‹ Les savants GodefroyChapitre 28 sur 36 · DENYS-JOSEPH · texte numérisé non relu

DENYS-JOSEPH

Succède tout jeune à son père. — Commissions royales.

Demj S- Joseph Godefroij s" de, MaiUart , mon père, naquit à Lille, le 5 juillet 1740, et fut baptisé en l'église Saint-Etienne le 13 du môme mois, tenu sur les fonts par M. IJcnys-Pliilippe Godefroy du Sart, son oncle paternel, et M"'° de la Lande, son aïeule maternelle. Sa mère étant décédée quatre ans après, ce fut cette aïeule qui veilla particulièrement sur son enfance, et le fit avec sollicitude. Son père, partagé entre de laborieuses fonctions et de nombreuses relations du monde, n'accorda qu'une faible attention ci son éducation et se contenta de lui faire faire ses humanités dans un médiocre pensionnat de province. Les faciles succès quil y obtint lui laissèrent un bagage d'instruction assez léger. Aussi lorsque, âgé de seize ans, il fut

envoyé à Paris faire sa philosophie au collège d'Harcourt, à peine entendait-il le lalin de ses cahiers. Il s'y appliqua de son mieux, suivit en même temps un cours de mathématiques, fit son Droit, et soutint la thèse de licence le 12 avril 1768.

Il sentait tellement ce qui lui manquait qu'il ne pouvait se défendre de rougir quand ses examinateurs demandaient s'il descendait des célèbres jurisconsultes Denys et Jacques Godefroy. Car il avait le goût de l'étude, et comprenait l'obligation de continuer les savantes habitudes de sa famille. Aussi, loin de donner à la dissipation ses jours de congé, en passait-il une partie à la bibliothèque de l'abbaye Saint-Yictor. L'académicien La Harpe était en même temps que lui au collège d'Harcourt, et y débutait sous de tristes auspices, peu recommandable à la fois par ses mœurs et par son caractère.

Il revint à Lille au mois de mai 1759. Doux, docile, laborieux, il commençait à travailler sous la direction éclairée de son père; mais cette direction fit trop vite défaut, une maladie rapide le lui ayant enlevé le 13 décembre suivant.

Le voilà donc à dix-neuf ans, orphelin de père et de mère, point préparé et d'ailleurs trop jeune pour remplir la charge importante confiée depuis quatrevingt-dix ans à sa famille, charge exigeant expérience, maturité, discrétion et une instruction toute spéciale. Heureusement les services de ses ancêtres, la haute estime acquise à leur nom. la considération dont

jouissait son père, et les excellentes relations qu'il entretenait, motivèrent en sa faveur une dérogation aux règles. M. de Caumartin, Intendant de Flandre et Artois, xM. Moreau de Sechelle, prédécesseur de M. de Caumartin et alors Contrôleur-général, M. d'Aubers, premier Président du Parlement de Douai, le maréchal duc de Belle-Isle, ministre delà guerre, qui tous honoraient le défunt de leur affection, mirent en commun leurs bonnes volontés; et, le 11 janvier 1760,1a commission royale fut expédiée en termes flatteurs. Le Roi disait au jeune élu :

« La recommandation des services que votre bisaïeul, « votre aïeul, et votre père ont successivement rendus « à notre couronne dans l'emploi de Conseiller-Direc- « teur de notre Chambre des comptes k Lille, nous « invite à fixer notre choix sur vous pour remplir « aujourd'hui ce même emploi... et si nous croyons « devoir accorder k la mémoire de leurs travaux, de « leurs talents, et de leur zèle, ce témoignage de la « satisfaction qui nous en reste, nous nous promet- « tons de vous que fidèle aux exemples comme aux « instructions qu'ils vous ont laissés, vous n'oublierez « rien pour répondre dignement au choix dont nous « avons voulu vous honorer '. »

La condition fut posée que M. Godefroy du Sart

' Le texte entier de cette commission vst imprimé clans la Collection des Documents historiques inédits i)ul)lir-; par le ministère de l'Instruction publique. 1847. iu-4, page 100.

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dirigerait et assisterait de son expérience le titulaire novice, jusqu'à ce que celui-ci eût atteint l'âge de vingt-cinq ans. Il accepta et exerça volontiers ce mandat de confiance. Toutefois il ne put l'accomplir entièrement, étant mort en 1763. Mais ses leçons avaient profité suffisamment, et la faveur royale était déjà justifiée. Mon père, pénétré de la gravité de ses devoirs, s'appliquait résolument à les remplir ; grâces à son assiduité et à une ferme volonté, il fut bientôt au-dessus des difficultés parfois arides de sa besogne. Je lui ai ouï dire qu'il n'avait pas échappé à tous les dangers qui entourent un très-jeune homme, maître de sa personne et de sa fortune : mais il sut s'arrêter et se contenir à temps. Un moment tenté par la passion du jeu, il vit se désespérer un partner auquel il gagnait une somme importante : touché de ce spectacle, il voulut jouer quitte ou double jusqu'à ce que la chance dégageât le perdant; et quand cette chance fut arrivée, il jeta les cartes pour n'y plus jamais toucher à l'avenir.

Il passait la plus grande partie du jour dans son cabinet, partageant le reste entre la lecture et la fréquentation de quelques hommes instruits beaucoup plus âgés que lui, entr'autres le bénédictin Dom Taillandier, bibliothécaire du duc de Soubise, auteur avec Dom Morice d'une histoire de Bretagne fort estimée, et un abbé Favier possesseur d'une belle bibliothèque. C'est d'eux qu'il prit l'amour des livres. Chaque année il grossissait par d'intelligentes acqui-

sitions le nombre déjà considérable de ceux que ses pères lui avaient laissés. Aussi, lors de son émigration en 1792, avait-il 14,000 volumes, outre quantité de manuscrits et de portefeuilles importants.

Il était au besoin homme du monde, et en relation avec tout ce qu'il y avait de distingué dans la province : mais la société Lilloise, proprement dite, lui plaisait peu. Elle avait à ses yeux le tort de goûter fort le plaisir et la bonne chère, beaucoup moins Tesprit et le savoir. Jusque dans ses dernières années, il s'exprimait sévèrement à cet égard.

