DE LILLE
JEAN GODEIROY S' D'AUMONT
Ses études. — Destiné d'abord à 1 Eglise — Remplace son père à Lille. — Procureur du roi au Bureau des finances et aux conférences i)our les limites.
Jrdu Godrfro;/, s'' d'Auntont, troisième fils de Denys et de Geneviève Des Jardins, né à Pai'is le 7 fé- M'iei' IGoO, fut tenu sui" les fonts delà paroisse Saint- Benoit par messire Jean de Bouteiller de Senlis, comte de Mouy, et damoiselle Elisabeth de Wuyon cousine de sa mère. On le destina d'abord à l'Eglise; aussi reçut-illa tonsure le 22 mai IG7l,et les ordres miiHMirs le 2 avril 1077 après une retraite de dix. jours à Saint-Eazare.
Il lit de bonnes études sous r(eil vigilant du ])rieur de Sainte-Beuve qui lui portait un intérêt particulier, rendait de ses pi'ogrès et de son aptitude un témoignage favorable à son père, et augurait bien de son avenir, tout en lui désirant plus d'élan, moins de timi-
dite, et un travail mieux soutenu. Il passa une première thèse de logique en mars 1G73, et le 23 août 1C74 obtint le grade de maître es a7-(s. Le Recteur, Egasse du Boulay, qui signa son diplôme, est le même à qui l'on doit une histoire latine de l'Université de Paris. Il étudia ensuite la théologie en Sorbonne, et même l'hébreu.
Mais le temps marchait, et il fallait s'ingénier pour trouver quelque ressource afin de ne point continuer ta être à charge à la famille. On frappait h plusieurs portes pour obtenir quelque bénéfice, mais on se trouvait devancé , et l'on ne recueillait du cardinal de Bouillon, du père La Ghaize, de M, de Pomponne, et d'autres puissants du jour, que des assurances de bonne volonté. L'oncle de Montpezat qu'il avait visité en '1675, résigna son petit prieuré de Sainte Croix de Séez, mais qui rendait cà peine cent livres. L'abbé de Sallo proposa de résigner sa prébende canoniale de Luçon, à des conditions inacceptables. D'ailleurs notre théologien ne se souciait point d'aller végéter dans quelque coin éloigné et perdu : il prenait l'état ecclésiastique au sérieux, et ne voulait s'y engager qu'en n'ayant point à y redouter la misère, l'oisiveté, la rouille de l'esprit et les inconvénients qui en résultent. Le poste de chanoine théologal de Soissons lui fut offert : malheureusement l'âge requis manquait encore. Il y avait des bénéfices qui tombaient en régale, d'autres dont le Roi disposait au moment de la prestation de serment d'un évéque. Les aspirants guettaient
ces éventualités, et se pourvoyaient à cette fin auprès des personnages en crédit. Il obtint en effet, quand le célèbre Bossuct prèla serment connue évèque de Meaux, un brevet royal d'expectative pour la première chanoinie à vaquer dans cette cathédrale. C'était en 1681, et rexpcctative fut longue. La vacance n'arriva qu'en IG80 : résidant alors à Lille, il résigna.
En attendant le succès de ses démarches, il demeurait à Paris ainsi que ses frères, et tenait une partie de la correspondance avec Lille. Il s'accommodait assez mal du caractère absolu et renfermé de l'aîné, mais pliait, conservait de son mieux le bon accord, et gagnait déplus en plus la confiance de son père.
La pensée de s'associer aux travaux de celui-ci le fit, à l'âge de vingt-un ans, s'initier aux vieilles écritures, et l'occasion se présenta bientôt d'utiliser cette connaissance. Pellisson venait d'être nommé économe de l'abbaye de Ckmy dont les affaires étaient assez dérangées. Pour y remédier, la remise en ordre du chartrier était avant tout nécessaire. Prié par Pellisson son ami de lui fournir quelqu'un capable de cette besogne, Denys Godefroy indiqua un commis de la direction de la Chambre des Comptes de Lille, nommé Loquet, et lui adjoignit son jeune fils. Ils partirent à h fin de 1677, mirent quinze jours à gagner l'antique monastère, et y travaillèrent huit mois environ. D'Aumont, dans ses lettres, se loue de l'accueil des religieux au nombre de soixante. Des thèses de théologie eurent lieu pendant son séjour; il y disputa, ce qui lui pro-
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cura la connaissance de quelques habiles gens de Tendroit. Ses relations se renfermèrent dans l'enceinte du cloître : en sortir le tentait peu; car il dépeint les habitants du bourg presque tous ignorants, médisants et ivrognes.
Au commencement de septembre, une lièvre, due peut-être à l'huiniditè du lieu, le saisit, et le tint prisonnier plus de deux mois. Il ne put regagner Paris qu'en décembre, assez mal guéri, et mit encore bien des mois à se rétablir. La rémunération de son travail fut mince : 266 livres pour le séjour, et 200 livres pour le voyage, aller et retour. La communauté ne l'entretenait point.
Il retrouva dans Paris l'abbé de Sallo, récemment nommé chanoine de Notre-Dame, qui le recevait souvent, lui témoignait grande envie de le servir, l'employait à ranger sa bibliothèque, et tout à coup mourut sans avoir rien fait pour lui.
