‹ Les savants illustres du XVIe et du XVIIe siècleChapitre 23 sur 40 · TRAVAUX PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

TRAVAUX PHILOSOPHIQUES

Ouvrages philosophiques de Leibnitz. — Ses idées sur la constitution de la matière. — Système des Monades. — Sur la nature de l'&me et sur ses facultés. -^ Ses idées lor Diau. — Rapports (i% Tàme et du corps. ^ Système de Vhm^monU préilaàUe. -* Discussion avec Arnauld, — Tendance de Leibnitz à l'optimisme en philosophie. — Système de théodicée. — Idées de Leibnitz sur la Providence.

Pour avoir une idée exacte de la philosophie de Leibnitz, il sufQtde consulter les divers écrits où il s'est lui-même occupé de résumer les principes de ses théories. Citons, en particulier, un exposé sommaire adressé à Arnauld (4690); une lettre à Bossuet (1692) ; et une thèse, en quatrevingt-treize propositions, composée à l'intention du prince Eugène de Savoie. La nature et les propriétés de la matière constituent le premier objet de ses études ^

« Le corps, dit-il à ce sujet, est un agrégé de substances à proprement parler. Il faut en conclure que, partout dans les corps, il se trouve des substances indivisibles, ingénérables, et incorruptibles, ayant quelque chose de répondant aux âmes ; que toutes ces substances ont toujours été et seront toujours unies à des corps organiques, diversement transformables ; que chacune de ces substances contient dans sa nature la loi de continuité de la .série de ses opérations, et tout ce qui lui est arrivé et arrivera ; que toutes ses actions viennent de son propre fonds, excepté la dépendance de Dieu ; que chaque substance exprime l'univers tout entier, mais Tune pluâ distinctement que l'autre, surtout à l'égard de certaines choses. »

Ces éléments des corps, ou,^ pour parler le langage philosophique, ces entéléchies, sont ce que Leibnitz appelle des monades; celles-ci étant né* cessairement simples, il n'y a en elles ni parties, ni étendue, ni figure, ni divisibilité, car ce seraient autant d'éléments distincts qu'on pourrait décomposer. « Il n'y a point aussi de dissolution à craindre pour elles, et on ne peut concevoir aucune manière dont une substance simple puisse naturellement finir. Par la môme raison, il n'y a point de manière dont une substance simple

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puisse naturellement commencer, puisqu'elle ne pourrait être formée par la composition. On peut môme assurer que les monades ne peuvent ni commencer ni finir que dans un instant ; c'est-àdire, une monade ne peut commencer que par la création, ni finir que par Tannihilation ; tandis que, au contraire, les composés commencent et finissent par parties. » Les monades ne peuvent être altérées par aucune cause extérieure ; t elles n'ont point de fenêtres par où quelque chose puisse entrer ou sortir. Les accidents ne sortent pas des substances , ainsi que les scolastiques avaient imaginé qu'en sortaient les espèces sensibles; et, par conséquent, ni substance, ni accident ne peut, du dehors, pénétrer dans la monade. » De ce que les monades ne peuvent être modifiées par des agents extérieurs, il ne faudrait cependant pas en conclure qu'elles sont douées d'une immutabilité absolue ; elles sont en réalité, com'me tous les êtres créés, sujettes à des changements, et même ces changements sont continuels ; seulement ils proviennent d'une cause interne que Leibnitz appelle force. La notion de force est fondamentale dans soii système, el, d'après ce qui précède, on voit qu'il entend généralement par là la cause primitive et complète-" ment interne des changements naturels auxquels

sont soumises les monades, c'est-à-dire les êtres créés simples.

Enfin chaque monade, avec sa vie et son or-* ganisation propre, est une représentative de tout l'univers ; c'est une sorte de microcosme dans lequel viennent se refléter, comme en un miroir, toutes les merveilles de la création. Il en résulte que c la plus petite portion de matière renferme un monde de créatures, d'animaux, d'entéléchies, d'âmes; elle est comme un jardin rempli de plantes, ou un réservoir plein de poissons. Chaque brin de plante, chaque membre d'un animal, chaque goutte de ses fluides est, à son tour et de la môme manière, un jardin ou un réservoir de môme espèce... Ainsi, dans l'univers, il n'est rien d'inculte, rien de stérile, rien de mort; point de chaos, point de confusion, si ce n'est en apparence, et semblable à celle qu'offrirait, à quel» que distance, un réservoir où Ton aperçoit un mouvement confus de poissons, sans qu'on puisse discerner les poissons eux-mêmes. »

On peut, dès maintenant, signaler une différence essentielle entre la métaphysique de Leibnitz et celle de Descartes. Ce dernier part d'un fait psychologique, la pensée, et n'arrive aux réalités du monde physique qu'après un très long détour ; encore ne letf compose-t-il cjue d'élé-

ments abstraits : la ligure, retendue et le mou* vement. Leibnitz, au contraire, s'attache d'abord à définir la nature sensible et va, dès le début, chercher au cœur môme de la matière Têtre simple, la substance primitive, dont les phénomènes ne nous révèlent que la face extérieure et les actes successifs. Il se garde bien de construire le monde à priori, au moyen de conceptions arbitraires; pour expliquer les effets naturels, il faudrait avoir pénétré jusqu'à la monade et obtenu une connaissance exacte de cet être élé^ mentaire qui renferme en lui-môme la loi de tous ses actes et de toutes ses évolutions. Dans les machines artificielles, Tart est limité; lorsque, dans une montre, par exemple, on a poussé Tana* lyse jusqu'au ressort et aux dents des roues, tout est dit et il n'y a plus rien à considérer; « Mais les machines naturelles sont machines partout, quelque petite partie qu'on y prenne ; ou plutôt la moindre partie est un monde infini à son tour, et qui exprime môme, à sa façon, tout ce qu'il y a dans le reste de l'univers. » En ce sens, il y a de l'harmonie, de la géométrie, de la métaphysique, et, pour parler ainsi, de la morale partout, t Au* trefois on admirait la nature sans y rien comprendre, et on trouvait cela beau. Dernièrement on a commencé ^ la croire si aisée que cela est allé au

mépris, et jusqu'à nourrir la fainéantise de quelques nouveaux philosophes, qui s^imaginèrent en savoir déjà assez. Mais le véritable tempérament est d'admirer la nature avec connaissance et de reconnaître que plus on y avance, plus on y découvre de merveilles, et que la grandeur et la beauté des raisons même est ce qu'il y a de plus étonnant et de moins compréhensible à la nôtre. »

^ De la considération des corps, Leibnitz s'élève à celle des âmes, qui sont aussi des monades ayant leur nature et leurs lois propres, mais qui sont de beaucoup supérieures aux monades ma-* iérielles ; voici, du reste, par quels intermédiaires on passe des secondes aux premières. Par suite des changements perpétuels inhérents aux monades, il faut admettre, dans toute substance simple, une certaine pluralité d'affections et de relations, quoique cette substance manque de parties. Cet état passager, qui enveloppe et représente la multitude dans- l'unité, constitue ce que Leibnitz appelle la, perception ; et il nomme appétit l'action du principe interne en conséquence de laquelle arrive le changement ou le passage d'une perception à une autre. Â un degré inférieur, les monades matérielles n'ont aucune conscience de ce qui se passe en elles ; elles sont dans un état de stu-

peur analogue à celui que nous éprouvons lorsque, après avoir rapidement tourné en rond autour de nous-mêmes, nous tombons dans un étourdissement qui anéantit en nous toute attention et nous met dans l'impossibilité de rien distinguer. C'est encore ce qui nous arrive dans un évanouissement ou dans un profond sommeil qui n'est point accompagné de rêves. L'âme ne diffère point alors, quant au sentiment, d'une simple monade ; mais, comme cet état ne dure pas longtemps, il faut bien reconnaître en elle quelque chose de plus qui la rend capable de sentir et de comprendre ; dans ce cas, la perception sourde est remplacée par une apperceptïon distincte, et l'appétit par une appétition intelligente. Enfin, ce qui caractérise l'individu raisonnable et le sépare du reste des animaux, a c'est la connaissance des vérités éternelles et nécessaires, parce que cette connaissance nous élève à la connaissance de Dieu et de nous-mêmes ; et voilà précisément ce qu'on appelle en nous âme raisonnable ou esprit. C'est encore à la connaissance des vérités nécessaires et de leurs abstractions que nous sommes redevables de la capacité de faire des actes réfléchis, en vertu desquels nous nous formons l'idée de ce qu'on appelle moi, et nous considérons en nous tantôt un point et tantôt un autre; et T, II. m

c*est aussi par là que, en pensant à nous-mêmes, nous acquérons Tidée de Tôire, de la substance simple, de la substance composée, de Têtre im-* matériel, et même Tidée de Dieu, en concevant que ce qui est limité dans nous est en lui sans limites ; et ce sont ces actes réfléchis qui fournissent les principaux objets de nos raisonnements. »

Les monades intelligentes, c'est-à-dire les âmes, sont le terme suprême de la création.

