VIE DE PASCAL
Etat des esprits à l'époque où parut Pascal. — Vie de Pascal par M"* Périer. — Education paternelle. — Signes précoces et extraordinaires de génie scientifique. — Sentiments chrétiens et zèle religieux. — Affaiblissement de la santé de Pascal, -r- Il va dans le monde et y prend plaisir. — Il y renonce bientôt. — Son nouveau genre de vie. — Rigueur excessive de ses maximes. — Evénement du pont de Neuilly. — Redoublement d'austérité. — Ré* cit des derniers moments de Pascal.
Un des caractères les plus remarquables du mouvement scientifique moderne consiste dans sa généralité. Les principales nations de l'Europe devaient y prendre part successivement; Copernic le commence en Pologne; Tycho-Brahé le continue en Danemark et Kepler en Allemagne; enfin, avec Galilée et ses disciples, il off're en Italie le plus magnifique développement. On peut même ajouter que c'est dans cette dernière con-
trée qu^il a pris naissance, car les écoles italiennes étaient déjà florissantes lorsque les nations voisines sortaient à peine de Tenfance intellectuelle; et il n'est pas sans intérêt de rappeler que Copernic lui-même, le fondateur de l'astronomie moderne, avant de se fixer sur les bords de la Vistule, avait fréquenté dans sa jeunesse les écoles de Bologne et de Rome et y avait puisé les connaissances qui permirent à son génie de prendre l'essor.
La France et l'Angleterre ne paraîtront que plus tard dans la carrière, mais leur contingent de découvertes, pour être tardif, a'en sera que plus éclatant et plus complet. Il ne faut pas oublier d'ailleurs les violentes commotions politiques et religieuses dont ces deux pays furent victimes. La France, en particulier, venait de subir ces guerres terribles que la réforme avait suscitées; au milieu du tumulte effroyable où l'Etat était plongé, il n'y avait point de place pour les travaux de l'esprit, mais lorsque Henri IV et Richelieu, l'un par ses triomphes, Tautre par sa politique impitoyable mais forte, eurent replacé sur ses bases la société ébranlée, on vit reparaître, avec le génie de la paix et de l'ordre, celui de l'intelligence et de la science. Cette époque, en effet, a été iUustrée par une foule de savants,
de philosophes, de littérateurs, parmi lesquels Pascal occupe un des premiers rangs.
Depuis deux cents ans, Pascal, sa vie et ses travaux ont été l'objet d'une foule d'études approfondies ; de nos jours surtout, depuis que des recherches récentes ont permis de rétablir l'intégrité et le véritable caractère de ses œuvres, un grand nombre de commentateurs et de critiques habiles ont repris et complété le travail de leurs devanciers. Mon intention n'est pas de recommencer une tâche si bien remplie par des hommes éminents, mais il ne faudrait pas croire que tout soit dit sur Pascal. On s'est attaché surtout à analyser le livre des Pensées, à discuter le livre non moins célèbre des Provinciales, mais on Ta fait trop souvent à un point de vue particulier; le philosophe a éclipsé le savant, et le janséniste de Port-Royal a fait oublier le chrétien. Et, môme parmi les études^ les mieux faites, combien n'y a- t-il pas encore de points obscurs, d'opinions incertaines? Il y a vingt ans à peine, le véritable texte des Pensées était encore inconnu, et, lorsque le manuscrit original fut remis au jour, on vit que le caractère du livre avait été complètement faussé et que presque tout était à refaire. Enfin on sait avec quel esprit de passion Pascal a été jugé; objet d'admiration et d'enthousiasme pour
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les uns, de colère et de haine pour les autres, on Ta vu en même temps revendiqué ou repoussé par les partis les plus extrêmes. Aujourd'hui même, malgré l'apaisement des luttes auxquelles il fut mêlé, il reste encore l'objet des appréciations les plus diverses et les plus contradictoires. En venant à mon tour présenter quelques réflexions sur la vie et les travaux de Pascal, je voudrais surtout essayer d*en dégager le caractère dominant. Pascal a été à la fois géomètre, philosophe et écrivain ; avec les qualités les plus brillantes de l'esprit et du génie, il avait reçu les dons les plus précieux de l'âme et du cœur; ainsi, à côté d'une logique inflexible, on rencontre en lui une sensibilité extrême, un goût exquis, une passion vive et brûlante; sa foi est ardente et convaincue, et, malgré la fausse direction dans laquelle il s'était engagé, sa piété se montre habituellement aussi pratique qu'elle était profonde. Il ne faudrait pas croire, du reste, que la vie de Pascal soit divisée; qu'il soit géomètre à une heure, chrétien, philosophe ou polémiste à une autre, tout se tient dans ses œuvres comme dans son existence. Au milieu de recherches purement scientifiques, ou de controverses arides, on est étonijé de sentir tout à coup l'inspiration vivifiante de la foi ou le souffle pénétrant d'une
grande passion; ailleurs^ au contraire, les sentiments les plus délicats de Tâme et du cœur sont analysés avec une finesse et une précision vraiment mathématique.
