ACTE DEUXIEME
Le Cabinet du Gouverneur,
Deux portes à droite et deux à gauche. Au fond, une Large baie qui ouvre sur une véranda.
Cette véranda a vue sur un jardin où croissent des aréquiers, des bancouliers, des bambous.
GABRIEL, c'est un métis, est debout devant la porte à gauche.
Sur la véranda, divers personnages, il y a là des officiers en uniforme; THAÏ VAN N'GUYEN, NAM TRIEU, REGIAL, BÉRIGNY, LAFORÊT, PIÉTREQUIN, DE DAM- BRUN, LEBRAY, BLANCHETDE MUSIGNAN (créole), LAM- BOURDE, l'enseigne de vaisseau FLORENT. (Ils prennent le café.)
MESDAMES RÉGIAL, LEBRAY sont assises dans des rocking-chair.
MADAME NAM TRIEU est en scène.
De DAMBRUN, qui était sur la véranda, descend avec l'enseigne de vaisseau Florent et le capitaine Tostain ; il les accompagne jusqu'à la porte.
DE DAMBRUN
Au revoir, cher ami. Pas possible d'aller vous rejoindre au cercle. Je suis retenu au Palais. Vous savez qu'il y aura dans un instant une réunion de quelques grands chefs.
LE CAPITAINE TOSTAIN
Pour l'emprunt?
DE DAMBRUN
C'est la première affaire que le gouverneur général ait tenu à régler.
l'enseigne FLORENT
Ah! M. Régial ne perd pas de temps depuis son arrivée. {Comme les officiers sortent^ Tron entre avec une grosse serviette sous le bras,)
TRON
Je ne suis pas en retard?
DE DAMBRUN
Non, non, monsieur le directeur des travaux publics. La séance n'est pas ouverte.
TRON
C'est qu'avec le nouveau gouverneur... (Apercevant Thaï Van N'Guyen.) Tiens... j'aperçois Thaï Van N 'Guy en... Ah ! ah 1 ma vieille colonne de l'Empire. {Il remonte vers la véranda.)
DE DAMBRUN, à Ga^bviel.
Gabriel, fais avancer les voitures. Les invités de M. le gouverneur vont partir.
GABRIEL
Bien, monsieur le chef de cabinet.
DE DAMBRUN, allant à madame Nam Trieu.
Eh bien, petite amie, vous ne venez pas prendre une tasse de thé?
MADAME NAM TRIEU
Excusez-moi, mais je suis tout étourdie.
DE DAMBRUN
Pas souffrante?
Non. La tête un peu lourde seulement. (Avec un petit rire.) Et j'ai honte de l'avouer, je crois que ce sont vos vins de France.
DE DAMBRUN
Quoi ! Pour une coupe de Champagne I
MADAME NAM TRIEU
Plusieurs coupes, plusieurs, sans compter les bourgognes et les bordeaux.
DK DAMBRUN
Le fait est que pour son premier déjeuner oiTiciel, madame Réglai a bien fait les choses.
MADAME NAM TRIEU
Oh! c'est une aimable femme, madame Régial, et si simple ! Elle m'a fait ses confidences. Elle m'a appris qu'il y a quelques années, avant que M. le gouverneur fût dans la politique, il était professeur.
DE DAMBRUN
A Poitiers.
MADAME NAM TRIEU
Et qu'ils vivaient tous les deux dans un petit logement avec une bonne à tout faire. Puis elle m'a consultée sur la couleur de la livrée à donner ici à ses gens. M. le gouverneur général parait être aussi un très brave homme.
DE DAMBRUN
Mais un homme énergique.
MADAME NAM TRIEU
Par exemple, je n'ai pas bien compris ce qu'il disait à table à Son Excellence Thaï Van N'Guyen et à mon mari quand il parlait de gouverner avec les grands principes jacobins.
DE DAMBRUN
Les jacobins... Mais ce serait peut-être un peu long à vous expliquer et nous aurions tant de choses et plus intéressantes à dire. {Ils approche d'elle.)
MADAME NAM TRIEU
Non, non. Je ne veux pas vous accaparer, monsieur le chef de cabinet. Allez retrouver ces messieurs.
