DENYS-PHILIPPE GODEFROY DU SÂRT
altérée. Ses inquiétudes n'étaient que trop fondées : M"*^ de Yauxmenil mourut à Lille le 9 mai 1791, laissant l'usufruit viager de sa fortune à son mari. Elle avait eu quatre enfants qui la précédèrent au tombeau. M. de Yauxmenill'y suivit bientôt. Il était du nombre de ces gentilshommes dévoués qui vinrent se grouper autour de Louis XVI, lors de la néfaste journée du 10 août 1792, et reçut une blessure à laquelle il succomba le 29 du même mois. Son frère recueillit sans contradiction tout ce qui se trouva dans sa succession.
Mon père était alors émigré. Quand il revint en France en 1 801 , il demanda compte au frère de la fortune de sa cousine germaine ; il était, en outre, créancier personnel de M. de Vauxmenil pour 36,000 livres. Cette demande rencontra de la résistance ; il fallut plaider. Le litige semblait fort simple et le droit évident : mais l'adversaire, plaideur émérite, était fécond en moyens de procédure ; les parties demeurèrent sept ans aux prises devant le tribunal de Laon. Condamné enfin à restitution en 1809, l'adversaire se pourvut en appel à la-Cour d'Amiens qui confirma le jugement. Un recours en cassation était imminent. Mon père préféra l'éviter par un sacrifice de G, 000 fr., excédé qu'il était de l'interminable vie de plaideur imposée à sa vieillesse par cette affaire.
C4THERINE-J0SEPH GODEFROY
COMTESSE DES GAREST
Catherine- Joseph, fillo aînée de Jean-Baptiste- Achille Godefroy de Maillart et d'Anne-AIexandri ne- Joseph Zouche de la Lande, née à Lille le 9 septembre 1741, fut baptisée en l'église Saint-Etienne, tenue sur les fonts par M""' Gittard, sa tante paternelle, et par messire Louis-Dominique Des Champs, Conseiller du Roi, Trésorier de France, son grand oncle maternel.
Elle n'avait que trois ans quand elle perdit sa mère; son aïeule, M^Hlela Lande, qui vécut jusqu'en 17GC, veilla sur son enfance et sa jeunesse, et lui fit passer quelque temps comme pensionnaire à l'abbaye de Monchy.
Tendrement attachée à son frère, elle continua do demeurer avec lui après la mort de leur père commun.
Elle avait vingt-huit ans quand elle accorda sa main
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à un gentilhomme du Beaujolais, le comte Léonor de Garnier des Garest, chevalier de saint-Louis, brigadier des armées du Roi.
Ce pouvait être un mariage de raison : car le comte Des Garest avait près de cinquante-quatre ans : mais il était officier de mérite, ayant servi avec bravoure et distinction. Lieutenant au régiment de Bourbonnais dés 1732, il fit les trois grandes guerres du régne de Louis XY, et pendant la dernière fit preuve de talent aux affaires de Wartbourg et de Gombourg. Blessé à la sanglante attaque d'Exilés en 174-6, capitaine pendant les rudes campagnes de Bohême, il devint successivement major et lieutenant-colonel de son régiment, puis brigadier en 1708. L'année suivante, il reçut le commandement de la citadelle de Strasbourg, et, en 1780, le brevet de maréchal de camp. Ce ne devait point être le terme de son avancement, s il eût vécu davantage ; car le maréchal de Ségur, alors ministre de la guerre, faisait grand cas de lui.
Cette génération des Godefroy était moins mal accommodée de la fortune que les précédentes. Le contrat de mariage, daté du 10 octobre 1709. reconii;iit à la future un capital de 1oO,000 livres en meubles et immeubles produisant environ 4,200 livres de revenu. L'apport du futur consistait en la terre et seigneurie de Colombier, sise paroisse de Saint-Julien prés de Villefranche-sur-Saône , pouvant rendre annuellement 8,000 livres outre les lods et ventes et autres droits casuels assez considérables. C'est là
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qu'il habitait avec ses frères et sœurs, quanti ses devoirs militaires lui en laissaient le loisir. Au nombre des signataires du contrat Je remarque : le marquis de Creny, M. de Saint-Maurice, le chevalier Du Bosc commandant la citadelle de Lille, le comte Félix du Muy, alors gouverneur de la Flandre française, depuis maréchal de France et ministre de la guerre.