Il fut particulièrement lié avec le marquis de Creny, l'un des membres les plus considérés de la noblesse d'Artois , plusieurs fois député des Etats à la Cour, et avec MM. de Briois de Baumez père et fils, l'un après l'autre premiers Présidents du Conseil provincial d'Artois. Mgr. de Conzié, évêque d'Arras et président des Etats, qui accompagna le comte d'Artois en émigration, le maréchal de Croy, les Intendants de Calonne et Esmangart l'honoraient de leur estime et de leur affection.

Jusqu'à l'âge de quarante ans, il fut simplement occupé de l'exercice ordinaire de sa charge , dont deux circonstances seulement étaient venues le distraire.

1° — La délimitation entre les Pays-Bas Autrichiens et la France laissait à désirer. Il y avait de part et d'autre des enclaves qui créaient des embarras aux autorités chargées de la police et de la justice, susci-

taient des conflits, gênaient les perceptions fiscales et favorisaient la contrebande. Le Roi Louis XV et l'Impératrice Marie-ïhérèse, par une convention du 16 mai 17C9, firent cesser cet état de choses au moyen d'échanges et de la régularisation de leurs frontières. Une des conséquences de l'arrangement fut l'examen par une commission, des documents se référant à chacune des localités gardées ou échangées, pour en nantir le possesseur définitif. Le comte de Wynants, conservateur des archives impériales à Bruxelles, y représenta l'Impératrice; mon père et M. Pfeffel, jurisconsulte attaché au département des affaires étrangères, y représentèrent le Roi. La commission siégeait à Lille ; ses opérations, qui exigeaient une attention minutieuse et entraînaient des discussions délicates, durèrent plus de deux ans et occupèrent quatorze commis sous la direction de mon père. On ne s'en étonnera point quand on saura que le commissaire Impérial emporta cent grandes caisses au moins, remplies de titres et papiers dont l'inventaire sommaire forme huitvolumes in-folio. Ce commissaire était un homme instruit, d'une parfaite courtoisie. Mon père conserva avec lui des relations affectueuses, en même temps qu il forma une liaison durable avec M. Pfeffel, homme do grand savoir, autour do travaux estimés, enlr'autres d'une histoire du Droit public do l'Allemagne.

S** — En 1773, le Prince-Evèque do Liège exposait au Roi qu'à la suite des guerres et surtout de Toccu-

pation de sa ville épiscopale par les ducs de Bourgogne, quantité de titres et documents concernant son Etat avaient été transportés dans divers dépôts du Royaume, notamment dans celui de Lille. 11 en réclamait la restitution. Sa réclamation fut accueillie. Une patente royale, datée du 8 avril, commit mon père pour faire les recherches nécessaires, de concert avec M. le chevalier d'IIeusy, résident de l'cvêque prés la cour de Franco, effectuer la remise des titres et documents concernant purement et simplement l'Eglise et l'Etat de Liège, et délivrer des copies collationnées de ceux ayant un rapport direct ou indirect aux possessions et droits du Roi et de ses sujets. Cette opération se fit rapidement, et mérita l'approbation du Roi. Informé que mon père n'avait reçu aucune indemnité pour le travail extraordinaire de 1769, le ministre crut témoigner la satisfaction royale par une gratification de trois mille livres applicable h, l'une et à l'autre mission. Or, trois mille livres ne représentaient même pas les frais occasionnés à mon père par la première. C'est ainsi qu'il a toujours servi à ses dépens : cela sera prouvé encore.

Travaux. — Il eut le bonheur de prendre goût à 1 acomplissement de sérieux et souvent monotones devoirs. Vivanttéte-à-téte avec les parchemins témoins des siècles écoulés, il sut y découvrir une source de jouissances. La rencontre d'un vieux document lui

causait une vive satisfaction ; satisfaction non stérile, car il aimait à en exprimer les conséquences au point de vue de l'histoire. Aussi cultivait-il la diplomatique avec des vues larges et pratiques , et apporta-t-il un concours empressé aux efforts qui furent tentés, dès le commencement du règne de Louis XVI, pour explorer et mettre en lumière nos Archives françaises, mieux qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. C'était à ses yeux la vraie et riche mine où l'on devait puiser pour la connaissance, non-seulement de notre histoire, mais de nos mœurs et de notre Droit civil et public.

M. Bertin, ayant le département de Paris (ce qui répondait en partie à notre ministère de l'intérieur), savant distingué en même temps qu'administrateur intègre, dirigea le premier cette entreprise à laquelle furent associés quelques membres de la docte famille Bénédictine, tels que Dom Poirier et Dom Clément, l'historiographe Moreau, l'académicien de Brequigny, etc. On décida de former un dépôt central qui, sous la garde de M. Moreau, recevrait des copies de toutes les chartes et titres jusqu'à 1450 se rapportant à l'histoire de France, et de publier celles de quelque utilité, après leur examen par une commission qui prit le nom de C(3mité des chartes ; cette publication nous eût donné un Rymer français. Le dit comité eut pour présidents, M. Bertin d'abord, et, après lui successivement, les Gardes des sceaux de Miroménil, de Lamoignon et de Barentin, mais ne fonctionna ni vivement ni régulié-

ment; les ministres, chez lesquels il se réunissait, étant fréquemment empêchés par les embarras toujours croissants des affaires publiques. Mon père, un de ses correspondants zélés, gémissait de sa langueur : il aurait voulu activer et en même temps généraliser davantage son action. Il désirait l'étendre aux archives des maisons religieuses souvent closes par l'incurie ou la méfiance, et proposait des moyens pour cela. Il s'offrait pour pénétrer, avec le titre de commissairegénéral des Chartes, dans celles de Flandre, de l'Artois, du Hainaut, et du Cambrésis. Mais, à cette époque, on remuait beaucoup d'idées en haut lieu, ontàtonnait, on commençait, et on n'aboutissait guères.

Le comité subsista jusqu'en 1790 : il sombra dans le cataclysme d'alors, après avoir publié trois volumes in-folio. M. Moreau a rendu compte de ses tr. vaux dans deux brochures sorties des presses de l'imprimerie royale en 1782 et 1787. Elles sont intitulées : Plan et progrès des travaux littéraires ordonnés par S. M. J'y renvoie volontiers, car elles rendent le témoignage le plus flatteur à mon père et à sa collaboration qui y est placée au premier rang, et offerte comme modèle. Cette collaboration consistait principalement dans la rédaction de l'Inventaire détaillé des archives de la Chambre des Comptes de Lille, puis du chartrier de l'Artois. Ici quelques explications sont nécessaires.