Quoique, dés le retour de Cluny. il semblât tout désigné par cet apprentissage pour aller être le collaborateur de son père, et que le prieur de Sainte-Beuve insistât dans ce sens, ne le trouvant ni utilement ni iulfisamment occupé à Paris, la chose traîna jusqu'au commencement de 1681 . Enfin le i mars il partit pour Lille avec l'approbation de Colbert, informé du but de son voyage. Il ne devait, hélas! guères jouir de la société et des conseils éclairés de ce bon père, qu'une courte maladie enleva le 10 juin 1681. Cette fin soudaine fut un coup doublement terrible pour la famille
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dont les appointements et les pensions du défunt constituaient la principale ressource. Les pensions ne pouvaient continuer; remploi fut du moins transmis à d'Aumont, et l'on convint en famille que tout en Texerçant, il en laisserait l'émolument à la disposition de la mère.
Possesseur de la commission royale expédiée en son nom le 15 juillet, il dut se i)rôsenter devant l'Intendant de la province pour, après information, être mis en fonctions. L'information portait sur la fidélité et affection au service du Roi, capacité pour l'emploi, bonne vie et mœurs, profession de la religion catholique, apostolique et romaine. On produisait quatre témoins les plus qualifiés possible, dont un ecclésiastique attestant avoir administré les Sacrements au récipiendaire. Cette formalité préalable remplie , M. Le Peletier de Souzy l'installa le 27 août.
L'excellent prieur, chez qui la franchise cordiale et le désir d'être utile égalaient la serviabilité, lui écrivait à ce propos :
« J'approuve fort que vous vous soyez sacrilié pour vostre famille, que vous vouliez bien vous charger de tout le travail, et que vous laissiez à madame vostre mère la disposition des émolumens qui en proviendront; c'est estro véritablement désintéressé... On se plaint que le.» lettres que vous escrivez à M. Colbert ne sont pas françoises mais gothiques ; faites réflexion sur cela. Donnez toute vostre application quand vous escrirez à une personne de (ju alité : lisez les bons
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auteurs de noslre langue aiiu de vous faire un slyle aisé, net et coulant. Il n'y a rien de plus nécessaire pour un homme de vostreprofessiond historiographe. J'espère que vous y réussirez : vous avez de l'esprit et de la mémoire, et vous ne manquez pas de bonne volonté. »
Peu après il revenait à la charge :
« Souvenez-vous de lire tous les jours quelques pages des meilleurs auteurs de la langue franroise, afin de vous former un beau style : vous en avez besoin dans la i profession que vous faites, et on devient barbare quand on est toujours sur de vieux titres. »
Effective aient les minutes qui me restent de la correspondance démon bisa'ieul. fort raturées, surchargées, corrigées, indiquent qu'il avait la rédaction pénible. Quoiqu'il eu soit, ces bons avis portèrent leur fruit. Le 20 septembre 1684, le prieur avait la satisfaction de lui mander :
« L'abbé du Tronchy arrive de Flandre. Je voudrois que mes paroles pussent vous exprimer tout ce qu'il ma dit de vous; il n'y a rien de plus obligeant . que vous estiez estimé et considéré dans Lisle, que vous y faisiez l'honneur de la France. Voslre frère Du Marchais estoit présent à ce discours. Je vous avoue que je fus pénétré de joye parce qu'il me confirma dans la pensée que j'avois de vostre mérite. »
Aussi le nouveau Directeur de la Chambre des Comptes n'avait point tardé à hériter de l'estime et
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de raffectioii que M. de Souzy portait à son père. Cet Intendant se plaisait à protéger la fauiille et à la recommander à son frère le contrôleur-général, luimême favorablement disposé. Car quand l'avocat aux Conseils vint lui présenter la lettre de recommandation, il en reçut cette réponse : « Mon frère a raison « de vous protéger : je connais vostre famille depuis « longtems; vous avez un beau nom, vous estes lion- « nestes gens, et il y a honneur à vous appuyer. » Ce contrôleur-général qui succédait à Colbert en s'effrayant du fardeau, était un homme de mérite, intégre, appliqué, sans faste aucun. 11 venait de marier sa seconde fille, dotée de 80,000 livres, au petit-fllsdu chancelier d'Aligre qui en apportait 1,350,000. Louis XIV dit : « La dot est bien modeste pour un contrôleur-général. » Etait-ce une épigramme à l'adresse de Colbert récemment enterré ?
M. de Souzy quitta Lille en 1684, pour occupera Paris une Intendance des finances prés de son frère. En 1704, il reçut le titre de directeur-général des fortifications, quon ne donnerait aujourd'hui qu'à un militaire, et api es la mort de Louis XIV, auquel il survécut dix ans, fut membre du Conseil de régence. De Paris, il entretenait avec d'Aumont une correspondance amicale, et avait recours à son intervention pour se procurer les livres imprimés en Hollande, dont l'introduction était quelquefois entravée.
