‹ Les sauterelles: pièce en cinq actesChapitre 7 sur 27 · LE DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

LE DOMESTIQUE

Monsieur le gouverneur général.

CARVIN, LEBRAY. (Carvin entre. 55 ans. Barbe grise. Grande allure.)

LEBRAY

Monsieur le gouverneur général... Ici!... Mais votre tournée devait durer huit jours encore. Que se passe-t-il donc?

CARVIN

Monsieur le résident supérieur, j'ai eu pour rentrer à Shong-Huï des raisons que je vous ferai connaître dans un instant.

LEBRAY

Vous plairait-il que nous passions dans mon cabinet?

CARVIN

Non. Je ne désire pas donner à cette conversation le ton officiel. {Il s'assied. — A2:)rès un silence.) Monsieur le résident supérieur, dans cette tournée, quelque courte qu'elle ait été, il m'a été donné d'apprendre certains faits qui

m'ont surpris, peiné, et qui, je le déplore, quoique ayant votre province pour théâtre, étaient ignorés de vous : corvées supplémentaires imposées aux indigènes au profit des administrateurs français ; miliciens désarmés pour être employés comme domestiques ; certains résidents vivent avec des congaïs qui raçonnent les malheureux paysans. Ainsi, à Luong-Cho...

LEBRAY

Mon Dieu, monsieur le gouverneur général, je n'ignorais aucun de ces menus incidents. Je vous en conterais vingt autres. Mais ils n'ont pas l'importance que vous paraissez leur donner. Gardons-nous de juger avec une morale européenne des hommes qui vivent à quatre mille lieues de la France : le climat, l'isolement, l'ennui, les pouvoirs même qu'ils détiennent...

GARVIN

S'ils n'ont que ces raisons à me donner, je sévirai contre eux...

LEBRAY

Non, monsieur le gouverneur général, je ne puis accepter que vous adressiez un blâme aux résidents, administrateurs ou commis que j'ai sous mes ordres.

GARVIN

Il est naturel que vous défendiez ces mes-

sieurs. Ils ne font après tout qu'imiter des exemples qui viennent de haut. J'ai été informé avant-hier d'un étrange événement, sur lequel je me vois contraint de vous demander quelques explications. Il s'agirait d une femme de l'empereur condamnée à mort sur votre ordre.

LEBRAY

Calomnie. Sans doute a-t-on fait allusion à l'aventure d'une petite chafiteuse du harem impérial que j'avais remarquée au Palais et qui m'a plu, je ne le cache pas. Je l'ai mandée chez moi. Mais j'ai constaté, après le départ de la jeune personne, que mon portefeuille avait disparu.

GARVIN

Comment! monsieur le résident supérieur, vous vous êtes fait entôler par une concubine de l'empereur?

LEBRAY

J'avoue que ces mœurs d'Europe, transportées en Extrême-Orient, sont d'un tour assez piquant. Arrêtée sur mon ordre, la gamine a été condamnée à mort par le chef de la justice impériale. Mais mon portefeuille m'ayant été restitué, j'ai fait commuer la peine en cent coups de cadouille, et même eussé-je fait gracier la petite délinquante si mon prestige de résident supérieur n'eût été intéressé à sa punition.

CAR VIN

Ne pensez-vous pas que votre prestige eût moins souffert si vous ne vous étiez mis dans cette posture fâcheuse... d'un conquérant berné? Voyez-vous, mon cher monsieur Lebray, c'est moins encore l'intelligence que le caractère et les mœurs qui font le grand fonctionnaire colonial. Nous sommes épiés, guettés par une population qui commence à frémir sous le joug et qui note nos défaillances, nos injustices. Comptons avec cet état d'esprit tout nouveau.

LEBRAY

Il est inquiétant, en effet. Mais après tout, monsieur le gouverneur général, qui l'a créé cet état d'esprit, sinon vous et la politique que vous appliquez ici depuis six mois?

GARVIN

Moi?

LEBRAY

Vous avez cru, par la douceur, apprivoiser les indigènes. Mais on ne gouverne pas avec le cœur, et tous vos actes ont été interprétés à faiblesse. Tandis que d'autres gouverneurs s'efforçaient de diminuer le rôle de l'empereur et des mandarins, vous avez songé à les associer plus étroitement à l'administration de la Nouvelle- France.

GARVIN

Qui s'appelle l'Empire du Dragon-d'Or et qui est leur empire.

LEBRAY

Il ne faut pas trop le leur rappeler. Peut-être eût-il été plus sage, au contraire, de suivre la politique secrète de votre prédécesseur immédiat, M. du Trayas. Il méditait de détrôner le vieil empereur et de mettre à sa place le petit prince Li-Tha, qui n'a que dix ans et qui serait un instrument docile dans nos mains. Et c'était un acheminement vers l'annexion pure et simple du pays qui deviendrait une colonie administrée directement par nous.