La Chambre des Comptes de Lille fut créée en 1383 par Philippe-le-IIardi, duc do Bourgogne cl comte de

Flandre, avec juridiction sur la Flandre, le Tournésis, l'Artois, le Hainaut, le Namurois. Elle reçut dans ses archives les titres afférents aux dites provinces et une masse de documents précieux concernant la maison intérieure des ducs, leurs relations politiques, leurs domaines. Là reposaient une foule de chartes, de nombreux cartulaires, de nombreux volumes où étaient enregistrés les traités de paix, les mariages, donations, échanges, acquisitions, privilèges, octrois, engagements de domaines, lettres patentes, règlements, etc. ; quantité de liasses renfermant des titres originaux concernant le Droit public, les rapports diplomatiques, le commerce, les matières ecclésiastiques ; plus, des terriers, des livres de fiefs, des dénombrements, et tout ce qui se rapportait aux finances. Ce Dépôt était donc d'une haute importance, et au point de vue du fisc, et au point de vue des intérêts politiques. C'était comme un arsenal pour la défense des droits de la couronne et le soutien des prétentions que le Roi avait à faire valoir sur les pays voisins. Aussi , lors de la conquête de 1607, Colbert jugea qu'il fallait le confier à des mains habiles et sûres, et choisit pour cette mission mon trisaïeul, Denys Godefroy, historiographe de France, connu par des travaux solides et estimés. Celui-ci sut fort bien tirer parti de ces richesses, et ses deux successeurs aussi : mais un inventaire général analytique, détaillé, raisonné, avec tables à Tappui, manquait encore. Ce très-long et minutieux travail ne pouvait être exécuté par un con-

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servateur seul, déjà absorbé par la besogne courante, et touchant un simple traitement de mille écus. Des aides (et pas les premiers venus), des frais de bureau étaient indispensables Mon père s'offrit à l'entreprendre, ne demandant que quatre mille livres pour entretenir trois commis, sans indemnité pour son propre labeur.

Son mémoire représentait qu'en dehors même de l'intérêt de la science historique, il serait d'une grande utilité à l'administration des domaines du Roi, aux administrations provinciales et municipales, aux corporations, aux particuliers aussi, de trouver là une source d'informations constamment ouverte, pour connaître, faire valoir, ou défendre leurs droits. Sur cette base, après maints pourparlers, les quatre mille livres furent enfin allouées vers la fin de 1781, moitié à la charge du Roi, moitié à la charge des administrations ainsi répartie :

Etats de la Flandre- Wallonne. . 450

Ville de Lille 200

Ville de Douai. 100 ^ ^^^^^^^ j.^.

Province d'Artois 'M)0

Prov"'" dellainautetdeCambrésis. COO

Flandre maritime 350

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Dés janvier 1782, mon père se mit à l'œuvre, non sans quelque regret cependant d'ajourner une autre entreprise qui lui eût aussi fait honneur. On connaît la belle collection des Ordonnances des Rois de France qui, dans le siècle dernier, a illustré successivement les noms des doctes Lauriére, Villevault, Secousse, Brequigny. Il projetait de publier, sur le même modèle, les Ordonnances des Comtes de Flandre. Ces Comtes, possesseurs d'un grand fief, et tenus à hommage envers le Roi de France, avaient le pouvoir d'édicter des lois et règlements sans l'attache du suzerain. Leur domination finit par s'étendre sur les Pays-Bas, quand l'héritage de Flandre eut passé par mariage dans la maison de Bourgogne. La connaissance de leur législation était donc utile à la fois pour l'histoire de France et pour celle des Pays-Bas. Mon père avait commencé à en réunir les éléments épars ; mais l'Inventaire général réclamait la priorité et tout le temps dont il pouvait disposer : le projet en resta là.

Les commencements de l'Inventaire furent un labeur obscur et ingrat. Il fallait former des commis, rechercher, trier, classer, déchiffrer un à un tous ces parchemins poudreux, se rendre compte de leur objet et de leur valeur, dépouiller de gros cartulaires, de volumineux registres, etc.. L'année 1782 fut consacrée à ces préliminaires souvent fastidieux. En 1785, deux volumes in-folio étaient rédigés et mis au net. Chaque pièce y est relatée à son rang chronologique et consciencieusement analysée. Les dates, les noms propres,

les noms de lieux y sont rapportés : des notes éclaircissent les points qui en ont besoin. L'existence de documents importants ou simplement curieux y est révélée pour la première fois : le plus ancien est de 70G. Il faut citer plusieurs chartes communales offrant beaucoup d intérêt au point de vue des mœurs et des usages. Des tables détaillées rendent les recherches faciles.

Cette œuvre de haute érudition fut accueillie avec de grands éloges par les ministres, non moins que par les doctes membres du Comité des chartes, et, comme je l'ai dit plus haut, proposée pour modèle. Le cinquième volume était prêt à être livré, quand la Révolution jeta au vent les travaux de ce genre, et souvent les archives elles-mêmes, dont, en maints endroits, l'artillerie fit des gargousses.

Le juste succès qu'obtint l'auteur près des juges compétents fut bien mélangé de quelques ennuis. A côté des juges compétents, il y avait, en plus grand nombre, les esprits légers, ceux étrangers à ces matières, les ignorants. Ceux-ci ne se donnaient pas la peine de comprendre ce qu'un tel labeur exigeait d'investigations et de temps. Chacune des administrations taxée pour sa faible part dans les deux mille livres mises à la charge des provinces, se croyait frustrée quand elle ne trouvait pas dans le volume placé sous ses yeux beaucoup de documents la concernant particulièrement, et aspirait à la fin de l'Inventaire qui serait en même temps la fin de sa cotisation. Mon

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père ss'affectait par moments en voyant mal apprécié son dévouement désintéressé à la science et à la chose publique : sa correspondance en porte des traces. Non-seulement il n'était pas rémunéré, mais il était communément obligé d'avancer les sommes allouées pour ses frais de bureau, et attendait longtemps la rentrée de ses avances. Il croyait avoir droit, d'après les éloges mêmes que lui prodiguaient les ministres, à une gratification ou pension du Roi, et la réclamait, non pour l'argent même, mais parce que le brevet la conférant énonçait les motifs de la satisfaction royale. C'est ainsi que les brevets des pensions conférées à son trisaïeul Théodore et à son bisaïeul Denys, sont des titres d'honneur pour la famille. Aux désirs qu'il exprimait modestement à ce sujet, on répondait d'une manière flatteuse et encourageante, mais les espérances données ne se réalisèrent point. Il est vrai que les ministres étaient souvent changés, et que les embarras financiers se compliquaient de plus en plus.