DE DAMBRUN
D'abord, je vous ai déjà suppliée de ne plus me donner mon titre officiel. Il m'étonne moimême. Qui m'aurait dit il y a deux mois et demi, à la veille de mon départ pour la France, que j'allais devenir, grâce à mon ancien patron, un des principaux fonctionnaires du protectorat. Je suis encore tout ébaubi de ma métamorphose. Donc, entre nous, plus de chef de cabinet, petite madame... madame... (S'asseyant.) Au fait tout à l'heure, pendant le déjeuner, vous aviez promis de me faire connaître votre prénom tmère, ce nom secret par lequel vous appellent vos parents et vos frères.
MADAME NAM TRIEU
Êtes-vous obstiné ! Je vous ai averti qu'il est tout à fait ridicule.
DE DAMBRUN
Dites toujours pour voir.
MADAME NAM TRIEU
Je n'ose pas... Je vous assure... vous allez encore rire de moi.
DE DAMBRUN
Vous ne le croyez pas... Allons... Allons!...
MADAME NAM TRIEU
Hoa-Sen.
DE DAMBRUN
Hoa-Sen! C'est charmant!
MADAME NAM TRIEU
Oui, mais cela signifie « Tige de Nymphéa ».
DE DAMBRUN
Eh bien, aucun autre nom ne convenait davantage à votre svelte personne, légère et flexible, et je suis positivement ravi d'avoir une petite camarade qui se nooxme « Tige de Nymphéa ».
MADAME NAM TRIEU
Vous ne vous moquez pas de moi?
DE DAMBRUN
Grand dieu, non!
C'est que... je vais vous dire, je ne sais jamais si vous parlez sérieusement ou si vous vous moquez.
DE DAMBRUN
Me moquer d'une amie? {Mouvement de madame N am^Trieu.) Si, une amie... Oh!
c'est convenu depuis l'autre jour, depuis notre
promenade à l'île des Salanganes. Quelque chose ne vous dit-il pas, d'ailleurs, que nous devions être amis? Pour moi, j'en ai eu le pressentiment dès notre première rencontre chez madame Lebray. Et j'aurais eu une grande peine, vous ayant vue, si jamais je n'avais dû vous revoir.
MADAME NAM TRIEU
Ah! les Européens ne sont guère embarrassés pour trouver des paroles aimables. Si les Tmères ne sont galants avec aucune femme, vous l'êtes avec toutes. Chut I chut ! Ne dites plus rien, je finirais par vous croire.
DE DAMBRUN
C'est ce qu'il faut. {On entend au loin la, chanson des Sampaniers.)
MADAME NAM TRIEU
Non. Ce serait trop imprudent à moi.
DE DAMBRUN
Quelle imprudence, je vous prie?
Est-ce que je vais me fier à un blanc, à l'un de ceux que nos paysans grossiers appellent des diables d'occident?
DE DAMBRUN
De si bons diables, chère madame Hoa-Sen.
MADAME NAM TRIEU
Oh! le diable ne me ferait pas peur... s'il n'était étranger. Mais voilà le terrible. C'est un démon d'une espèce inconnue. On est sans armes devant lui. Ah! je voudrais tant' vous connaître, tant. Je m'y applique. Mais j'ai beau faire, vous m'échappez.
DE DAMBRUN
Je ne suis guère compliqué cependant.
MADAME NAM TRIEU
Oh 1 si... pour moi, du moins. Vous êtes de la race de nos conquérants, à laquelle je reconnais certaines supériorités et certaines grandeurs. Et je n'ai point de haine, mais plutôt de la sympathie pour vous autres. Cependant, quel qu'en soit mon désir, quels que soient mes efforts, je sens bien que je ne pénétrerai ni la pensée ni le cœur d'un Européen. Nous parlons le même langage, il est vrai, mais les mots que nous prononçons n'ont pas le même sens pour vous et pour moi. Il semble que nous nous entendions clairement, puis, au tournant d'une idée, nous nous trouvons séparés l'un de l'autre. C'est comme si nous étions aux deux bords d'un abîme. Non, nous ne nous comprendrons jamais.
DE DAMBBUN
- Eh bien, quand nous devrions rester enigma-
tiques et mystérieux l'un à l'autre, qu'importe? Qui sait si ce mystère même ne prêterait pas à notre amitié un attrait de plus?
MADAME NAM TRiEU, secouaut la tête.
