‹ Les savants GodefroyChapitre 23 sur 36 · LES · texte numérisé non relu

LES

ZOUCHE DE LA L\M)E

Ma grand'mère paternelle, née de Zouclie de la r.ande, était fille et petite-fille de militaires distingués, dont les mérites, les services, les blessures et l'extraction noble sont constatés par lettres patentes des Rois Louis XIV et Louis XV.

Cette famille a eu de grandes vicissitudes, et ses vingt-quatre générations se sont formées d'éléments venus de points bien divers.

Elle a commencé par un cadet de la maison Bretonne des Porhoët, vicomtes de Rennes et de Porhoët, qui, au XIL' siècle, alla s'établir en Angleterre, et y eut le surnom de Ceoche, Souche, Zouclie, ou La Zouche , qu'adoptèrent ses descendants. Leur existence devint considérable; ils s'élevèrent à de hautes charges, mais aussi eurent des fortunes trèsvariées parmi les guerres civiles qui agitèrent long-

temps la laonarchie britannique. La branche principale s'éteignit an commencement du XVIP siècle en la personne cVEdouard de laZouche qui fut ambassadeur en Danemark , et mourut comblé d'honneurs. Un cadet d'une autre branche revint en 1623, j'ignore par quelle cause, sur le continent, et prit une alliance en Berry. Son petit-fils se trouva porté par le service militaire en Artois où il rencontra en 1679 une héritière appartenant à une famille du midi, que probablement une circonstance semblable y avait amenée. C'était M"^ de Balestrier, dont le père, Jean de Balestrier, s' de Beauffort, capitaine d'une compagnie d'ordonnance de chevau-légers, était d'Aymargues en bas Languedoc, et avait épousé, en 1662, une Artésienne de bonne maison, M"" de Saint-Vaast, ayant pour mère une de Bryas.

Les Balestrier. — L'histoire des Balesitrier n'est pas sans singularité. Ils remonteraient à un capitaine Zurichois qui, vers 1300, se transporta dans les Cévennes, y bâtit un château fort et s'y arrondit cà la pointe del'épée. Le baron de Peguayrolles donna sa fille au nouveau venu. De là sortit une souche de rudes batailleurs, qui se signalèrent entre autres dans les guerres du dedans et du dehors, au XVI" siècle. Une paix fut un jour conclue, dont leur huinnir remuante ne s'accommoda point, si bien qm, continuant à tenir la campagne et à mettre le pays à contribution, ils tombèrent enfin dans une embuscade; quatorze

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frères ou cousins y demeurèrent ensemble sur le carreau. Après cette catastrophe, les survivants adoptèrent une existence plus calme. On les trouve fixés dans la petite ville d'Aymargucs, occupant assidûment les dignités consulaires réservées à la noblesse.

Balestrier, qu'on a écrit aussi Balestier et Balestrié, est un surnom comme Znuchc. Il fut donné au fils du capitaine Zurichois qui maniait Tarbalète avec une rare habileté, et formait au tir la jeunesse du pays. Ils ont d'ailleurs leur légende : elle fait l'un d'eux vainqueur d'une paire de dragons (ju'il alla transpercer au fond d'un ci'oux de rocher inaccessible, à la grande satisfaction de la contrée désolée par les ravages de ces monstres.

Ces traditions sont recueillies dans un petit mémoire dressé, en 1CC3, par Jacques de Balestrier, s"" de Montdésir, avec documents à l'appui.

Pour revenir à notre Jean de Balestrier, s' de Beauffort, qui vécut jusqu'en 1675, sa mère était une demoiselle de Marrazel, des environs de Lunel. Les partages introduisirent la discorde dans la famille de Marrazel, et un procès dont les discussions et quelques pièces sont parvenues jusqu'cà nous. Si elles n'ont plus d intérêt quant au fond, la curiosité peut y glaner; par exemple, relever la manière dont une procédure était conduite dans la juridiction de Montpellier, il y a doux siècles et demi, et faire son profit de quelques menus détails domestiques. Je trouve là en effet un procès-verbal de commissnire-priseur. on sont énu-

mérés tous les articles d'un mobilier, avec les prix dadjudication, en 1620 ; plus, une longue note d'apothicaire dans le même style que celle de M. Fleurant, du malade imaginaire.