Nonobstant ces mécomptes, son ardeur lui fit accepter un nouveau fardeau du même genre. Les Etats d'Artois, sur le vu du premier volume de son inventaire de Flandre, souhaitèrent vivement qu'il entreprit pareil travail pour les Archives de leur province. Mais ils entendaient ne le confier qu'cà lui. Le Bénédictin dom Devienne, esprit brouillon et moine peu régulier, avait trouvé le moyen de se faire donner un brevet d'historiographe d'Artois : on exigea qu'il ne

prit connaissance et ne fit usage des Archives que sous le contrôle de mon père.

L'Artois avait une existence séparée depuis qu'à la fin du douzième siècle Philippe d'Alsace l'avait détaché de son comté de Flandre pour doter sa nièce Isabelle de Hainaut mariée au roi Philippe-Auguste. Saint Louis, petit-fils d'Isabelle, en fit l'apanage de son frère Robert, riièroïque vaincu de la Massoure. Il y avait là plusieurs siècles à explorer ; mais cette exploration était, au premier abord, quelque peu rebutante. Car les Archives gisaient dans un galetas de quinze pieds carrés, entassées, poudreuses, en complet désordre, sous la garde d'un avocat octogénaire qui, touchant pour cette garde quarante-quatre livres par an, ne se croyait obligé à autre chose qu'à tenir la clef dans sa poche.

Muni d'une commission royale datée du 2 février 1786, mon père partit en juin pour Arras avec ses commis, et se mit résolument en besogne. Il décrit dans une de ses lettres l'état où il trouve le chartrier :

« Tous les titres ont été mis dans des sacs et dans « des coffres avec force et violence ; ils paraissent « avoir été pressés par les pieds ; tous les sceaux « sont cassés et les parchemins plies. Je suis obligé de « les mettre sous des presses pour leur faire prendre « le pli qu'ils doivent avoir. Le nombre est certaine- « ment de plus de trente mille, dont beaucoup très « intéressans... que de trésors de cette espèce sont « enfouis dans toutes les provinces!... »

ss

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Moins de quatre mois après, il pouvait écrire :

« J'ai étiqueté et classé par ordre chronologique

« douze mille chartes ou environ, depuis 1170 jusqu'à

« 1400. J'estime qu'il y en aura encore autant que je

« rangerai de même l'année prochaine. J'ai déjà

« commencé mon inventaire et ai vu plusieurs pièces

« intéressantes et non connues. Il y a beaucoup de

« lois et d'institutions de communes données et concé-

« dées par nos souverains et par les comtes d'Artois,

« lesquelles ne sont point imprimées. »

Les conditions faites étaient mesquines et étroites. L'Inventaire devait être terminé en trois ans, moyennant une allocation annuelle de deux mille livres. Or, deux mille livres suffisaient-elles à mon père pour rétribuer trois commis ayant cette spécialité, s'entretenir avec eux à Arras pendant à peu prés la moitié de l'année, et faire les frais de nombreuses copies ? Il s'y transportait dans la belle saison et y demeurait jusqu'à ce que le froid lui fit abandonner la place : car dans ce misérable galetas , il était impossible de faire du feu.

Il trouvait d'ailleurs un dédommagement à ces incommodités dans l'accueil qu'il recevait à Arras et les relations distinguées qu'il y entretenait. Lié avec les principaux membres des Etats, il songeait à y prendre siège sur les bancs de l'Ordre de la noblesse, en acquérant une terre à clocher dans la province. Les bouleversements politiques qui survinrent bientôt

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mirent ce projet à néant. L'académie d'Arras s'empressa de l'admettre dans son sein.

11 fallut une longue et épineuse négociation pour procurer au chartrier un emplacement plus convenable. 1/Intendant, le premier Président, 1 évèque, le garde des sceaux échangèrent maintes dépêches à ce sujet. Après diverses recherches, on se rabattit sur un bâtiment de la vaste abbaye de Saint-Vaast, récemment et magiiiliquement reconstruite. Mais les religieux s'en défendirent beaucoup. Ils craignaient sans doute de se trouver moins chez eux, et se méfiaient du coup d'œil qu'on pourrait donner à leurs propres archives. Cependant le bâtiment était inoccupé, isolé, et l'on pouvait y ménager l'accès de l'extérieur. Aussi leur mauvais vouloir donnait de l'humeur. Je lis dans une lettre du premier Président :

« J'espère que mes remarques ne vous laisseront « aucun scrupule sur la prétendue gène que l'emprunt « d'un local pourrait causer à l'abbaye de Saint-Vaast. « Nos moines ne sont ni studieux niobligeans. Paresse « etméliance, voilà leur devise; et c'est celle de tous « les petits esprits. Il serait à souhaiter pour eux que « ce petit voisinage du Dépôt logé dans leur enceinte « leur fit naître le goût du travail, et leur inspirât la no- « ble émulation d'imiter leurs frères réformés. L'étude « des monumens de l'histoire serait d'autant plus « avantageuse pour eux que celle de ce pays-ci est un « champ tout neuf, un terrain vierge. D'ailleurs les

« monumens abondent ; mais ils manquent de bras « pour être mis en valeur. »

Enfin au bout d'un an, les religieux se rendirent, et, une fois rendus, firent bien les choses. Le local spacieux, aéré, bien distribué, reçut une appropriation suffisamment commode et confortable. Chose singulière 1 L'abbaye, confisquée en 1790 par la nation, fut pendant la Révolution affectée à divers services ; mais ce bâtiment écarté demeura oublié : nul n'y pénétra ; et, quand dix ans plus tard mon père rentrant de l'émigration vint à Arras et se le fit ouvrir, il retrouva son bureau, ses papiers, ses livres absolument dans l'état où il les avait laissés.

Le premier volume de l'Inventaire d'Artois comprenant les années 1002 à i287, était achevé à la fin de 1787, et recueillit les mêmes éloges que l'Inventaire de Flandre. Le second attendait la transcription pour être envoyé aux Etats et au Garde des sceaux, quand les Etats disparurent avec tout l'ordre politique d'alors.