« Toutes choses ont été faites pour elles principalement. Elles forment ensemble la république de Tunivers dont Dieu est le monarque..... Cette cité de Dieu, cette monarchie universelle, c'est le monde moral dans le monde naturel ; rien, dans les œuvres de Dieu, de plus sublime et de plus divin ; c'est d'elles véritablement que Dieu tire sa gloire. »

Les procédés dont se sert l'âme raisonnable pour arriver à la vérité, reposent sur deux grands principes, c Le premier est le principe de contra^ diction, en vertu duquel nous jugeons faux tout ce qui impliquo contradiction, et véritable tout ce qui est opposé au faux et le contredit. Le second est le principe de la raison suffisante, en vertu duquel nous voyons qu'aucun fait, aucune énonciation ne peuvent être véritables, à moins qu'il n'y ait une raison suffisante pourquoi la chose est

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aiûBi et noa autromdnt, quoique oes choses puis* sent le plus souvent nous être inconnues. » Telle est, en particulier, la voie que suit la raison pour établir la vérité fondamentale de Texistence de Dieu. Tous les Ôtres de la nature sont variables, finis, contingents» et ne renferment pas en eux la raison suffisante de leur existence ni de leurs actes ; d'un autre côté, il serait tout à fait illusoire de chercher à les expliquer par une suite de con^ tingents antérieurs, car ce serait reculer la difficulté sans la résoudre. La dernière raison de toutes choses est donc contenue dans quel* que substance nécessaire, située en dehors des contingents antérieurs, et qui renferme, comme dans sa source, la suite indéfinie de tous les ôtres et de tous leurs changements. Cette substance est Tôtre que nous appelons Dieu. Nier Dieu, reviendrait h établir dans la nature des choses une contradiction manifeste, ce qui est le caraotère essentiel de Terreur. D'ailleurs cette substance première renferme la raison suffisante de tous les ôtres, donc il n'existe qu'un seul Dieu, et ce seul Dieu suffit. «Ainsi Dieu seul est Tunité primitive, ou la substance simple et féconde qui a produit toutes les monades créées ou dérivées, et dont celles-ci émanent^ pour ainsi dire, par de continuelles fulgurations de la divinité, limitées

par la réceptivité de la création, à laquelle il est essentiel d'avoir des limites. %

Signalons encore un caractère singulier du rai* sonnement de Leibnitz : c'est qu'il suffit d'avoir démontré que Dieu est possible, pour avoir établi en même temps la preuve de âon existence. Voici en quels termes il s'explique h cet égard : « S'il y a eu quelque réalité dans les essent^es ou les possibilités, ou plutôt les vérités étemelles, cette réalité n'a pu être fondée que dans une chose existante et actuelle; et conséquemment dans Texistence d'un être nécessaire dont l'essence renferme l'existence, ou à qui il suffit d'être possible pour être actuel. Ainsi Dieu seul, ou l'être nécessaire, a ce privilège, qu'il existe nécessairement, s'il est possible ; et comme rien ne s'oppose à sa possibilité, puisque, étant sans limites, il n'est susceptible d'aucune négation , et- conséquemment d'aucune contradiction^ cela seul est suffisant pour démontrer à priori l'existence de Dieu. Nous l'avons démontrée aussi par la réalité des vérités éternelles. Mais nous la démontrerons encore à posteriori^ parce qu'il existe des êtres contingents qui ne peuvent avoir la raison dernière et suffisante de leur existence que dans un être nécessaire qui ait en lui-même la raison de sa propre existence. »

Tels, sont les grands principes sur lesquels Leibnitz asseoit le fondement de sa philosophie. Mais ceci n'est quune partie de son œuvre, et il reste à voir comment il Ta complétée en appliquant ses principes à la solution des questions morales qui nous intéressent le plus directement. Le problème difficile des rapports de Tàme et du corps se présentait le premier; Leibnitz Tétudia avec un soin tout particulier, et c'est à ce sujet qu'il imagina son fameux système de Vharmonie préétablie. Le corps et l'âme sont deux substances de nature essentiellement distincte, et, par suite, incapables d'agir directement l'une sur l'autre ; mais Dieu, en les créant, les a placées dans un état parfait d'harmonie, de sorte que leurs opérations, quoique indépendantes, se correspondent exactement* Le corps a ses lois, l'âme a les siennes, mais tous les deux s'accordent ensemble, en vertu de l'harmonie préétablie, et c'est précisément en cela que consiste l'union de l'âme et du corps. Ce «ont en quelque sorte, pour se servir d'une comparaison souvent reproduite, deux horloges parfaitement réglées, qui ont été montées et mises «n mouvement à l'origine des choses, et qui continuent de marcher invariablement d'accord.

Ainsi donc, c tout est réglé dans les choses, une

fois pour toutes, avec autant d'ordre et de oorrespondance qu'il est possible, la suprême sagesse et bonté ne pouvant agir qu'avec une parfaite harmonie. Le présent est gros de l'avenir; le futur se pourrait lire dans le passé ; l'éloigné est exprimé dans le prochain. On pourrait coH'^ naître la beauté de l'univers dans chaque âme, si Ton pouvait déplier tous ses replis, qui ne se développent sensiblement qu'avec le temps. »

Cette théorie ingénieuse, à laquelle Leibnitz ai* tachait une importance extrême, a rencontré peu de partisans et est aujourd'hui abandonnée. Un de ses principaux défauts est de faire trop faible la part de la liberté humaine, si même elle ne l'a* néantit tout à fait. En effet, si Dieu, en créant l'homme, a déterminé d'avance la série de ses actes, aussi bien pour le corps que pour l'Ame ; si, comme Leibnitz l'écrivait à Arnauld, la notion in^ dividuelle de chaque personne renferme, une fois pour toutes, ce qui lui arrivera à jamais; • si, pour chaque créature, « le passé est gros de l'avenir » ; on ne voit guère comment on peut continuer de dire que nous sommes libres* Aussi Arnauld lui répondait : « Si cela est, Dieu a été libre de créer ou de ne pas créer Adam; mais, supposant qu'il l'ait voulu créer, tout ce qui est arrivé depuis au genre humaini et oe qui lui arrivera à

jamais, a dû et doit arriver par une nécessité plus que fatale. » Telle n'était point la pensée de Leibnit2, qui se montra fort offensé d'une sembla-' ble imputation. Lui qui est ordinairement si rem** pli de déférence pour Ârnauld, le traite en cette circonstance très durement : c J'avoue^ écrit-il à un de ses amis, que j'avais beaucoup de peine & supprimer Tenvie que j'avais, tantôt de rire, tan« tôt de témoigner de la compassion, voyant que ce bonhomme paraît avoir en effet perdu une partie de ses lumières, et ne se peut empêcher d'outrer toutes choses, comme font les mélancoliques, à qui tout ce qu'ils voient ou songent, parait noir... Après cela, je ne m'étonne plus si quelques-uns se sont emportas contre lui. »

Voici maintenant son explication :

€ Les desseins de Dieu touchant cet univers, étant liés entre eux, conformément à sa souveraine sagesse, il n'a pris aucune résolution à l'égard d'Adam, sans en prendre à l'égard de tout ce qui a quelque liaison avec lui ; ce n*est donc pas à cause de la résolution prise à l'égard d'Adam, mais à cause de la résolution prise en même temps à regard de tout le reste (à quoi celle qui est prise à l'égard d'Adam enveloppe un parfait accord), que Dieu s'est déterminé sur tous les événements humains ; en quoi il me semblait qu'il

n'y avait point de nécessité fatale, ni rien de contraire à la liberté de Dieu, non plus que dans cette nécessité hypothétique, généralement approuvée, qu'il y a, à Tégard de Dieu môme, d'exé* cuter ce qu'il a résolu. » — L'explication est en effet assez ingénieuse, mais il sera permis de la trouver plus subtile que solide ; elle est suffisante pour justifier Leibnitz du reproche de fatalisme; mais elle ne saurait être considérée comme le dernier mot d'un problème, le plus difficile peutêtre qui ait exercé la sagacité des philosophes. Plus modeste, Bossuet désespérait de trouver le secret du Créateur, et, tenant pour des faits éga* lement incontestables, la prescience de Dieu et la liberté de l'homme, se contentait de saisir fortement les deux extrémités de la chaîne mystérieuse dont les anneaux intermédiaires lui échappaient.

11 y a, du reste, un fait qui domine toute la question; c'est le sentiment intime que nous avons de l'action et de l'influence mutuelle de l'âme et du corps, sentiment contre lequel toute théorie philosophique est impuissante. Bien loin de sentir en nous ce bel accord entre les opérations du corps et celles de l'âme, il ne nous arrive que trop souvent de constater entre les deux un désaccord manifeste, et dlavoir plus d'une fois

à gémir avec saint Paul ^ sur cette lutte intestine qu'il faut sans cesse soutenir contre un esclave révolté. Or, il faut bien le reconnaître, les phénomènes psychologiques de ce genre, si constants, si universels, demeurent sans explication suffisante dans le système de Leibnitz.

Un autre principe qui domine encore dans sa philosophie, est celui de l'optimisme, en vertu duquel, Funivers créé résume le plus haut degré de la perfection. Il y a, dans l'entendement divin, une infinité d'univers également possibles, et cependant un seul d'entre eux peut exister; il a donc fallu à Dieu une raison suffisante pour créer l'un plutôt que l'autre, et cette raison a été la vue de ce qui était le meilleur et le plus parfait. Tout être possible a un droit de prétendre à l'existence, proportionnel à la mesure de perfection qu'il enveloppe, que Dieu seul connaît en vertu de sa bonté, et produit en vertu de sa puissance. Il y a sans doute des maux dans l'univers créé, mais la somme en est moindre que dans les autres mondes possibles et, de plus, suivant les desseins de

1. Saint Paul. Rom., c. vu, v. 23 et 24. — «Video autem aliam legem in membris meis, repugnantem legi mentis meœ, et captivantem me in lege pebcati, quae est in membris meis. — Infelix ego homo, guis me liberabit de corpore mortis hujus ? »

Dieu, lo mal n*est pas inutile et devient, antre ses mains, T'occasion d'un plus grand bien. Ainsi, par exemple, Lebnitz remarque que, dans Tordre de la foi, le péché d'Adam est en réalité un mal profond, puisqu'il 8 causé la chute du genre humain ; et cependant n'en est-il pas résulté un bien admirable par l'œuvre de la rédemption? N'est-ce pas le cas de s'écrier avec l'Eglise romaine : « certe necessarium Adee peccatum quod Ghristi morte deletum est ! felix culpa, quse talem ac tantum meruit habere redemptoremi » D'un au<tre côté, les maux dont nous nous plaignons ne sont-ils pas souvent imaginaires? Et quand ils sont réels, ne sont-ils pas largement compensés par la multitude des biens au milieu desquels nous vivons et dont une longue habitude nous empêche seule d'avoir l'entière conscience? Les choses qu'il nous plaît d'appeler mauvaises ou dé* réglées ne nous paraissent telles que parce que nous les considérons isolément et hors de l'ensemble; elles deviennent, au contraire, une preuve nouvelle d'ordre et de sagesse quand on les rétablit à leur place dans le plan général ; et c'est dans ce sens qu'on peut dire très véritablement avec saint Bernard : « Ordinatissimum est, minus interdum ordinate fieri aliquid. » En mathématiques, on étudie des suites ou séries où les nom<«

bres semblent, au premier abord, distribués au hasard et sans ordre, et pourtant celui qui aura la clef des chiffres y découvrira une foule de lois et de propriétés remarquables. De même en géo* métrie : « une ligne peut avoir des tours et retours, des hauts et des bas, des points de rebrous* sèment et des points d'inflexion, des interruptions et d'autres variétés, de sorte qu'on n'y voie ni rime ni raison, surtout en ne considérant qu'une partie de la ligne ; et cependant il se peut qu'on en puisse donner réquation et la construction, dans laquelle un géomètre trouvera la raison et la convenance de toutes ces irrégularités; et voilà comment il faut encore juger de celles des monstres et d'autres prétendus défauts de l'univers. »