Les nouveaux époux ne tardèrent pas à s'acheminer vers le Beaujolais, et après une station à Paris arrivèrent à Colombier dans les derniers jours de décembre. Cette partie de la belle vallée de la Saône était bien habitée : on y voyait bonne compagnie, nombreuse et gaie. Ainsi le 20 février 1771 M'""^ Des Garest écrivait : « Le carnaval et les plaisirs m'ont empêchée de prendre la plume jusqu'à présent ; j'ai été dans tout mon voisinage de fètc en fête. Nous en avons eu ici une le mardi gras et dimanche passé. M. de Pontcarré, Conseiller au Parlement, exilé à trois lieues d'ici, a été de toutes : par conséquent, nos danses ont été trèslongues. Il aim3 beaucoup k danser parce qu'il est très-jeune. On ne s'est jamais séparé qu'à sept heures du matin : or il est interdit aux exilés de découcher... »
Dis motifs plus sérieux l'attachèrent bien vite h sa nouvelle résidence. Vivement affectionnée à son mari, appréciant la considération séculaire dont les Des Gari'sl jouissaient dans leur province, et la cordialité des rapports qui unissaient tout ce voisinage, n'ayant pas tardé elle-même à se concilier l'eslinv' et la bien-
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veillance de ses nouveaux compatriotes, elle se voua entièrement à Colombier. C'était une belle terre, mais grevée de la légitime due aux frères et sœurs, et de lourdes hypothèques. Comme beaucoup de gentilshommes, le comte Des Garest ne s'enrichissait point au service du Roi ; il levait de l'argent, et les intérêts allaient toujours grossissant ; il déclara, en se mariant, cent mille livres de charges et dettes. D'ailleurs, à en juger par quelques remontrances amicales de mon père, il ne comptait pas de bien près ; et j'ai ouï dire que ce laisser-aller était héréditaire. Sa femme apporta dans la maison l'esprit d'ordre qui caractérise généralement les Flamandes Elle comprit que l'intérêt de ses enfants demandait le dégagement de la terre de famille ; elle y employa plus de cent mille livres de sa propre fortune.
Elle devint mère en 1770, 1772, 1775, 1777. Les deux dernières fois, ce fut à Strasbourg, où le commandement dont était investi son mari, lui faisait une position très-agréable. Les affaires privées et le soin de la propriété de Colombier les ramenaient de temps en temps en Beaujolais. Ils s'y trouvaient en 1782 quand une dépêche du ministre de la guerre rappela le comte Des Garest à Strasbourg. Il se mit en route, quoique indisposé, fut forcé de s'arrêter à Dijon, et y succomba. Sa fortune n'était pas encore entièrement libérée. La courageuse veuve n'hésita point : elle se retira dans un couvent de Yillefranche pour quelques années, afin, par ses économies, d'éteindre
les dernières dettes, et pourvoir à Téducation de deux fils et d'une fille qu'elle laissa orphelins en 1797, L'ainé fut tué à l'armée de Condé , le second, élevé à l'Ecole militaire deTournon, lut sous-préfet dcLodéve et de Montreuil sous la Restauration, et mourut octogénaire, laissant quatre fils et dix-sept petits-enfants. La fille, d'abord chanoinesse du chapitre noble de Sales, épousa M. Dareste de Saconnay, d'une famille patricienne de Lyon.
Leur mère avait passé tant bien que mal les plus mauvais jours de la Révolution à Colombier. Il ne m'est resté qu'un document se référant à cette époque: c'est le certificat de résidence qu'elle dut réclamer de la municipalité de Saint-Julien, afin d'éviter l'application des lois contre les émigrés. Je le transcris comme échantillon de la langue oflicielle du temps el as^ec son orthographe. On y remarquera que, les Saints étant à l'index, la commune avait quitté le nom de Saint- Julien pour celui de Marverand, et que l'on ne citait plus le calendrier antérieur à la République sans le qualifier par précaution oratoire, style esclave.