Combien il est à regretter qu'un homme d'un génie si sublime soit tombé dans l'excès et n*ait point su pratiquer cette sobriété dans la sagesse qui est, en quelque sorte, la perfection de la vertu ? Mais il n'était pas dans sa nature de s'arrêter aux demi-mesures; à ses yeux, la vie avec ses devoirs, ses vicissitudes et ses combats, devait être traitée aussi rigoureusement qu'une proposition de géométrie ou une formule d'algèbre ; les principes une fois posés, il marchait devant lui sans s'arrêter, sans regarder en arrière et sans tenir aucun compte des exigences ni des faiblesses humaines. Dans les temps antiques, il eût été stoïcien avec Zenon et Epictète ; né dans un pays chrétien, il fut janséniste et sectaire, et cependant, quels que soient ses égarements, on l'admire encore tout en le condamnant et en refusant de le suivre; toujours grand, lors même qu'il se trompe, il se fait respecter jusqu'au milieu de ses erreurs.
La vie de Pascal a été racontée par M"*® Périer, sa sœur. Cette biographie, œuvre d'un témoin
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oculaire et composée avec -beaucoup de modération, est le premier des écrits qu'il convient de consulter; cependant, comme les circonstances au milieu desquelles elle a été publiée, ne laissaient pas à son. auteur toute la liberté nécessaire pour une appréciation entièrement impartiale, il sera utile de la compléter en recourant aux autres documents que l'histoire nous a conservés. Les lettres et les récits des contemporains de Pascal nous ont transmis à son sujet une foule de renseignements précieux, et d'ailleurs ses propres ouvrages permettent de l'étudier et de le suivre, pour ainsi dire, pas à pas dans les principales phases de sa carrière.
Biaise Pascal naquit àClermont, le 19 juin 1623. Son père, Etienne Pascal, était président de la cour des aides en Auvergne. Devenu veuf de bonne heure, il vint résider à Paris avec sa famille qui se composait de son fils et de deux filles, Gilberte et Jacqueline. L'éducation de son fils unique fut désormais l'objet essentiel de ses soins. Partant de ce principe, « qu'il faut toujours tenir un enfant au-dessus de son ouvrage, » il ne voulut point lui apprendre le latin avant l'âge de douze ans, et, en attendant, il s'appliqua à orner son esprit des connaissances générales les plus propres à en préparer le développement.
Mais, dès cette époque, une circonstance, souvent rappelée, vint jeter une première lueur sur les destinées scientifiques de Pascal. Dans la société de son père, on parlait souvent de mathématiques ; la curiosité du jeune écolier fut ainsi éveillée, et, quoiqu'on lui refusât, comme supérieurs à son âge, les livres de science, il se prit à réfléchir et, « sur cette simple ouverture que la mathématique donnait des moyens de faire des figures infailliblement justes, il se mit à rêver sur cela à ses heures de récréation ; et, étant seul dans une salle oh il avait accoutumé de se divertir, il prenait du charbon et faisait des figures sur des carreaux, cherchant des moyens de faire, par exemple, un cercle parfaitement rond, un triangle dont les côtés et les angles fussent égaux, et autres choses semblables. Il trouvait tout cela lui seul; ensuite il cherchait les proportions des figures entre elles. » C'est ainsi que, par une suite continue de déductions, il en était arrivé par ses propres forces, et en se servant, comme il le disait, de barres et de ronds, à démontrer la trente-deuxième proposition d'Euclide, dont l'objet est d'établir que la somme des trois angles d'un triangle est toujours égale à deux angles droits. « Comme il en était là-dessus, dit M"*" Périer, mon père entra dans le lieu
OÙ il était, sans que mon frère l'entendît ; il le trouva si fort appliqué qu'il fut longtemps sans s'apercevoir de sa venue. On ne peut dire lequel fut le plus surpris, ou le fils de voir le père, à cau«e de la défense expresse qu'il lui en avait faite ; ou le père de voir son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la surprise du père fut bien plus grande, lorsque, lui ayant demandé ce qu'il faisait, il lui dit qu'il cherchait telle chose, qui était la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide. Mon père lui demanda ce qui l'avait fait penser à chercher cela ; il dit que c'était qu'il avait trouvé telle autre chose ; et sur cela, lui ayant fait encore la même question, il lui dit encore quelques démonstrations qu'il avait faites; et enfin, en rétrogradant et s'expliquant toujours par les noms de rond et de barre, il en vint à ses définitions et à ses axio^ mes. » Sans aller jusqu'à partager entièrement l'admiration exagérée à laquelle ce récit a donné lieu, on doit reconnaître cependant qu'il n'existe peut-être pas, dans l'histoire des sciences, un exemple d'une aptitude aussi précoce pour les mathématiques.
Le père de Pascal, qui avait ajourné jusqu'alors les études scientifiques, ne crut pas devoir résister plus longtemps à une vocation aussi pro-
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noncée, et il s'empressa de mettre entre les mains de son fils toutes les ressources capables de développer ses dispositions naturelles. Les résultats ne se firent pas attendre, et Pascal, tout jeune encore, se trouva bientôt en état de prendre part aux travaux des sociétés savantes de son temps.
 seize ans, il composait un traité des sections coniques; deux ans plus tard, il imaginait et faisait construire une ingénieuse machine qui est restée célèbre sous le nom de machine arithmétique et dont Tobjet était de réduire à des opérations purement mécaniques les calculs les plus compliqués sur les nombres.