L'Inventaire de Flandre avait à ce moment atteint son cinquième volume qui dut également demeurer en portefeuille. Les quatre précédents avaient été déposés à la Chancellerie et à la Bibliothèque du Roi. Nul doute que, si le Comité des chartes eût subsisté, et si sa grande entreprise eût été continuée, ils n'eussent reçu les honneurs de l'imprimerie royale, comme la Table des diplômes de M. de Brequigny et autres doctes œuvres de ce genre.

Au commencement de ce siécle-ci, un savant assez bizarre, le comte Joseph de Saint-Génois, membre de l'Ordre de la Noblesse des Etats de Ilainaut, qui devait à l'obligeance de mon père communication du manuscrit, prit sur lui do le reproduire avec quehiues raccourcissements dans le second volume d'un ouvrage imprimé à Lille chez Danel, sous le titre: Monumens anciens de la Flandre, du Ilainaut, etc. — in-folio. Mais cet ouvrage mal digéré comme tout ce qui sortait de la plume de son auteur, et venant dans un moment où l'attention était loin de l'étude du passé, eut peu de débit: l'éditeur découragé en mit une partie au pilon : les exemplaires en sont rares.

La Société des Sciences, Arts et Lettres de Lille a tenu à ce que llnventaire de Flandre ne demeurât plus dans l'obscurité. Pensant qu'il lui appartenait de mettre à la disposition du public un répertoire si précieux pour les études historiques redevenues en honneur, elle a prélevé sur ses modestes ressources les frais assez considérables de cette publication. Deux volumes in- 4" ont déjà paru par ses soins : ils vont jusqu'à l'année 1270.

Les rapports de mon père avec le Comité des chartes l'appelaient à Paris tous les ans, et furent l'occasion de liaisons dans le monde officiel et dans le monde érudit. Les ministres Hortin, de Miroménil, de Galonné, de Lamoignon, de Harcntin, le traitaient avec une considération affectueuse dont leur correspondance fait foi. I/historiographe Moreau professait

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pour lui une grande estime ; il le consultait et lui écrivait souvent. Dom Clément, l'un des principaux auteurs de VArt de vérifier les dates, disait en 1785 : « Quand une difficulté embarrasse M. Godefroy, je ne « dois pas espérer de la résoudre. » Il eut surtout un véritable et chaud ami dans M. de Brequigny, membre de l'Académie des Inscriptions et de l'Académie française. C'était un gentilhomme normand, allié à l'illustre famille de l'amiral de Graville, que l'amour des lettres et de l'histoire avait fixé à Paris. Homme laborieux et de profond savoir, il débuta par une mission en Angleterre à l'effet d'explorer les documents français reposant à la Tour de Londres, et l'accomplit avec succès. Il écrivit sur la Chine, continua la grande collection des Ordonnances des Rois de France jusqu'au tome XIV, commença la publication du Recueil général des Chartes et de la Table analytique des Diplômes , rédigea de nombreux mémoires pour l'Académie des Inscriptions, et plusieurs notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi. Cette vie si bien remplie était fort avancée quand éclata la Révolution. Il en vit avec douleur les premiers excès, se retira en province et y mourut en 1794, infirme et presque octogénaire. J'ai recouvré, ilya une dizaine d'années, aux Archives départementales du Nord, soixante et quelques lettres de lui à mon père. Elles sont sur le ton d'une cordiale intimité, révèlent l'homme de bonne compagnie en même temps que le savant, et parlent souvent avec intérêt des événements

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du jour. Une autre bonne fortune m'a fait découvrir à la Bibliothèque royale les réponses de mon père. Cet établissement possède, par je ne sais quelle circonstance, les papiers du docte académicien, rassemblés sous ce titre, Collection Brequigny : les réponses de mon père sont dans le volume coté 158, in-i"*. Là se trouvent également dans la collection dite Morcau (vol. 331 et 332, in-f^) les lettres de mon père à cet historiographe et sa correspondance avec les ministres qui présidaient le Comité des chartes .

C'est à ces deux sources que j'ai puisé le plus utilement pour être renseigné sur cette phase de sa carrière laborieuse; car, quand il me fut enlevé, j'étais trop jeune, et j'avais trop peu résidé dans la maison paternelle pour en bien comprendre le mérite

Beaucoup de savants ou qui prétendaient à l'être, s'adressaient à lui pour le consulter, pour obtenir des renseignements historiques, et des extraits ou copies de titres de son Dépôt. On le connaissait érudit et obligeant. Ces demandes multipliées et parfois indiscrètes le fatiguaient ; il regrettait les heures qu'elles dérobaient à ses travaux ordinaires. Néanmoins sa courtoisie ne lui permettait guère d'évincer les demandeurs. Deux doivent être classés à part, comme trèsdignes de cette courtoisie. L'un est M. Kluit, docte professeur de Loyde, qui a publié en latin une excellente Histoire critique du comté de Hollande et Zélande. (Middelbourg, 1777-1780. 2 vol. in-4°,)Il s'empressa de reconnaître hautement tout ce qu'il devait à mon père

qui mit à sa disposition bon nombre de pièces justificatives non connues ('). L'autre est M. Ernst, chanoine régulier de l'abbaye de Rolduc près Aix-la- Chapelle, collaborateur de ÏArt de vérifier les dates, lauréat de l'Académie de Bruxelles, et auteur d'une bonne Histoire du Lrmbourg qui n'a vu le jour que depuis sa mort. Sa correspondance avec mon père, qui va de 1T80 à 1787, est très-intéressante.

DÉTAILS PRIVÉS. — Mou père et sa sœur demeurèrent ensemble jusqu'en 17G9, vivant en si parfait accord qu'ils n'avaient même point fait leurs partages. Elle le quitta cette année-là pour épouser le comte Des Garest, qu'elle suivit dans sa terre du Colombier près Yillefranche-sur-Saône. J'ai parlé d'elle dans un article précédent.

L'établissement de M™'' Des Garest en Beaujolais fut pour mon père l'occasion de divers voyages. Il allait passer quelque temps chez elle, puis faisait des excursions. L'une d'elles, en 1772, le conduisit en Suisse, et aux Délices près Genève, où il reçut un accueil aimable de Voltaire qui avait beaucoup connu son père à Lille pendant un hiver qu'il passa chezM*"^ Denis, dont le mari y faisait fonctions de commissaire des guerres. La visite dura trois heures , et h conversation fut ani-

(1) Le volume de 1847 de la Collection in-4' des Documents historiques inédits publiés parle ministère de l'intérieur reproduit, pages 102 à 106, deux lettres Inlines de Kluit à mon père, datées de janvier et septembre 1775.

mée : le patriarche était en belle humeur, ce qui ne lui arri\rait pas toujours, et avala douze tasses de café tout on faisant briller son esprit.