Liberté. Egalité. — « Nous maire et officiers municipaux de la commune de Marverand, sur la demende qui a été faite part la citoyenne veuve Degarest ci après nomé, la(j[uelle demende a été affichée trois jours de juillet à la porte de la maison commune, certifions sur l'attestation des citoyens Guillaume Gagneur et Léonard Martin, l'un et l'autre domiciliés
dans la ditte commune qui est dans le canton dans laiTondissement duquel demeure la ditte certifiée, que la citoyenne Gaudefroy veuve Degarest, âgée de 52 ans, propriétaire ; taille, cinq pieds ; cheveux et sourcils châtains ; yeux bruns ; nez enquilin ; bouche moyenne ; menton ron : front moyen ; visage long ; qui demeure actuellement dans la ditte commune, et quelle y réside et y a résidé depuis le mois de juillet mil sept cent quatre vingt dix (stile esclave) sans interruption. En foi de quoi nous avons délivré le présent certificat qui a été donné en présence de la certifiée et des certifiants ; lesquels ont signés avec nous tant sur les registres tenus à cet effet que sur le présent certifiât. Fait à la maison comune de Marverand ci devant Sainl-JuUien, le dix germinal l'an ^'^ de la republique française une et indivisible.
Signé G. Gagneur, L. Martin, Godefroy desGarest. etc.
Vu par nous membres du comité de surveillance révolutionnaire de la commune de Marverand ci devant Saint-Julien, pour servir et valoir ce que de raison, ce 10 germinal l'an 2.
Vaillant prezidant
Villiers cecretere Feurlte seurvellian Robert George
Jean Meonfreay survellean surveillant
Visitant le Beaujolais dans les premières années de la Restauration, j'ai eu la jouissance d'y trouver lesouve-
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nirdema laiilc ciicoru vivantet Iioiioré,et de m'ciitretenir dellc avec quelques rares survivants de 1 âge précédent. On me vantait son aménité, son humeur indulgente et douce, sa ciiarité, sa vie digne et dévouée comme épouse et comme mère.
J'ai été reçu au château de Montmelas chez une de ses voisines et contemporaines, octogénaire dont l'histoire est assez singulière. Le père de la marquise de Montmelas était architecte à Versailles. Sa mère jugeant qu'elle atteindrait à une beauté remarquable, releva dans Tidée de plaire à Sa Majesté Louis XV, trop amateur de beau sexe, comme l'on sait, et la lit passer parle Parc aux cerfs, institution immorale de ce temps-là, dont on a du reste fort exagéré les proportions. Quoiqu'il en soit, le peu édifiant projet maternel réussit : M"'' Richard plut à Sa Majesté, et lui donna trois enfants. Etant tombée gravement malade, elle se reconnut, reçut les sacrements et fit une conversion sincère ; si bien que la santé lui étant revenue, elle supplia le Roi de lui laisser la liberté de mener une vie régulière. Louis XV l'aimait à cause de la douceur de son caractère, et de sonéloignementde toute intrigue. Il s'occupa de lui faire un sort, la dota de 400,000 livres, et la maria au marquis d'Arrau de Montmelas, bon officier, qui reçut, en outre, un régiment.
Une fois installée châtelaine en Beaujolais, elle y eut une excellente tenue, une conduite parfaite, et s'y fit accepter nonobstant son passé non orthodoxe. Comme
complément à la singularité de l'histoire, elle fit épouser au frère de son mari Tune des filles qu'elle avait eues de Louis XV, et dont elle se trouva ainsi être la belle-sœur en môme temps que la mère. J ai vu l'une et l'autre. La vieille marquise conservait naïvement et exhibait volontiers à ses visiteurs les témoignages deTafi^ection royale. J'ai, comme les autres, été admis à contempler dans sa chambre, près d'un crucifix, une aiguière et bassin en vermeil, et son portrait, cadeaux de Sa Majesté. Dans son portrait, elle est représentée en déesse coupant avec des ciseaux les ailes à l'Amour. Au demeurant, encore belle et droite, la meilleure et la plus honnête personne du monde.
DENYS-JOSEPIl
(lUDEFIiOY DE MAILLAHT