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Les savants Godefroy

L'auteur de ces Mémoires est le marquis de Godefroy- Ménilglaise. Lui et son Jîls sont les seuls descendants mâles des savants Godefroy.

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Rang social. — Premiers ascendants connus.

La Providence nous a placés dans un siècle de bouleversements et de transformations ; tout se modifie et se renouvelle; une agitation incessante et fébrile a remplacé l'ancienne stabilité. Le monde qui jadis vivait de traditions, les oublie, s'il ne les répudie. Les familles, base nécessaire de la Société, ont cessé de faire corps, de tenir au sol ; beaucoup n'ont plus de siège fixe, et ne savent où, dans l'avenir, seront plantées leurs tentes dispersées. S'il faut subir ce mouvement irrésistible, faisons du moins comme certaines tribus; emportons avec nous les os de nos pères, c'està-dire ne nous séparons point de leurs souvenirs, de leurs exemples, de leurs traditions : n'ignorons pas comment ils ont vécu, comment ils ont servi Dieu et leur pays, quel esprit les anima, quelles œuvres ils ont laissées. Et si plusieurs générations successives

ont amassé un trésor d'estime et de bonne renommée, conservons-le avec sollicitude ; c'est là un patrimoine d'honneur inaliénable, qui peut nous suivre partout, dont il est juste et légitime d'user et se glorifier, et auquel ont droit nos descendants.

Celte pensée ma préoccupé dans les loisirs du soir de ma vie : j'ai cru remplir un devoir pieux, en même temps que je cédais à un vif attrait, en coordonnant et étudiant tout ce que j'ai pu rassembler de documents sur mes ancêtres. Ils forment une lignée non interrompue d'hommes graves, doctes et religieux, serviteurs constants et infatigables de leur patrie, recueillant beaucoup d'honneur et peu de fortune dans leur carrière modeste et dévouée, obtenant par leurs talents et leur labeur assidu un nom dans les sciences du Droit et de l'Histoire, nom consacré par tous les dictionnaires des hommes illustres et au musée historique de Versailles.

Ces documents laissent mainte lacune. Mon cinquième aïeul, Denys Godefroy de Guignecourt, (Dionysius Gothofredus) ayant embrassé le Calvinisme, se réfugia hors de France. Dans sa vie errante et de traverses, il perdit la plupart de ses papiers de famille, et subit en outre deux pillages, l'un à Gex en 1589, l'autre à Heidelberg en 1621. Mon père émigra : le bombardement de Lille en 1792 et la spoliation révolutionnaire firent subir d'autres pertes. J'y ai suppléé de mon mieux en compulsant les œuvres imprimées, les travaux manuscrits déposés dans les bibliothèques,

les éloges contemporains, et de nombreuses correspondances heureusement conservées.

Je passerai en revue pour chacun, ses ouvrages, ses emplois, sa vie publique et privée, et donnerai volontiers un coup d'œil aux intérieurs domestiques. Écrivant des annales de famille, je consignerai ce que je sais des individus de chaque génération, et aussi des alliés : je ne négligerai point les renseignements de fortune, les détails intimes : je dirai tout, avec simplicité et sincérité, sans panégyrique, sans dissimulation de ce qui peut donner prise à la critique ou au blâme. Et il me sera permis d'arborer le mot de Montaigne : Ceci est œuvre de bonne foy.

Je dois commencer par dire un mot du rang qu'a tenu ma famille. La Noblesse , comme institution, n'est plus qu'un souvenir. Et néanmoins il faut convenir qu'elle est vivante encore ; car en même temps que sa reconstitution sérieuse éprouverait des répulsions invincibles, immense est le nombre de ceux qui s'y rattachent ou s'y raccrochent et veulent être tenus en faire partie. Il n'en manque même point parmi nos soi-disant démocrates. Au point de vue philosophique, cela éclaire une fois de plus cette misère du cœur humain qui en France suscite des révolutions, filles de l'envie, et veut l'égalité, seulement en dessous de soi. Mais en réalité cela répond aussi à l'instinct inné qui forme les races, qui les rend solidaires, qui nous excite aux belles actions et nous détourne des mauvaises en nous avertissant qu'elles laissent une

ompreinte sur le nom transmis par un père à ses enfants. La conséquence naturelle est de s'honorer de ce qui a honoré nos ancêtres ; et il en a été ainsi, justement, raisonnablement, partout et à toutes les époques.

En ce genre il n'est bien ni d'usurper, ni d'abdiquer. Qui usurpe, se rend au moins ridicule ; qui abdique, se dégrade et forfait à sa race. On doit maintenir simplement ce que l'on est, sans dédaigner, ni dénigrer ; chose que l'on n'évite point assez, même entre Nobles. La Noblesse privée de l'existence légale pourrait, appuyée par l'opinion, avoir la consistance d'une sorte de corps moral ; mais il faudrait que ses membres de tous les degrés se rassemblant en un faisceau se soutinssent mutuellement. Non ; on se trie, on sépure, on se classe, on se déprécie, pas toujours en connaissance de cause; qui compte cinquante ans d'ancienneté de plus, toise qui compte cinquante ans de moins, et donne beau jeu à l'ennemi commun, lequel a, par ces façons, de nombreux, auxiliaires dans la place. Il serait bon de se rappeler que la Révolution n'y faisait pas tant de distinctions, et envoyait comme Noble à l'échafaud l'anobli de la veille tout ainsi que le chevalier des vieux siècles.

D'après nos traditions nous descendons de Symon Godefroy, seigneur de Sapigneulz. né à Mons . qui apparaît vers 1320.

Les pertes de documents ci-dessus indiquées affectent particulièrement les 130 ans écoulés à partir de

cette époque. Plus heureux encore que bien d'autres, nous avons du moins le moyen d'établir régulièrement, par pièces authentiques, notre filiation noble et non interrompue en remontant jusqu'au milieu du quinzième siècle. Là nous trouvons Guillaume (II) Godefroy, seigneur de Cochereul et de Tancy, né en 1444, qualifié écuyer (scutifer) dans un arrêt du Parlement de Paris rendu en 1487 et dans des extraits en forme délivrés par la Chambre des Comptes de Paris. Il est rappelé avec sa femme Catherine Boucher, son fils Guillaume (III), seigneur de Cueilly et sa belle-fille Catherine Le Saulnier, dans un acte de fondation émané en 1544 de son petit-fils Léon Godefroy, seigneur de Guignecourt : tous trois y sont dits écuyer. Léon fut mon sixième aïeul. Lui et ses descendants jusqu'à la Révolution prennent et reçoivent constamment la qualification de noble homme ou d'écuyer, (Au seizième siècle la première était prise de préférence par les membres de la robe appartenant à la Noblesse : « Noble homme et sage Christophe de Har- « lay ; Noble homme et sage Augustin de Thou... » on en citerait des centaines d'exemples.)

Toujours ils ont joui, à Paris et à Lille, des prérogatives et exemptions nobiliaires, et été convoqués aux assemblées de l'Ordre. Il y avait à cet égard une notoriété incontestée, dont on trouve le témoignage, et dans leurs alliances, et dans les nombreux Eloges de Denys, Théodore et Jacques Godefroy publiés au dixseptième siècle par les savants leurs contemporains.

Le Recteur de T Université de Strasbourg, dans son oraison funèbre de Denys Godefroy, dit :

« Natus Parisiis, familiâ nobilissimâ, nobilissiinis K item Harlœorum, Thuanorum, Falchetorum familiis « per cognationem insertà. » ^10 S3pt. 1622.)

Dans l'épitaphe de Théodore Godefroy composée par Cousinot on lit :

« Ab avis atavis que perquàm jiohilibus » (1649.'

Le Recteur de l'Académie de Genève , dans sou discours sur la mort de Jacques Godefroy :

« Oriundus de nobilissimâ familià » (1652).

Ce même Jacques Godefroy, dédiant de Genève au rhancelier Séguier son édition de l'historien Philostorge (16i2, in-4°), lui dit : « Quoique né ailleurs « que chez vous, je tiens par le sang de mes ancêtres « et par leurs alliances à tout ce qu'il y a de distin- « gué dans la grande ville de Paris parmi la Noblesse, « et à ce qu'il y a de plus recommandable parmi les « personnes élevées aux charges les plus anciennes et « les plus honorables. »

Aurait-il pu adresser ces paroles au chef de la magistrature française, dont il était connu personnellement, et les imprimer ; si elles n'eussent été vérité ''

En 1598, Léon Godefroy, frère de Denys, partait pour l'Allemagne. Le Prévôt des Marchands et les Echevins de Paris le qualifient dans son passeport : « Noble homme Léon Godefroy, gentilhomme fran-

« çais ses parents tenant les premiers rangs en

« cette ville. »

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Pendant son émigration, mon père craignit de ne jamais retrouver ses papiers demeurés en France. Il voulut les remplacer par un acte solennel de notoriété. Cet acte, dressé par le notaire Coppenrath à Munster en Westphalie, le 17 mai 1798, est signé de six des principaux membres de la Noblesse des Etats d'Artois et de cinq de la Flandre wallonne, parmi lesquels deux commissaires aux Preuves. Ils attestent qu'à leur connaissance personnelle, et d'après les documents jadis passés sous leurs yeux, la famille de Godefroy a toujours été tenue noble, sans qu'il apparaisse d'interruption ni anoblissement.

Une remarque incidente peut trouver place ici. L'ortographe du nom , comme en beaucoup de familles, a varié. Ainsi Théodore, le Conseiller d'Etat, signait Godefroy, et son frère Jacques, le savant jurisconsulte, Godeffroy. Dans un acte de 1466, Guillaume 11 est appelé Noble homme Guillaume de Godeffroy. .\u dix-septième siècle on trouve tantôt Godefroy, tantôt de Godefroy. Maintes lettres de parents , de personnes notables et importantes, sont adressées avec le de. L'ambassadeur de France en Suéde, M. Chanut, se mettant en communication avec Théodore Godefroy alors détaché au Congrès de Munster (1646), écrit : <t à M. de Godefroy, Conseiller et historiographe du Koy, » L'épitaphe de Denys, fils de Théodore, inhumé en 1681 à Saint-Etienne de Lille, portait : « Dionysius de Godefroy, Régis Consiliarius et historiographus. »

Le de n'a sans doute point de valeur en héraldique,

néanmoins il en a acquis dans les habitudes sociales quiTattribuérent généralement aux personnes présumées faire partie de la Noblesse. Il se trouve encore donné à mon père dans un procés-verbal des élections de l'Ordre de la Noblesse aux Etats-Généraux (16 mars 1789) et dans celui des aofents nationaux constatant son émigration (18 juillet 1792).