M. Dreux Du Guéde Bagnols, maître des requêtes, gendre de l'Intendant de Lyon dont le nom revient
souveiil dans les lettres de madame de Sévigné, remplaça M. d.3 Souzy à Lille en août Î684. Une lettre de Paris écrite à ce moment, s'exprime ainsi sur son compte : « C'est un homme assez froid et qui parle peu : il a tousjours paru fort réglé dans ses manières. Il estoit celuy du Conseil qui rapportoit et qui paroissoit le plus : néanmoins on ne l'estime pas un oracle, et Ton croit qu'il a obligation à sa femme qui est sa cousine germaine de mesme nom et se trouve nièce de M. le chancelier... L'on parle de madame de Bagnols comme dune personne très-raisonnable ; elle a des filles que l'on dit d'une beauté achevée... » Nonobstant ce jugement médiocrement bienveillant, M. de Bagnols a laissé dans le pays une mémoire honorée. D'Aumont fut avec lui dans les meilleurs termes de confiance et de cordialité, et le regretta sincèrement lors de son décès en 1709.
Ses fonctions lui créaient aussi des rapports fréquents avec l'Intendance du Ilainaut : Elle fut occupée de 1678 à 1688 par un homme fort distingué, négociateur habile, administrateur intelligent , Joachim Faultrier, que Louvois et Louis XIY tenaient en particulière estime ; si bien que quand il désira rentrer dans la vie privée et se livrer exclusivement à ses goûts de bibliophile, le Roi lui fit donner un logement à l'Arsenal, et recherchait personnellement son entretien et ses avis. Il était tout acquis à d'Aumont ; aussi, lui faisant part en 1685 d un projet de retraite des affaires, ajouta-t-il : « Mais en quelque lieu que
« je sois, vous y aurez toujours un ami qui vous « honore et qui vous estime. »
Les grands hommes de guerre auxquels Louis XIV confia successivement le soin do sa précieuse conquête, ne le traitèrent pas avec moins de bienveillance et d'égards que les Intendants. Je nommerai les maréchaux de Ilumiére , de lîouHlers, de Vauban. Voici un billet du dernier : « J'ay receu, M', celle que vous avez pris la peine de m'escrire avec le mémoire qui est bon et excellent. Je le reliray encore, et peut estre le communiquerais-je à gens qui seront en estât di? pouvoir vous en sçavoir gré. Quand vous vous aviserez de quelque chose à vos heures de loisir pour le service du R4)y, ne manquez pas d'y travailler, notamment sur ce qui pourroit faciliter les moyens de parvenir aune bonne paix... Si je puis trouver occasion de faire connoistre vostre mérite à Versailles, comptez que je ne la manqueray pas, et que je suis toujours de tout mon cœur, vostre... »
La guerre et les constructions grevaient de plus en plus le trésor royal. Un dos expédients favoris pour en combler les vides sans cesse renaissants, était la création de charges que l'on mettait en vente , en assurant à l'acquéreur certaines prérogatives et un émolument qui représentait un faible intérêt du capital fourni. En 1691 , il fut question de rétablir la Chambre des Comptes de Lille sur le même pied qu'au temps de la domination espagnole, en exigeant des titulaires une finance plus ou moins considérable.
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Le Directeur aurait eu à verser une somme assez
forte pour devenir propriétaire de l'emploi. D'Au-
monten fut fort alarmé, l'argent faisant toujours défaut
dans la famille. Il faisait valoir que son père et lui,
occupant depuis plus de vingt ans ce poste laborieux,
et y ayant une sorte de droit par des services réels
rendus à l'Etat, il serait peu équitable de lui en faire
acheter la conservation. Le projet fut abandonné par
guite de l'opposition de la Cour des Comptes de Paris :
mais le génie fiscal y suppléa en septembre 1691, par
l'érection d'un Bureau des finances ayant juridiction
sur la Flandre française, le Tournaisis, le Hainaut,
l'Artois, le pays d'entre Sambre et Meuse, Dunkerque,
Gravelines et Bourbourg. Un office de procureur du
Roy y était attaché : à cause de sa connexité avec la
Direction, d'Aumont désira l'occuper. Dès 1685 il avait
pris à l'Université de Douai ses degrés en droit civil
et canonique, et le 16 février 1691 il avait prêté le
serment d'avocat à la barre du Parlement de Tournai,
prestation qui donna lieu à un rappel élogieux des
grands jurisconsultes Denys et Jacques Godefroy.
Mais l'office était tnxé à 36,000 livres, avec 1,200 livres de gages seulememt. Il offrit à compte 8.000 livres d'appointements et 4.000 livres de frais de bureau qui lui restaient dûs, sollicitant une modération sur le reste. La négociation fut laborieuse, le fonds de la question étant le besoin d'argent du Trésor. Kiiiin, et grcâces à l'intervention active de M. de Souzy, M. de Pontchartrain qui était dur à
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la détente, se relàclia : l'olfice fut adjugé moyennant 18,000 livres versées comptant et la renonciation aux appointements et frais de bureau arriérés. Les provisions sont datées du G février 1693, et l'installation eut lieu le 12 du même mois.
Voici le détail de la linance de ces offices, et les noms dos [)remiers titulaires.
Final ce. Gages.