GARVIN

Mais songez-vous que les Tmères, qui vénèrent leur empereur, peut-être se révolteraient?

LEBRAY

On étoufferait la révolte. Après tout, nous avons conquis ce pays par l'épée, nous ne le garderons que par l'épée, si nous le gardons!

GARVIN

Si nous le gardons !

LEBRAY

Sans doute. Supposez-vous donc que nous

devions rester éternellement les maîtres ici ?... Les canons japonais ont tiré les peuples jaunes de leur léthargie millénaire. Le grand duel de l'Asie et de l'Europe, terminé jadis en faveur des blancs, reprendra quelque jour. Que dis-je? il a repris. Et Tsuschima est la revanche de Salamine. Ne doutez pas que les sujets de l'Empire du Dragon-d'Or ne veuillent imiter quelque jour leurs cousins de l'Empire du Soleil-Levant. Ce jour-là, notre compte est bon. C'est pourquoi il importe de le retarder le plus possible en ne lâchant jamais la bride aux indigènes, comme il importe de tirer de ce pays, dans le laps de temps le plus court, tout ce qu'il est susceptible de nous donner.

GARVIN

Je crains, monsieur le résident supérieur, si l'on soupçonnait en France vos étranges théories sur le rôle que nous avons à jouer dans nos colonies, que...

LEBRAY

Oh ! monsieur le gouverneur général, permettez-moi de vous dire, avec tout le respect que je vous dois, que la France se fout de ses colonies.

GARVIN

Parce qu'elle ne les connaît pas, parce que les

Français ignorent l'effort formidable et magnifique que depuis quarante ans leurs explorateurs, leurs soldats, leurs ingénieurs, leurs commerçants, leurs colons et certains fonctionnaires ont fait sur tous les points du globe ; parce qu'ils ne savent pas que sous le soleil, sous la pluie, dans la brousse et dans les marécages, luttant contre le climat, les fièvres, l'anémie, ils lui ont conquis d'immenses territoires peuplés de quarante millions d'habitants et où se fait déjà un trafic de deux milliards par an, parce qu'ils ne réfléchissent pas que dans l'âpre lutte commerciale engagée entre tous les peuples du monde, nous serions peut-être vaincus si nous n'avions ces contrées nouvelles ouvertes à nos activités ; parce qu'ils ne considèrent pas que la gloire militaire nous ayant fui un jour, nous serions restés un peuple diminué, si la République n'avait mis sous le rayonnement français de vastes colonies que nous conserverons et dont nous tirerons des bénéfices d'argent et d'influence sans molester les indigènes associés à nos travaux et à nos gains. [Lebray sourit.) Mais je vois, monsieur le résident supérieur, que je ne vous ai pas convaincu.

LEBRAY

Hélas î

GARVIN

Oui, oui. Ce sont les principes mêmes de ma politique que vous désapprouvez. Et vos amis m'ont attaqué auprès du nouveau ministre à propos de cet emprunt, que je ne ferai pas, car je sais trop comment disparaissent les fonds d'un emprunt, sans profit pour les indigènes.

Peuh!

GARVIN

Enfin, monsieur le résident supérieur, de tout ceci je conclus qu'une collaboration entre nous est impossible.

LEBRAY

Ce qui veut dire?

GARVIN

Voyons, mon cher monsieur Lebray, vous êtes soufi'rant, votre maladie de foie vous tourmente, ne désireriez-vous pas prendre un congé?

LEBRAY

Ah ! ah ! Vous songez à me débarquer ?

GARVIN

Je n'en ai pas le pouvoir, mais je serais tout disposé à vous accorder un congé d'un an, à solde entière.

LEBRAY

Monsieur le gouverneur général, je ne désire pas partir. Je ne partirai pas.

CARVIN

C'est que... si vous ne sollicitez pas un congé, je me verrai contraint de vous le donner... malgré vous.

Monsieur, vous parliez tantôt de mes amis... Peut-être ne vous rendez-vous pas un compte suffisant de leur influence et de leur volonté de me soutenir ?

CARVIN

Non! Je n'oublie pas que l'honorable M. Dupont-Dutertre est le protecteur de madame Lebray, et cependant je suis déterminé...

UN PLANTON, entrant.

Un pli pour monsieur le gouverneur général... (Il remet une enveloppe cachetée au gouverneur général, pins sort.)