Quand je parle de filiation noble établie jusqu'au milieu du quinzième siècle , j'entends que jusque-là nous possédons la démonstration rigoureuse et sans lacune, telle qu'on la demandait jadis à ceux qui faisaient des Preuves. Pour les cent cinquante années antérieures , nous avons la certitude morale , non dépourvue de pièces. Au dix-septième siècle, les deux fils du premier Denys, Théodore l'historiographe et Jacques le jurisconsulte, se préoccupèrent de suppléer aux titres que leur père avait perdus. Le savant Duchesne les aida : ils recueillirent par lui et par eux-mêmes des "renseignements , des notes et des extraits, auxquels leur savoir et leur caractère probe et modeste donnent une juste autorité.

Voici le résultat de leurs recherches consigné de leur main.

Symon Godefroy né à Mons vers 1320, marié à Isabeau de La Marck . possédait la seigneurie de Sapigneulz prés Berry-au-bac (Aisne).

Il est rappelé dans un aveu et dénombrement présenté le 1" juin 1408 au comte de Nevers comme sire de Rhetel, par son fils Jehan Godefroy, dit barat ou

barart, oscuyer, sire de Sapigneulz et de Veauressaine, qui parait avoir eu des propriétés importantes dans le voisinage de Neufchatel-sur-Aisne. J'ai recouvré cet acte original sur parchemin scellé; il porte au dos un chiffre de la main de mon trisaïeul, historiographe de France. Jehan épousa Endichile de Clairon qui tenait à la famille de saint Bernard ; il devint veuf en 1431 . Leur fille Marguerite épousa, en 1403, Enguerrand Turck dit Lancelot, fils de Guillaume Turck, chevalier, seigneur viager de Ligny en Cambrésis, et de noble dame Agnès de Luxembourg. Enguerrand fut tué à Azincourt en 1415. Marguerite avait sur la terre de Ligny un douaire de 300 livres que lui contesta son beau-frère Jean Turck, dit Camuset. Elle substitua à ses droits son parent, Jean de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir et de Bohain, lequel obtint le 20 décembre 1431 une sentence arbitrale contre Jean Turck. Ce Jean de Luxembourg doit être le même qui fit prisonnière la Pucelle d'Orléans, et fut grand-père du connétable décapité sous Louis XL Tout cela est justifié par des extraits du chartrier de La Fère, et par un arrêt du 23 juin 1469. Les extraits ne sont point en forme authentique, mais relèvent les numéros des cotes et liasses du chartrier : Quant à l'arrêt, on donne le folio du registre.

Marguerite eut un frère, Guillaume Godefroy premier du nom, dit l'Ancien, né en 1404, qui est cité comme étant au nombre des hommes d'armes du sire de Lisle Adam à la reprise de Paris sur les Anglais en

1436, et mourut vers 1477. Il épousa en 1442 Blanche de Cramailles, fille de Jean, sire de Cramailles, près La Fère en Tardenois. La famille de Cramailles était apparentée aux grandes maisons de Torote, Nesle, Montmorency, Chastillon, comme on peut le vérifier dans les ouvrages de Duchesne et du P. Anselme. Deux arrêts du Parlement de Paris rendus en 1462 et 1477, et relevés par Duchesne, rappellent Guillaume, Blanche, et leurs deux fils Guillaume et Jean. Dans celui de 1 462 Blanche est qualifiée domicella ; dans celui de 1477 ses ascendants sont nommés, et Guillaume son époux est qualifié scutifer.

Jean Godefroy fut sire d'Auvers et de Cueilly-en- Tardenois, et mourut sans postérité.

Guillaume , frère de Jean , est Guillaume (II, seigneur de Cochereul et de Taucy, que j'ai indiqué plus haut. Il est mentionné comme homme d'armes de l'Ordonnance du Roy , sous la charge du duc de Lorraine en 1490. Il a tenu durant sept ans, de 1466 à 1473, la recette royale du domaine du Baillage de Meaux. Cette charge n'était pas incompatible avec la noblesse, puisque la Chambre des Comptes de Paris en attestant sa gestion, le qualfie à la fois receveur et écuyer.

Le fils cadet de Guillaume II, Henry, hérita de son oncle Jean la seigneurie d'Auvers, et épousa Catherine de Boisenval. Leur fils, Louis Godefroy seigneur de Boisenval, est mentionné comme l'un des cent gentilshommes de la Maison du Roi vers 1550, et fut

grand-père de deux trésoriers généraux de l'artillerie de France.

Guillaume (III), fils aîné de Guillaume II et seigneur de Cueilly, est aussi mentionné comme gentilhomme de la Chambre du Roi en 1525 et 152G.

Bornant là cet avant-propos héraldique, je renvoie pour plus de détails à une généalogie en forme dressée sur pièces et d'après un travail exécuté en 1767 à Lille même, par le bénédictin dom Caiïiaux, historiographe de Picardie. Ce travail a passé sous les yeux de d'Hozier de Serigny, généalogiste du Roi, et a reçu son visa en 1781 i.

C'est au commencement du seizième siècle que ma famille semble s'être établie dans la capitale. Elle y fut probablement attirée par les mariages de Guillaume II et Guillaume III alliés à de notables familles parit^iennes. C'est aussi à cette époque qu'elle se tourna plus particulièrement vers la magistrature et les lettres.

Guillaume III, dont je sais très-peu de chose, mourut alors que ses enfants étaient jeunes encore. iV^o6/e homme et sairje Jean Le Saulnier, conseiller du Roi au Cliâtelet de Paris, leur oncle maternel, fut leur tuteur, et s'occupa d'eux avec sollicitude. Il fit donation à l'aîné, Léon, le 30 janvier 1544, du fief et terre de

1 Ladite généalogie se trouve dans la nouvelle édition de l'armoriai général de d'Hozier, au vir registre complémentaire. Paris, Firmin-Didot. 1869, in-f».

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Guignecourt, et lui obtint des lettres do survivance de sa charge de Conseiller au Châtelet, datées du 23 décembre 1544. Sa mort suivit de près.

Le fief de Guignecourt, relevant du comté de Dammartin, et situé sur la paroisse d'Othis lez Dammartin en Gohelle, consistait en un corps de ferme et une rente due par le comte ; cent arpents de terres roturières et seize arpents de bois en dépendaient. J'ai les actes de Thommage qu'en firent Léon et son fils Denys ; mais celui-ci errant à l'étranger, et ayant des affaires embarrassées, ne put le conserver; il l'avait aliéné avant 1600.

Léon Godefroy, qui demeurait rue de la Bucherie, fut capitaine colonel de son quartier, et tint la charge de Conseiller au Châtelet pendant une quinzaine dannées. Quelques vers latins nous restent de lui, adressés à son fils Denys :

« Fuis l'oisiveté, y dit-il, adonnes-toi aux études; « sois fidèle aux liens de famille. Tu es du. sang illus- « tre des Godefroy : garde-toi de dégénérer, ajoutes « à leur gloire. »

L'exhortation ne fut certes pas stérile.

11 n'était pas encore Conseiller, et, comme tous les jeunes gens destinés à la carrière alors très-considérée de la Robe, s'intitulait avocat, quand en 1535 il prit alliance avec Marie Lourdet, fille de Pierre Lourdet, pourvu d'une charge dans la maison Royale, et de Geneviève Andry de Yaires. Le père de Geneviève fut Conseiller maître à la Cour des Comptes; sa mère,

Marie de Thon, était la propre tante du premier Président Christophe de Thon, de Nicolas de Thou, évéque de Chartres, qui sacra Henri IV, d'Augustin de ïhou, avocat général puis Président au Parlement de Paris : celui-ci figure au contrat de mariage comme parent. Geneviève, alors remariée à Nicolas Fauchet, en avait un fils, Claude Fauchet, qui devint premier Président en la Cour souveraine des Monnaies, et obtint une grande célébrité par son savoir et ses écrits.

Marie l.ourdet était moins bien dotée qu'apparentée. Son apport consiste en un capital de quatre mille livres tournois, un demi-arpent de vignes à Antony, le quart d'une maison rue de la Bucherie, quelques menues rentes, quatre cents livres de biens meubles et deux robes, lune d'escarlatte, l'autre noire. Le contrat lui assure un douaire de cent soixante livres de rente s'il y a enfants, de deux cents au cas contraire, rachetable sur le pied du denier dix. Quant à la fortune du mari, elle n'est point déclarée ; il était maître de ses droits, ayant perdu père et mère.

On connaît trois enfants issus de cetteunion, Denys, Léon, Marie. Celle-ci donna sa main en 1558 à un gentilhomme, Thomas de TuUery, seigneur de Meintian.

Léon, qui eut pour marraine sa sœur Marie, fut aussi capitaine colonel de son quartier, et ensuite l'un des cent gentilhommes de la Maison du Roi, sous la charge du seigneur de Ponts : nous avons un acte de 1581, où il est repris avec cette qualité. Il faisait partie de la seconde compagnie, qu'on appelait alors

la seconde bande. Depuis il voyagea en Allemagne, en Transylvanie, en Pologne; cestàlui que fut délivré, en 1598, le passeport cité page 8. 11 finit par se fixer auprès de l'électeur Palatin qui le prit pour secrétaire d'Etat, et mourut à Prague en 1605, âgé de cinquante-deux ans. J'ignore s'il a été marié.

Avant d'aller plus loin, il convient de mentionner un second fils de Guillaume III et de Catherine Le Saulnier. 11 s'appelait Denys, et épousa NicoUe Turquant fille d'un Conseiller au Parlement. Leur fils, aussi appelé Denys, fut Procureur général du Roi en la Cour souveraine des Monnaies, de 1570 à 1608, et composa un ouvrage intitulé : « Advis pour réduire « les monnayes à leur juste prix et valeur, et empes- « cher le surhaussement et empirances d'icelles. Paris, « 1611, in-8^ M C'était le fruit d'une expérience de trente-huit années.

Antoine Godefroy, seigneur de Beauvilliers et de Cerfeuille, fils de ce deuxième Denys, eut des lettres de survivance de sa charge de Procureur général. On ne voit point qu'il l'ait exercée : mais on le trouve plus tard Conseiller d'Etat et Intendant des armées navales ; il en remplissait les fonctions lorsqu'il mourut, au fameux siège de la Rochelle, en février 1628. La bibliothèque de llnstitut (collection dite Godefroy, portefeuille 270 conserve plusieurs lettres de lui au cardinal de Richelieu. Elles témoignent de la confiance qu'il obtenait du grand ministre, et du zèle avec lequel il secondait ses vues pour le rétablissement de notre

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marine. Marié à Valence de Pujet, d'une noble maison de Picardie, Antoine en eut deux filles qui, avec leur mère, ont occupé un instant la plume bavarde deTallemant des Réaux. I.aissant pour ce qu'ils valent les commérages de ce cancanier, disons seulement que Valence eut un oncle évoque de Marseille, un autre parmi les gentilshommes de la Chambre du Roi, qu'elle maria sa fille Louise à Pierre Lescuyer, seigneur de Ghaumontel, et sa fille Charlotte à Louis Charenton de la Douze, Président aux requêtes. Valence de Chaumontel, fille unique, épousa M. Amelot de Chaillou, d'une famille de robe trés-considérée, et qui a occupé des charges importantes.