Attrait bien vite évanoui.
DE DAMBRUN
Non pas pour moi. Croyez-vous qu'on puisse si aisément cesser de subir le charme personnel, singulier, savoureux, que dégage toute votre mignonne personne?
MADAME NAM TRIEU
Français !
DE DAMBRUN
Mais non, mais non, ce n'est pas un compliment banal que je fais, en disant combien j'aime le regard de ces yeux veloutés, et ce teint d'ambre, et ces mains d'ivoire, et vos pieds agiles et menus. Je m'imagine que je suis devant une de vos jolies idoles, délicates et précieuses.
MADAME NAM TRIEU
Je vous en prie, allez rejoindre ces messieurs.
DE DAMBRUN
Une minute encore, petite Hoa-Sen. Cela vous ennuie donc de causer avec moi ?
MADAME NAM TRIEU
Je ne dis pas cela.
DE DAMBRUN
Il est si rare que nous puissions nous trouver seuls. Souvent vous êtes retenue au Palais, et le gouverneur m'accable de besogne. {Mouvement au fond.) Et, tenez, on vient, nous allons nous séparer. Mais pourquoi ne m'accorderiezvous pas une grande faveur ? Aux portes de la ville, avant d'arriver au village des Chanteuses, j'ai acheté, au bord même de la Rivière-Verte, un ancien pagodon enfermé entre des bancouliers et de hauts flamboyants. J'y vais rêvasser et fumer.
MADAME NAM TRIEU, SLvec veproche.
L'opium?
DE DAMBRUN
Quelques pipes. Lebray m'a donné sa manie. Le soir, au soleil tombé, quand vous sortez pour votre promenade, venez jusqu'à la vieille pagode. Au milieu de bibelots, de livres et d'images d'Europe, vous trouverez un ami qui sera heureux de vous recevoir. Me promettezvous de venir?
MADAME NAM TRIEU
Ma foi non. Je ne promets pas... je ne pro-
mets rien... Nous verrons... Prenez garde. (Gabriel s'est approché de Dambrun.)
GABRIEL
Monsieur le chef de cabinet, il y a là une délégation de notables Tmères. Ils sollicitent la faveur d'être reçus.
DE DAMBRUN
En ce moment? Impossible. M. le gouverneur va travailler avec ses chefs de service.
GABRIEL
Oui, à la répartition des fonds de l'emprunt. C'est précisément à ce sujet que les notables souhaiteraient être entendus. Ils sont inquiets. Et ils vous avertissent que le peuple...
DE DAMBRUN
Oh! pour l'amour de Dieu, pas de plaintes l C'est assez que le pirate Muong-Bâ, éventant le piège que lui avait fait tendre M. Lebray, ait pris la fuite. Cette fuite éveille bien des inquiétudes en France, et nous empêche d'y réexpédier une partie de nos troupes. Si l'on savait que des réclamations sont formulées par les indigènes eux-mêmes au sujet de l'emprunt!
GABRIEL
Cependant...
DE DAMBRUN
Rassure les notables. Nous emploierons nos millions au mieux des intérêts généraux.
(Entrent mesdames RÉGIAL, LEBRAY, PIÉTRE- QUIN. — Viennent ensuite RÉGIAL, THAÏ VAN N'GUYEN, NAM TRIEU et les fonctionnaires.)
MADAME RÉGIAL, gi'osse dame commune.
Puisque ces messieurs ont à travailler, nous allons leur céder la place.
MADAME LEBRAY
Vous m'avez demandé de vous conduire chez le marchand chinois de la rue des Tisseurs.
MADAME RÉGIAL
Oui, oui. [Au m,étis Théodore.) Ma calèche, ou plutôt non, Tautomobile, la grande. (Théodore' s'incline profondém^ent ciVcint de sortir.) Ah! il n'y a pas à dire, ces sauvages-là sont vraiment polis. D'ailleurs, dans cette courte tournée que mon mari a faite à travers l'Empire,
partout on nous a reçus avec des honneurs royaux.
MADAME LEBRAY
Ils VOUS sont dus, madame : M. le gouverneur représente ici la République.
MADAME PIÉTREQUIN
Et avec quelle autorité !
MADAME LEBRAY
Quelle largeur de vues !