On trouve dans la Théodicée un dialogue curieux, où Leibnitz, continuant et complétant une fiction ingénieuse de l'humaniste Laurent Vella, résume ses idées sur la perfection relative de tous les univers. Sextus Tarquinius va consulter à Delphes l'oracle d'Apollon, et le dieu lui annonce ses crimes et ses malheurs futurs. Sextus s'éloigne en maudissant son sort et en accusant la des* tinée; puis il va à Dodone étaler ses plaintes à Jupiter, qu'il rend responsable de ses forfaits. « Changez mon cœur, lui dit-il, ou reconnaissez votre tort, » Jupiter lui répond : « Si vous voulesj

renoncer à Rome, les Parques vous fileront d'autres destinées et vous serez heureux. — Mais quoi! reprend Sextus, dois-je renoncer à l'espérance d'une couronne? Ne pourrai-je pas être bon roi ? » Jupiter ajoute : « Je sais mieux ce qu'il vous faut; si vous allez à Rome, vous êtes perdu. » Mais Sextus ne peut se résoudre à un tel sacrifice. Il sort du temple et s'abandonne à son destin. Le grand-prêtre Théodore avait assisté au dialogue ; il reconnaît que Sextus est convaincu de mauvaise volonté et mérite son malheureux sort; cependant il voudrait être plus amplement instruit sur tout ce mystère. Jupiter le renvoie auprès de sa fille Pallas, à Athènes. La déesse l'introduit dans les palais des destinées, où l'on voit les re* présentations, non-seulement de ce qui arrive, mais encore de tout ce qui est possible. Dans un premier monde, Sextus obéit à l'oracle, il va à Corinthe, il achète un jardin et y découvre un trésor : il est riche, aimé et considéré, il parvient à une grande vieillesse et emporte en mourant les regrets de tous ses concitoyens. Dans un au* tre monde, Sextus se rend en Thrace, il épouse la fille unique du roi, il règne et est chéri de ses sujets. Enfin arrive le monde actuel; Sextus sort du temple en colère ; il va à Rome, viole la femme de son ami, et met tout en désordre; puis il est

chassé avec son père et périt misérablement.

Mais le crime de Sextus sert à de grandes choses; il en naît un grand empire, qui donnera de grands exemples. « Vous voyez, dit Pallas au prêtre, que mon père n'a point fait Sextus méchant; il l'était de toute éternité et néanmoins toujours librement ; Jupiter a choisi ce monde parmi tous les mondes possibles parce qu'il était le meilleur, et relativement à Sextus, il n'a fait que lui accorder l'existence que sa sagesse ne pouvait refuser au monde où il est compris.

Notre univers renferme-t-il, en effet, la plus grande somme possible de perfection ? C'est une concession qu'il est malheureusement difficile d'accorder à Leibnitz. Partout on voit éclater la puissance, la sagesse et la bonté de Dieu ; le mal lui-même, par la punition des méchants, fait triompher sa justice ; et la réparation^ par la rédemption, des désordres causés par le mal moral, est la plus mystérieuse comme la plus étonnante merveille de la création. Tout cela est incontestable, mais enfin, à quelque point de vue qu'on se place, le mal n'en est pas moins une imperfection réelle et un rude sujet d'épreuve pour la patience des bons et pour leur foi dans la Providence. Car, pour suivre la comparaison mathématique de Leibnitz, il ne s'agit pas simplement d'une fi-

3iO LES SAVANTS ILLUSTRES

gupe géométrique dont les irrégularités apparentes rentrent dans la loi générale d'une formule algébrique, mais bien d'une déformation radicale qui viole la loi elle-même ou qui détruit, l'iiarmonie du plan divin. D'ailleurs, ot c'est une vérité bien connue des géomètres, lorsqu'une figure jouit etTeotivement d'une propriété déterminée da maximum, la propriété s'étend, non-seulement à l'ensemble de la ûgure, mais à toutee ses parties et Jusque dans les moindres détails. Prenons le monde tel qu'il est, et réformons-le sur un point particulier ; nous aurons un monde nouveau, évidemment possible, et, sur ce point du moins, supérieur au premier,

La tiièse de Leibnitz, malgré tont ce qu'elle présente d'ingénieux, pourra donc paraître à bon Iroit excessive, et il sera aussi permis de dire [ue, parmi toutes les explications possibles, elle le renferme pas la plus grande somme de per* ection.

TRAVAUX SCIENTIFIQUES

Découverte du calcul infinitésimal par Leibnitz. — Ses idées sur l'infini mathématique. — Les Actes de Leipsick. — Les frères Jacques et Jean Bernoulli. — Tournois scien tifîques. — La chaînette, la spirale logarithmique, la brachistochrone, la cycloïde. — Le marquis de L'Hôpital el son traité sur l'analyse des infiniment petits. — Le calcul intégral. — Idées de Leibnitz en mécanique. — Le principe des forces vives.

La découverte du calcul infinitésimal, à laquelle nulle autre ne peut être comparée dans l'histoire de la science, constitue le principal titre de gloire scientifique de Leibnitz. Il y fut conduit par l'application de ses principes métaphysiques sur rinfini et sur la loi de continuité des grandeurs. Dans le monde des êtres créés, la monade élémentaire est une image réduite de tout Tunivers et renferme en elle-même la cause et le principe de tous ses actes futurs ; de même, dans le

domaine des sciences abstraites, Tinfiniment petit, cette autre monade des grandeurs mesurables, est rimage de Tinfini et renferme en substance toute la série des propriétés que l'analyse en déduira par la suite. Isoler Tinfiniment petit, approfondir sa nature et caractériser ses propriétés, sera l'objet du calcul différentiel ; revenir ensuite de l'élément au tout lui-même dont il est la base, et trouver dans la notion de la continuité des grandeurs, les lois de leurs combinaisons et l'explication des divers phénomènes de la nature, tel sera l'objet du calcul intégral. Les idées métaphysiques de Leibnitz sur l'infini auront à subir, par la suite, des modifications notables, mais son calcul est resté intact et ses notations algébriques, traduction sensible de ses conceptions philosophiques, sont encore les seules dont on fasse usage aujourd'hui.

Nous avons parlé ailleurs de la découverte que Newton avait faite de son côté et du procès célèbre qui s'était élevé à ce sujet ; nous n'y reviendrons pas et nous nous contenterons de donner une idée des développements successifs que Leibnitz tira de sa méthode.

La première publication de Leibnitz sur l'analyse infinitésimale, remonte à l'année 1684 : elle parut dans les Actes de Leipsick sous ce titre s

« Méthode nouvelle pour trouver les maxima, les minima et les tangentes, applicable aux quantités fractionnaires et irrationnelles , et calcul particulier pour ce genre de questions, » C'est là que se trouvent exposées en substance, pour la première fois, les règles du calcul différentiel. Celles du Calcul intégral furent Tobjet d'un second mémoire intitulé : « De l'Analyse des indivisibles et des infinis », qui parut deux ans plus tard. En même temps Leibnitz montrait l'utilité de ces règles en y joignant des applications nombreuses et en donnant avec une facilité merveilleuse la solution immédiate de divers problèmes qui avaient jusqu'alors arrêté les géomètres. Enfin, il formait plusieurs disciples illustres.

Deux hommes célèbres contribuèrent surtout par leurs travaux à étendre et à propager la nouvelle analyse ; ce sont les frères Jacques et Jean BernouUi, de Bâle. L'aîné, Jacques, professeur à l'université de Bâle, était déjà connu par d'importants travaux en mathématiques lorsque parut la découverte de Leibnitz ; il l'accueillit avec enthousiasme et s'appliqua avec persévérance à en développer toutes les ressources. Jean BernouUi, plus jeune que son frère de treize années, fut initié par lui à cette étude, et tous les deux rivalisèrent de zèle pour exploiter la mine féconde qui

venait d*ôtre ouverte. La coutume existait alors parmi les savants de se proposer mutuellement, sous la forme de défis, des problèmes difficiles de nature à exercer leur sagacité et à mettre en lumière leurs talents ; Jacques Bernoulli en proposa et en résolut un grand nombre ; nous allons citer les principaux. Notons d*abord le problème de la chaînette^ qui avait résisté aux investigations de Galilée lui-môme, et dont Tobjet consiste à trouver la figure d'équilibre d'un fil pesant et homogène attaché par ses extrémités à deux points fixes ; puis celui de la courbe isochrone^ où Ton cherche la ligne que doit suivre un mobile pesant pour descendre selon la verticale de quantités égales en temps égaux; et encore celui de la loxodf'omie, courbe qui rencontre tous les méridiens terrestres sous une î'nclinaison constante et qui offre des applications utiles dans les cartes marines. On doit encore à Jacques Bernoulli ranalyse des lames élastiques sollicitées à leur extrémité par des poids ; de la courbe lintéaire à laquelle on est conduit quand on étudie Taction du vent sur les voiles des navires ; des courbes rou^ lantes dont les propriétés servent de base à. la théorie des engrenages ; dos caustiques, qui sont intimement liées aux lois de la réflexion et de )a réfraction de la lumière ; et enfin de la spirale fe*

qarithmique^ courbe singulière qui se reproduit elle-même quand on analyse ses principales propriétés. L'étude de cette dernière courbe l'avait même tellement émerveillé, qu'il aurait voulu qu'on la ûgurât sur sa tombe avec cette inscription : « Eadem mutata resurgo ». Enfin, on doit à Jacques Bernoulli une foule de procédés pour eiTectuer la rectification et la quadrature des lignes et des surfaces.