Les Saint-Vaast apparaissent à la tête de la cité d'Arras dès le commencement du xvi" siècle, et leur généalogie, constatée judiciairement en 'lo92, les montre toujours alliés noblement. En 1633, Adrien de Saint-Vaast épousa Lucrèce de Bryas. Mon grand-père a transcrit un curieux journal domestique, commencé par le dit Adrien et continué par sa veuve, témoignage des habitudes patriarcales d'autrefois. Naissances, baptêmes , confirmations , mariages , décès , y sont enregistrés à leur date durant cinquante ans. Une page sandante s'v trouve : Adrien fut tué traîtreusement par son beau-frère, le sire dUtenhove de Vander Gracht, pendant qu'ils buvaient ensemble. C'est la veuve qui fait à ses enfants un récit naïf et pénétré de cet odieux guet-à-pens. et qui le termine par une prière chrétienne en faveur du meurtrier.

Adrien de Saint-Vaast avait pour mère, Anne de Verloing, appartenant aussi à une vieille souche Artésienne, qui tirait son nom d'un fief près de Saint-Pol, dont les titulaires apparaissent au XIV'' siècle comme s'étant distingués au service du Pape par des exploits contre les infidèles. Le frère d'Anne de Verloing so qualifiait, en 4635, écuyer, seigneur de Belleville, de Sametz, duRietz. etc.. En lui séteignit le nom.

Alexandre-Pierre de Zouche de la Lande, aïeul de ma grand'mère, avait environ vingt-neuf ans quand il épousa, le 4 mai 1679, en l'église Saint-Nicolas d'Arras, Charlotte-Anne-Marie de Balestrier, dame de la Beuvriôre et de Beugin. Le contrat de mariage le qualifie écuyer sire de la Lande, seigneurie située au bailliage d'Argenton en Berry, consistant en château entouré de fossés, en terres, prés, bois, vignes et étangs. Il en était propriétaire par arrangement avec son frère Silvain , s"^ de Bellogne , qui paraît être décédé sans postérité. Elle forme son principal apport qui n'est point évalué et auquel est jointe une somme de dix-sept mille livres. L'apport de la future consiste en immeubles aux environs d'Aymargues non évalués, en 19,450 livres, en son tiers dans divers immeubles et rentes en Artois indivis avec deux oncles (qui moururent depuis sans enfants), en ses droits à la succession d'un abbé de Castelan, son parrain et proche parent, enfin en argenterie, vaisselle, colliers, bagues, joyaux, tapisseries, et autres meubles meublants, constatés par inventaire en 1G7o.

Il est d'usage de nos jours que le futur offre une corbeille. J'ignore à quand remonte cet usage ; toujours est-il, d'après le contrat, que M. de la Lande en ofirit une magnifique. Ecoutez plutôt :

« Une croix de diamants contenant un gros diamant « au milieu, neuf médiocres faisant la croix, et seize « plus petits, une montre à boîte d'or, marquant les <( heures et les jours du mois dans un estuy embelli

'< de petits clous d'or : item un bassin, une aiguerrc, '( un vinaigrier, un sucrier, un moutardier, une « escuelle couverte, quatre sallières, cinq flambeaux, « les mouchettes et estuy, douze cuillières, le tout « d'argent ; une tapisserie dhaulte lisse pour une « chambre, une tapisserie de cuir doré pour une autre, « deux lits avec leurs garnitures, l'un de drap du « sceau, doublé de taffetas jaune, l'autre de serge « domalle aussi jaune, avec les chaises, tables, et '■< guéridons assortis, un miroir, un tableau et un « cabinet: finalement un carosse attelé de deux che- « vaux. » Et tons ces objets sont ajoutés à l'apport de la future.

M. de la Lande comptait alors dix ans de service militaire dans larme du génie, ayant déjà assisté à quinze sièges et reçu quatre blessures. Il était capitaine au régiment de Navarre, et major de la place d'Aire. Il continua à servir l)rillamment, fut chargé de missions difficiles, et reçut une nouvelle et grave blessure en défendant Bonn contre les Impériaux. Louis XIV le récompensa par le commandement des places de Hombourg et de Metz, par la croix de Saint-Louis, distinction éminente alors, et par des lettres patentes où ses longs services sont élogieusement énumérés. son ancienne noblesse reconnue et confirmée pour suppléer à la perte de ses papiers de de famille (septembre 1700).

Il avait bien droit à un glorieux repos : mais, en 4708, Lille était assiégée par les armées alliées qui,

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SOUS la conduite d'Eugène et de Marlborougli, faisaient de fuiicsles progrès sur notre territoire ; il courut s'y enfermer, et coopérer à la vaillante défense de Jiouf- 11ers. Ses forces épuisées trahirent son zèle, une ancienne blessure se rouvrit, et il succomba avant la reddition de la place. On l'inliunia dans l'église des capucins, d'où, après la Uèvululion. sa pierre sépulcrale a été transférée en l'église paroissiale de Saint-André.