Une autre excursion fut vers la Franche-Comté, où il se lia avec un savant recommandable, M. Droz, Conseiller au Parlement, secrétaire perpétuel de l'Académie de Besançon, dont le fils fut en ce siécle-ci membre de l'Académie française. Fn 1783, mon père reçut de la dite Académie un brevet d'associé étranger.

Ses voyages, ses travaux remplissaient si bien sa vie, qu'il ne trouvait pas le loisir de se marier. Il y songea enfin, un peu tard, nous devons en convenir. Sa quarante-huitième année allait sonner.les habitudes de vieux garçon étaient prises ; il avait du ventre, une perruque incorrecte, et une mise quelque peu surannée. Mais cela ne le rendait insensible ni à l'esprit nia la beauté. Il trouvait ces dons réunis et les conditions d'une alliance honorable chez M"" Eugénie de Lencquesaingdontle père, gentilhomme artésien, grand bailli d'épée héréditaire de Saint-Omer, ancien capitaine au régiment de Navarre, avait été amené à Lille par un riche mariage. Sa famille, fixée en Artois depuis deux siècles, venait du Hainaut. Elle n'a porté en aucun temps d'autre nom que celui de la terre de Lencquesaing située près de Mons. M"*'' de Lencquesaing, née Aronio de ïerrebecque, appartenait à une famille inscrite au livre d'or de Gènes et immigrée à Lille dans le siècle précédent. Elle avait huit enfants,

Le mariage eut lieu en avril 4788, et immédiatement après mon père fit avec sa jeune femme le voyage de Paris, fier de la présenter à ses amis de la capitale.

L'année suivante, eurent lieu les élections aux Etats généraux. Mon père, siégeant dans la chambre de la noblesse, fut l'un des quatre gentilshommes chargés de vérifier l'état de ceux qui se présentaient pour y voter. Il fut ensuite l'un des commissaires rédacteurs des cahiers de l'Ordre, cahiers qui se distinguent par la sagesse et la générosité des vœux. Enfin, il réunit un assez bon nombre de voix pour la députation.

En 1790 ma sœur naquit.

ÉMIGRATION. — Mais il ne devait pas jouir longtemps des douceurs de sa nouvelle existence embellie encore par la paternité. La Révolution vint, et avec elle la hideuse anarchie. La royauté n'était plus qu'un fantôme avili. Les frères de Louis XYI appelèrent à eux la noblesse française pour délivrer le Roi. Mon père se fit un devoir et un lionneur de répondre à cet appel ; il émigra, prit le mousquet à cinquante-deux ans, et fit, en 1792, comme volontaire, la campagne dite de l'armée des Princes, dans la compagnie de Bryas, l'une des compagnies des gentilshommes des provinces d'Artois, Picardie, Boulonnais et Cambrésis que commandait le marquis d'IIavrincour sous le duc de Bourbon.

En juillet 1792, les agents du District de Lille apposèrent le scellé chez lui h l'hôtel de la Chambre des

Comptes. Plus tard, ses biens situés en France furent vendus nationalement. Ceux situés dans le Tournésis subirent seulement le séquestre quand les armées républicaines conquirent la Belgique.

Il passa les huit années de son émigration en Allemagne, principalement à Munster où était mort son trisaïeul, et dans une petite ville de Bavière nommée Deggcndorf, où on lui vola une malle contenant argenterie, diamants, bijoux, et quelques souvenirs précieux, entr'autres la boîte d'or que Théodore Godefroy avait reçue, en 1C48, comme membre de la Légation française lors du fameux traité de Westphalie.

RETOUR A LILLE. — L'avéuemeut du Consulat rouvrant les portes de la France aux émigrés, il revint, au commencement de 1801, reçut son amnistie le \2 prairial an X, et s'occupa de recueillir les débris de sa fortune atteinte par les lois révolutionnaires. Il obtint la levée du séquestre mis sur ses propriétés de Nechin, et traita avec quelques-uns de ses acquéreurs. Les négociations furent longues, et n'aboutirent pas toutes. Heureusement M. de Lencquesaing n'avait point émigré; sa succession rendit, en 1805, quelque aisance au ménage.

Dans le premier moment, le maire de Lille offrit à mon père le modeste emploi de Directeurde la Bibliothèque de la ville rétribué 900 fr. C'était du pain en attendant, et une occupation selon ses goûts. H

l'exerça deux ans environ. Partie de ses propres livres s y trouvait, ayant été adjugée à cet établissement par la Nation, qui, une foisentr'autres, employa sa belle collection des Barbon en prix aux élèves de l'Ecole Centrale. On lui permit de retirer ceux qui portaient son nom et ses armes. Bon nombre avaient disparu par vol ou autrement ; j'en ai rencontré aux étalages des librairies, même fort loin de Lille. Une autre partie, abritée chez des amis, fit retour, non sans avoir éprouvé quelque dommage. Il rentra ainsi dans une de ses jouissances favorites.

Ses papiers privés et d'affaires, ses nombreux et riches portefeuilles avaient été confondus parmi les Archives et transférés ensemble à l'hôtel de l'ancien Mont-de-piété, dit le Lombard, avec le tohu-bohu inintelligent qui caractérisait les opérations de ce temps-là.