CARVIN

Monsieur le résident supérieur, j'ai télégraphié, il y a trois jours, au ministre et sollicité de lui une mesure décisive. Au moment où je passais au gouvernement général, sa réponse

venait d'arriver. . . Elle était au bureau du chiffre. . . on la traduisait... La voici. Avant que j'ouvre ce plij voulez-vous me demander un congé?

LEBRAY

Non, non et non ! (Caroin décacheté Venveloppe.) Et si Ton m'oblige à partir, qu'on prenne garde. Je dénoncerai l'arbitraire de la mesure ; j'ameuterai mes amis ; j'écrirai le péril que fait courir à la France votre politique d'association, politique absurde qui... (Mais il s'est arrêté par un geste de Carmn.)

CARviN, très viaître de lui.

Ne vous emportez pas, monsieur le résident supérieur. Vous triomphez. Voici la réponse. On m'envoie comme ambassadeur à Constantinople, et M. Réglai est nommé gouverneur de la Nouvelle-France.

LEBRAY

Ah!..,

CARVIN

Ce n'est pas tout. En attendant l'arrivée de M. Réglai, vous êtes chargé de l'intérim du gouvernement général. {Un long silence.)

LEBRAY

Quand me passerez-vous les services ?

CAR VIN

Oh ! demain matin, et je partirai par le prochain courrier. (Il remonte jjour soy^ir, puis s'arrête sur le seuil de la, porte.) Au revoir, monsieur le résident supérieur et bonne chance 1 [Il sort. Aussitôt Lebray appelle.)

LERRAY

Roseline, Roseline... Tues encore là?... {Puis il va ouvrir la porte de son cabinet.) Li !... (Lz paraît.) Li, chère petite chose, Li, je suis nommé gouverneur général, par intérim. {Li joyeux baise la main de Lebray.)YB, chercher mes secrétaires. {Li sort.)

MADAME LEBRAY, entrant.

Pourquoi m'appelles-tu?...

Il va partir. Il part ! Carvin ! Dégommé ! Par dépêche!... Et je suis chargé de l'intérim du gouvernement...

MADAME LEBRAY

Veine!...

LEBRAY

Dupont-Dutertre a dû intervenir auprès du ministre.

MADAME LEBRAY

Oui, c'est là une nouvelle attention d'Auguste pour nous. Et qui succède à M. Carvin?

LEBRAY

M. Régial.

MADAME LEBRAY

Ah bah!

LEBRAY

Mais il n'arrivera que dans deux ou trois mois. D'ici là, je suis le maître.

MADAME LEBRAY

Bon. Le directeur des travaux publics est malade. Tu devrais faire nommer à sa place M. Marins Tron, qui est sous-directeur. Il est aimable, gai. Et il chante si bien !

Je le proposerai comme directeur.

MADAME LEBRAY

Et nous avons aussi d'autres amis qu'il faut faire avancer.

LEBRAY

Ils avanceront.

MADAME LEBRAY

Je vais téléphoner à madame Piétrequin et à madame Nam Trieu. (Frappée par une idée.) Au

fait, de Dambrun !... Il fut le chef de cabinet de M. Régial... Il restera peut-être ici... Tiens... Ce serait amusant. (Lambourde et Lefiscal accourent par le fond avec leurs femmes. Puis la scène s'emplit de monde : fonctionnaires, officiers, secrétaires, etc.)

LAMBOURDE

Monsieur le résident supérieur...

LEFISCAL

Ah ! monsieur le résident supérieur...

LAMBOURDE

Vous savez la nouvelle?

LEBRAY

Oui, monsieur le directeur des douanes.

LEFISCAL

Elle est exacte ?

LEBRAY

Mais oui, monsieur le directeur du contrôle financier.

LAMBOURDE

On m'a téléphoné du bureau du chiffre et j'ai aussitôt téléphoné à M. Lefiscal.

LEFISCAL

Je ne pouvais en croire mes oreilles.

LEBRAY

Le gouverneur général m'a annoncé lui-même son départ.

LEFisGAL, dans la. joie.

Il part ! Il part ! {Les fonctionnaires et les secrétaires entourent Lehray.)

TOUS

Ah ! monsieur le résident supérieur ! C'est donc vrai?... M. Carvin s'en va?... Et vous êtes chargé de l'intérim ?... Nos félicitations!...

LAMBOURDE

C'est bien M. Maxime Régial, l'ancien ministre, qui est nommé gouverneur général ?

LEBRAY

Oui, l'ancien ministre de l'Instruction publique, un homme énergique, messieurs, et qui va de l'avant.

LEFISGAL

Fera-t-il l'emprunt ?

LEBRAY

Je l'espère.

TOUS

L'emprunt !

LAMBOURDE

Depuis qu'on en parlait !

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