DIONYSIUS GOTHOFREDUS

Ses études à l'étranger. — Son mariage. — Embrasse la Réforme. — Séjours k Genève, Strasbourg, Gex, Bâle, Heidelberg, — Ambassadeur du Palatin à Paris. — Meurt à Strasbourg. — Sa veuve et ses enfants. — Ses travaux. — Ses amis.

Après cette petite digression sur une branche éteinte, revenons au fils aîné de Léon Godefroy de Guignecourt, à Denys, qui devait rendre fameux le nom de Dionysius Gothofredus.

Il naquit à Paris, le \ 7 octobre 1 549, reçut le baptême à Saint-Elienne-du-Mont, et fit ses humanités au collège de Navarre. Ayant perdu sa mérc en 1562, son père en 1566, il alla demeurer chez un frère de son père, ensuite chez un oncle maternel, Odet de Sainct-Yon, d'où il suivit les cours de droit de François Balduin, célèbre jurisconsulte. Puis il étudia successivement à Louvain, à Cologne, à Heidelberg, et revint prendre ses Licences à Paris en 1573.

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Deux mois après il épousait Denysede Sainct-Yon.

Je ne sais rien de sa vie pendant les six années qui suivirent. Sans doute il augmenta par un travail opiniâtre le trésor de science qu'il avait amassé dans ses studieuses pérégrinations; mais tout détail me manque. A-t-il fréquenté le barreau Parisien ? Dans deux actes de 1575 et 1576, il se dit avocat en la cour de Parlement ; mais on prenait souvent ce titre sans plaider.

Est-ce alors qu'il fut entraîné vers les erreurs de la Réforme ? En avait-il subi la contagion à Heidelberg, ville où elle triomphait? Sa femme était-elle catholique quand elle lui donna sa main? Aucun document ne me fournit réponse à ces questions. On a dit que la Saint-Barthélémy lui fit quitter sa patrie : cette conjecture est combattue par les dates. C'est en 1573, c'est-à-dire un an après la Saint-Barthélémy, qu'il revint à Paris de ses études à l'étranger, et s'y maria. C'est en 1579 seulement qu'il s'achemina vers Genève. Les guerres religieuses qui ensanglantaient la France, et la formation de la Ligue motivent suflisamment la détermination qu'il prit alors.

Je ne doute pas que son frère Léon n'ait également embrassé l'hérésie, puisque je le vois aussi quitter le service du roi et la France et devenir ministre de l'Electeur palatin, Frédéric IV, l'un des champions du protestantisme. Leur père certainement mourut catholique ; son inhumation à Saint-Etienne-du-Mont le prouve.

En abandonnant l'Eglise romaine et s'expatriant, Denys Godefroy altéra profondément et pour longtemps la position de sa famille ; fortune et avenir y furent compromis. La mémoire honorée de son père et de son oncle Jehan le Saulnier, son savoir déjà très-vaste et reconnu, ses relations de parenté et d'alliance, lui promettaient une carrière brillante dans cette magistrature Parisienne alors si haut placée et si influente. On l'appréciera par ce que j'ai touché de ces relations aux pages 7, 8, 15, et parce que j'y vais ajouter.

11 avait pour bisaïeule, comme je l'ai déjà dit, Marie de Thou. On sait quelle était au seizième siècle la grande existence des de Thou. Le premier président, l'avocat général, l'évêque de Chartres étaient ses oncles à la mode de Bretagne. Anne de Thou, mariée au chancelier de Cheverny, Catherine, mariée à l'illustre premier président Achille de Harlay, Jacques-Auguste, le célèbre président et historien, lui étaient issus de germain.

Son mariage avec Denyse de Saincl-Ven l'introduisait au milieu d'une famille nombreuse, occupant une position élevée à Paris. Dans Iti première moitié du quinzième siècle, on voit Jehan de Sainct-Yon à la tète des finances de l'Etat. L'un de ses petits fils, Bureau de Sainct-Yon, épousa une Créquy, et Pierre, lils de Bureau, une Rubempré. Odet de Sainct-Yon marié en 1529 à Anne Godefroy tante de notre Denys, était cousin germain dudit Pierre. Un Sainct-Yon était lieutenant général des eaux et forêts, un autre

conseiller au Châtelet, un autre maître des requêtes. Antoine de Sanct-Yon, seigneur de Russy, avait succombé glorieusement à la bataille de Saint-Quentin.

\. 1q le premier président et le procureur généra ei la Cour des monnaies étaient cousins germains de notre Denys.

Appuyé sur ce patronage puissant et nombreux, avec un rare mérite personnel, il pouvait, je le répète, entretenir de hautes aspirations. Le parti qu'il prit montre qu'il portait au calvinisme 'une adhésion convaincue, puisqu'il les lui sacrifiait. Nous ne rencontrons d'ailleurs, ni dans ses ouvrages, ni dans les quelques lettres parvenues jusques à nous, l'esprit âpre qui signala Calvin et son régne à Genève. Il conserva les meilleurs rapports avec son fils aîné retourné à l'Eglise romaine, et avec ses amis qui y étaient demeurés. Il resta dévoué au roi et à la France, au contraire de tant d'autres réfugiés, et mérita la bienveillance constante de Henri IV et de Louis XIII.

L'histoire est là pour attester ce fait humiliant : chaque fois qu'une erreur, fruit des révoltes de l'esprit, a envahi le monde , elle a eu de nombreux fauteurs et prosélytes parmi les savants, parmi les hommes richement doués. On l'a vu lors des grandes hérésies ; on ne le vit que trop au seizième siècle. Alors c'était l'Eglise, son autorité dogmatique et sa hiérarchie que l'on combattait sous le nom spécieux de Réforme.

Le dix-huitième siècle alla plus loin, et leval'éten-

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dard de la philosophie anti-chrétienne : combien encore de savants, de personnages de talent accoururent se grouper à l'entour ! La progression continue au dixneuvième, malgré les terribles leçons de la Révolution. Cet effrayant et infernal mouvement qui pousse la société vers l'athéisme, vers un abject matérialisme, n'est-il pas conduit par des savants enivrés des belles mais toutes matérielles découvertes de la science moderne ?

C'est, hélas ! avec le prestige de la science, que le démon tenta et séduisit nos premiers parents. La science enfle, mot profond de saint Paul. Dieu le permet ainsi pour contenir et abaisser l'orgueil de la créature, et lui rappeler qu'elle n'a point la lumière en elle, qu'elle est inférieure et subordonnée en tout au Créateur.

Le 10 août 1579, Denys Godefroy arrivait à Genève avec sa femme et s'y établissait. Il ne perdit pas de temps pour se créer des ressources et subvenir honorablement aux nécessités de l'exil volontaire. Son diplôme de docteur en droit lui ayant été expédié d'Orléans, il demanda l'autorisation d'ouvrir un cours. On lit dans le registre du conseil de Genève : « 2 no- « vembre 1579. A esté proposé que le sieur Gode- '( froy désire lire en Droict : dont les ministres sont « d'avis, pour ce qu'il est fort sçavant. A esté arresté « qu'on lui permet d'essaier. »

La préparation de ce cours parait avoir été l'occasion de sou grand et célèbre ouvrage, le Corpus juris

civilis. Lui-même nous apprend que c'est alors qu'il le commença.

En même temps se produisait à Genève un Italien, Jules Pacius, juriconsulte en renom. Ils furent ensemble l'objet d'une délibération du 1 1 mars 1580, ainsi conçue : « Estant proposé qu'il y a en ceste ville deux « personnaiges de grand sçavoir et bien versés en la « jurisprudence, dont la profession est grandement « nécessaire à ceste République pour les causes qui « sont assez notoires , a esté arresté qu'on les retienne » pour ladite profession, s'ils se contentent du mê- « me gaige que les autres professeurs et de cent « florins pour l'habitation. »

Trois jours après, le registre constate qu'ils ont accepté, promettant de ne s'absenter ni se retirer sans le consentement de la Seigneurie. « Ont preste le ser- « mentd'estre fidelles à la Seigneurie, d'enseigner les « auditeurs fidellement ; qu'ils liront aux heures qui « leur seront assignées par Messieurs les ministres et « autres gens sçavans ; en général auront l'honneur de '( Dieu et bien de ce publicq en recommandation . «

Le gaige et l'indemnité de logement réunis faisaient cinq cent florins : on y ajoutait quelques coupes de blé. C'était un traitement bien modeste, qui suppose à la fois la vie à très-bon marché et une grande simplicilé d'habitudes. J'ignore si quelque rétribution était perçue des élèves. Selon l'évaluation de M. Heyer, secrétaire de l'Académie de Genève, ces 500 florins représenteraient environ 235 francs.

Lo It juillet 1ÎJ80, la bourgeoisie lui fut conférée gratuitement en considération des services qu'il rendait à l'Académie , et en i 587 il entra au conseil des Deux cents.

Dix années s'écoulèrent, remplies par les travaux d'un enseignement très-apprécié, par l'impression de plusieurs ouvrages, et embellies des joies d'une quadruple paternité. Henri IV qui connaissait le mérite de Denys Godefroy, désirait le rendre à la France. En 1589 il le nomma grand bailli de Gex, Ternier et Gaillard, pays récemment enlcTés au duc de Savoie. Cette charge était toujours occupée par des personnes d'un rang distingué. Denys accepta, et en avril alla s'installer à Gex. Il n'y était pas de cinq mois que les troupes du Duc se ruèrent sur la ville et ki mirent à sac. Le nouveau bailli eut sa maison pillée de fond en comble, sa bibliothèque brûlée, et dut se réfugier à Bàle avec quatre petits enfants et sa femme alors enceinte. Il y demeura quinze mois, occupé de quelques publications.

Sur ces entrefaites, l'Université de Strabourg lui oifrit la chaire des Pandectes ; il en prit possession en janvier \ 591 , et y enseigna avec un éclat toujours croissant. Les Universités d'Altorf en Franconie et de Franeker en Frise, qui étaient en quête d'hommes éminents pour étendre leur réputation naissante, essayèrent de le ravir à Strasbourg, et lui envoyèrent des députés.

Celle d'Altorf lui proposait la chaire du célèbre Do-

neau; celle de Montpellier le désirait; mais il déclina leurs propositions avantageuses. Il avait si bien acquis la confiance de ses nouveaux concitoyens, qu'en 1 594 la république de Strasbourg et le margrave Jean George de Brandebourg administrateur de l'évêché, ayant à suivre une négociation délicate à la cour de France, l'accréditèrent près de Henri IV à cet effet.

