME LEBRAY
D'ailleurs, vous reprendrez bientôt, sans doute, vos fonctions de secrétaire auprès de M. Régial. Il redeviendra député et ministre.
MARIUS TRON paraît à la porte du salon.
MADAME LEBRAY, VaperceVcLTlt.
Ah bah !
TRON. C'est un gros homme jovial. Il a Vaccent du Midi.
Hè bè, oui, belle dame, c'est moi. Je suis à vos genoux... {Saluant les dames.) Madame Lefiscal, madame Lambourde, madame Blanchet de Musignan... je vous baise les mains.
MADAME LEBRAY, présentant.
I\!onsieur' Marins Tron, sous-directeur des travaux publics au protectorat... monsieur de Dambrun... {A Tron.) Mais, par exemple, si je m'attendais...
TRON
Rentré à Shong-Hoï depuis deux heures, vous le voyez, madame, ma première visite est pour vous.
MADAME LEBRAY
Et connaissez-vous la grande nouvelle?
TRON
L'emprunt est autorisé?
MADAME LKBRAY
Pas encore. Mais depuis six jours, nous avons en France un nouveau ministère.
TRON
Qui est aux Colonies ?
MADAME LEBRAY
Un vétérinaire.
MADAME LEFISGAL
Monsieur Moureau.
MADAME BLÀNCHET
De l'A'dèche.
MADAME LAMBOURDE
De l'Ardèche.
TRON
Moureau ?.-. Moureau ?... Ah ! j'y suis... Ancien rapporteur du budget des Colonies', qui concluait son rapport en disant que la France aurait intérêt à se débarrasser de toutes ses possessions.
DE DAMBRUN
Il a dû changer d'avis.
MADAME LEBRAY
Mais parlez-nous de votre voyage ! Heureux ?
TRON
Très heureux... sauf un accès de paludisme, une attaque de dysenterie et la morsure d'un chat sauvage.
MADAME LEBiiAY
Vous étiez accompagné par MM. Jullevin et Sampiero. Ils sont en bonne santé ?
TRON
Ah ! les pauvres !... Vous ne savez pas ?... Morts tous les deux.
LES sautkrp:lles