De son côté, Jean Bernoulli, l'élève et le riva! de son frère aîné^ imaginait le calcul exponentiel, découvrait plusieurs méthodes importantes concernant le calcul intégral, et résqlvait un grand nombre de problèmes, dont quelques-uns sont restés célèbres dans l'histoire de la science. Tel' est, par exemple, le problème de la brachistockrone ou courbe de plus vite descente, Si un mobile pesant doit passer dans le temps le plus court, d'un point à un autre situé sur la même verticale, il est évident que la ligne droite résout la question ; mais en est-il encore de ^ même quand les points extrêmes sont situés sur des verticales différentes ? .On serait d'abord tenté de le croire, mais une analyse convenable conduit à une tout autre solution et montre que le chemin suivi est défini par un arc de cycloïde, courbe déjà illustrée par les travaux de Pascal et de tant d'au-

très géomètres. Leibnitz résolut le problème, le jour où il en reçut Ténoncé, mais il fut convenu avec Jean Bernoulli que Tun et l'autre tiendraient leurs solutions cachées pendant un an afin de .. laisser le champ libre aux autres géomètres. Dans cet intervalle, trois solutions furent publiées par Newton, THôpital, et Jacques Bernoulli. Jean donna aux deux premiers une large part d'éloges, notamment à Newton, qu'il avait reconnu, disait-il, malgré l'anonyme, « tanquam ex ungue leonem ». Il se montra, au contraire, fort injuste à l'égard de son frère. Depuis quelque temps déjà, il s'était élevé entre eux des rivalités scientifiques accompagnées de contestations et de discusssions irritantes, où le frère cadet eut le plus de torts. Dans cette nouvelle circonstance, Jean Bernoulli sembla encore prendre à tâche de déprécier le mérite de son frère. Celui-ci, fatigué de se voir harcelé par des attaques injustes et persistantes, résolut de se venger à son tour en proposant à son ancien élève le difficile problème des isopérimètres. Jean Bernoulli, trop confiant dans ses propres ressources, ne soupçonna pas le piège et donna à la hâte une solution « qui, disait-il, au lieu de trois mois qu'on lui accordait, ne lui avait pas coûté plus de trois minutes pour tenter, commencer et approfon-

dir le mystère »* Malheureusement là solution était défectueuse, comme le fit voir Jacques BernouUi en retournant avec avantage, contre son adversaire, les plaisanteries dont il s'était servie Jean entra alors dans une violente colère et se répandit en invectives grossières contre son frère. De là une inimitié persévérante qui fait peu d'honneur au caractère des deux savants et que la mort prématurée de Jacques ne parvint même pas à apaiser.

Parmi les principaux [propagateurs des calculs leibnitziens, il convient encore de mentionner le marquis de L'Hôpital, géomètre éminent qui, dès l'âge de quinze ans, s'était déjà distingué par sa sagacité dans les réunions scientifiques du duc de Roannez. Jean Bernoulli étant venu en France, dans le cours de Tannée 4692, le marquis l'accueillit avec empressement et lui offrit pendant plusieurs mois l'hospitalité dans sa terre d'Ourques, en Touraine. En reconnaissance de cet accueil généreux, Jean Bernoulli initia son hôte -aux nouvelles méthodes. C'était lui rendre un service signalé, car la connaissance de ces méthodes était le partage d'un très petit nombre de savants et les quatre ou cinq personnes qui en faisaient usage en Europe s'enveloppaient de mystère et tenaient leurs procédés sôigneuse-

ment cachés. Le marquis de THôpital fut bientôt en état de se mesurer avec les géomètres aile* mands et de prendre sa part de leurs triomphes. Il Qt plus encore : désireux de répandre les principes de Tanalyse infinitésimale, il composa et publia un célèbre traité sur l'analyse des infiniment petits, qui rendit à la science un important service en ouvrant enfin la carrière à une foule â*habiles géomètres.

De son côté, Leibnitz ne restait pas inactif. Satisfait, il est vrai, d'avoir tracé des voies nouvelles, il laissait souvent à ses disciples le soin de les parcourir et Tavantage de s'illustrer à sa suite : « J'aime, disait-il, h voir fleurir dans les Jardins d'autrui les plantes dont j'ai fourni la graine. » Cependant il reparaissait volontiers dans les occasions solennelles, et chaque fois la science faisait un nouveau progrès. C'est ce qui arriva, par exemple, au sujet du problème des courbes synchrones. Jean Bernoulli l'avait proposé dans le but d'embarrasser son frère, mais lui-même se trouva dans l'impuissance de le résoudre complètement. Il fut donc obligé de recourir aux lumières du maître, qui imagina, à cette occasion, sa belle méthode de difTéi^entiation de curva in curvam. Les difficultés que Jean Bernoulli n'avait pu surmonter^ lui firent encore

LBIBNITZ 319

mieux comprendre l'importance de cette méthode ; aussi, transporté d'admiration, il ne put s'empêcher d'exprimer le regret « que le Dieu de la géométrie eût admis Leibnitz plus avant que lui dans son sanctuaire ».

Citons encore le problème non moins difficile des trajectoires, dont l'objet est de déterminer la nature et les propriétés des courbes qui rencontrent sous un angle constant une série de courbes données. Leibnitz l'avait proposé aux géomètres anglais « pour leur tâter le pouls^ » ainsi qu'il le disait lui-même. New^ton crut trop facilement l'avoir résolu et ses compatriotes triomphaient déjà de leurs adversaires; mais ceux-ci n'eurent pas de peine à montrer que Newton n'avait traité qu'une partie de la question, de beaucoup la plus facile, celle qui consistait à trouver l'équation différentielle du problème ; mais la difficulté n'était pas là; il s'agissait surtout d'effectuer l'opération inverse, d'intégrer l'équation obtenue et d'en déduire l'analyse des courbes cherchées. Or, Newton, malgré tout son génie, n'avait rien trouvé à dire sur ce point. Cet exemple suffit pour montrer que Leibnitz et ses disciples étaient beaucoup plus avancés que les Anglais dans, cette partie essentielle de l'analyse infinitésimale qu'on appelle le calcul intégral.

Les amis de Newton ne consentirent pas volontiers à se tenir pour battus, et Taylor, dans un écrit spécial, alla jusqu'à prétendre que si la solution de Newton ne paraissait pas suffisante aux géomètres du continent, ils ne devaient s'en prendre qu'à leur ignorance. Jean BernouUi répliqua en montrant, par de nouvelles applications, les avantages de la méthode de Leibnitz et lès inconvénients de celle de Newton, et la victoire fut si complète que Taylor se trouva réduit au silence et obligé ainsi de convenir de sa défaite.

Lpibnitz s'était aussi occupé de mécanique ; il réalisa dans cette science un progrès considérable, en établissant, le premier, les principes véritables sur lesquels repose la dynamique, c'est-àdire cette partie de la mécanique où l'on étudie les mouvements produits par des forces. Fidèle à son système d'abstraction. Descartes avait essayé de ramener l'étude de la matière à celle de l'étendue et du mouvement; à ses yeux, l'univers matériel était une immense machine qui a reçu à l'origine une certaine quantité de mouvement dont la somme reste constante. Les corps ne font que transformer et se transmettre, les uns aux autres, les quantités de mouvement qui leur sont communiquées, sans les altérer d'aucune manière. Dans ce système» les animaux eux-mêmes

ne seraient que de simples machines pu di tomates plus ou moins parfaits; l'homme considéré indépendamment de la pensée, rait qu'une machine plus parfaite que les a Loibnitz envisage les choses à un point d tout à fait opposé; pour avoir, selon lui, un exacte de la matière, il faut aller au delà < tendue et s'élever à l'idée de force. La m:

considérée en elle-même, est inerte, c'est incapable de modifier, par une action propre de repos ou de mouvement où elle se ti mais, h côté de cette substance essentiell pasË<ive, existe la force, qui est à la matii que la vie est aux animaux et la pei l'homme. Suivant Leibnilz, la force actipartout; elle est distincte des corps, ma:

est le vrai principe des phénomènes corp et, en définitive, se retrouve au fond de to êtres.

Il y a loin, comme on le voit, de ce systèi sentiellement dynamique à la passivité u selle que Descartes établissait dans la □ Du reste, la science et les faits ont pronoi faveur des idées de Leibnitz. Dans la théori tésienne. ce qui devait demeurer constant, la quantité de mouvement mesurée par le pi de la masse et de la vitesse; dans la théo

Leibnilz, au contraire, la constance et Tinvariabi* lité seront le caractère propre de la force, ou plutôt de cet eiTet de la force qu*on a coutume d*appeler travail ou force vive et qui se mesure parle produit de la masse et du carré de la vitesse. C'est en cela que consiste la loi fondamentale de la dynamique bien connue sous le nom de principe des forcer vives, et rien aujourd'hui n'est plus solidement démontré dans les sciences physiques.

L*idée de force est essentielle dans la philosophie de Lebnitz; elle caratérise toutes ses conceptions, non-seulement dans Tordre des sciences naturelles, mais encore dans celui des spéculations métaphysiques ou morales, et, s'il était per* mis de ce servir de ce terme, on pourrait dire que sa philosophie est entièrement dynamique. Il serait intéressant de savoir quel est, de ces deux ordres d'idées, celui qui a précédé l'autre dans l'esprit du savant. Leibnitz a-t-îl puisé dans la métaphysique le germe de son système de mécanique, ou bien les lois de la dynamique naturelle l'ont-elles, au contraire, introduit dans les régions plus élevées de la philosophie pure? Il serait difficile de décider la question, mais la connexion intime qui existe entre ces deux conceptions n'en est pas moins évidente, et ce remar- ^uable accord est un des arguments les plus coi^»

cluants qu'on puisse invoquer contre ceux qui voudraient séparer la philosophie de la science, et qui prétendraient reléguer dans une sphère éloignée et nuageuse les spéculations métaphysiques comme étant sans rapport avec Tétude des Bciences exactes.

SCNTIMENTS PHILOSOPHIQUES i RELIGIEUX OE I.EIBNITZ

Place de Leibnitz au milieu des philosophes de son époque. -~ Caractère écleclique de ses idées philosophiques.— Le même éclectisme se reproduit dans ses idées religieuses. — Ses idées sur la coustilution d'une république chrétienne et sur la possibililé de la paix perpétuelle. — < Ses appréciations sur la papauté. — Ses sympathies pour le catholicisnui. — Controverse de Leibnllz avec Bossuet pour la réunion den Eglises chrâtiennes. — Phases diverses et issue iarructueuse de cette coutroversa.

Essayons encore de Taire connaître plus complètement Leibnilz, en donnant quelques nouveaux détails sur sa philosophie et sur la nature de ses sentiments religieux qui ont été souvent l'objet d'appréciations très diverses.