Il avait laissé à Bàle un ami, Jean Jacques Grynœus, docteur en théologie et ministre, auquel dans ses lettres (conservées à la bibliothèque de Bâle) il témoigne une affectueuse vénération. Leur liaison datait probablement de Heidelberg. Peut-être à Bâle s'était-il trouvé mêlé à quelques querelles théologiques (les docteurs réformés bataillaient entre eux beaucoup et rudement) : car en rendant compte à Grynœus de son début à Strasbourg et de l'accueil bienveillant qu'il y reçoit, il ajoute être décidé à s'abstenir de toutes controverses religieuses et politiques, dans l'espoir que ce silence ramènera la paix et calmera ses adversaires. Il veut se faire tout à tous, se souvenant de ses conseils, et l'invite à parler dans ce sens, lui dont la parole autorisée suscitera des auxiliaires à ce plan de mansuétude.

Le président et célèbre historien Jacques-Auguste de Thou, ne perdait pas de vue Denys Godefroy son parent et ami, correspondait avec lui, et cherchait toutes les occasions de le servir. Six charges de conseiller au Parlement de Paris étaient affectées aux protestants; il lui en obtint une de Henri IV, en novem-

bre 4599; et le 10 mars 1600 l'Assemblée protestante de Saumur « eu esgard à la personne du seigneur Go- « defroy fameux et renommé pour sa bonne vie et « grand sçavoir » y donna son adhésion. Mais dans rintervalle une dépêche pressante de l'électeur Palatin l'avait mandé à Ileidelberg. Les propositions avantageuses qu'il en reçut, sa considération pour ce prince l'un des plus habiles défenseurs de la Réforme, la perspective d'être réuni à son frère Léon en faveur à la Cour électorale, contre-balancérent l'attrait de rentrer en France. Il semblait redouter de se retrouver en pays catholique, et prenait grand ombrage du rappel actuel des Jésuites. Monsieur d'Allicoust, protestant, [ils d'un médecin du roi, qui aspirait à une charge de conseiller, lui proposa d'en traiter, et la cession, consentie à mille écus, fut agréée par le roi, grâces encore à l'intervention de Jacques- Auguste de Thou.

Le 19 avril 1600, il s'installait avec sa famille à Heidelberg. Le repentir suivit de prés. Les promesses qu'on lui avait faites n'étaient pas tenues ; il rencontrait de la jalousie parmi ses nouveaux collègues académiques. Dès le mois de novembre 1601 il regagna Strasbourg, où l'attendait toujours un accueil empressé, et où le Sénat lui rendait une chaire avec un traitement de 450 florins d'Allemagne argent (environ mille francs), cinquante quartaux de grains, et une belle habitation.

Des circonstances sans doute impérieuses, et qui ne me sont pas bien connues, semblent avoir en ces temps

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imprimé à sa vie un caractère d'inquiélnde et d'indécision.

Il regrettait parfois Genève où il possédait encore deux maisons qui ne furent vendues qu'en 1609; ce sentiment s'éveilla plus vif dans une visite qu'il y fit durant l'été de 1603 : il fut sur le point de céder aux offres du conseil et de reprendre son ancienne chaire avec des avantages moindres qu'à Strasbourg. En même temps on le pressa d'accepter la chaire laissée vacante à Bourges par le décès de Cujas, estimé le premier jurisconsulte de son époque. De Thou s'y employait, le roi le voulait, le maire et les échevins de Bourges lui envoyaient deux députés afin d'obtenir son consentement. Il appréciait cet honneur insigne, en même temps qu'il éprouvait de l'embarras à rompre les liens récemment renoués avec Strasbourg. Il posa ses conditions aux députés en réclamant le secret et une réponse dans un délai fixé. Cette réponse tarda, et dans l'intervalle la négociation s'ébruita; les envieux agirent, suscitèrent des difficultés et des exigences. A Strasbourg on était mécontent, et les éditeurs de ses œuvres s'inquiétaient de le voir s'éloigner. Une longue épître de lui à Jacques-Auguste de Thou, datée du 4 décembre 1603, rend compte de ces circonstances, ainsi que des motifs qui dictèrent son refus définitif. Les jalousies locales formulaient des chicanes sur sa nomination, prétendaient le faire monter dans une chaire qui n'était pas celle de Cujas, lui imposer plus de quatre leçons par semaine, et le soumet-

DENYS 1 GODEFltOY 31

tre à l'épreuve d'une dispute publique. Sa dignité ne lui permettait point d'accepter une autre chaire que celle de l'homme éminent qu'on l'appelait à remplacer, ni de courir la chance d'une dispute, épreuve convenable pour un novice, pour un inconnu, pour celui qui brigue un emploi, mais non pour celui qu'on va solliciter de le remplir. Quant aux quatre leçons hebdomadaires, il déclara « n'en pouvoir faire davan- « tage, pour ne porter en la leçon ni livre, ni brevet, « ni mémorial escript, attendu la débilité de sa vue. »

Genève faisait de nouvelles instances. Dans une lettre du 16 janvier 1604, il déclare aux Syndics et Conseil être disposé à rentrer chez eux avec ses cinq enfants « comme un de leurs plus affectionnés serviteurs « et bourgeois » et avoir donné à son fils aine pouvoir de tout régler à cet égard. Mais des bruits de guerre grondèrent autour de Genève et en Suisse : le repos pouvait n'être point là. L'électeur Palatin revenait à la charge ; les mauvais vouloirs semblaient apaisés à Heidelberg. Il se décida donc à y retourner le 3 novembre 1604, mais il ne le fit qu'avec le consentement et le congé en forme de la République. Vraisemblablement on crut ne pouvoir se refuser au désir d'un prince puissant, dont l'appui était si utile à tous les Etats protestants, surtout aux faibles comme Strasbourg.

Cette fois ce fut un établissement définitif, quoique des tentatives réitérées aient encore eu lieu pour l'en arracher. Toutes ne le trouvèrent point insensible

néanmoins elles n'aboutirent point. En 1608, l'Université de Franeker renouvelait ses propositions au nom des Etats de Frise; en 1609, le chancelier de Sillery le nommait à la principale chaire d'Angers; en janvier, 1610, Henri IV le demandait à l'électeur pour Valence. Une si haute intervention aurait peutêtre réussi ; mais le roi fut assassiné, et Godefroy dont la femme se trouvait gravement malade, sachant que les Jésuites de Tournon se montraient opposés à sa venue, préféra ne pas affronter leur hostilité. Il paraît avoir eu toujours un grand éloignement pour cet ordre religieux.

Il vécut paisible et considéré à Heidelberg, auprès de ses deux filles honorablement mariées dans le pays. Le 21 novembre 1607, il fut nommé recteur de l'Université quoiqu'il déclinât cet honneur. L'électeur l'appela dans son conseil.

Toutefois les infirmités arrivant avec l'âge amenèrent encore une velléité de changement. L'éducation de ses cinq enfants avait été onéreuse ; sa passion pour l'étude l'avait empêché de soigner ses intérêts de fortune ; il était mal placé au Palatinat pour surveiller l'impression de ses œuvres et les contrefacteurs français. Il serait donc volontiers rentré dans sa patrie, si de Thou avait pu lui procurer une position ou du moins une pension suffisante pour y terminer plus commodément sa vie fatiguée. Dans une lettre du 15 octobre 1613, on lit : « J'aurais besoing d'estre « aydé et secouru, et par ainsy de quelque pension

« annuelle ; si ce n'est la paye d'un homme d'armes, K du moings quelque aultre qui en approchast ; de « sorte que m'employant pour le public et taschant « d'esclairer la postérité selon ma portée, je cesse cy « après de consumer peu à peu le mien. » Et le 12 mars 1614 : « Ce que je désire n'est point une pro- « fession publique, pour eslre desja par trop sur « l'aage, mais si possible est, in aliquâ dignitate litte- « rntum otium, ou quelque chose de tel sans estât. » Si je m'en rapporte à une procuration générale passée par lui à son lils aîné en 1604, il n'avait conservé en France qu'une rente de cent huit livres et trois quartiers de vigne : sa femme deux cent quatre-vingt treize livres de rente, une maison rue de la ïixeranderie à Paris dont l'importance n'est pas désignée, un arpent de terre à Montmartre loué deux écus, la moitié d'une ferme au Plessis Bouchart près Montmorency, louée trois cent quarante-cinq livres. Je trouve plus tard un capital de neuf cent livres placé sur les Etats du Palatinat. Tout cela joint au produit de ses écrits et de sa chaire devait lui constituer une existence étroite. 11 entendait bien d'ailleurs n'être pas inutile en France, et y servir la chose publique. Il se préoccupait chaudement de la réfutation d'un livre de Valdés revendiquant pour le roi d'Espagne la préséance sur le roi de France, livre qui fit grand bruit, et agita le monde diplomatique. Il avait en porte-feuille des projets pour la restauration des Universités, notamment celle de Paris, pour la police de la capitale, pour laugmentation

du domaine royal sans nouveaux impôts, pour éteindre les rentes constituées sur le clergé et IHôtel-de-Ville, dégager les greffes et présidiaux, et former une réserve déposée à la Bastille. Cette dernière combinaison lui semblait si assurée et avantageuse, qu'il réclamait que rexécution lui en fût réservée et à ses enfants, voyant dans lémolument y alférantun moyen de fortune pour sa famille si peu partagée des biens de ce monde. Je ne puis juger du mérite de ces projets indiqués seulement dans sa correspondance avec de Thou, et dans une note trés-sommaire transcrite par son second fils K Bailleurs il perdit bientôt l'appui dévoué de son illustre cousin que la mort enleva en 1617.

Envoyé Tannée suivante en France comme ambassadeur de lélejteur Palatin, il y reçut l'accueil le plus flatteur. Louis XIII lui exprima le désir de le voir rentrer dans le royaume, et en le congédiant lui fit présent d'une chaîne dor avec médaille à l'efligie royale, de la valeur de mille livres.

Ce fut la dernière circonstance heureuse de son existence agitée. Bientôt la guerre ravageant le Palatinat, le força de chercher un asile auprès de ses amis de Strasbourg. Il n'était plus à Heidelberg quand cette belle ville fut prise d'assaut et saccagée par l'armée impériale en 1 621 ; mais il y perdit de rechef mobilier, papiers, livres. Epuisé par le travail, les soucis, le chagrin et les infirmités, réduit à une maigreur extrême,

1 On la trouve à la Bibliothèque de l'Institut, dans le portefeuille n' 136 de la collection Godefroy.

sujet à de fréquentes syncopes, pouvant à peine quitter le lit, il ne fit plus que languir; jusqu'à ce que le 7 septembre 1G22, il expirât presque subitement, en disant ; miserere mei, Deus! Quelques minutes auparavant, il ordonnait qu'on lui fil venir des volumes de Francfort. L'esprit n'avait point chez lui participé à l'affaiblissement du corps ; il étudia et composa jusqu'à la fin, conservant une grande lucidité et sa prodigieuse mémoire.