Ce n'étaient là, du reste, que des essais, car bientôt Pascal publia sur la physique, la géométrie et le calcul des probabilités une foule de travaux qui lui assurent un rang éminent parmi les savants. Il n'est même pas douteux qu'il n'eût rendu à la science bien d'autres services, si les forces de son génie n'avaient pris tout à coup une autre direction. Il est très remarquable, en effet, que, dès l'âge de vingt-quatre ans, Pascal avait produit ses principales découvertes ; à partir de ce moment, il s'occupera bien encore de quelques recherches, et on le verra, sur la fin de sa vie; jeter un dernier et vif éclat, dans le fa-
meux problème de la Roulette, mais ce sera plutôt par occasion que par suite d'un dessein réfléchi. La vie de Pascal devait être désormais consacrée à la philosophie et à la religion.
Son éducation première avait été essentiellement chrétienne ; son père lui avait inspiré de bonne heure, pour les choses saintes, un respect profond qui ne s'est jamais démenti; toutefois, jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans, sa conduite n'avait rien présenté d'extraordinaire; sa foi était plutôt calme et simple qu'ardente et passionnée, comme elle le fut plus tard. Des ouvrages de dévotion^ qui lui tombèrent entre les mains, opérèrent ce changement. Le caractère âpre et sévère de ces livres , d'origine janséniste, se trouva dans une conformité parfaite avec les dispositions naturelles de son esprit ; aussi, dès le premier abord, il fut séduit et convaincu. Dès lors, les sciences lui deviennent complètement indifférentes ; Tétude et la pratique de la religion lui apparaissent comme la seule chose vraiment utile et nécessaire; il en fait son unique occupation et s'y livre avec toute l'ardeur d'un néophyte. Ce zèle éprouvera sans doute, par la suite, quelques vicissitudes et nous verrons bientôt Pascal, oubliant les premiers élans de sa ferveur, rechercher, pour un temps, la vie mon-
daine et en goûter les attraits avec un certain entraînement; mais, dès cette première période, on peut voir combien sa foi était vive et agissante et Ton peut déjà juger de ce qu'elle sera plus tard.
Ainsi, par exemple, on le voit poursuivre avec ténacité la condamnation d'un professeur de Rouen qui émettait dans son enseignement des opinions contraires aux doctrines de TEglise. Le zèle est sans doute une grande et belle chose, * mais en lisant le récit de M"® Périer, on trouvera que celui de Pascal était rigoureux et bien sévère chez un simple laïque. Son influence s'exerce surtout dans le cercle de la famille. Sur ses instances pressantes, son père embrasse un genre dévie plus austère; M™« Périer, de son côté, à peine âgée de vingt-six ans, renonce à tous les avantages qu'elle avait dans le monde et s'en sépare de plus en plus. Il détermine enfin Jacqueline, sa plus jeune sœur, à embrasser la profession religieuse. On avait d'abord pensé à la marier, mais Pascal s'opposa de toutes ses forces à ce projet qu'il fit échouer. Les motifs de sa conduite sont expliqués dans une lettre étrange où l'on voit toute l'exagération et l'empoi'tement de son zèle religieux, Jacqueline entra donc dans la maison de Port-Royal. Mêlée bientôt aux que-
relies du jansénisme, elle ne tarda pas à dépasser elle-même Tardeur et Topiniâtreté de son frère et mourut toute jeune encore (à Tâge de trente-six ans) de regret et de douleur en voyant succomber ce qu'elle croyait être la cause de la vérité.
Parmi les victimes de ce zèle excessif, on rencontre encore, quelques anné.es plus tard, M'^* de Roannez, dont les récits contemporains nous ont transmis les infortunes. Issue d'une grande famille et destinée à une position brillante, cette personne suivait le train ordinaire du monde et n'avait aucun goût pour la vie religieuse ; Pascal la détermina à entrer à Port-Royal. Il faut voir dans les lettres qui nous ont été conservées, la combinaison habile des moyens qu'il employa pour amener cette résolution; c'est tout un système de stratégie savante pour faire le siège d'une âme. Il s'adresse tantôt à l'esprit et tantôt au cœur; si M"® de Roannez paraît sur le point de céder à ses conseils, il Tencourage et lui rappelle les sublimes promesses de l'Evangile aux âmes parfaites; mais bientôt son courage faiblit et fait craindre des défaillances; alors Pascal fait retentir à son oreille, avec cette énergie puissante dont il avait le secret, les menaces et les anathèmes les plus terribles que les saintes Écritures aient portés
contre le monde et ses sectateurs. Une vocation aussi violentée devait avoir une issue funeste; après les premiers élans d'une ferveur factice, M"* de Roannez rompit ses vœux et quitta brusquement Port-Royal pour rentrer dans le monde. Mais il ne devait plus y avoir pour elle de paix ni de bonheur. Accablée par les remords d'une conscience troublée, poursuivie par les reproches amers et sans pitié de ses anciens directeurs, elle ne fit désormais que traîner misérablement, au sein de Topulence et des grandeurs, le fardeau d'une existence moins digne d'envie que de compassion.