Le S' Ropra, son ancien commis, lui restitua une précieuse et volumineuse collection de copies de chartes collationnées. Ce Ropra, employé intelligent, embrassa chaudement la cause de la Révolution, et demeura aux Archives après l'émigration de mon père. C'est à lui que parvint, sous la Terreur, une dépêche du ministre Garât prescrivant de détruire tous ces papiers soi-disant inutiles que la Déclaration des droits de V homme remplaçait suffisamment. A cette dépêche, plagiat d'Omar, Ropra répondit par une lettre sensée et courageuse où il faisait sentir sans ménagen}3nt au ipinistre la stupidité de son ordre Vandale,

Il y jouait sa tête. Garât n'insista point ; il rougit sans doute de sa signature peut-être surprise. M. Le Glay a public la lettre de Ropra, et la mairie de Lille a donné son nom à la petite rue derrière le palais des Archives

Un décret de la République défendait de distraire des Dépôts publics les papiers provenant des émigrés. Ce décret fut opposé à mon père sous l'Empire, et, chose plus étrange! sous la Restauration. Seulement en 1818, unpréfet,hommcd'espiitet de bonne compagnie, le comte de Rémusat, lui dit : (< Vous êtes à « peu prés le seul ici qui mettiez le pied aux Archives « et y compreniez quelque chose : vous êtes un hon- « nête homme : reprenez les portefeuilles portant vos « armoiries, et mettez-les dans votre voiture ; faites « vile, et je n'en saurai rien. »

J'accompagnai mon père pour cette razzia officieuse que son âge et son état d'obésité lui rendaient diflicile : car il fallait aborder avec une échelle des rayons élevés, chargés de poussière , fort mal en ordre, et dont la disposition m'était inconnue. J'y fourrageai un peu au hasard, et ramassai parmi des pièces importantes maints comptes de ménage de ma grand'mére, et des factures de tapissier que la Nation retenait avec un soin jaloux. Mais ma razzia fut incomplète. En 1852, le scrupule de légalité disparut enfin : un arrêté préfectoral autorisa l'archiviste à se dessaisir en ma faveur de tous papiers ayant un caractère privé. C'est ainsi que m'ont fait retour les lettres de M. de Brequigny.

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Derniers travaux. — Une fois sa vie arrangée, il revint à ses chers travaux de diplomatiste, et trouva moyen de s'y livrer en accomplissant un acte de charité. Lille possède de nombreux et riches hospices dont quelques-uns dotés par les comtes de Flandre remontent au treizième siècle. Leurs archives sont considérables et contiennent maints documents ayant une valeur historique et archéologique, outre leur importance pour la sécurité du patrimoine des pauvres. Ces archives, plusieurs fois déménagées et bouleversées, gisaient entassées pêle-mêle sur le plancher d'une grande salle. Il fallait à mon père son vif amour des parchemins pour ne pas reculer devant l'assaut de cette montagne poudreuse, et en entreprendre l'immense et minutieux triage. Grâces à un labeur persévérant auquel furent consacrées trois heures au moins de chaque jour durant les seize dernières années de sa vie, un classement méthodique remplaça peu à peu cette inextricable confusion, et p'usieurs volumes d'inventaires dressés dans l'excellente forme qui avait valu tant d'éloges aux Inventaires de Flandre et d'Artois, fournirent à l'administration hospitalière de précieux secours pour la régie et la défense de ses propriétés. Elle leur a dû le gain de plusieurs procès. Mon père ne demanda qu'un cabinet de travail et un copiste pour les mises au net. Je le vois encore établi dans une pièce toute nue, blanchie à la chaux, entre une grande table de bois et un poêle de cuisine en fonte. On ne songea pas à lui procurer

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d'autre confortable, et il s'en contentait, heureux quand quelque pièce digne de l'attention des savants émergeait du milieu de fastidieuses paperasses.

S'il ne pouvait plus que pénétrer de temps cà autre en amateur dans les anciennes Archives de la Chambre des Comptes au milieu desquelles il s'était complu tant d'années, il leur conservait tout son culte, et ne cessait de déplorer leur abandon. La classification bureaucratique les reléguait désormais parmi les attributions du Secrétariat général de la Préfecture, formant une section ignorée à côté des dossiers administratifs modernes. On ne touchait qu'à ceux-ci, pour objet domanial ou liscal : un employé subalterne, maigrement rétribué sur les frais d'abonnement de la préfecture, en était seul chargé. Mon père présentait notes sur notes aux préfets et aux Conseillers généraux» afin d'obtenir qu'on y attachât un conservateur instruit : on ne voyait là qu'une innocente manie d'un homme d'autrefois, épris de vieilleries auxquelles la Révolution et l'Empire avaient enlevé tout intérêt. Un jour (c'était sous la Restauration), le Conseil général se laissa persuader enfin d'allouer un millier d'écus pour rétribuer une personne capable de remettre quelque ordre dans ce chaos : les bureaux de Paris firent la lumineuse découverte que cette dépense n'était pas départementale, et leur formalisme biffa l'allocation.

Toutefois, à force de semer, le grain qu'il avait jeté en terre, germa ; mais il n'eut pas la joie de le voir lever. Plusieurs préfets écoutèrent avec intérêt ses

plaidoyers chaleureux et convaincus. L'un d'eux, le comte Siméon, qui administra le Nord en 1814, et prenait plaisir à la conversation de mon père, s'en souvint quand il devint ministre de l'Intérieur quelques années plus tard, et jeta les fondements de cette Ecole des Chartes qui s'est acquis uu renom européen. Le goût des études historiques s'était ranimé en France. Dans les premières années du règne de Louis- Philippe, le poste d'Archiviste départemental du Nord fut créé, largement doté, et confié au docteur Le Glay, savant éminent, correspondant de l'Institut. Le même conseil général qui jadis n'avait pas le moindre fonds pour les Archives, votait en leur faveur la construction d'un palais de 300,000 fr. Tout change en ce monde, et particulièrement en notre pays. Mais mon pauvre père n'était plus là pour jouir de l'immense félicité qu'eût apportée à sa vieillesse la tardive conversion de MM. les Conseillers généraux.

Je n'ai connu ce bon père que depuis son retour de l'émigration, moment où je sortais à peine de l'enfance. Il m'entretenait volontiers de ce qui avait, depuis plus de deux siècles, fait l'honneur de sa famille, s'intéressait vivement à mes études, et déplorait que les siennes eussent été négligées. 11 me donnait l'exemple du bon emploi du temps, passant dans sa bibliothèque une partie de celui qu'il ne consacrait point aux hospices, et ayant des habitudes simples et régulières. Nullement exigeant pour lui-même, facile à vivre, habituellement doux, je lui ai cependant vu

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quelques rares accès de culère : il s'obsliiiait assez dans ses idées. Il ne médisait point du prochain, et était dune grande discrétion vis-à-vis des prétentions nobiliaires, ([iioiquc légèrement enclin à la causticité, et connaissant à fond le fort et le faible des familles.

Sa mémoire était très-meublée, puissante, et sûre : son esprit sérieux, point vif. Son style se ressentait de la faiblesse de ses humanités, mais suffisait pour les œuvres d'érudition (jui Toccupérent presque exclusivement. Il travaillait facilement et vite.