Le docteur Bernegger, recteur de l'Université, son ami et son hôte, prononça en latin son éloge funèbre au moment des funérailles, qui furent honorées d'un grand concours. Il y parle de lui avec admiration et une tendre affection, il célèbre sa piété, ses vertus domestiques, sa vaste érudition nourrie des meilleurs auteurs et jamais en défaut, le charme de ses doctes entretiens dont il compare la lumière à celle du soleil couchant. Cet éloge imprimé à Srasbourg au moment même, est reproduit dans les opuscules d'Antoine Loisel. (Paris, in-i-°. p. 584) Selon l'usage d'alors les savants comtemporains prodiguèrent les fleurs poétiques sur sa tombe ; hexamètres, distiques, iambes, etc. j'en ai un recueil de plus de douze pages.

Au commencement de janvier, le pressentiment de sa fin lui dicta quelques lignes adressées à ses enfants. Je reproduis ici cette admonition grave et naïve, parce qu'il me semble y saisir la physionomie du bon et vénérable père de famille.

a L'excès de mes maladies diverses m'ayant surpris m'a contrainct de vous donner ce mot d'advis en commun,

36 DENYS r GODEFROY

ne pouvant le faire à chascun de vous en particulier.

« C'est à sçavoir de vous prier et exhorter de demeurer en la piété laquelle j'ai tasché de vous faire sçavoir et apprendre, rendant à Dieu éternel vos cœurs, vos esprits et tous vos moyens.

« Cela faict, l'obéissance à vos magistrats ;

« Et à votre mère, l'honneur el le respect qu'elle mérite de vous ;

« Et entre vous, de vous encore aimer et ayder mutuellement, frères, sœurs, et beaux-fréres et bellessœurs

« Si vous ne trouvés beaucoup en mes biens, au moins y trouvères vous de l'honneur et nulles debtes, hormis petites de choses, petites et celles de vostre mère, avec laquelle vous compterez avec toute amitié et du conseil des parents et amis, notamment de M. de Brederode et de sa femme. Vous venderez mes livres, hormis mes coppies, lesquelles je désire estre (s'il est possible) déposées és-mains de Jacques mon fils, pour sçavoir lire mon escripture et les mettre en lumière.

« Vous aurés l'honneur de vostre père en recommandation, et augmenterés le vostre par les vocations esquelles Dieu vous a appelé.

« Ce faisant je vous souhaicte toutes les sainctes bénédictions qu'un très-cher et bien-aymé père peut souhaicter à ses très-chers et bien-aymés enfants.

« C'est ce que pour le présent ma main faible vous peut laisser d'advis. Dieu m'exauce en mes humbles prières!

DENYS I GODEFKOY 37

« Ayés souvenance des pauvres de l'Église françoise d'Heidelberg et de M. Bourgeois ministre d'icelle. « Faict à Strasbourg ce 7 janvier 1622. » Nous avons aussi son testament dressé précisément le matin du jour de son décès. Il veut que ses quatre enfants partagent également, et se contentent provisoirement de leur légitime et dotation en mariage, qu'ils laissent le reste à leur mère sans Compte ni discussion « attendu que plus que cela lui est deub, à « cause de ses biens paternels et maternels qui ont esté « vendus pendant les guerres civiles de France et de- « puis, pour subvenir aux nécessités urgentes de nos- « tre maison et enfants... Elle et mesdicts enfants par- « tageront également mes livres ou valeur d'iceux. Je « prélègue néantmoins à Jacques toutes mes coppies « en droict et histoire : attendu qu'il n'y a que luy « qui s'en peut servir et les faire valoir : à condition « néantmoins que où il en percevra cy après quel- « que utilité et commodité insigne, il en fera part « à ses dicts frère, mère, et sœurs, dont il sera creu à « sa parole et h son dire. Je prie encore ma dicte « femme de livrer et bailler en mon noA\ à mes deux « filles et à mes deux belle-filles telle pièce de vaiselle « d'argent, bague et vestement qu'elle voudra... « Je recommande encore en tout et partout à ma dicte « femme ses enfants ; comme au réciproque à eux leur « mère, pour lui estre fidèles basions de vieillesse. » Il nomme ensuite exécuteur testamentaire M. de Brederode leur allié et ami particulier, et exprime un

souvenir reconnaissant à M. Sebitzius son médecin, et au recteur Bernegger.

On voit qu'il dispose de ses livres ; c'est que tous n'avaient par péri dans la catastrophe de Heidelberg. Il en avait emporté avec lui quand il vint chercher un asile à Strasbourg. Ce qu il laissa était sans doute considérable, puisque les Impériaux en remplirent un chariot et une charrette qui furent emmenés à Spire. Néanmoins tout ne fut pas enlevé par eux; un surplus de quelque prix put être recouvré. Un sac contenant des papiers de famille et d'affaires d'une grande importance avait été oublié lors du départ. Déposé plus tard dans la maison de M. de Brederode à Heidelberg, il disparut dans le pillage complet de cette maison, et cela sans retour.

M. de Brederode auquel le défunt témoignait tant de confiance était alors ambassadeur des Etats-généraux des Provinces Unies vers les princes protestants d'Allemagne. Bemplissant les mêmes fonctions à Paris, dans les dernières années du siècle précèdent, il y épousa Marie Guerreau, fille d'une sœur de Denyse de Sainct-Yon, et demeura dans les termes de l'intimité la plus étroite avec sa nouvelle famille. La République de Strasbourg lui confia ses intérêts à la Cour de France, et la duchesse de Bar, Catherine de Bourbon, sœur de Henri IV (calviniste zélée), lui conféra le titre de son conseiller maître des requêtes. Devenu veuf après 1633, il épousa la cousine germaine de sa femme. Renée Godefrov, veuve elle-mê-

me de Philippe Camerarius, et mourut en 1637 à Bâle, sans laisser d'enfants de ses deux mariages. Il me reste huit longues lettres adressées par lui à Théodore Godefroy, en 1615, 1622, 1623. Elles sont d'un parent affectueux et dévoué et contiennent d'intéressantes nouvelles politiques de l'Allemagne, livrée alors à tant de guerres et de déchirements. Dans celle du 21 septembre 1622 il raconte la mort de Denys Godefroy; dans celle du 2 novembre suivant il donne des détails sur la situation des membres de la famille, puis sur la désolation des contrées germaniques et le désastre de Heidelberg : il parle avec résignation de tout ce qu'il y a perdu luimême, maison de ville et maison des champs dévastées, bibliothèque valant plus de 2,000 rixdales confisquée, etc.

Il eut une sœur, Hélène, mariée au baron de Putlitz. Elle était veuve en 1627, et sollicitait une pension des Etats généraux « comme en ont eu d'autres da- « mes. ses malheurs lui en donnant le droit. » Ainsi s'exprime-t-elle dans une lettre adressée au Conseiller Âersen-Yan-Sommerdyck.

Denyse de Sanct-Yon avait passé quarante-neuf années dans une parfaite union avec son mari. Elle faillit d'abord succomber cà son afiliclion, et ne traina plus qu'une vie languissante. Les quelques lettres qui me restent d'elle, et pour lesquelles elle était obligée d'employer la main d'autrui, expriment une profonde tristesse, et en m2ni3 temps une pieuse

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soumission à la volonté divine. Ses soucis de mère de famille, les privations auxquelles la condamnait la misère des temps, pesaient sur son existence brisée et isolée. Malgré un séjour de trente ans en pays allemand, elle en ignorait la langue. Calviniste, l'exercice de son culte lui manquait à Strasbourg, ville luthérienne : à propos du baptême d'un petit-fils, dont elle était marraine, en 1623, elle se plaint des difficultés et du mauvais vouloir qu'elle rencontre chez les ministres. Son fils Jacques lui proposa de l'emmener chez lui à Genève, mais faible et infirme, elle ne put se résoudre à voyager, ni à cesser d'être à portée de ses filles, mariées de l'autre côté du Rhin. Elle s'éteignit à Strasbourg, le 7 décembre 1631. étant âgée de 84 ans.

Deux fils, Théodore et Jacques, deux filles, Michellc et Renée, lui survivaient. Un troisième fils, Jean, né à Genève en 1584, était décédé à Heidelberg en 1606, sans alliance, ayant eu le grade de lieutenant dans une compagnie suisse au service de Henri IV.

Remettant à parler plus loin et avec détail de Théodore et de Jacques, je vais dire d'abord ce que j'ai recueilli touchant leurs sœurs.

Michelle, née à Genève le 6 décembre 1582, épousa, en 1611, noble Jean Christophe Haller de HaimhofT, bailli d'Odernheim au bas Palatinat, fils de noble M. Haller, Conseiller de l'Empire en la Cour impériale à Vienne. J'ai d'elle quelques lettres , outre celles qu'elle écrivit au nom de sa mère, lors du

veuvage de celle-ci. Le style et l'orthographe sont d'une personne que le séjour à l'étranger n'a pas perfectionnée dans la langue française. Chassée d'Odernheim et ruinée par la guerre, elle vint demeurer à Strasbourg h l'époque de la mort de son père, entoura de soins assidus sa mère, et lui ferma les yeux. A Noël 1622, elle mettait au monde un huitième enfant, et cette couche la laissa longtemps malade. La mort l'atteignit en décembre 1635, presque en même temps que son mari et sa plus jeune fille. Il me semble que cinq de ses enfants seulement lui survécurent : un fils, Jean Christophe Haller de Reitenbuch, et quatre filles; Denyse-Bonne-Renée, et Claire-Anne dont je ne sais rien que les noms ; Marie-Elisabeth, épouse de N. de Graffenreit, demeurant a Frankendal en Palatinat (j'ignore si elle eut postérité) ; Anne-Sibylle, mariée à un gentilhomme d'Augsbourg, nommé Semprech Hoser, qui la laissa veuve en 1669, après avoir dissipé leur avoir commun en spéculations malheureuses. Elle résidait alors cà Genève, poursuivant un procès relatif à la succession de Jacques Godefroy son oncle, procès dont le détail serait fastidieux, qui dura une vingtaine d'années, et acheva sa ruine. J'ai d'elle une douzaine de lettres adressées à Denys Godefroy l'historiographe, d'un style diffus et moitié germanique, pleines de doléances et de griefs à cause de cette interminable procédure. En 1673, elle quitta Genève où elle se trouvait isolée et à bout de ressources, pour aller

demeurer avec sa sœur de Graffenreit. Elle mourut en 1696, laissant de M. Hoser une fille que je crois ne s'être pas mariée, et un fils, Jacques, qui fut recueilli par un oncle paternel habitant Strasbourg. Privé de fortune, il prit le parti du commerce, et s'y enrichit. Dans une lettre du 30 janvier 1672, sa mère dit : « J'ay esté contreint de laiser poursuivre « le négoce à mon fils, de quoy mes parens ne sont « point content, pour le rang qu'ils tiennent. » Nous retrouverons Jacques Hoser au commencement du siècle suivant.