Cependant les travaux scientifiques de Pascal, joints à la faiblesse naturelle de sa constitution, avaient fortement ébranlé sa santé. Dès sa jeunesse, il commença à ressentir de violents maux de tête qui, après lui avoir d'abord laissé des intervalles de repos, finirent par dégénérer, dans les dernières années de sa vie, en souffrances continues et souvent intolérables. A l'âge de vingtquatre ans, il se décida, d'après l'avis des médecins, à quitter ses études et à chercher, dans les relations de la société, une distraction nécessaire à sa santé. C'est- à cette époque que se rapporte la phase mondaine de la vie de Pascal ; elle dura à peu près six ans, de 1648 à 1654. Quoique Pas-
cal n'ait jamais changé de principes, cependant il prit plaisir à un genre d'existence si nouveau pour lui. « Dans le commencement, dit sa nièce, Marguerite Périer, cela était modéré, mais insensiblement le goût en revint; il se mit dans le monde, sanâ vice néanmoins ni dérèglement, mais dans l'inutilité, le plaisir et Tamusement. Mon grand-père mourut (1651); il continua à se mettre dans le monde, même avec plus de facilité, étant maître de son bien; et alors, après s'y être enfoncé, il résolut de suivre le train commun du monde et de se marier. » Pléchier raconte, en effet, dans ses mémoires, que pendant un voyage en Auvergne, on le vit très assidu auprès d'une personne de ce pays, femme savante et d'un grand mérite, qui passait pour être « la Sapho de la contrée. »
Ce fut sans doute l'occasion du curieux Discours sur les passions de V amour ^ que les amis de Pascal n'avaient pas voulu publier après sa morC, parce qu'il établissait un contraste trop frappant avec l'austère piété de ses dernières années. Cet intéressant document, dont la découverte est récente, jette un jour considérable sur cette partie peu connue de la vie de Pascal. Certains passages montrent qu'il ne s'était pas engagé dans le monde simplement pour y trouver une distraction
OU une diversion à ses études, mais qu'il en avait réellement adopté les principes et les maximes. « Qu'une vie est heureuse, dit-il quelque part, quand elle commence par Tamour et qu'elle finit par l'ambition I Si j'avais à en choisir une, je prendrais celle-là. Tant que l'on a du feu, l'on est aimable; mais ce feu s'éteint, il se perd; alors, que la place est belle et grande pour l'ambition ! La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits, mais ceux qui sont médiocres n'y ont aucun plaisir; ils sont machines partout. C'est pourquoi l'amour et l'ambition commençant et finissant la vie, on est dans Tétat le plus heuteux dont la nature humaine soit capable. » Voilà une profession de principes bien étonnante de la part de l'auteur des Pensées; le mot de conversion, dont se servent ses biographes n'est pas trop fort pour exprimer un changement aussi radical. On ne sera pas moins surpris sans doute d'apprendre que Pascal qui, dans sa première ferveur, avait poussé sa sœur à entrer à Port-Royal, lui fit tout à coup la plus vive opposition lorsque fut venu le moment des vœux définitifs ; la ténacité seule de celle-ci put triompher de sa résistance. Mais il y a plus; Jacqueline devenue, par la mort de son père, maîtresse de son bien, voulut en disposer en faveur de la maison où elle
entrait. Pascal se montra vivement choqué et irrité de cette détermination. A cette époque, lorsqu'une religieuse entrait dans un couvent, on se contentait de lui constituer une modeste dot et le reste de ses biens retournait à sa famille. Jacqueline, pour éviter une rupture qui était imminente, se vit obligée, après de longs pourparlers, de céder sur ce point et de s'en remettre à la générosité de son frère qui, dans cette circonstance, ne fit pas preuve d'une grande libéralité.
Il faut rapporter au môme temps les relations de Pascal avec Tun des beaux esprits d'alors, le chevalier de Méré, homme sceptique et mondain, et d'une rare impertinence, comme le prouvent les lettres qui restent de lui , mais qui ne fut pas sans influence sur Pascal et qui .contribua à développer chez lui cette finesse d'esprit et cette verve de plaisanterie qui devaient se répandre avec tant de profusion dans les Provinciales,
Toutefois ce genre de vie ne pouvait être définitif pour un homme tel que Pascal, A Tâge de trente ans, il y renonça subitement, et afin de rompre plus complètement avec ses anciennes relations, il se retira pour un temps à la campagne. Sa sœur Jacqueline fut l'instrument principal de ce changement imprévu. Après avoir elle-
môme, sur les instances de son frère, brisé tous ses liens avec le monde, elle ne pouvait souffrir d'y voir engagé si avant celui auquel elle pensait avoir tant d'obligations : telle fut l'origine de ce qu'on appelle la première conversion de Pascal. Ce fut pour lui l'origine d'un genre de vie tout nouveau et, il faut bien le dire, fort extraordinaire.