Deacartes avait inauguré une ère nouvelle; c'est do lui que datent la plupart des écoles modernes. Si nous laissons de côté les philosophes qui, avec Spinoza, se sont égarés dans les bas-ronds du panthéisme, nous pourrons signaler T. II. m

deux, écoles dislincLes : celle dont Arnauld est Tun des principaux représentants et qni devait aboutir à l'École Écossaise, illustrée surtout par les noms de Thomas Reid et de Dugald-Stew^art; et Técole mystique, dont Malebranche Qsl le cher. Leibaitz vint à son tour; la puissances de son génie lui assurait un rang à part, et ses systèmes présentent un caractère d'originalité incontestable; cependant, il est facile de reoDmiai-< ire dans ses ouvrages Tinfluence cartésienne. Ainsi, par exemple, sa preuve métaphysique de réxistence de Dieu reproduit en définitive celle de pescartes, sous une forme à peine distincte et plutôt affaiblie que fortifiée. Suivant Dea^artesj TexiBteece est un attribut nécessaire de Tôtre parfait dont nous avons en nous Vidée claire, d*pù il résulte que cet être existe nécessairement. Dans le système de Leibnitz, pour prouver Texistence de Dieu, îl suffit de faire voir que Dieu est possible^ 6t, comme cette dernière proposition est évidente, l'a'première Test également. La doctrine de l'harmonie préétablie offre un autre rapprochement non moins remarquable; elle rappelle aussitôt à fesprit le système du Cartésien Malebranche sur les causes occasionnelles, et Leibnitz n'a ftiit/ en définitive, que le reproduire en l'exagérant dé manière à le rendre tout à fait inacceptable. On

fiait d'ailleili'S que les idées philosophiques do Leibnitz se sont formées lentement et n'ont pris un ôafâctère précis que dans la seconde partie de sa vie. A cette époque, il avait terminé ses voyages et passé un temps considérable en Finance dans la société des plus illustres disciples de DescaHes.

En poursuivant cette étude, on est même conduit à conclure que Leibnitz s^est moins préoccupé de fonder en philosophie des systèmes nouveaux que d'améliorer et de perfectionner les systèmes anciens ; s'il fallait lui assigner des imitateurs plus près de nous, on les trouverait peut«*étre dans cette école éclectique qui, sous la direction de M. Cousin, a joui d'une faveur considérable vers le milieu de ce siècle. Il est encore permis de w demander si Leibnitz attachait la même importance h toutes les parties de son œuvre, et s'il la considérait comme l'expression suprême de la vérité; ou bien si, dans un grand nombre de cas, il ne se bornait pas à proposer Simplement ses théories comme des hypothèses plus ou moins, ingénieuses. Cette appréciation h-a^ du reste, rien de blessant pour la mémoire, de Leibnitz; car il suffit d*avoir parcouru les divers systèmes de philosophie et d'est ftyair constaté les innombrables. vicissitudes^ pour com*

prendre combien il est difiicile d'arriver, sur ces matières, à des résultats absolus. Après tant d'expériences infructueuses, un esprit amoureux de ses propres pensées pourrait seul se faire illusion h cet égard. Leibnitz se montre beaucoup plus modeste ; au lieu d'imposer de vive force ses idées, il les soumet habituellement avec déférence aux penseurs les plus éminents de son temps ; c'est ce qui ressort de toute sa correspondance. Ceux qui lui reprochent de n'avoir pas toujours traité assez sérieusement les vérités philosophiques citent une lettre qu'il aurait écrite en 1716 au docteur PsaflF, au sujet de sa théodicée. PsafF ayant formulé cet avis que certains points du système lui paraissaient peu solides et ne pouvaient être considérés que comme des jeux d'esprit, Leibnitz lui aurait répondu : « Ce que vous m'écrivez touchant ma théodicée est très vrai. Vous avez frappé au but et je suis surpris que personne jusqu'à présent ne se soit aperçu que j'ai voulu me divertir. Les philosophes ne sont certainement pas toujours obligés de parler sérieusement; en inventant des hypothèses, ils expérimentent la force de leur esprit K » En rappor-

1. « Neque philosophorum est rem serio semper agere, qui ia fingeadis bypothesibu9 iageoii sui vires experiuntur. »

tant ce texte dans ses Pensées de Leibnitz^ Tabbé Emery est d'avis que le philosophe a voulu se moquer de son interlocuteur dont le ton de suffisance Tavait choqué. Cette opinion est-elle en effet l'expression de la vérité, et le récit de Psaff est-il complètement exact? C'est ce qu'il serait difficile de décider aujourd'hui; toutefois, on doit reconnaître que Leibnitz n'avait pas pour ses théories la foi ardente et robuste d'un Pascal ou d'uû Descartes.

La môme observation s'applique également à ses croyances religieuses qui présentent souvent un caractère indécis et flottant. Les sentiments religieux de Leibnitz ne peuvent être l'objet d'aucun doute ; il est certain, par l'ensemble de sa vie, qu'il adhérait sincèrement aux principales vérités de la révélation, mais avec des réserves qui s'expliquent par la nature du milieu où il vivait. Leibnitz était né et avait été élevé dans les principes du protestantisme, dont il subissait l'influence sans en pratiquer les coutumes. Sa haute intelligence lui avait fait voir de bonne heure toute Tinconséquence d'une doctrine qui admet des vérités surnaturelles, directement révélées par Dieu à l'homme, et qui pose en même temps l'homme comme juge suprême de ces vérités; contradiction qui, dans l'ordre social^

reviendrait à laisser chaque individu juge de Hnterpré talion et de l'application des lois. Par suite, il regrettait vivement de ne pas trouver dans le protestantisme ce principe d'autorité qui existe dans TEglise catholique, à tous les degrés de la hiérarchie, et qui lui donne tant de force, t Puisque Dieu est le Dieu de Tordre, dit-il dans une lettre à Fabricius, et que le corps de UEglise une, catholique et apostolique, sous un gouvernement qui soit un, et avec une hiérarchie qui comprenne tous ses membres, est de droit divin; il s'ensuit qu'il y a aussi de droit divin, dans le même corps, un souverain magistrat spirituel, se contenant dans de justes bornes, pourvu d'une puissance directorale et de la faeulté de faire tout ce qui est nécessaire pour remplir sa charge, par rapport au salut de TEglise. »

On connaît le projet, plus digne d'éloge que susceptible de réalisation, au moyen duquel l'abbé de Saint-Pierre prétendait établir la paix perpétuelle. Leibnitz ne croyait guère à cette belle utopie, mais, en admettant qu'elle fût possible, c'était à des conditions bien diffé-* rentes, comme on pourra en juger par un passage remarquable d'une lettre où il explique ses sentiments à cet égard, c J'ai vu, dit-il, quelque

chose du projet de M. de Saint-Pierre pour main' tenir une paix perpétuelle eu Europe. Je me souviens de la devise d'un cimetière avec ces mo' Pax perpétua ; car les morts ne se battent poi mais les vivants sont d'une autre humeur, et plus puissants ne respectent guère les tribune Il faudrait que tous ces messieurs donnass caution bourgeoise, ou déposassent dans la cai du tribunal, du roi de France, par exemj cent millions d'écus, et du roi de la Grande-E tagne h proportion, afin que les sentences du bunal pussent être exécutées sur leur argent,

cas qu'ils fussent réfractaires Pour moi,

serais d'avis d'établir ce tribunal & Rome, et d faire le pape président, comme en effet il faii autrefois figure de juge entre les princes cb tiens. Mais il faudrait en môme temps que ecclésiastiques reprissent leur ancienne autor et qu'un interdit ou une excommunication trembler les rois et les royaumes, comme temps de Nicolas I" ou de Grégoire Vil. Vi des projets qui réussiront aussi aisément i celui de M. l'abbé de Saint-Pierre; mais, pi qu'il est permis de faire des romans, pourq trouverions-nous mauvaise la Ûction qui n ramènerait le siècle d'or? »

Il est vrai que Leibnitz n'a pas toujours pt

en termes aussi favorables de la papauté, comme on peut en juger par certains passages des annales de la maison de Brunswick, notamment à Toccasion de la déposition du papô Jean XII, en 963. Quelle que pût être Tindignité du pontife, sa déposition par un concile est réputée illégale et abusive. Cependant Leibnitz soutient, à ce sujet, que le concile est au-dessus du pape; selon lui, les évêques ne sont nullement subordonnés au pape, qui lui-môme les appelle ses frères ; sa juridiction cesse lorsqu'il se transforme en loup, et alors il est soumis au jugement de ses frères et dé Tempereur des Romains, le salut de tous étante pour la société des âmes comme pour les peuples, une loi suprême. Il se plaint en même temps, en termes très durs, des maux qu'il attribue aux papes, et conclut en souhaitant le rétablissement d'un empereur germanique qui rendrait Rome catholique et apostolique, a Jusqu'au x*> siècle, ajoute-t-il, le pape était considéré comme le représentant de Pierre, et non celui de Dieu, sur la terre, et le rêve de son infaillibilité était inconnu. » Ce langage apporte, il faut en convenir, lin singulier correctif à ce qui précède, et, comme il date des derniers temps de la vie de Leibnitz, PerLz le considère, en quelque sorte, comme son testament religieux ; d'où il résulterait que les sen-

timents du grand philosophe différeraient à peine de ceux de Luther. Mais, d'un autre côté, ce lan* gage se ressent trop évidemment de Tirritation qu'il dut éprouver après Tinsuccès de ses démar-* ches concernant le projet de réunion ; aussi, tout en signalant ces boutades protestantes, il faut tenir compte des circonstances où elles se sont produites et ne pas leur attribuer trop d'importance.

En définitive, sa controverse avec Bossuet n'avait pas d'autre objet que de procurer à la république chrétienne, sous l'autorité d'un chef unique, le bienfait de la paix spirituelle et temporelle, et, *i Leibnitz, avec l'autorité de son génie et l'élan de sa bonne volonté, n'a pu se mettre d'accord avec l'illustre évoque, il faut avouer que les difficultés de la question sont d'un ordre exceptionnel.