MADAME PIÉTREQUIN
Mon mari est dans l'admiration devant ses idées, ses plans et les réformes qu'il médite.
M. Régial va régénérer l'Empire du Dragon. {Un grand mouvement au fond, c'est Régial qui entre en scène.)
RÉGIAL, cinquante ans environ, grand et fort, portant beau, cheveux et favoris gris. Une belle tête — vide. — A Thaï Van N^Guyen.
Oui, Excellence, en rentrant au Palais, répétez toutes mes paroles à Sa Majesté. Dites-lui que je me suis fait de ma mission une grande et très haute idée. Je n'entreprendrai pas ici la besogne subalterne d'un administrateur. Ma devise sera : « Gouverner partout, n'administrer
nulle part. » D'ailleurs, chacun de mes actes sera dicté par un amour éclairé de ce bon peuple qui va devenir mon peuple.
THAÏ VAN n'gUYEN
Ce sera une grande joie pour nous, monsieur le gouverneur général, de savoir, quelles que soient les décisions que vous prendrez, que nous n'aurons du moins qu'à nous louer de vos intentions.
RÉGI AL
D'abordj j'ai tenu à vous apporter en don de joyeux avènement un cadeau de deux cent vingtcinq millions... que l'Empire sera autorisé à emprunter. J'ai quitté la France avec l'assurance que les Chambres ratifieront cet emprunt dont je vais régler les détails dans un instant avec mes chefs de service. Nous n'aurons plus besoin ensuite que de vos signatures. Et soyez sans inquiétude, ces millions seront intégralement dépensés et serviront à répandre sur ce pays tous les bienfaits de la civilisation.
THAÏ VAN n'gUYEX
Nos sujets supporteront alors avec résignation les charges nouvelles qu'on s'apprête sans doute à mettre sur leurs faibles épaules.
RÉGIAL
Mais mon principal souci sera d'avoir une poli-
tique indigène nouvelle, qui ne sera ni la politique de répression de M. du Trayas, ni la politique d'association de M. Carvin, mais une politique d'assimilation. Je veux faire de vous des Français.
THAÏ VAN n'guyen, effrayé.
Excellence, nous ne réclamons pas un tel honneur. Nous en sommes indignes.
RÉGIAL
La France ne saurait faillir à sa mission qui est d'élever jusqu'à elle les peuples sur lesquels elle étend son protectorat. Déjà, j'ai donné des ordres pour que la Table des Droits de l'Homme et du Citoyen fat traduite en tmère et affichée dans toutes vos écoles et pour que notre belle devise républicaine : « Liberté, Égalité, Fraternité » fût inscrite sur tous vos monuments. Puis je m'appliquerai à modifier la constitution de la famille, à détruire la polygamie, vestige des temps barbares. Enfin, je réformerai votre justice. Les règles en sont absurdes : je ne les comprends pas. Je souhaite que vous jugiez désormais d'après les principes du Code Napoléon qui... (Désignant Piétrequiri) M. le procureur général vous le dira, est le bon sens écrit. Bref, ma volonté est de changer la face économique de ce pays par rem[Tunt... et par notre civilisa-
tion de transformer vos mœurs, vos lois, vos coutumes, de briser les liens et les traditions qui vous rattachent au passé. Vous voyez que j'ai de grandes choses, de très grandes choses à accomplir.
GABRIEL, à madame Régial.
La voiture de madame est avancée. (La sortie générale commence.)
MADAME RÉGIAL, à Réglai.
Mon ami, puisque tu as à travailler avec ces messieurs, nous te laissons. Je sors avec ces dames. [A madame Nam, Trieu.) Nous accompagnez-vous? {Madame Nam Trieu ne répond pas.)
NAM TRIEU, lui touckant légèrement Vépaule.
Madame Régial vous parle, chère amie.
MADAME LEBRAY
Étiez-vous dans les nuages ? ou songiez-vous à votre flirt? Ne rougissez pas, chère amie, M. Nam Trieu ne vous grondera pas. C'est un civilisé. Venez chez Laï-Tso.
GABRIEL, à qui un boy a parlé bas.
La voiture de Son Excellence Thaï Van N'Guyen.
TRON, à Thaï Van N'Guyen, en lui frappant sur le ventre.