Sa veuve se retira aux Dames anglaises de Paris, où elle vivait encore en 1710.

Il laissait un lils et quatre lilles. L'ainée de celles-ci épousa Jean Jolïroy, comte de Villiers, capitaine de clievau-légers dans le régiment d'Ourches ; la dernière épousa un M. de Bellefosse sur lequel je n'ai point de renseignements, et eut pour gendre M. de Beauvoir, Conseiller au parlement de Rouen ; les deux autres furent Ursulines à Amiens. J'ai une correspondance de M. de Beauvoir avec mon grand-père. Elle est des années 1742, 1743, et a trait à la réunion des preuves nécessaires pour faire entrer à Malte un membre de sa famille.

Le lils, Alexandre de ZoucJie de la Lande, né à Aire en 1083, suivit avec honneur les traces paternelles, se distingua en plusieurs sièges, et reçut une blessure devant Gibraltar. Il devint lieutenant-colonel du régiment de Conti, chevalier de Saint-Louis, commandant pour le Roi au gouvernement d'Arras. Le prince de Conti lui accordait une alTection particulière, et le lui

témoigna par le don d'une tabatière en or avec son portrait.

Il obtint en 1716, 1718, 1719, des lettres de Louis XV confirmatives de celles de Louis XIV, et où ses propres services sont constatés après ceux de son père, avec octroi pour lui et ses descendants du droit de se qualifier messire et chevalier, et d'ajouter à ses armoiries tels supports et timbres qu'ils voudront, une couronne de marquis, et deux, bannières à côté.

La mort l'atteignit prématurément à Paris, en l'âge de quarante-huit ans. Trois ans auparavant, il avait rédigé son testament, par lequel il constitue un avantage à son fils aine, laisse à sa femme la gestion de l'avoir des enfants mineurs, et stipule que nul d'eux ne pourra vendre, charger, ni aliéner ses biens qu'il n'ait atteint l'âge de trente-cinq ans.

Il avait épousé à Lille, en octobre 1716, Marie- Thérèse Des Champs âgée de dix-huit ans. Ce mariage était moins brillant que celui de son père. Toutefois M"^ Des Champs, était d'une famille honorable, et je trouve son frère qualifié « chevalier, conseiller du Roi, trésorier des finances au bureau des finances de Lille ». MM. de Harlay, de Tingry, de Montmorency Luxembourg signèrent au contrat.

Deux fils et trois filles furent le fruit de leur union. Les deux fils suivirent la carrière militaire, et ne se marièrent point. La fille aînée fut ma grand'mère; la seconde fit profession, en 1746, aux Ursulines de Lille, et y mourut âgée de vingt-huit ans ; la troisième,

qu'on appelait M"'de liengiii, épousa messiro Robert- Etienne Huvino, écuycr, s"" d'Inchy, ciievalier de Saint-Louis, dont le frère fut maïeur de Lille et député à l'assemblée des notables.

Leur mère survécut longtemps à son mari. J'ai d'elle quelques lettres écrites à mon grand-pére en 1746 et 1747, pendant qu'il remplissait une mission k Bruxelles; elles ne contiennent guéres que des noTivelles d'intérieur et de ménage, sans aucun souci de style. Le ton en est affectueux; elles montrent une femme de bon sens, une mère de famille soigneusement occupée des siens. Je les garde volontiers, à cause des détails domestiques, et de ce qu'elles m'apprennent sur l'enfance de mon père: ses premiers essais d'écriture y sont conservés.

Vers la fin de 1741, elle se retira dans le couvent des Ursulines d'Amiens, où elle avait deux bellessœurs religieuses, et y demeura environ trois années. J'ignore si ce fut pour mettre ordre à ses affaires, et remédier à un état de gêne. Je serais tenté de le penser, les lettres de ses lils se plaignant (pfclle ne fournisse point suffisamment à leurs besoins comme militaires en campagne. Quoiqu'il en soit, sa fille aînée, (ma grand'mère) étant décédée en octobre 1744, elle revint à Lille et se consacra à soigner ses petits-enfants en bas âge. Elle eut encore la douleur de perdre son lils aine en 1748, et sa fille religieuse en 1752. Elle les suivit au tombeau en 1766, et reçut la sépulture en l'église Saint-André, sa paroisse. C'est d'elle que

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nous vient la propriété de Necliin, habitation d'été de mon père jusqu'à la Révolution .