Renoncer à tout plaisir et à toute superfluité, fut désormais la maxime fondamendale de sa conduite. En conséquence, il retrancha le service de ses domestiques, supprima dans son ameublement les tapisseries et tout ce qui sentait le luxe et se mit à faire son ménage de ses propres mains, poussant l'oubli des soins matériels à un tel point que sa sœur Jacqueline elle-même crut devoir lui en faire des reproches ^ Son corps
1. Voici un curieux passage d'une lettre de Jacqueline à son frère, sur ce sujet :
« On m'a fort congratulée pour la grande ferveur qui vous élève si fort au-dessus des manières communes, que vous mettez lesbalets au rang des meubles superflus.il est nécessaire que vous soyez , au moins durant quelques mois, aussi propre que vous êtes sale, afin qu'on voye que vous réussissez aussi bien dans l'humble diligence et vigilance sur la personne qui vous sert> que dans l'humble négligence de ce qui vous touche ; et après cela, il vous sera
sera traité en esclave, la nourriture de chaque jour sera exactement pesée, et, bien ou mal disposé, il devra remplir son office ; s'il essaie de se révolter, les pointes et les macérations en auront raison. Quant à son esprit, la prière et la méditation de TEcriture sainte feront son occupation exclusive.
Par suite de cette austérité de principes, il s'était appliqué également à retrancher de sa conduite tout ce qu'il y a d'humain dans les afTections, môme les plus légitimes.
Quoiqu'il aimât beaucoup sa sœur, M°® Périer, et qu'il ne laissât passer aucune occasion de lui rendre service, cependant il ne lui donnait aucun témoignage extérieur de son amitié et semblait au contraire prendre à tâche de la rebuter par la froideur et la rudesse de ses manières. S'il arrivait à M°*® Périer de prendre plaisir aux innocentes caresses de ses enfants, il la reprenait vivement comme d'une action mauvaise, en disant « qu'il fallait les en désaccoutumer, que cela pouvait leur nuire, et qu'on pouvait leur témoi-*
glorieux et édifiant aux autres, de vous voir dans l'ordure, s'il est vrai, toutefois, que ce soit le plus parfait, dont je doute beaucoup, parce que saint Bernard n'était pas de ce sentiment. :»
gner de la tendresse de mille autres manières. » Il ne pouvait pas souffrir davantage qu'on lui donnât à lui-même des marques d'attachement, et si l'on veut savoir jusqu'où allait la rigueur de ses maximes à cet égard, il suffira de rappeler l'effrayante sévérité de cette pensée que Domat nous a conservée : « Il est injuste qu'on s'attache à moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui j'en ferais naître le désir; car je ne suis la fin de personne, et n'ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir? Et ainsi l'objet de leur attache-
. ment mourra donc? Comme je serais coupable défaire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, et qu'on la crût avec plaisir, et qu'en cela on me fît plaisir ; de même je suis coupable de me faire aimer, et si j'attire les gens à s'attacher à moi. Je dois avertir ceux qui seraient prêts à consentir au mensonge, qu'ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m'en revînt; et de même, qu'ils ne doivent
• pas s'attacher à moi; car il faut qu'ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu, ou à le chercher. » Etait-ce réellement sécheresse d'esprit et de cœur? Non, sans doute; car à côté de cette séchetesse apparente, on trouvait une âme ardente et passionnée, une sensibilité ex-
quise et délicale. Comment, par exemple, expliir autrement cet amour extraordinaire de la ivreté et cette tendresse admirable pour les Iheuroux, dont M°" Périer noua a conservé Je ivenir, et qui le portait jusqu'à engager son m et à se priver de son propre logement pour, recevoir des malades et des inOrmes? Mais ur un esprit de cette trempe, tout devait être :;essif; l'homme n'avait plus aucun droit, et e volonté de fer, une volonté géométrique et lexible réglait tout, jusqu'aux moindres mouments de la nature.
Un événement extraordinaire, survenu vers fin de l'année 16S4, ne fit que confirmer davan- ;e Pascal dans ces dispositions. Fendant une omenade qu'il était allé faire en carrosse au nt de Neuilly, avec quelques personnes de sa nnaissance, les chevaux de l'attelage s'emporrent; deux d'entre eux furent précipités dans rivière; mais heureusement le carrosse resta ispendu sur le bord du pont. Cet accident fit ir Pascal une impression profonde; il y vil un luvel avertissement du ciel de vivre dans une, traite plus absolue. Son imagination on fut ême tellement frappée que depuis lors, rap- )Pte un récit du temps, « ce grand esprit croyait ■ujours voir un abîme à son côté gauche, et y
faisait mettre une chaise pour se rassurer. Ses amis, son confesseur, son directeur, avaient beau lui dire qu'il n'y avait rien à craindre, que ce n'étaient que des alarmes d'une imagination épuisée par une étude abstraite et métaphysique ; il convenait de tout cela avec eux, et un quart d'heure après, il se creusait de nouveau le précipice qui l'effrayait. » Ce fut, suivant toute apparence, l'occasion de sa seconde conversion. Un écrit mystique que Pascal avait coutume déporter sur lui, cousu à son habit, retrace l'histoire émouvante d'une nuit pendant laquelle son âme violemment troublée commença en quelque sorte une vie nouvelle.
« Certitude, sentiment, paix !