Jean Chistophe Haller de Reitenbuch laissa un fils et quatre filles. Le fils, Louis Christophe, suivit les cours de l'Université de Heidelberg. Il habitait en 1701 le château d'Obersdorf pu Franconie, et était alors âgé d'environ 55 ans, veuf sans enfants. Une des filles, Sophie, n^a laissé que son nom dans mes papiers; une auti'e épousa en 1670, le fils du colonel de Streitberg, jeune homme instruit, et sachant trois langues; une autre fut demoiselle d'honneur de la princesse de Nassau Siegen , une autre enfin donna sa main à un gentilhomme de Franconie, Hofmann de Mûnchshoffen, et en eut deux filles, Charlotte et Louise-Dorothée. Celle-ci, née le 13 mai 1700, devint, le 13 mai 1723, la femme de Gustave-Léopold, duc régnant de Deux-Ponts, et, le 3 mai 1724, reçut de l'Empereur le titre personnel de comtesse du Saint- Empire. Postérieurement à cette date tous renseignements surnos parents allemands me font défaut.

Renée, seconde fille de Denys, naquit à Bâle le 6 février 1590, trois mois après la fuite de Gex. Elle épousa Philippe Camerarius, bailli de Rockenhausen au bas Palatinat. La guerre qui ravagea ce pays lui fît éprouver de grands revers de fortune. Elle eut au moins quatre enfants dont un fils (Denys) qui servit dans les troupes Hollandaises, et, en 1640, reçut quatre blessures à l'assaut du fort Saint-Anne prés Hulst. Il vivait encore en 1 666. Comme Michelle, elle prodigua ses soins à la dernière maladie de leur mère commune qui, dans son testament, leur en exprime sa gratitude. Elle était veuve en 1633, et se remaria quelque temps après avec l'ambassadeur de Brederode (voyez page 38) qui la laissa veuve une seconde fois en 1637. La dernière année où je trouve mention d'elle est 1651 . En 1697, toute sa postérité était éteinte.

Philippe Camerarius, d'une famille noble de Bamberg. était petit-fils du fameux Joachim Camerarius, considéré au seizième siècle comme un savant universel, l'ami de Melanchton et l'un des rédacteurs de la Confession d'Augsbourg. Deux cousins de Philippe, Louis et Joachim. suivirent avec distinction la carrière dos ambassades. En 16io, Joachim représentait l'Electeur palatin, Charles-Louis, au congrès de Munster.

TRAVAUX. — J'ai retracé les principales phases de la vie de Denys Godefroy. Il me faut parler des travaux qui la remplirent, et qui portèrent si haut sa réputation.

On a peine à comprendre que parmi tant de déplacements , de soucis, de vicissitudes, il ait pu acquérir cet immense savoir et élaborer des œuvres si considérables et si multipliées. Je ne m'arrêterai qu'aux principales, renvoyant à la longue liste qu'en donnent ï Histoire littéraire de Genève par Senebier, t. II, et les Mémoires du P. Niceron t. XVII. Elles se rapportent surtout à la jurisprudence. Mais s'il était grand jurisconsulte, au point de mériter d'être qualifié par le chancelier Dagiiesseau, le plus docte et le plus profond entre tous les interprètes des lois civiles, il n'en était pas moins, comme tous les grands esprits de son époque, versé dans 'l'antiquité classique, à laquelle sa plume paya aussi un large tribut. Il eut à son service une mémoire prodigieuse , un esprit méthodique, une opiniâtre application à l'étude. Les habitudes des érudits du seizième siècle étaient généralement austères et retirées, et les exemptaient des pertes de temps qu'impose ce que nous appelons la vie du mo: ■■ '.

La première place dans cette revue appartient naturellement au Corpus juris civilis, qui a fait époque dans l'enseignement, a longtemps été une autorité dans les tribunaux, et a popularisé le nom de son auteur, en devenant indispensable à quiconque étudie le Droit romain, Denys Godefroy y procède avec une clarté et une précision que n'avaient pu atteindre aucun de ses devanciers. Grâce à lui, Ton marche d'un pas assuré parmi les immenses compilations Justinien-

nés qu'il possède à fond, et dont il sait mettre en rapport les parties si multiples et si diverses. Son texte a fait autorité pendant plus d'un siècle.

La première édition de ce livre classique, qu'aucun juriste n'ignore, parut à Genève en 1583, avec dédicace au chancelier Philippe Hurault de Cheverny son parent ; elle fut suivie d'une multitude d'autres qu'il serait fastidieux d'énumérer : les deux plus estimées sont celles, d'Amsterdam en 1663 (Elzevier), et de Leipsig en 1740 ; 2 vol in f". Au texte, l'auteur a joint ses savantes remarques et des notes empruntées aux travaux des glossateurs et des grands maîtres du seizième siècle. Car nullement avare des trésors laborieusement amassés, il se préoccupait surtout d'en faire jouir le public, de propager et faciliter l'enseignement en dégageant les étudiants des broussailles du pédantisme, en mettant à leur portée toutes les ressouces coordonnées de la science, en leur fournissant le secours de la méthode et d'index détaillés ; travail obscur et pénible auquel son zèle modeste et désintéressé ne dédaignait point de sacrifier un temps précieux.

A ce but se rattachent : ses notes sur les institutes ; son tableau chronologique des lois de Justinien ; ses fragments des douze Tables (docte ébauche perfectionnée depuis par son fils Jacques) : sa réédition du Manuel de droit d'Harmenopule, éminent magistrat et jurisconsulte grec du quatorzième siècle, 11 y ajouta la traduction latine de Mercier, des notes et variantes,

un glossaire et des tables. Ce manuel est excellent, et a joui d'une renommée qu'il conserve encore chez les Hellènes. Chez nous il n'attire plus l'attention que d'un petit nombre d'érudits ; et sans le facétieux plaidoyer de Petit-Jean dans les Plaideurs de Racine, la plupart ignoreraient même le nom d'Harmenopule. On l'a cependant réimprimé récemment, en 1851 .

« Dionysii Gothofredi Praxis civilis ex antiquis et « recentioribus aulhoribus, jurisconsultis Germanis, » Italis, Gallis, Hispanis, Belgis, et aliis qui de re « practicâ ex professo vel nullà vel confusâ methodo « scripserunt , collecta; multis etiam propriis ejus « observationibus aucta et ad usitatum ordinem Di- « gestorum relata : liber primus.

« Pandectarum praxeos civilis liber secundus ex « antiquis et etc.... scripserunt, coUectus, et ad fa- « miliarem notum que Pandectarum ordinem relatus ; « summariis, notis etiam interdùm, auctus. Dionysio .< Gothofredo auctore : cum indicibus titulorum, re- « rum , verborum locupletissimis. Francofurti ad « Msenum, apud Jo. Feyerabend, impensis Pétri Vis- K chéri, mdlxxxi. in f°. »

C'est-à-dire : Pratique civile extraite et recueillie des auteurs anciens et nouveaux, Français, Italiens, Espagnols, Allemands, Belges, etc., disposée selon l'ordre du Digeste et des Pandectes.

Cette vaste compilation forme deux volumes in f*, le premier, de 61 6 pages, le second,de 2,1 55; non compris deux index très-détaillés qui ne sont point pagi-

nés. Elle est soigneusement divisée et sous-divisée ; un ordre exact et méthodique y régne, et les deux index y rendent les recherches très-aisées. Chaque citation est produite sous le nom de celui auquel elle appartient : Godefroy ne met le sien quà ce qui lui est propre. 11 adopte le cadre du Digeste et des Pandectes, parce que l'étude du Droit romain étant alors générale, les élèves, déjà familiarisés avec ce cadre, y appliqueront facilement le droit moderne.

Lépitre dédicatoire est adressée aux grands chanceliers et aux Cours judiciaires du Saint-Empire romain et des principautés allemandes; son analyse expliquera la pensée de l'auteur. 11 a remarqué que l'étude du droit était comme écrasée par la multitude des auteurs; d'où grande diversité, lutte, confusion d'opinions, à la honte de la science ; d'où encore un enseignement inconsistant, embrouillé, irréfléchi. Il a jugé important d'y introduire la méthode, en réunissant et coordonnant sur chaque matière les extraits des différents auteurs aujourd'hui dispersés; celui qui recherche et étudie trouvera ainsi en un faisceau tout ce qui peut léclairer et l'instruire. Il s'est attaché pour cela à l'ordre suivi dans les Pandectes, appelant en témoignage les différents jurisconsultes, comme Tribonien a fait d'Ulpien et de Paul. Cette épitre est datée de Strasbourg, 22 août 1591 .

La pensée est encore mieux développée dans la préface. 11 convient opérer une tentative hazardeuse. Rechercher, trier, assembler la masse énorme des écriu

qui traitent de la pratique civile, exige un labeur immense. La jurisprudence est devenue inabordable, est déshonorée par la confusion qui s'y est introduite. Aux formules brèves, nettes, élégantes des Romains a succédé une sorte de patois barbare, un bavardage obscur et prolixe. Les gloses, les opinions particulières, les systèmes ont enténébré la voie et fourvoyé celui qui veut atteindre et appliquer la justice. Il se flatte d'y remédier par une classification qui met chaque chose en son lieu, en l'entourant de toutes les citations qui peuvent y apporter la lumière, et auxquelles il joint, selon le besoin, ses propres observations. Que si l'on blâme cette façon de déchiqueter les auteurs, il répond que Tribonien a ainsi agi vis-à-vis de ses prédécesseurs, que les grands canonistes en ont fait autant, qu'on s'en est bien trouvé et s'en trouvera toujours bien. L'honneur de l'écrivain n'en souffrira point; son nom figurera chaque fois en tête du fragment rapporté : plus d'un, même, tombé dans loubli, reviendra ainsi au grand jour. Quelques-uns trouvent un petit mérite à coUiger ainsi les œuvres d'autrui; mais cela est utile, et les grands jurisconsultes ne s y sont pas épargnés.

Quoiqu'il en soit, il désire et croit rendre service à ceux qui veulent apprendre la pratique du droit. Si d'autres après lui atteignent mieux ce but, il s'en félicitera, satisfait de les y avoir incités par son exemple, et prêt à accueillir toute correction qui ne serait point dictée par l'envie ou la haine.

Malheureusement Touvrage est resté inachevé; il ne va pas plus loin que le titre xvii du second livre des Pandectes.

Dans l'opinion de Godefroy, le cadre du droit romain n'était point d'ailleurs une division arbitraire : aussi a-t-il consacré en 1580, un petit traité spécial aie justifier. Ce traité est intitulé : « De ralioneordinia à jurisconsulto in Pandectis, Codice, et Jnstitutionibus servati ; Dionysio Gothofredo auctore, in-8". » G'est-àdire : Motif de l'ordre suivi dans les Pandectes, le Code et les Institutes. En voici l'occasion. L'imprimeur Eustache Yignon, d'Arras, occupé de la publication dun corps de droit civil, le sollicitait d'y adjoindre des notes et éclaircissements, brièvement condensés. Godefroy s'en défendit d'abord, alléguant les travaux de Pacius, de Cujas, de Wesembeck; néanmoins considérant que ces travaux étaient volumineux et plutôt à l'usage des savants, il crut se rendre utile en dressant un exposé raisonné de l'ordre d'idées dans lequel a été conçue la composition des Pandectes, du Code, et des Institutes; ce qu'il fit d'une façon méthodique et concise, avec accompagnement de courtes observalions.