Cette démarche de Leibnitz, ainsi que ses relations fréquentes et intimes avec Arnauld, Malebranche et plusieurs autres, montrent clairement que ses principes étaient, au fond, ceux du catholicisme, et longtemps on espéra qu'il se déciderait à rompre ses derniers liens avec le protestantisme. Après avoir loué un de ses écrits, Pirot écrivait à Pélisson : « Il n'y aurait qu'à souhaiter qu'il fût l'un d'entre nous ; mais j'es- T.n. 19*

père que cela sera un jour. Je le regarde comme une de ces ouailles destinées à entrer dans la bergerie, quoiqu'elles n'y soitent pas encore. » — « Si vous faites si grand cas de M. Arnauld, lui écrivait le landgrave de Hesse Rhinfeltz, converti lui-môme à la foi catholique, laissez donc, je vous prie, après Dieu à lui Tbonneur de votre si glo* rieuse conversion... Quelle consolation et bon-» heur serait-ce pour vous de faire, avant votre mort, une bonne confession générale h un autant pieux comme savant prêtre catholique, et d'en recevoir l'absolution, au lieu d'un ministre. » Toutefois Leibnitz ne justifia point ces espéran* ces et ne put jamais se déterminer à faire le pas décisif. Il se contente de répondre au landgrave qu'on peut appartenir à l'Eglise sans participer à la communion extérieure, et il croit en faire partie en effet, comme ceux qui sont excommuniés injustement. D'ailleurs ses théories philosophiques renferment certains points de doctrine qui, sans être contraires à l'Ecriture, à la tradition ou aux conciles, seraient proscrits, à ce qu'il pense, par les écoles théologiques et pourraient lui causer des embarras ; en conséquence, il préfère rester indépendant et ne pas s'exposer à ôtre ensuite chassé, conformément à cette maxime : « Turpius ejicitur quant non admittitur, » Il

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écrit encore à Sl^^ de Brinon : c L'essence de la catholicité n'est pas de communier extérieurement avec Rome, autrement ceux qui sont excommuniés injustement cesseraient d'être catholiques malgré eux, et sans qu'il y eût de leur faute. La communion vraie et essentielle, qui fait que nous sommes du corps de Jésus«Christ,e8tla charité, i Malheureusement ce raisonnement est celui de la plupart des hommes qui, pressés par les lumières de leur raison et le témoignage de leur conscience, ne cherchent qu'un prétexte pour éluder Tobligation de se soumettre à l'Eglise.

L'éloignement de Leibnitz pour la pratique ex* térieure du protestantisme était encore plus marque ; sourd aux réprimandes répétées et môme publiques de ses ministres, il s'obstinait à ne point paraître au temple et à demeurer étranger au culte réformé. Il passa ainsi toute sa vie dans un état d'incertitude et d^hésitation qui le fit considérer, par certains auteurs, comme un pur sectateur de la morale naturelle. Ses contemporains eux-mêmes s'étaient habitués à le regarder comme un incrédule : Leibnitz ne croit rien (Leibnitz glaubt nichts)^ disait-on, en jouant sur la finale de son nom, et la locution avait en quelque sorte passé en proverbe. Ce grand philosophe était donc un très mauvais protestant, et il serait

également illusoire de le réclamer comme un véritable catholique. Qu'était-il donc? Faudra-t-il se résigner à l'abandonner aux rationalistes incrédules? Non sans doute. Ce qu'il était, il faut le demander à tant d'âmes droites et bien douées, qui voient la vérité et se sentent attirées puissamment vers elle, mais qui, renfermées dans le cercle des préjugés de leur naissance et des habitudes de toute leur vie, n'ont pas le courage de renverser l'obstacle et de faire un suprême effort pour mettre leurs actions d'accord avec leur foi; il faut encore le demander à tant de protestants iionnôtes qui, à la suite d'une étude attentive et d'une discussion impartiale, sentent échapper fatalement de leurs mains et de leurs cœurs des doctrines incertaines, et glissent insensiblement sur la pente d'un doute irrémédiable et sans issue. Ils sont en face dé la vérité, mais un istbime les sépare, et ils ignorent le chemin qui les conduirait au but. Gardons-nous de les traiter trop sévèrement. Après tout, est-il donc si facile de rompre avec les habitudes d'un long passé?

change-t-on de croyance comme de vêtement?

Ceux mêmes qui sont les plus affermis dans la foi ne sentent-ils pas les difficultés de l'entreprise et l'étendue du sacrifice? Notre temps a offert plus d'un exemple illustre de ces luttes intimes et

redoutables, et, tout en admirant ceux qui ont remporter la victoire, noua devons nous bon à plaindre ceux qui, moins heureux, n'ont pu fr chir l'abtme et ■ ont tendu en vain dee mains s] pliantes vers la rive opposée '. «

Les derniers moments de la vie de Leibnitz < encore donné lieu à des réQexions f&cheuses c< cernant ses croyances religieuses ; mais, en exa nant de près les divers récits qui nous ont été Ira mis, on ne peut rien conclure autre chose, sii qu'il s'était de plus en plus éloigné des pratiqi du culte réformé. Pendant ses vingt dernières i nées, il avait cessé de paraître dans les égli évangéliques, et de participer à la cène. Peu temps avant de mourir, ses serviteurs lui aurai demandé s'il voulait recevoir la communion, ( aurait répondu qu'on Je laiss&t tranquille, q n'avait jamais fait de tort h. personne et qu'il i vail rien à réparer. Ainsi que nous l'avons pliqué, sa mort fut subite et la dernière attei du mal imprévue. Fontenelle, dans son éloge, conte que, dans les derniers instants, il raison! encore sur la manière dont l'alchimiste Furti bach avait changé la moitié d^un clou en or ; d

1. < Tendebanlque manus rip» ulterioris amora. * Virg., Eniide, liv. VI, v. 31

très prétendent qu*il lisait un roman anglais, rÂr« genis de Barclay ; d*autres enSn, qu'il était occupé à écrire quelques pensées, lorsqu'une attaquo soudaine et violente de son mal lui fit tomber la plume des mains et le laissa sans vie. Quelle que soit la version qu'on adopte, on peut seulement en déduire que la mort survint h Timproviste et que le malade, chose si fréquente dans ces extré* mités, s'était fait illusion jusqu'au bout sur la gravité de son état ; mais il serait tout à fait in^ juste d'en conclure à une indifférence pratique el radicale en matière de religion. Leibnitz doit ôtre jugé sur l'ensemble de sa vie et de ses écrits; et, après un examen sérieux, tout esprit impartial reconnaîtra la sincérité de son christianisme. Aucun homme, aucune réputation ne seraient h l'abri de l'accusation d'incrédulité, si les apolo* gistes les plus explicites des vérités chrétiennos pouvaient en être eux-mêmes atteints.

Parmi les épisodes les plus importants de la vie de Leibnitz, il faut placer sa célèbre controverse avec Bossuet au sujet de la réunion des diverses églises chrétiennes. Ce projet n'a pas eu de suite, et, par sa nature môme, il offrait peu d'espoir de succès; cependant il était digne d'occuper un philosophe doué d'un si beau génie, et il fait vivement ressortir l'élévation de ses croyan^

ces religieuses. L'initiative de cette louabl tative vint de plusieurs princes allemani nombre desquels se trouvaient l'empereui pold, le duc de Hanovre et le duc de Brum Molanus, abbé de Lockum, théologien prot d'un grand mérite et guidé par un esprit c dération remarquable, fut chargé de se mel rapport pour cet objet avec l'évoque cath de Newstadt. Celui-ci communiqua le rt des premières conférences à Bossuet, q bientôt amené à prendre aux débats une p recte et active. Du côté des protestants, M ne tarda pas à s'effacer pour faire place & nitz qui déploya dans la suite des discu toute la souplesse de son génie et toutes h sources d'une habile politique.

Le point capital sur lequel roulait sa p que consistait & amener l'Eglise catholi suspendre les décisions du concile de Tren avait jugé toutes les questions soulevées réforme, et à convoquer un nouveau con( les prélats protestants, préalablement réco avec Rome, auraient pris part à de nouvel!

libérations. Mais une semblable prétentîoi vait-elle être admise par l'Eglise catbc Consentirait-elle, en revenant sur des qui décidées en dernier ressort par un concile

340 LES SAVANTS JLLUSTRES

rai, à détruire ce principe d'infaillibilité qui est le fondement de ses traditions et de sa doctrine? Tel était le grand obstacle à surmonter. Leibnitz le comprit tout d'abord, et, bien convaincu qu'il n'amènerait pas l'Eglise à se déjuger ouverte^ ment, il tourna tous ses efforts à montrer qu'elle pouvait néanmoins accéder aux demandes des protestants. Son argumentation, plus ingénieuse que solide, présente plusieurs phases successif ves. En premier lieu, il essaye directement d'in-^ valider les décrets du concile de Trente, L'assemblée des évoques avait, il est vrai| condamné les principes de la réforme et anatbématisé ses er* reurs, mais ne pouvait-on pas contester son caractère œcuménique ? Le concile n'avait-il pas été Tobjet de protestations nombreuses et persistantes delà part des nations catholiques elle-mèmes? Sa reconnaissance et sa promulgation n'avaientelles pas donné lieu, en France particulièrement, à de vives contestations? Dans ses réponses, Bossuet s'attache à établir une distinction essentielle entre les décisions relatives à la foi et celles qui concernent seulement la discipline. 11 montre avec évidence que les premières ont été admises unanimement et sans réserve ; quant à la partie disciplinaire, sa réplique est beaucoup moins concluante et se ressent de l'embarras où le pla-

çaient ses principes exagérés sur les libertés de Téglise gallicane et sur les prérogatives du pouvoir civil en matière religieuse. Leibnitz avait manifestement deviné l'endroit faible de son adversaire et profitait habilement de cet avantage. Sur ce point, Bossuet se bornait à atténuer la portée et l'étendue des difficultés qu'on avait soulevées à l'occasion de la réception du concile, et concluait que, dans tous les cas, cette opposition ne pouvait pas infirmer la validité du concile luimême.

Déçu de ses espérances sur ce premier point, Leibnitz prend un autre détour. Sans mettre en question les décisions du concile de Trente, n'y aurait- il pas lieu du moins d'en suspendre l'effet, et de convoquer une seconde assemblée, dans laquelle tous les partis seraient admis et où l'on procéderait à une nouvelle exposition, ou, si l'on veut, à une nouvelle explication de la doctrine, de manière à éclairer et à satisfaire les dissidents? Et dans ce cas, ne serait-il pas convenable de réconcilier d'avance les pasteurs protestants en leur imposant l'obligation de se soumettre sans réserve à tout ce qui serait définitivement arrêté? La conduite tenue, dans d'autres circonstances, à regard des Calixtins, établissait un pré-^ cèdent dont il paraissait tout naturel de repro-

duire rapplication. Après avoir été condamnés au concile de Constance, les Galixtins avaient été admis par le concile de Bâle k une nouvelle discussion, et, si Ton avait usé d'une telle tolérance pour un petit groupe de dissidents, auxquels les exploits de quelques chefs fameux avaient donné une importance passagère, n'était«il pas extrême^ ment opportun d'accorder les mêmes ménagements à une société religieuse bien autrement considérable, qui comptait une multitude d'adhé^ rents et qui était répandue dans une grande partie do l'Europe? Leibnitz développe longuement cet argument dans ses lettres et y revient avec persistance, mais Bossuet demeure inflexible. Recommencer les délibérations sous un titre quelconque, c'était toujours remettre en question l'infaillibilité de l'Eglise et ruiner son autorité par la base. En ce qui concerne les Galixtins, il fait ressortir avec soin les circonstances exceptionnelles où ils se trouvaient placés. Le concile de Bâle les avait admis dans son sein^ non pas pour revenir sur la chose jugée par une discus* sion nouvelle à laquelle ils prendraient part ; leur soumission était faite d'avance, entière et dans les formes voulues ; mais simplement pour y entendre l'explication, par les Pères du concile, des points de dogme contestés autrefois et admis

maintenant d'un commun accord; c'était pure* ment un acte de soumission et d'adhésion.