« Joie, joie, joie, pleurs de joie!
« Renonciation totale et douce.
« Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.
« Eternellement en joie pour un jour d'exercice' sur la terre 1 »
Tels sont les sentiments et les exclamations dans lesquels son cœur se répandait.
Les dernières années de la vie de Pascal furent occupées à peu près exclusivement par les luttes ardentes du Jansénisme, auxquelles il se trouva mêlé d'une manière si regrettable. Nous en par-
lerons un peu plus loin au sujet des Lettres provinciales, et nous nous bornerons ici à donner quelques détails sur sa mort.
A ce moment suprême, Pascal montra une patience et un courage dignes de son grand caractère. Les douleurs et les infirmités dont il n'avait jamais été complètement exempt depuis de longues années, avaient pris une intensité extrême, au point de ne plus lui laisser un instant de sommeil ni de repos. Pour lui, il les supportait avec une admirable résignation ; sa constance était si grande qu'elle faisait illusion à son entourage et aux médecins eux-mêmes. Cependant, comme il sentait la gravité de son mal et comprenait que sa tin approchait, il voulut remplir une dernière fois ses devoirs de chrétien et manda pour cet objet le curé de Saint-Etienne-du-Mont, sa paroisse. M"® Périer rapporte que cette détermination causa parmi ses amis une vive émotion, qui alla jusqu'au scandale. Pour en comprendre le motif, il faut se rappeler que, d'après leurs maximes, les jansénistes ne s'approchaient que très rarement des sacrements et exigeaient pour cela une longue et rigoureuse préparation. L'heure même de la mort n'était pas exempte de cette sévère réserve, et ce n'était qu'à la dernière extrémité et lorsque tout espoir était perdu, qu'on
accordait le saint viatique au malade. Réclamer les secours de la religion avant d'en être venu à ce point, c'était donc, aux yeux des amis de Pascal, témoigner des craintes excessives et une sorte de faiblesse, «c à quoi on ne s'attendait pas de sa part. » On résista donc à ses désirs les plus formels avec une persistance et une dureté qui l'affligeaient sans le décourager : car il ne cessait « de demander avec des instances incroyables qu'on le fît communier, et qu'au nom de Dieu on trouvât moyen de remédier aux inconvénients qu'on lui avait allégués jusqu'alors ; et il pressa tant pour cela, qu'une personne qui se trouva présente lui reprocha qu'il avait de l'inquiétude et qu'il devait se rendre aux sentiments de ses
amis. — On ne sent pas mon mal, répondit-il, et on y sera trompé ; ma douleur de tête a quelque chose de fort extraordinaire. Néanmoins, voyant une si grande opposition à son désir, il n'osa plus en parler. » Cependant le mal faisait 'des progrès effrayants. Dans la nuit qui précéda sa mort, (( environ vers minuit, dit M"*® Périer, il lui prit une convulsion si violente, que, quand elle fut passée, nous crûmes qu'il était mort, et nous avions cet extrême déplaisir, avec tous les autres, de le voir mourir sans le Saint-Sacrement, après l'avoir demandé si souvent avec tant d'instances. T. H. s
Mais Dieu, qui voulait récompenser un désir si fervent et juste, suspendit comme par miracle cette convulsion, et lui rendit son jugement entier, comme dans sa parfaite santé; en sorte que M. le curé entrant dans sa chambre avec le Saint-Sacrement, lui cria : — Voici celui que vous avez tant désiré. — Ces paroles achevèrent de le réveiller; et comme M. le curé approcha pour lui donner la communion, il fit un effort, et il se leva seul à moitié pour la recevoir avec plus de respect; et M. le curé Tayant interrogé, suivant la coutume, sûr les principaux mystères de la foi, il répondit distinctement : — Oui, monsieur, je crois tout cela de tout mon ooBur. -* Ensuite il reçut le saint viatique et TExtrôme-Onction avec des sentiments si tendres, qu'il en versait des larmes. Il répondit à tout* remercia M. le curé; et lorsqu'il le bénit avec le saint ciboire, il dit : — Que Dieu ne m'abandonne jamais. — Ce qui fut comme ses dernières paroles : car, après avoir fait son action de grâces, un moment après ses convulsions le reprirent, qui ne le quittèrent plus, et qui ne lui laissèrent pas un seul instant de liberté d'esprit. Elles durèrent jusqu'à sa mort, qui fut vingtquatre heures après, le 19 août 1662, aune heure du matin, âgé de trente-neuf ans deux mois. »
TRAVAUX SCIENTIFIQUES
Travaux en géométrie. — La théorie des coniques et l'hexagramme mystique. — Reciierches sur la cycloïde»
— Historique du problème des roulettes. — Travaux en analyse. — Théorie des nombres. — Calcul des probabilités. — • Travaux en physique. — Equilibre des fluides.
— Pesanteur de l'air. — Expériences de la tour Saint- Jacques et du Puy-de-Dôme. — Appréciation du rôle scientifique de Pascal. — Ses sentiments sur la question du mouvement de la terre et sur la découverte de Copernic.
Les travaux scientifiques de Pascal se partagent entre les mathématiques et la physique.