Toujours prêt à concourir à la diffusion de l'enseignement, je le vois encourager, par une épître laudative, son collègue à l'Université d'Heidelberg, Jean Kahl (Calvinus) qui publiait un lexique de droit impérial, canonique, féodal, civil, criminel, théorique et pratique, etc., œuvre de vaste érudition : ColoniœAl-

50 DENYS I GODEFROV

lobrogum, Math. Berjon. 1612, in-quarto. Genève, Chouet, 1643, in-folio. — Gentien Hen^et ayant traduit huit livres des Basiliques, avec adjonction delà traduction du livre lx par Cujas , obtint aussi de lui une préface instructive, dont voici le sommaire : La grande compilation des lois romaines qui porte le nom de l'empereur Justinien, dut, dés son temps même, être traduite en grec, le siège de l'empire étant alors chez les Grecs, à Constantinople. Basile le Macédonien, contemporain de Charles-le-Chauve, entreprit une révision de l'œuvre de Justinien, que la marche du temps rendait nécessaire ; son fils, Léon le philosophe, l'acheva. C'est cette révision dont se servirent Photius et Harmenopule. Constantin Porphyrogenete, fils de Léon, en fit une nouvelle, qu'il condensa en soixante livres sous le titre de Basiliques, et Balsamon y annexa un commentaire. Constantin y fit entrer tout ce qui méritait d'être conservé de la législation postérieure à Justinien. Malheureusement, une grande partie des Basiliques est perdue. Les Grecs en ont dressé un abrégé que Jean Leunclavius a mis en latin. Godefroy termine en remarquant que dans leur interprétation des lois les jurisconsultes Grecs surpassent de beaucoup les Latins en concision, perspicacité et facilité. L'œuvre de Gentien Hervet parut en 1606, à Hanau, chez Demarne ; in-folio.

Ce qu'il recommandait, il le pratiquait lui-même. Son infatigable ardeur ne se concentrait point dans le droit romain, ainsi que l'a montré son ouvrage sur la

Pratique civile, mentionné tout à l'heure. Elle se portait aussi vers les Coutumes de sa pairie. Entreprenant de réunir celles de Bourges, d'Orléans, de Tours, avec leurs meilleurs commentateurs, il mit en tète du volume un tableau préliminaire où leurs dispositions étaient distribuées sous des titres empruntés aux Pandecles. Ecoutons-le e.^posant ses vues dans la préface.

Lors de ses grands travaux sur le corps du droit civil, il fut frappé de l'utilité qu'il y aurait pour tous ceux, français ou étrangers, qui cultivent la jurisprudence, à aborder l'étude des Coutumes locales suivant l'ordre et la méthode qui les avaient initiés à la connaissance des Pandectes. Son attention venait d'être appelée sur les Coutumes de Bourges, d'Orléans, de Tours, savamment commentées par les jurisconsultes Nicolas de Bohier, Pirrhus Engleberme, et Jean Sainson. Il lui a paru opportun de les réunir à cet effet en un même volume commençant par un tableau où, sous chacun des titres empruntés des Pandectes, seraient indiqués les textes correspondants desdites Coutumes et les gloses y afférentes, gloses éclaircies et complétées par ses propres observations, et ce, nonobstant les index particuliers placés en suite d.' chaque coutume.

\ oici le titre . Consuetudines infrascriptarum cicitatum et provinciarum Galliœ, Bituricensis, Aurelianensis, Tiœonensis, JS'ic. Boerii, PirrJii Englebennei, Jo. Sainsonii liiculentissimis comment ariis singulœ iUustratœ ; nunr nutem recognitœ, dispunctœ, ne dislinctœ meliùs à

Dionysio Gothofredo J. C Franco furti. Nie Bas-

sœi; 1598, in-folio.

Ce labeur considérable, dont le mérite pratique consistait surtout à faciliter et généraliser l'étude alors si compliquée de la jurisprudence, fut mis sous le patronage du docte Claude Groulart, premier président du Parlement de Rouen, protecteur éclairé des lettres, honoré de la confiance particulière des rois Henri III et Henri IV, homme d'un grand caractère, supérieur à ses hautes dignités. Dans l'épître dédicatoire, Denys Godefroy rappelle avec modestie et reconnaissance 4es témoignages d'affection et les encouragements qu'il en a reçus en des moments de fatigue et d'accablement. Il le place à côté de l'illustre de Harlay, premier président du Parlement de Paris, auquel il avait précédemment dédié son édition des Commentaires du célèbre Dumoulin sur la Coutume de Paris.

Le droit public ne pouvait demeurer étranger à cette vaste intelligence. Il eut occasion d'y faire aussi ses preuves.

C'était en 1610. L'Electeur Palatin, Frédéric IV, craignant de mourir avant que son fils ne fut en état de gouverner, voulut déférer par testament la tutelle à son agnat le plus proche, Philippe-Louis, duc de Neubourg. Mais il y mettait la condition que le tuteur ne changerait rien à l'ordre politique et religieux de son Etat. Philippe-Louis, sollicité de prendre cet engagement, hésita et temporisa; si bien que Frédéric appela en son lieu Jean, duc de Deux-Ponts, agnat le

plus proche après lui. La goutte ayant emporté Frédéric en 1G10, Jean se mit en possession de la tutelle et du gouvernement. Le duc de Neubourg la lui disputa, prétendant avoir un droit absolu, en vertu de la bulle d'or et des constitutions de l'empire. Deux jurisconsultes, Zechlinus et Fridenrich, rédigèrent en sa faveur des consultations auxquelles Denys Godefroy répondit, affirmant que la bulle d'or n'avait point entendu dépouiller les Electeurs du droit naturel et sacré de choisir un tuteur à leurs enfants, et de pourvoir au gouvernement pendant la minorité, mais seulement statuer pour le cas où le défunt eut gardé le silence à cet égard. Son travail accuse une étude profonde du droit germanique. Les mémoires et factum rédigés de part et d'autre sont volumineux, diffus, et malheureusement mêlés de force injures et personnalités, suivant l'usage des savants de ce temps-là. On doit dire à la décharge de Godefroy qu'il ne fut point l'agresseur; mais, provoqué, il riposta rudement. Au reste son avis prévalut, et reçut la sanction des princes de l'empire.

Son premier écrit est intitulé :

De tutelis Electoralibus testamentariis légitimas esclurlentibus,Hbri sex. 1GII, in-quarto. Six autres suivirent, portant les dates de 161 1, 1613, 1614. Leur analyse présenterait actuellement peu d'intérêt.

J'ai dit que Denys Godefroy. transplanté à l'étranger parles dissensions civiles et religieuses de sa patrie, était demeuré bon Français, et dévoué à ses rois. On

oi DENYS 1 GODEFROY

ne s'étonnera donc point qu'il ait pris la plume en 1592, après l'assassinat de Henri III, pour défendre les droits de Henri IV repoussé du trône par le Pape, comme hérétique. Hérétique lui-même, il ne reconnaissait point la juridiction papale. 11 publia : « Maintenue « et défense des Empereurs contre les attentats, usurpations, et excommnications des Papes. » 1592 et 1607, in-octavo.

C'est un factum, moitié théologique, moitié juridique, dont l'intérêt de circonstance est passé, et qui ne se recommande point par la forme. Vivant parmi les Allemands, habitué à l'usage constant de la langue latine dans son enseignement, dans ses livres, même dans sa correspondance avec les savants contemporains, l'auteur maniait mal la langue française, et ne pouvait racheter par le style l'aridité de cette controverse.

Nous avons vu le jurisconsulte. Voyons à présent le scrutateur de la littérature antique. Le grec lui était familier ; mais il n'a consacré sa plume qu'aux écrivains latins.

Le plus considérable de ses labeurs en ce genre est intitulé : Authores linguœ latinœ in unum redacti corpus, adjectis xotis Dionysii Gothofredi J. C. Genevœ. 1595, 1602. 1621, in quarto.

Je possède la dernière édition, plus complète que les précédentes, et revisée, formant un in-quarto de mille quinze pages, d'une impression serrée et à deux colonnes. C'est un recueil, non point comme on pour-

DENYS I GODEFROV ÔO

rait le croire sur le titre, de tous les auteurs, mais de divers grammairiens latins, ou plutôt des fragments qui nous en sont restés : Varron, Verrius Flaccus, Festus, Nonius, Fulgentius, etc. Viennent ensuite les vingt chapitres des Origines d'Isidore de Séville et le Glossaire qui porte son nom, un petit traité de Bede sur le langage digital, quelques opuscules d'érudits, Sigonius,Pitliou,Bongars; enfin trois cent trente .pages de notes et éclaircissements dûs au savant éditeur.

f/épitre dédicatoire, datée du 15 août 1585, est adressée à deux frères de la noble maison de Pappenlieim, maison titulaire du Maréchalat héréditaire du Saint-Empire romain. Sous la surveillance de leur précepteur, Frédéric Wechenaem, ils suivaient les cours de Denys Godefroy qui loue leurs nobles inclinations, et leur ardeur à s'instruire, notamment dans le droit, afin de servir un jour leur pays, non-seulement par leur vaillante épée, mais encore par leur sagesse et leurs lumières. 11 décerne aussi des éloges au docte précepteur. Il dit avoir été amené à former ce recueil par le besoin d'interpréter une foule de termes anciens et techniques qu'il rencontrait dans les lois romaines, et dont il fallait chercher le sens chez les vieux grammairiens, Varron, Festus, Nonius, etc. Cela lui procura l'occasion de réunir ces auteurs épars, (jui se complètent l'un l'autre, afin de les avoir tous ensemble sous la main. L'imperfection des textes fournis par des manuscrits plus ou moins défectueux, lui a imposé de donner des corrections, des variantes

et des notes explicatives. Il n'a d'ailleurs eu d'autre pensée que d'être utile et d'épargner le temps de ceux qui étudient, ne prétendant nullement amoindrir le mérite de ceux qui l'ont précédé, ni susciter des controverses oiseuses en des matières où les opinions sont libres.

On lui doit une des nombreuses éditions de Cicéron.

Marci Tullii Ciceronis opéra omnia ; prœter hactenus vuUjatam Dion. Lambini editionem acesserunt Dion. GolJiofredi notœ, etc.

Lyon, Sibille de Porte. 1588, in-quarto,

Le tome i, 218 pages à double colonne, comprend les traités relatifs à la rhétorique : le tome ii, les harangues; 499 p. id. : le tome m, les épîtres et la vie d'Atticus par Cornélius Nepos; 318 p. id : le tome iv, les traités philosophiques et les fragments; 357 p. id : le tout d'une impression menue et suivi d'un index formant un fort cahier d'un caractère plus petit encore.