Mais alors, ajoutait Leibnitz, vous êtes donc résolus à ne faire aucune concession et vous pré* tendez tout obtenir sans rien céder? Telle n'était point cependant la pensée de Bossuet, et l'on peut voir dans sa correspondance le programme très explicite des divers points sur lesquels, à son avis, pouvaient porter les transactions. Les pro<^ testants ne veulent pas entendre parler d'une rétractation; on les affranchira de cette humiliation, et il leur suffira de reconnaître la vérité au moyen d'une simple profession de foi. Les ministres tiennent à conserver leurs places, leurs biens, voire môme leurs femmes ; on transigera encore sur ces articles : les surintendants réformés, après avoir fait leur soumission, pourront être confirmés par le pape et maintenus dans leurs diocèses en qualité d'évôques catholiques ; leurs avantages pécuniaires seront conservés, et l'on prendra les mesures les plus convenables pour mettre les consciences en repos au sujet des biens ravis aux églises ; enfin les ministres actuellement ma« ries seront autorisés à garder leurs femmes, à la condition que leurs successeurs se soumettront désormais à la loi du célibat ecclésiastique. Cette dernière concession offrait un caractère particu-

lier de gravité, aussi Bossuet rénonce-t-il avec une certaine hésitation en disant : « On exami* nera avec le plus grand soin s'il convient à la dignité de l'état ecclésiastique d'accorder que les surintendants, les ministres et mômes les évoques qui seront ordonnés en vertu du pacte projeté, soient autorisés, leur vie durant, à conserver leur femmes. » — Malgré les termes circonspects de cette formule, on voit cependant que Bossuet admettait la possibilité delà mesure, et que, dans les circonstances où Ton se trouvait, il en reconnaissait môme l'opportunité.

La controverse dont il s'agit avait commencé en 1671 et s'était poursuivie assez régulièrement pendant trois ou quatre ans ; mais, faute de pouvoir s^entendre, elle fut ensuite interrompue jusqu'à l'année d700, époque à laquelle divers incidents la firent renaître sans plus de succès. Bossuet ne voulait rien relâcher de la doctrine et la savante diplomatie de Leibnitz continuait d'échouer devant la fermeté du prélat. Il y a plus : la discussion, commencée sur un ton modéré et amical, finit par prendre, sous la plume de Leibnitz, un caractère très prononcé d'aigreur et de mécontentement. Habitué aux nuances délicates et aux subtilités complaisantes des spéculations philosophiques, il ne comprenait rien à cette

inflexibilité de principes dans une affaire qu*il se plaisait à comparer au reste des procès humains, dans lesquels chaque partie est tenue i^ des concessions réciproques, môme sur le droit, afin d'arriver à un arrangement amiable. Sa mauvaise humeur peut aussi s'expliquer par la forme absolue 0t tranchante de son adversaire. Dans ses correspondances avec les hommes les plus illustres du temps, il ne recueillait que des éloges et des jnarques de déférence et de respect, bien dues à la prééminence de son génie, et il était tout étonné de se trouver en présence d'un évoque catholique dont l'attitude ferme et digne était pour lui une nouveauté désagréable. Bossuet ne sortit jamais des bornes de la modération et de la politesse, mais il demeura inébranlable, et peut-être aussi 9erait-on en droit de lui reprocher d'avoir laissé percer quelquefois dans ses lettres un certain air de grandeur et de supériorité capable d'indisposer son adversaire. « Permettez-moi encore une foiSf lui écrit*il dans une de ses dernières lettres, de vous prier d'examiner sérieusement devant Dieu si vous avez quelque bon moyen d'empêcher l'état de l'Eglise de devenir éternellement variable, en présupposant qu'elle pût errer et changer ses décrets. » Dans sa réponse, Leibnitz est visiblement piqué de ce qu'il

considère comme une sommation : « Pourquoi, dit-il, porter tout aux extrémités, et pourquoi reculer les voies qui paraissent seules concilia* blés avec les propres et grands principes dé la catholicité, et dont il y a même des exemples t Est*ce qu'on espère que son parti l'emportera dé haute lutte? Mais Dieu sait quelle blessure celA fera au christianisme. Est*ce qu'on craint de se faire des affaires? Mais, outre que la conscience passe toute chose, il semble que vous savez deé voies sûres et solides pour faire entrer les puissances dans les intérêts de la vérité, etc. » Avec ces dispositions, il n'était plus guère possible de s'entendre sur des matières si délicates, aussi la controverse ne tarda pas à se terminer d'elle* même par la retraite des deux combattants.

Il est extrêmement regrettable que cette entre* prise, commencée sous des auspices favorablesj n'ait pas eu une issue plus heureuse ; mais, d'uBi autre côté, pouvait-on raisonnablement espérée un accord définitif? Le principe du libre examen en matière i^ligieuse est le vice radical de la ré» forme protestante et l'abîme qui la sépare de l'Eglise catholique ; malgré de nombreux adoucissements, c'était aussi le point que Leibnitz retenait avec le plus de ténacité. Ge grand homme paraît s'être fait illusion, dès l'origine, sur la nature é%%

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concessions qu'il pourrait obtenir à cet égan aea intentions étaient sincères sans doute, et il I preuve, dans les commencements surtout, d'ui bonne volonté très réelle. Plus tard ses intentior parurent moins droites ; à mesure que la contn verse avance, la subtilité de la discussion ren place la simplicité de l'exposition; des difficultt imprévues naissent h. chaque pas; des objectior déjà résolues sont reproduites inutilement; enfli en diverses circonstances, l'argumentation prcn le caractère de l'argutie et presque de la chicani Ne faut-il pas en conclure que l'esprit d'humbl soumission et de piété docile donnent plus de li mière sur ces questions diTticiles que la philosc phie la plus élevée et le génie le plus sublime?

rOtfS POLITIQUES IT SOCIALES DE LEIBNIT

Sur les principes qnl servent de basft à la soclâté et Etats. — Plan pour la conquête de TEgyple. — Prévis de Leibnitz au sujet d'une prochaine révolution. — qu'il pensait des progrès de l'athëisme. — Ses idées les origines de la sociélé. — Réfutation des système: Hobbes et de PulTendorf. — Dieu est la source de

- droit et de toute aulorîté. — Maximes et conseils g' raux sur la conduite do la vie.

Leibnitz n'eut jamais & remplir de foncti politiques, et cependant on trouve dans ses 1res et ses ouvrages une foule de pensées élev et de projets généreux qui montrent combiei avait profondément réfléchi sur les principes servent de base à la société et aux Etats. Oç rencontre la preuve dans ses divers écrits 8ui jurisprudence, et notamment dans son code droit des gens. Plusieurs de ses vues politiq présentent un (Caractère pratique extrêmement T. II. M

350 LES SAVANTS ILLUSTRlilS

marquable ; on sait que, dès la fin du xvii« siècle, il avait proposé à Louis XIV un plan pour la conquête de TEgypte. Il était peut-être alors le seul homme capable de Comprendre la haute portée d'une pareille entreprise qui depuis a préoccupé plus d'un homme d'Etat. La célèbre campagne de Napoléon à la fin du siècle dernier, les projets des gouvernements à notre époque, et les travaux gigantesques entrepris et réalisés aujourd'hui dans cette partie du globe, sont venus donner raison aux prévisions de l'illustre philosophe et démontrer la sûreté de son coup d'oeil.

Une autre preuve de la sagacité de Leibnitz se trouve encore dans l'appréciation qu'il portait sur la tendance des esprits, sur les événements con« temporains, et sur les conséquences désastreuses qu'ils devaient entraîner pour la prochaine génération» A un siècle de distance, il a vu et annoncé, en présence des doctrines dissolvan* tes partout répandues, la terrible révolution que l*Europe allait bientôt traverser* Ses paroles, à cet égard, pourraient passer presque pour une prophétie ; voici, en effet, comment il s'exprime dans son traité de l'entendement humain, signalant à la fois le mal et le remède : <c On a droit dô prendre des précautions contre les mauvaises doctrines qui ont de l'influence dans les méëurs

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et dans la pratique de la piété, quoiqu'on ne doive pas les attribuer aux gens sans en avoir de bonnes preuves. Si Téquité veut qu'on épargne les personnes, la piété ordonne de représenter où il appartient le mauvais efTet de leurs dogmes quand ils sont nuisibles ; comme sont ceux qui vont contre la providence d'un Dieu parfaitement sage, bon et juste, et contre cette immortalité des &mes qui les rend susceptibles des effets de sa justice, sans parler d'autres opinions dangereuses par rapport à la morale et à la police, i Ces doctrines athées, destructives de toute morale, de toute religion et de toute société, qui ont acquis depuis un si large développement, commençaient dès lors à se faire jour, et les grands esprits de l'époque, tels que Bossuet et Fénelon jetaient déjà tristement leur cri d'alarme au sujet des dangers que couraient les idées chrétiennes. Leibnitz, en se plaçant à un autre point de vue, entrevoyait avec terreur les conséquences désastreuses qui devaient en résulter pour la société elle-même. Ces grands principes détruits, où trouver une base pour la morale et le droit?