J'ai ses dernières dispositions autographes, conçues avec sagesse et équité. Elle avait hérité de son frère en 1750, et laissait une fortune en bon ordre.

Malheureusement cet esprit d'ordre ne passa point h ses fils. Le premier, étant mort à trente et un ans, ne put aliéner sa part de la succession de son père, puisque celui-ci avait interdit d'en disposer avant l'âge de trente cinq ans; mais le second qui vécut jusqu'en 1799, dissipa tout, et mourut aux Invalides.

Tous deux furent capitaines, l'un dans le régiment de la marine, l'autre dans Bourbonnais, et obtinrent la croix de Saint-Louis, après avoir fait les campagnes de la guerre que terminale traité d'Aix-la-Chapelle en 1748. Louis-Alexandre y perdit sa santé, et ne fit que languir les deux dernières années ; il mourut à Lille en mai 1748. Sa correspondance annonce le goût et l'intelligence du métier, et le désir de se pousser. Il parait avoir été quelque peu ingénieur, et s'être en même temps occupé d'artillerie; il aurait produit devant le maréchal de Belle-Isle,àMetz,un perfectionnement de bombes et d'affûts. Elle donne aussi quelques détails militaires, entr'autres sur la bataille de Dettingen et le siège de Fribourg en Brisgau. Mais elle est pleine de doléances sur le manque d'argent, sur les embarras qu'il éprouve, sur la modicité de de la pension de six cents livres que sa mère ajoutait à ses appointements : il s'échappe jusqu'à écrire

qu^elle est cVune dureté étonnante pour lâcher V argent.

Je n'ai que cinq lettres d'Alexandre-Emmanuel : elles ne roulent guères que sur des demandes de fonds : il écrit qu'il lui faut en campagne trois chevaux et un valet ; ce qui semble beaucoup pour un capitaine d'infanterie.

Mon grand-père était d'ailleurs en bons termes avec ses deux beaux-frères, et les obligeait de son mieux.

Je ne sais rien de particulier de ma grand'môre ; mon père en conservait à peine un vague souvenir ; il avait quatre ans lorsqu'il la perdit. Une seule lettre me reste d'elle.

La dernière des demoisellesde laLandCjM"" d'Inchy, survécut à la Révolution. Elle n'émigra point. Dépositaire des titres originaux de sa famille, elle crut prudent, pendant la Terreur, de les brûler. Je l'ai vue dans mon enfance ; c'était une octogénaire, douce etbienveillante.

Il lui restait un fils, qui mourut célibataire en 1815. Ce fils avait été homme de plaisirs, et vivait désœuvré. Quand, en 1809, la prise de Flessingue par les Anglais occasionna une levée de gardes nationales mobiles dans nos départements du Nord, pour la défense des bouches de l'Escaut, il partit à la tête d'une légion, et fut cantonné dans l'ile de Gadsand. Il y gagna la fièvre dite des 'polders qui décima si cruellement ces troupes improvisées. Son tempérament acheva de s'y ruiner. Il revint malingre, et alla se confiner dans sa terre de Cagnicourt, où il voyait une société plus ou moins choisie, et amie de la bouteille.

Les Huvino de Bourghelles étaient ses cousins germains paternels, mon père au même degré du côté maternel. Mon père, je dois l'avouer, caressait l'espoir d'être fait seul héritier,ce qui n'eût pas été absolument injuste, puisque l'avoir de M. d'Inchy venait presque tout de sa mère. Le bon com^^in semblait fomenter cet espoir; il venait toujours à Lille, s'asseoir de préférence à notre table. Quand il eut fermé les yeux dans sa retraite de Cagnicourt, la déconvenue fut grande ; son testament laissait tout aux Bourghelles, sauf des legs à ma sœur et aux Des Garest. Mon père, déjà fort maltraité dans sa fortune par la Révolution, eut de la peine à en prendre son parti, et eut la démangeaison de plaider, croyant avoir découvert une sorte de nullité. Il fut consulter un avocat de la vieille roche, M. Dauchez, d'Arras,qui, après examen, le dissuada d'engager un procès non gagnable, et demanda pour sa consultation, un franc, cinquante centimes .

Ainsi de toute la fortune des la Lande et des Des Champs qui par le cours naturel des choses devait se réunir principalement sur la tête de mon père, il ne recueillit que sa part de la modeste légitime de sa mère.

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