Au revoir, ma vieille colonne de l'Empire, allez retrouver vos petites femmes, vieux polisson. [Thaï Van N'Guyen rii cVun petit rire contraint. Profitant des allées et venues qu'occasionne la sortie générale, Nara Trieu prend a part Bérigny.)
NAM TRIEU
Monsieur le Résident supérieur...
BÉRIGNY
Excellence?
NAM TRIEU
Mon cher monsieur Bérigny, je sais quel intérêt vous portez à ce pays et vous savez que j'ai toujours été un ami sincère des Français. Je tiens à vous aviser qu'à raiinonce des nouvelles taxes qu'impose votre emprunt, l'Empereur s'est montré mécontent et qu'il y a eu comme un sursaut de colère chez nos indigènes.
BÉRIGNY
Ah!
NAM TRIEU
J'en suis informé par des rapports secrets. Mais enfin, puisque M. Réglai a décidé de faire cet emprunt, il faut nous incliner; tâchez du
moins que les Tmères en bénéficient dans la mesure la plus large. Croyez-moi, c'est la seule manière de prévenir sans doute des événements... fâcheux. Vous allez peut-être, dans un instant, décider du sort de l'Empire et de voire domination.
GABRIEL
La voiture de Son Excellence Nam Trieu. BÉRiGNY, serrant la. main de Nam Trieu.
Je vous remercie, Excellence, de votre avertissement. Croyez que je ferai mon possible pour que les intérêts de nos protégés ne soient pas une fois de plus sacrifiés. (Nam Trieu salue le gouverneur général puis sort. Tout le monde est sorti, il ne reste plus en scène que les fonctionnaires.)
RÉGIAL
Enfin!... Nous sommes seuls!... Alors, messieurs, au travail. {On s'assied.)
RÉGIAL, BÉRIGNY, LEBRAY, LAFORÊT, PIÉTREQUIN, MARIUS TRON, LAMBOURDE, LEFISCAL, BLANCHET DE MUSIGNAN. Pendant tout le cours de la scène, les boys vont et viennent, apportent des boissons glacées, distribuent des cigares, etc.
RÉGIAL
Messieurs, dès ma nomination comme gouverneur général, j'ai étudié attentivement la situation de la « Nouvelle France » et j'ai aisément discerné les maux dont elle souffre avec son agriculture négligée, son commerce médiocre, son industrie nulle. A cette situation peu florissante, il n'y avait d'ailleurs que deux remèdes : faire des économies ou faire un emprunt, diminuer les charges du protectorat, ou au contraire lui en imposer de nouvelles, mais en lui donnant en échange une première mise de fonds qui lui permettrait de développer son outillage économique et industriel. Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est le parti que j'ai pris. Nous allons aujourd'hui, en petit comité,
établir un état préparatoire des dépenses, que nous arrêterons dans notre première séance du Conseil supérieur. Puis, nous n'aurons qu'à attendre que la Banque des Colonies émette notre emprunt, ce qu'elle fera aussitôt que j'aurai pu câbler que le pirate Muong-Bâ s'est enfui en Chine, comme on l'affirme, et qu'en conséquence, j'aurai pu renvoyer en France une partie du corps d'occupation. Donc, messieurs, que chacun d'entre vous m'indique d'abord d'un mot le montant des dépenses prévues pour son service. (Tous ouvrent leurs serviettes, en tirent des papiers. Ils pctrlent en même temps.)
I LEBRAY
M. Souriciau m'a remis le devis de diverses dépenses à engager.
TRON
C'est évidemment sur les travaux publics que notre plus gros effet doit porter.
. PIÉTREQUIN
^ j Je demanderai qu'on nous bâtisse enfin un tribunal.
LAMBOURDE
Il faut armer et équiper tout un corps de douaniers.
/ LEFISGAL
I Mais laissez-moi vous dire d'abord, mouq3 l sieur le gouverneur général... Monsieur le "^ I gouverneur général...
2 i BLANCHET
^ ( Comme di'ecteu' des sé'vices civils il me semble que je dois avoi' le p'emier la pa'ole.