Il n'allait pas beaucoup dans le monde, et nejouait qu'aux échecs, quoiquMiabile à tous les jeux. Possédant une instruction historique fort étendue, il recherchait naturellement la conversation des personnes instruites, et se plaignait d'en rencontrer trop peu parmi ses compatriotes. En général, la société Lilloi'se d'alors était assez frivole. D'une part, on recherchait beanconp le plaisir, comme pour prendre revanche des tristesses et des misères de l'émigration ; d'autre part, on était surtout occupé de réparer les brèches qu'elle avait laissées dans les fortunes.

Sincèrement religieux, il observait avec simplicité les lois de Dieu et de l'Eglise.

Resté lidèle aux convictions qui déterminèrent son émigration, il ne se tenait pas toutefois entièrement à l'écart des autorités de l'Empire, ayant même quelque goût pour le monde officiel. La meilleure partie de sa vie s'était écoulée dans une fonction i)ubliqne n-mplie avec ardeur, et lui laissait le regret d'une carrière

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interrompue. A un âge qui était plus que celui de la retraite, il exprimait encore le désir d'être employé et de servir son pays.

Il ne recueillit de la Restauration que la décoration du Lys, et le remboursement d'une somme de trois mille livres par lui versée dans la caisse de l'armée des Princes. Une ordonnance royale de 1814 venait d'assigner des pensions de retraite aux magistrats comptant trente ans de services ; il exposa qu'il en comptait trente et un en 1791, lors de la suppression de sa charge : qu'en outre, trois années de ses appointements d'alors lui restaient dues : le chancelier Dambray répondit laconiquement que l'Ordonnance était pour ceux qui avaient servi sous la Révolution et l'Empire. Les Gardes des Sceaux d'autrefois lui donnaient au moins des éloges et des espérances.

Sa robuste constitution le conserva jusqu'à l'âge de soixante et dix-huit ans, malgré une grosse hernie. Il n'était point dur d'oreille ; ses yeux qu'il avait tant exercés sur les livres et les vieilles écritures, réclamaient à peine quelquefois le secours de l'antique pince-nez. Mais, en mai 1819, une courte maladie l'enleva. J'étais en voyage ; les rapides moyens actuels de transport n'existaient point. J'eus l'amére douleur de ne pouvoir arriver à temps pour recevoir sa bénédiction dernière, et le remercier encore une fois de la tendresse dévouée qu'il m'avait toujours prodiguée.

Par son testament, il déclarait vouloir des funérailles modestes, et être inhumé à Nechin, village du

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Tournésis OÙ il [);iss;iit los élés, (lu'il aiiiiail el uii il était aimé. Son corps repose au cimetière, dans un caveau adossé au clicvet extérieur du chd'ur de l'église : une inscription coiumémorative est suspendue à l'intérieur. L'administration hospitalière de Lille en a fait placer une aussi dans la chapelle de l'hospice dit Comtesse , en souvenir de ses utiles travaux. Le Journal des Débats honora sa mémoire par une notice néchrologiqne(3juin 1819) : un article lui est consacré dans la nouvelle Biographie universelle de Didot.

Ma mère se maria à vingt-deux ans. Moins de (juatro années après, elle échangeait une existence agréable contre les privations et la vie errante et précaire de l'émigration. Elle venait de me mettre au monde à Francfort en 1795, quand, à peine relevée, il lui fallut fuir devant les colonnes républicaines. Elle supporta vaillamment cette rude épreuve qui pesait snr les belles années de sa jeunesse, et l'adoucit par l'occupation et par les soins donnés cà la première éducation de ses enfants, soins pour lesquels elle n'avait point d'auxiliaires. Résolue à se suffire et aux siens quand les secours pécuniaires de France feraient entièrement défaut, elle comptait tirer parti de son instruction acquise en donnant des leçons. Pour cela, il fallait posséder la langue allemande. Elle s'y appliqua sans relâche, et, pour ne pas réussir à demi, elle s'enfonça en xVllemagne, s'isolant de ses compatriotes, et vivant exclusivement parmi les indigènes. Son succès fut tel, que dix ans ;iprès son retour cà Lille, une lîerli-

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noise avec qui elle causait dans une voiture publique, lui dit : « Vous êtes sans doute une Allemande établie « en France ? »

Elle avait trente-quatre ans, quand elle revint de l'étranger, et conserva trés-longteinps les avantages extérieurs dont la nature l'avait douée, encore leste et mince à quatre-vingts.

Vive, spirituelle, instruite, elle fut une des femmes dont la société était le plus recherchée. Elle lisait beaucoup, écrivait agréablement, entendait fort bien le ménage et les affaires. Sujette à l'insomnie, elle prit la fâcheuse habitude de la lecture nocturne, et y abîma ses yeux ; ce qui attrista ses dernières années en la condamnant à une oisiveté contraire à ses goûts d'activité et à son tempérament. Sur la fin de sa vie, elle y voyait à peine assez pour se conduire, ce qui ne l'empêchait pas de circuler beaucoup. Elle est décédée dans sa quatre-vingt-huitième année, le 16 septembre 1853, et repose àNechin, prés de son mari

TABLE ALPHABETIQUE

ALKMBON le iii;in|iiis d' ; t'ponsc .Maiideloiiif Do> Jardins. —

ARCIIIVKS d'Artois, 38.5. — Leur désordre, 385. — Lciii' d.-- Iimiilloinont par Dcnys-.Iosopli (Jodi^froy di' Maillait, 3sO.

ARCI[lVr.S de la Chamliro d(\s Coiiiplos, do IJIIc, IfiO. — inisos s()ii.> la direction i\o Donys Godofroy, l'Iiislorioirraplii', l')-2. — Leur importance, 161-380. — Travaux dont elles sont l'objet, 1()4-3<S2.

.\R(il".NS(t\ d' ; ministre de la iiuern^ ; son eslinn' pour .lean- Raptistc-Acliille CodefroN, 323.

AKd.MO, nohii' t'.imilli' pMKtise. inimiirn'c ;'i f.ille; alliance avec les F,enc(|in^sainir, 393.

AIIBKRT, détails siirci'tte famille. JiXJ.

AV R[l,LOT Barhe , iM'atitici' smis le nom de Marie de l'Incarnation, 194.

BALESTRIER, liistoiiiiuo de cette famille, 344.

BAYANCOURT ,de , mari de Cliarlolti! de llain-l de Bellenglise,

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