LES DAMES
Morts ?
TRON
Jullevin a éLébouOé par un tigre, et Sampiero, pschtt ! une insolation. J'ai vainement essayé de pratiquer la saignée. Je n'avais sur moi qu'un mauvais couteau ébréché.
DE DAMBRUN
Était-ce, monsieur, un voyage d'agrément que vous faisiez ?
TRON
Bougre non ! J'étudiais le tracé d'une route, mais à travers quelle contrée, seigneur ! Nous avons barboté dans des arroyos où l'on marche enfoncé jusqu'au ventre dans une boue infecte. La fièvre plane là-dessus. Figurez-vous qu'aux postes de Coo et de Binh, sur 120 soldats européens, 67 sont morts en trois mois.
DE DAMBRUN
Pourquoi ne pas évacuer ces postes ?
TRON
Impossible. Des bandes de pirates rôdent par là, les partisans de notre vieil adversaire Muong- Bâ. Grâce à la faiblesse de notre gouverneur général qui lui a concédé de vastes domaines,
Muong-Bâ vit aujourd'hui en rentier paisible. Je le soupçonne fort cependant de diriger secrètement ses anciennes troupes. Mais baste ! que les copains claquent, que nos caisses se vident, que Muong-Bâ fasse occire nos soldats, que les Chambres nous donnent chaque année deux ministres des Colonies et un nouveau gouverneur général qui chambarde tout ici, qu'importe ! Aux colonies, l'essentiel est de ne pas se frapper, et de cultiver notre vieille gaîté française. Moi, je suis toujours de bonne humeur... Ah ! madame, dans mon courrier, j'ai trouvé les dernières chansons parisiennes.
MADAME LEBRAY
Celles de Mayol ?
MADAME LAMBOURDE
Celles de Polin?
TRON
Et celles de Dranem : « Le fol engin », « Le P'tit Trou », « Mam'zelle Rose »... Le premier jour où M. le résident supérieur nous mènera à sa villa des Hibiscus, d'abord, je vous ferai une bouillabaisse, mais une de ces bouillabaisses !... Puis, je vous dégoiserai tout mon répertoire, car j'ai gardé mon creux... {Il se frappe sur la poitrine en émettant des sons.) Ah!... Ah !... Ah !... (Il chante.)
Ah ! mam'zelle Rose, J'ai un joli p'tit objet à vous ofTrir.
MADAME LEBRAY, riâTit auec les dctmes.
Ah ! monsieur Trori, comme on était triste sans vous !... (Madame Bérigny entre.) Mais c'est le jour des visites inattendues ! M. Bérigny est donc à Shong-Hoï ?
MADAME BÉRIGNV
Une affaire urgente à traiter au gouvernement.
MADAME LEBRAY
Le gouverneur général est en tournée depuis huit jours.
MADAME BÉRIGNY
Mon mari n'avait à voir que des chefs de service : M. Lefiscal, M. Lambourde. {Elle salue les darnes.)
Une tasse de thé ?... [Elle -présente.) Monsieur de Dambrun... Madame Bérigny... (A de Dambrun.) Monsieur Bérigny est résident supérieur de la province de la Rivière-Verte.
MADAME LAMBOURDE
Vous avez voyagé par cette chaleur ?
MADAME BÉRIGNY
Nous sommes partis de grand matin. Autrefois
nous faisions ces cent cinquante kilomètres à cheval par le sentier qui suit le fleuve. Maintenant, nous avons une auto et une route magnifique.
TRON
Mais cette route, quel travail I... (A de Da,mbrun.) Nous l'avons établie en toute hâte, à Tannonce qu'un ministre viendrait visiter la Nouvelle-France. Nous avons clù réquisitionner pour les travaux neuf mille indigènes ; trois mille sont morts. Ah ! nous nous sommes donné bien du mal... Et le ministre n'est pas venu. On l'a renversé à la veille de son départ.
DE DAMBRUN
Si je ne me trompe, madame, dans la province qu'administre M. Bérigny, il y a fort peu d'Européens. Vous devez bien vous ennuyer.
MADAME BÉRIGNY
Non, monsieur. Nous sommes à Ten Fan Pao depuis six ans. Je me suis attachée à ce pays et à ses habitants. Ce sont de pauvres gens aux mœurs paisibles, travailleurs et doux. Je vais les voir chez eux. Je leur donne des conseils d'hygiène, de médecine. J'apprends aux mamans à soigner leurs bébés. {Riant.) Même imjourj j'ai fait office de sage-femme.
MADAME BLANGHET
Fi ! quelle ho'eu'!
MADAME BÉRIGNY
Il n'est pas inutile, madame, que les Français apparaissent quelquefois aux Tmères autrement que sous les traits de collecteurs d'impôts. Nous faisons si peu pour les indigènes.
MADAME LEBRAY, lui donnaut uue tasse de thé.
Bah ! Si la Nouvelle-France réussit à se procurer les deux cents, millions qu'elle cherche, vous verrez tout ce que nous ferons pour eux.
TRON
Au fait, où en est-elle, la question de l'emprunt ?
MADAME LEBRAY
M. Souriciau, de la Banque des Colonies, est arrivé à Shong-Hoï. Il est assez disposé à lancer cet emprunt. Justement, il va venir conférer avec mon mari à ce sujet.
MADAME LEFISGAL
Mais on prétend que le gouverneur général est hostile à toute idée d'emprunt.
TOUS
Ah ! le gouverneur général !