La géométrie avait été de bonne heure l'objet de ses études, et Ton a vu comment, dès Tâge de douze ans, son aptitude exceptionnelle s'était manifestée à cet égard. Ses recherches sur la théorie des sections coniques le conduisirent à une foule de propositions nouvelles et importantes, parmi
lesquelles on doit citer surtout le théorème connu sous le nom d'hexagramme mystique, dont Tobjet est de caractériser les propriétés des polygones de six côtés qu'on peut inscrire dans les coniques. Ce théorème, déjà très important par lui-même, Test encore davantage par les conséquences utiles qu'on en a déduites. On peut* dire qu'il renferme en substance la plupart des propriétés des coniques, et on a même pu le prendre pour en faire la base d'une théorie générale de ces courbes.
Entraîné par ses tendances philosophiques et religieuses, Pascal abandonnera bientôt ses premières études pour entrer dans une voie toute différente, où il devait acquérir un autre genre d'illustration; cependant la géométrie occupera encore les derniers temps de sa vie et sera pour lui l'occasion d'un éclatant succès. Au milieu des insomnies que lui causaient ses infirmités, il fut conduit à s'occuper du célèbre problème de la roulette, qui exerçait depuis longtemps la sagacité des savants. Les recherches sur cette question constituent un de ses plus beaux titres scientifiques.
On donne généralement le nom de roulette, ou bien encore de cycloïde, à la courbe décrite par un point d'un cercle qui roule, sans glisser, sur
une ligne droite dans un plan. Cette courbe jouit d'une fojile de propriétés théoriques très curieuses ; elles est d'ailleurs d'un usage fréquent dans les applications. Son étude sert en effet de base à la théorie si importante des engrenages, et on la rencontre aussi dans une foule de problèmes de mécanique d'un grand intérêt.
Le cardinal de Cusa, qui vivait dans le xv® siècle, aborda le premier cette question. Galilée s*y appliqua ensuite avec persévérance ; il avouait dans une lettre que l'étude de la roulette l'occupait depuis quarante ans ; mais à cette époque, les ressources de l'algèbre étaient trop restreintes pour conduire à une^solution complète ; et d'ailleurs Galilée, dont le talent comme observateur de la nature était incomparable, ne réussissait pas aussi bien dans les problèmes d'analyse. Il paraît qu'il avait entrepris d'appliquer à cette étude l'expérience, son grand moyen de recherche, dans le but de déterminer la quadrature de la cycloïde. Son procédé consistait à construire des cycloïdes matérielles avec des feuilles bien homogènes et à les peser avec soin. Il avait ainsi reconnu que l'aire de la courbe est égale à trois fois l'aire du cercle décrivant, ce qui est le théorème exact; toutefois, comme un grand nombre de pesées donnaient des nombçes un peu infé-
rieurs, il n'avait pas osé se prononcer définitivement, et en était même venu à croire que le véritable rapport s'exprimait plutôt par un nombre incommensurable assez voisin du nombre trois. L'historien Montucla, en rapportant ce fait, le trouve peu honorable et peu digne d'un savant tel que Galilée : on doit remarquer cependant que, dans beaucoup de circonstances, des résultats importants ont été obtenus par des procédés aussi peu scientifiques, et, plus d'une fois, des essais purement empiriques ont mis sur la voie de découvertes très utiles.
De 1630 à 1640, on s'occupa beaucoup en France de la roulette, et Roberval démontra, le premier, le théorème relatif à la quadrature. Descartes appliqua ensuite ses méthodes à l'étude des pro* priétés de la tangente, que Roberval n'avait pu établir. De leur côté, Viviani et Torricelli, disciples de Galilée, retrouvèrent les mômes résultats par des procédés différents. La question ne fit pas de nouveaux progrès jusqu'en 1658 ; à cette époque, Pascal la reprit à son tour et la résolut en peu de temps avec une grande généralité. Jusqu'alors on s'était contenté de considérer le cas où le point décrivant est situé sur la circonférence même du cercle roulant; Pascal se plaça tout d'abord dans l'hypothèse beaucoup plus gé-
nérale où le point décrivant est situé soit à Tintérieur, soit à l'extérieur du cercle, ce qui donne les cycloïdes allongées ou raccourcies. Les propriétés déjà connues pour la cycloïde ordinaire furent ainsi étendues aux nouvelles courbes et Pascal démontra en outre une foule de propositions nouvelles, parmi lesquelles on peut citer la rectification de toutes les roulettes, la comparaison de la longueur de ces courbes à celle de Tellipse, le calcul des solides engendrés par leur révolution autour de Taxe, et enfin la détermination des centres de gravité de certaines figures qui en dépendent.
Les questions de ce genre ne présentent plus aujourd'hui qu'un intérêt secondaire, mais elles n'en jouent pas moins un rôle important dans l'histoire de la science : car ce sont elles qui ont préludé à la découverte plus moderne de l'ana* lyse infinitésimale. Au moyen de cette dernière, tous ces problèmes se résolvent maintenant avec facilité ; mais alors, à défaut de méthode générale, les savants étaient obligés de recourir à des procédés particuliers qui exigeaient souvent une grande sagacité et une rare habileté d'investigation.