RÉGI AL
Messieurs, messieurs, messieurs... Je vous en prie... {Le calme se rétablit.) Que vouliez-vous dire, monsieur le directeur du Contrôle financier y
LEFTSGAL
Mais tout d'abord que nous n'avons pas deux cent vingt-cinq millions à dépenser. Il y a des frais d'émission, de courtage et de publicité, quarante millions pour liquider nos dettes et cent millions que la Banque des Colonies remet à la Société de Puteaux pour la construction de notre ligne de cbemin de fer. Bref^ sur nos deux cent vingt-cinq millions, M. Souriciau nous en remet tout juste soixante-cinq.
RÉGIAL
Avec une somme si minime, il est clair qu'on ne saurait entreprendre tous les travaux proje-
tés. Allons aux plus urgents, aux plus utiles. (Tout le inonde se ra.ssied.) Voyons, que faut-il faire tout d'abord?
BLA.NCHET
Un théat'e...
Il y a longtemps que la population européenne le réclame.
BLANGHET
Et un théat'e nous pe'mett'a de fai'e connaît'e aux indigènes les chefs-d'œuv'e de l'esp'it f ançais.
RÉGIAL
Cela rentre assez dans notre rôle d'éducateurs et de civilisateurs.
BLANGHET
Puis, monsieur le gouve'neu' géné'al, il est . indispensable de vous élever un palais digne de vous.
LAMBOURDE
Celui-ci a été construit en hâte, au moment de la conquête, et fait piètre figure à côté du Palais impérial...
RÉGIAL
E:i effet, pour frapper l'esprit des indigènes,
il importe que le représentant de la France soit plus magnifiquement logé que l'empereur.
lefisgal'
Il y a des hôtels à bâtir pour tous les grands services du protectorat logés dans des locaux insalubres : dix millions.
Douze millions aux Travaux publics pour construire des routes... de seize mètres de large.
LEBRAY
Et onze millions, quote-part du protectorat, pour l'installation du câble qui reliera Shong- Hai à Marseille. L'installation de ce câble a été décidée, vous le savez, à la suite de l'interpellation de l'honorable M. Dupont-Dutertre sur la sécurité des colonies.
BÉRIGNY, à Vli-VOix.
Oui. Et c'est la société de Puteaux qui le construira.
LAMBOURDE, compulssint ses notes.
Voici enfin, messieurs, voici les dépenses les plus importantes que nous ayons à engager. La compagnie fermière de nos monopoles s'oblige à nous verser annuellement dix millions, mais nous nous obligeons, de notre côté, à empêcher
sur terre et sur mer la contrebande de l'opium et de l'alcool. Nous avons besoin de huit chaloupes à vapeur, pour lesquelles il faut construire : 1° des quais, 'i" des canaux aux points où le fleuve n'est pas navigable, 3"...
BÉRIGNY
Au total?
LAMBOURDE
Quinze millions cent seize mille francs.
Les dix millions de la compagnie coûtent cher.
LEFISGAL
Mais nous n'avons dans notre division navale que de vieux sabots et quelques torpilleurs ; nos chaloupes serviront au besoin de bateaux de guerre.
LAMBOURDE
Une canonnière hollandaise s'est perdue à l'embouchure de la Rivière Verte. Nous achèterons à vil prix ses canons dont nous armerons nos bateaux. Le cas échéant, ils défendraient l'entrée du fleuve.
RÉGIAL
L'idée serait excellente, si cette entrée n'était déjà défendue par un poste de torpilleurs.
TRON
Ah! non, monsieur le gouverneur général. Ces messieurs de la Marine avaient bien entrepris de grands travaux au cap des Palétuviers. Mais les travaux terminés, port et cale, un beau jour, tout a disparu.
RÉGIAL
Disparu?
TRON
Eh ! oui, disparu, — englouti dans la vase, avalé : on avait négligé de faire des sondages.
Je prierai alors M. le général de Tourmalin de mettre là une batterie.
TRON
Eh! la batterie a existé, elle aussi. On a travaillé pendant un an pour placer quatre énormes pièces portant à 18 kilomètres. Un matin, le général vient en tournée d'inspection. Plus de batterie. Il ècarquille les yeux, ouvre sa carte, fait des recherches. Mais, rien, plus un canon. Les ingénieurs avaient construit leur batterie à la place même où la Marine avait fait son port et les canons du général de Tourmalin étaient allés rejoindre au fond de la mer les pierres du contreamiral Miron.
RÉGIAL
Mais pourquoi l'amiral n'avait-il pas prévenu M. de Tourmalin?