Dans la préface datée du 2 février 1 588 il dit avoir eu en vue par son travail sur Cicéron de venir particulièrement en aide à ceux qui ont le goût, soit de l'histoire, soit de la jurisprudence. Tout en rendant justice au mérite du philologue Lambin, qui avait publié une édition soignée de Cicéron, il se propose de suppléer à ses omissions, et d'ailleurs accorde moins d'importance aux minuties de texte, souvent vétilleuses, préférant s'attacher à l'esprit de l'auteur, et en

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tirer ce qui apprend à bien penser et à bien vivre comme iiommc, comme père de famille, comme citoyen. Il demande modestement indulgence pour les fautes qui ont pu lui échapper ; qu'on ne lui impute point celles de ses typographes, et qu'on lui tienne compte de son intention serviable.

Cette préface est précédée d'une épitre dédicatoire à Frédéric, comte palatin du Rhin, duc de Bavière, héritier de l'Electorat, etc.; louangeuse et d'un style assez tourmenté.

Sénèque le philosophe a aussi occupé ses veilles, comme en témoigne le volume intitulé : u Dion. (V Gothofredi in L. Annœi Senecse philosophi opère» « conjectura3, loci communes, etc. Basilea3, \ 590, in-8" « de 531 pages; item Golonia?, 1193; Geneva3,1618. «

C'est un de ces labeurs d'érudite patience comme les savants du seizième siècle en consacraient volontiers aux œuvres grecques et latines récemment exhumées de la poussière des manuscrits, labeurs qui peuvent paraître ingrats aujourd'hui, mais étaient nécessaires pour remettre en lumière les trésors de l'antiquité. Il accuse une étude scrupuleuse et approfondie de cet auteur remarquable, parfois élevé, souvent subtil et recherché, déviant déjà de la saine littérature du siècle d'Auguste, mais dont la vaste instruction fournit beaucoup de données sur les idées et les mœurs de son temps, et dans la philosophie épurée duquel on saisit comme des reflets du christianisme naissant.

Denys Godefroy commence par les corrections de texte ; puis il extrait minutieusement tout ce qui se rapporte aux dififérentes matières traitées par cette plume féconde, classant ses extraits sous des titres distincts.

C'est une sorte de magasin d érudition, soigneusement et méthodiquement étiqueté, et dont l'accès est facilité par des tables détaillées.

L'ouvrage est dédié à un ami, Henri Heinzell de Degersteiu, sur le compte duquel je n'ai rien trouvé. D'après Tépitre dédicatoire ce devait être un seigneur lettré, propre aux affaires publiques, mais préférant au séjour de sa patrie asservie, une retraite indépendante, paisible, digne et studieuse dans son château dElchow.

Lors de lapparition de la prjmiére édition, Janus Gruter, qui lui-même avait travaillé sur Sénéque, lança une critique formulée en termes assez acerbes, suivant son habitude, Godefroy répliqua sur le champ. Plus tard ils se trouvèrent ensemble professant à Heidelberg, et Gruter témoigna regretter d'avoir manqué d'égards envers son respectable collègue : ils y vécurent en bonne intelligence.

En 1604, le libraire Zetzner publiait à Strasbourg : Historke antiquœ ex xxvil authoribus contextœ Hbri VI.

Ce travail est offert à trois Polonais de la noble maison dOstrorog, dont le tuteur, André Lescinius, ^Lecksinski?) seigneur de Baranow, avait dans sa jeunesse

conçu une vive affection pour Denys Godefroy (i). Doué de facultés remarquables et d'une insigne grandeur d'âme, Lescinius promettait dès lors de fournir une brillante carrière. En effet, il parvint au commandement des armées polonaises, et défendit vaillamment sa patrie contre les Moscovites et les Turcs. Ami des lettres, ses libéralités allaient chercher en Allemagne des jeunes gens de talent pour les initier aux sciences profanes et les mettre ainsi en état de servir utilement leur pays. C'est dans cet esprit qu'il dirigea ses pupilles vers Strasbourg, alors foyer de lumières et de vertus au dire de Denys Godefroy, qui, averti de leur venue par un de ses plus anciens et estimables amis, le savant Adam Tobolius, se fait un devoir et un plaisir de leur offrir un manuel d'histoire ancienne dressé sur un plan nouveau.

Ce manuel divisé en six époques, commence aux temps antiques de l'Italie, suit les destinées de Kome sous les rois, sous la République, sous les Empereurs,'etcellesde l'Empire d'Orient et de l'Empire d'Occident jusqu'à la fin du seizième siècle. Il est formé d'extraits empruntés à vingt-sept auteurs dont les premiers font partie de la compilation trèscontestée d'Annius de Yiterbe , et remplit deux volumes in-I2, petit texte, ayant ensemble plus de mille pages.

C) An Biitish Muséum, collection Burney, est une lettre de Denys Godefroy, datée de Strasbourg le 7 mai 1595, par laquelle il recommande à Casaubon le baron Lescinius, PolonaiSs

• Dans une préface écrite d'un style ferme et sobre, Denys Godefroy indique comment il conçoit l'étude de Thistoire. Il veut que l'on recoure aux sources premières, sans se permettre de rajeunir le langage des vieux écrivains et d'altérer ainsi leur physionomie ; que l'on n'envisage point les événements isolément, mais dans rencliaînement de leurs causes et de leurs effets ; que l'on ne procède point par une sèche nomenclature des faits, mais que l'on fasse parmi eux un choix intelligent en pénétrant l'esprit qui y a présidé. Quelques-uns des auteurs qu'il emploie sont taxés d'apocryphes : il le sait, mais les critiques sont partagés à cet égard, et 11 penche du côté favorable.

Je dois remarquer que depuis, le nombre des défenseurs d'Annius a beaucoup diminué: sa compilation est généralement discréditée.

Les correspondances font mention de travaux sur Suétone et sur Plutarque qui n'ont pas vu le jour.

AMIS. — On apprécie aussi un homme par le choix db ses relations et de ses amitiés. Denys Godefroy fut en rapport suivis avec nombre de personnages éminents soit par la science, soit par le rang social, entretenant une active correspondance dont quelques fragments nous sont restés dans les recueils épistolaires de Casaubon et de Marquard Grudius, dans les collections du British muséum, àQ la bibliothèque de Bcàle. de la bibliothèque impériale de Paris i fonds Dupuy\

J'ai déjà parlé de l'affection qui l'unissait à l'illustre président de Thou, son parent; je puis citer encore :

Isaac de Casaubon, savant jouissant d'une considération européenne, qu'Henri IV fit son bibliothécaire, que Jacques 1" attira en Angleterre par le don de deux prébendes et d'une pension, et dont les cendres reposent à Westminster.

Jacques de Bongars, célèbre à la fois comme érudit et comme diplomate, et auquel Henri IV accordait une haute estime.

Daniel Tossanus (Toussaint) , sorti de France après la Saint-Barthèlemy, pourvu par l'Electeur palatin d'emplois importants (,'t de la charge de réformateur des Eglises. 11 avait épousé à Orléans Marie Cavet ou Covet, parente (j'ignore comment) de Denys Godefroy ; leur fille fut tenue sur les fonts par Renée de France, duchesse de Ferrare, fille du roi Louis XII. Dans un acte de famille dressé en 1637, après le décès de M. de Brederode,il est qualifié Gymnasiarque de TUniversité de Bâle et run des plus affidès et familiers amis du défunt.

Dans chacune de ses résidences successives, à Genève, à Bàle, à Strasbourg, à Heidelberg, Denys Godefroy acquit et conserva des amis d'élite : à Bâle, c'était le docte et vénéré Jean Jacques Grynœus , auteur de nombreux écrits de théologie et d'histoire ecclésiastique ; à Strasbourg, le recteur do l'Université, Mathias Bernegger, qui fut son hôte et prononça

sur sa tombe un discours touchant, où sont nommés comme ses amis particuliers, Melchior Sebizius (Sebisch) et Georges Michel Lingelshem. Le premier, natif (le Silésie , occupa durant trente-neuf ans une chaire de médecine à Strasbourg, où son fils, son petit-fils, son arriére petit-fils, montèrent après lui. Il vécut 8G ans, et son fils atteignit sans infirmités l'âge de 95 ans. Voilà deux médecins faisant honneur personnellement à leur art.

Georges Michel Lingelshem, natif de Strasbourg, précepteur et ensuite Conseiller de l'Electeur palatin Frédéric V, était un homme de mérite, littérateur distingué, lié avec Bongars et de Thou : celui-ci lui confia le manuscrit de sa grande histoire pour l'examiner et le corriger. On a imprimé en 1660 : Bomjarsu et Lingelshemii epistolœ , in-12. Lingelshem y parle fréquemment de Denys Godefroy comme d'un ami commun dont le sort les intéresse vivement ; il mentionne son installation à Heidelberg, son rectorat, le mariage de sa fille Michée, sa polémique au sujet de la tutelle Electorale. Il comparut comme témoin à son testament , et demeura dévoué à la famille : ce fut à lui que Denyse de Saincl-Yon infirme recourut pour écrire ses dernières volontés.

Bayle, Moreri,la Biographie universelle, consacrent un article à Lingelshem, mais n'indiquent point l'année de sa mort.

Je me contente de citer sommairement le théologien et cosmographe P. Bertius, le fameux Juste Lipse,

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Jean Gruler, d'une érudition si féconde, le brillanl professeur Scipion Gentilis, le célèbre médecin Ranchin '.

• Le porti'ail de Denys Godefroy est à la BiblioUièque publique de Gonc've, à l'Kcole de droit de Paris, au Musée historique de Versailles.

.lACOllES (lODEFHOY

JACOBIS (lOiriOKREDUS

jvcoLKs (;oi)i:i Kov

Ses études. — Se fixe h Genève. — Son enseignement et ses eniplois.

Lus deux Jils de Doiiys Gudclïoy, TliéudoiL' cl Jacques, se muiitièreiit dignes de lui. tout en suivant des voies diverses. Je parlerai d'abord du second, dont les liavaux. eurent plus d'analogie avec les siens, et (|ui mourut sans postérité. Je reviendrai ensuite à laine qui continua la lignée.

Jacques naquit à Genève le l:i septembre liiST. et reçut le baptême de la main de Théodore de Bèze. le 21 du même mois. Son parrain l'ut le conseiller Jacques Lectius, jurisconsulte en renom. H i)arait avoii' lait ses études sous la forte direction de son père ([ui ne Teiivoya en France (pfen mars Mil l . avec une lettre au président de Thou., ainsi conçue :

« Ce présent porteur est le second de mes (ils, lequel j'envoye par delà pour se mettre et façonner au barreau. Il lia quelques assés bons fondements o\\

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