Par suite de la disposition d'esprit où il se trouvait, Pascal hésita d'abord à publier le résultat de ses recherches. Ayant abandonné de-
puis longtemps l'étude des sciences pour vivre dans une retraite absolue, il ne jugeait pas qu'il lui fût convenable de rompre le silence pour attirer de nouveau sur lui l'attention des savants. Ses amis furent d'un avis contraire ; ils firent valoir à ses yeux non-seulement l'importance et l'utilité de ses découvertes, mais surtout l'avantage qui en résulterait indirectement pour la cause de la religion, qui était devenue l'objet essentiel de ses préoccupations et de ses méditations. Pascal se laissa persuader. Suivant les usages du temps, il proposa d'abord ses recherches au public savant sous la forme de défi, en assurant pour prix une somme d'argent considérable à l'auteur des meilleures solutions. Deux géomètres répondirent à l'appel ; ce furent Wallis et Lalouère ; mais le premier seul entra en lice d'une manière sérieuse et résolut une partie notable des questions proposées.
Pascal s'occupa aussi avec succès de la théorie des nombres; il était en correspondance sur ce sujet avec Fermât. Ses recherches sur le triangle arithmétique et les nombres figurés ont eu une large part aux progrès de cette théorie délicate; cependant il faut reconnaître que, sous ce rapport, il est resté au-dessous de l'illustre géomètre toulousain.
Le calcul des probabilités constitue une des branches les plus élevées des sciences exactes. Sans doute ses applications ont été, jusqu'à présent du moins, assez limitées, et on pourrait dire que dans le vaste champ des connaissances mathématiques, il est resté un objet de curiosité plutôt que d'utilité véritable ; mais ce calcul n'en est pas moins un des objets les plus abstraits et les plus difficiles dont se soient occupés les savants. C'est encore à Pascal que revient l'honneur d'en avoir posé les fondements. Ses principales recherches sur cette matière sont contenues dans son Traité des paris et des jeux du ha^ sard; elles témoignent peut-être encore plus que ses autres travaux de la puissance et de la pénétration de son génie. D'ailleurs le sujet touchait par son essence même à la philosophie, et les considérations qui s'y rapportent reviennent à chaque instant sous la plume de Pascal. C'est ainsi, par exemple, que dans le domaine de la religion, il avait été conduit à une démonstration paradoxale, mais ingénieuse dans son originalité, par laquelle il prétendait amener l'incrédule à la foi d'après les principes mêmes de la raison.
Pascal fut aussi un moment physicien; il s'occupa surtout de la théorie de l'équilibre des fluides, et découvrit ainsi le principe sur lequel
reposent plusieurs machines utiles, notamment la presse hydraulique. Ses expériences relatives à la pesanteur de Tair sont restées célèbres. Cette question importante préoccupait alors vivement les savants ; mais malgré de nombreuses recherches, on en était encore à la physique des anciens. Pourquoi Teau s'élève-t-elle dans les pompes? C'était, disait-on, parce que la nature ayant horreur du vide, aussitôt qu'il tend à se former, Teau s'élance pour le remplir. Mais alors pourquoi l'eau cesse-t-elle de monter quand le niveau dépasse trente-deux pieds? C'était, ajoutait-on, parce que cette horreur de la nature pour le vide a une limite ; cette limite sera du reste variable, et, par exemple, pour le mercure elle sera treize fois moindre que pour Teau. On se contentait encore de ces raisons du temps de Pascal, et l'illustre savant paraît même avoir admis, au moins provisoirement, cette explication, s'il faut en juger par ses premiers écrits. Cependant les bons esprits cherchaient dès lors une solution plus rationnelle de la question, et s'efforçaient de rattacher les faits de ce genre aux lois générales de la pesanteur et de l'équilibre des fluides. On peut même dire que le problème était déjà résolu par l'expérience du baromètre de Torricelli; la pression atmosphérique était évidemment la seule
cause capable d'expliquer la suspension de la colonne de mercure dans la chambre barométrique. Mais pour qu'une vérité prenne un rang définitif dans la science, il ne suffit pas de la présenter comme une hypothèse plus ou moins plausible qui rend compte des faits ; il faut encore l'étudier en elle-même, la discuter et la vérifier dans toutes les circonstances qui en dépendent. Dans le cas particulier, il restait à décider la question par des expériences précises qui missent en évidence d'une manière irrécusable l'action de la pesanteur de l'air. Pascal y parvint, en partant de cette remarque que la pression atmosphérique diminue à mesure qu'on s'éloigne de la terre, de telle sorte que la colonne barométrique doit diminuer elle-même à mesure qu'on s'élève dans l'air à une plus grande hauteur. Des expériences furent faites d'après ses indications dans les montagnes de TAuvergne par son beau-frère Périer, en 1647 ; elles confirmèrent pleinement les indications théoriques* Dans l'ascension du Puy-de-Dôme, on vit le mercure descendre successivement, et parvenu au sommet, on put constater une diminution de plusieurs pouces. De son côté, Pascal faisait l'expérience, à Paris, sur une moindre échelle et mesurait, du haut de la tour Saint-Jacques, une