sera-ce dans les inspirations de la conscience personnelle, ou dans ce qu'on appelle aujourd'hui la morale indépendante? Â ses yeux, ce serait une funeste illusion : « Je sais, ajoute-t-il, que

d'excellents hommes, et bien intentionnés, soutiennent que ces opinions théoriques ont bien moins d'influence dans la pratique qu'on ne pense ; et je sais aussi qu'il y a des personnes d'un excellent naturel, à qui les opinions ne feront jamais rien faire d'indigne d'elles. D'ailleurs ceux qui sont venus à ces erreurs par la spéculation ont coutume d'être plus éloignés des vices dont le commun des hommes est susceptible, outre qu'ils ont soin de la dignité de la secte dont ils sont les chefs; et l'on peut dire qu'Epicure et Spinoza, par exemple, ont mené une vie tout à fait exemplaire; mais ces raisons cessent le plussouvent chez leurs disciples ou leurs imitateurs, qui, se croyant déchargés de l'importune crainte d'une providence surveillante et d'un avenir menaçant, lâchent la bride à leurs passions brutales, et tournent leur esprit à séduire et à corrompre les autres ; et s'ils sont ambitieux et d'un carac^ tère un peu dur, ils seront capables, pour leur plaisir ou leur avancement, de mettre le feu aux quatre coins de la terre ; et j'en ai connu de cette trempe que la mort a enlevés. Je trouve même que des opinions approchantes, s'insinuant peu à peu dans l'esprit des hommes du grand monde, qui règlent les autres et dont dépendent les affaires, et se glissant dans les livres à la mode, dis*^

posent toutes choses à la révolution générale dont l'Europe est menacée, et achèvent de détruire ce qui reste encore dans le monde des sentiments généreux des anciens Grecs et Romains, qui préféraient Tamour de la patrie et du bien pu* blic, et le soin de la postérité, à la fortune et même à la vie. » Quel autre sentiment pourra remplir ce vide ? L'honneur ? « Mais la marqué de rhonnôté homme et de l'homme d'honneur chez eux est seulement de ne faire aucune bassesse, comme ils le prennent; du reste, on se moque hautement de l'amour de la patrie; on tourne en ridicule ceux qui ont soin du public ; et» quand quelques hommes bien intentionnés parlent de ce que deviendra la postérité, oh répond : Alors comme alors. Mais il pourra arriver à ces personnes elles-mêmes les maux qu'elles croient réservés pour d'autres. Si l'on se corrige de cette maladie d'esprit épidémiqué, dont les mauvais effets commencent à être visibles, ces maux seront peut-être prévenus ; mais, si elle va croissant, la Providence corrigera les hommes par la révolution même qui en doit naître ; car, quoiqu'il puisse arriver, tout tournera toujours pour le mieux en général, au bout du compte, quoique cela ne doive et ne puisse pas arriver sans le châtiment de ceux qui ont contribué

slèmo au bien par leurs mauvaises actions. »

Si l'on veut, du reste, savoir jusqu'à quel point les principes de la morale politique et sociale étaient tombés en décadence, il suffira de rappe* 1er les noms des hommes dont la doctrine faisait autorité. Hobbes, Grotius et Puffendorf se parta* geaient alors les esprits, et Ton n'ignore pas com^ bien, à dés degrés divers il est vrai, leurs écrite renfermaient d'erreurs et de paradoxes. Selon Hobbes, il n'y a d'autre droit que celui de la force ; les hommes à l'état de nature sont ennemis les uns dès autres et voués à une guerre perpétuelle; dès lors une autorité despotique est nécessaire pour rendre les gouvernements possibles ; il n'y a rien de juste ni d'injuste en soi ; ce sont les lois des princes qui en décident. Paradoxes absurdes et bien dignes d'un esprit maladif qui est allé jusqu'à révoquer en doute la certitude des démonstrations mathématiques et qui s'est chargé tie discréditer lui-même son système en écrivant contre Euclide et Archimède. Grotius et Puffendorf ne sont pas descendus à de tels excès, et on leur a des obligations réelles pour avoir défendu les vérités qui servent de base au droit des gens, mais leurs doctrines ne sont pas cependant sans dangers. On doit surtout leur reprocher d'avoir séparé le droit de sa source divine, et d'avoir

cherché à établir un état social uniquement fondé sur des principes naturels, c'est-à-dire dépourvu de toute sanction d'un ordre supérieur. Ils ne nient point Dieu et ne récusent ni sa providence ni aucune des grandes lois morales, mais ils s'en passent et raisonnent le plus souvent comme si tout cela n'existait pas. C'est, en définitive, parla qu'ont commencé tous les systèmes qui ont entrepris de chasser Dieu de l'humanité comme d'un domaine qui lui était étranger.

Leibnitz s'attache, en mainte circonstance, à réfuter ces doctrines perfides. Et d'abord, loin d'admettre que l'état de société soit le résultat de la méchanceté des hommes et de la crainte qu'ils éprouvent les uns pour les autres, il considère, au contraire, l'association des individus comme la démarche la plus naturelle qui se puisse imaginer. En dehors de toute intervention divine, les hommes se réuniraient spontanément, c Gomme les oiseaux s'attroupent pour mieux voyager en compagnie, et comme les castors se joignent par centaines pour faire de grandes digues oîi un petit nombre de ces animaux ne pourrait réussir C'est là le fondement de la société des

animaux qui y sont propres, et nullement la crainte de leurs semblables, qui ne se trouve guère chez les bètes. »

Pour ce qui concerne Hobbes, il se contente d'en faire une justice sommaire et de mettre en évidence, même sans discussion, l'absurdité de ses maximes. Une simple interrogation lui suffit pour réfuter ses erreurs sur l'origine du droit t « Est-ce qu'un souverain, dit-il à cette occasion^ qui agit en tyran avec ses sujets, qui les pille* les maltraite, leur fait souffrir des tourments et la mort môme, sans autre raison que ses passions ou son caprice, ou qui déclare la guerre sans motif à une autre puissance, n'agit pas en tout cela contre la justice? » Quoi de plus révoltant, en effet, pour la conscience humaine que cette apothéose de la force insolente et brutale?

A l'égard de Puffendorf, Leibnitz entre dans de plus amples détails. Il lui reproche surtout de n'avoir point suffisamment établi la fin et l'objet du droit naturel, ainsi que sa cause efficiente. Puffendorf admet en principe que la fin de la science du droit naturel est renfermée tout entière dans les bornes de cette vie ; à ses yeux, l'immortalité de l'âme ne peut se prouver par des raisons purement philosophiques, non plus que la réalité des récompenses et des châtiments futurs ; Dieu seul peut nous en donner l'assurance par la révélation, et c'est aux théologiens qu'il appartient exclusivement de traiter de la partie de la morale

qui repose sur ce fondement. On aperçoit facile-* ment les conséquences funestes de cette théorie. < En effet, pourquoi s'exposerait-on à perdre se& biens, ses honneurs, ou sa vie même, en faveur des personnes qui nous sont chères, bu pour le bien de la patrie et de TEtat, ou pour le main* tien dii droit et de la justice, quand on peut s'accommoder et vivre dans les honneurs et Topulence aux dépens de la prospérité d'autrui? Cai* ne serait-ce pas une haute folie de préférer à des biens réels et solides le simple désir d'immorta* User son nom après sa mort, c'est-à-dire de faire parler de soi dans un temps où l'on n'en retire aucun avantage? Mais il y a plus : « Si Ton n'a été élevé d'une telle manière que Ton trouve un grand plaisir dans la vertu et un grand déplaisir dans le vice, bonheur que tout le mondé n'a pas, il n'y aura rien qui soit capable dé détourner d'un grand crime, lorsqu'on pourra, en le commettant, acquérir impunément de grands biens ; que l'on puisse espérer de n'être pas découvert, on profanera les choses les plus sacrées. Mais personne n'échappera à la vengeance divine qui s'étend jusqu'à une autre vie après celle-ci; et c'est une bonne raison pour faire comprendre aux hommes qu'il est de leur intérêt de pratiquer tout ce dont le droit leur impose l'obligation C'est donc

une supposition dangereuse que celle d'un coeur mauvais qui produit au dehors des actions entier rement innocentes. ».

Las principes de Leibnitz sont tout différents. Reconnaissant Dieu comme le souverain monar* que de Tunivers, c'est en lui seul qu'il place la source de tout droit et de toute autorité. Le droit humain- n& saurait avoir de sanction que dans la justice divine, et c'est une chimère aussi vaine que dangereuse de vouloir lui donner un autre fondement. Mais la crainte seule des jugements divins serait souvent impuissante pour arrêter les âmes sur la pente du mal : si la crainte est le commencement de la sagesse, l'amour en est la perfection. Il faut donc aimer Dieu : tel doit être le premier et le plus pur mobile de nos actions. « Il ne suffit pas d'être soumis à Dieu comme on obéirait à un tyran, et il ne faut pas seulement le craindre à cause de sa grandeur, mais encore l'aimer à cause de sa bonté ; ce sont des maximes de droite raison aussi bien que des préceptes de l'Ecriture. Et c'est à quoi mènent les bons princi'pes de jurisprudence, qui s'accordent aussi avec la sainte théologie et qui portent à une véritable vertu. Bien loin que ceux qui font des bonnes actions, non par un motif d'espérance ou de crainte de la part d'un supérieur, mais par l'effet

du penchant de leur cœur, n'agissent pas juste* ment, ce sont eux au contraire qui agissent I plus justement, puisqu'ils imitent en quelque mi bière la justice de Dieu. Car, quand on faitd bien pour l'amour de Dieu ou du prochain, o trouve du plaisir dans son action même, telle étai la nature de l'amour. On n'a pas besoin d'un auti aiguillon ou du commandement d'un supérieui C'est d'une telle personne qu'il est dit que la 1( n'est pas faite pour le juste. Tant il est contrait à la raison de dire que la loi seule ou la seul contrainte fasse le juste '. »

Ailleurs il donne à M'" de Scudéri ce conseil ec preint du christianisme le plus pur ; « Nous dt vons prendre soin des affaires avec une supéric rite d'esprit qui dirige les choses au grand bu c'est-à-dire à l'amour de Dieu, toujours avec u plein contentement de ce que Dieu a ordonné pot le présent et pour Je passé, et avec un ardei désir de contribuer à ce qu'on juge conforme à s volonté pour l'avenir. » Veut-on savoir enfin qui est le but élevé qu'il propose aux efforts des si

1. 8. Paul aux Galatea, c. V, v. 2î ; « Fructua aule spiritu9 est charilas, gaitdium, pas, patioutia, benigoita bonitas. Ion ga ni mi tas, mansuetudo, Qiles, modestia, coni oentia, caslîlas. Adversus hujusmodi non est lex. ï

vants? On le trouve nettement exposé dans une lettre remarquable au P. Grimaldi. « Il y aurait trois' choses h faire, dit Leibnitz, pour augmenter en nous la lumière naturelle de la divinité : 1® former une notice complète des merveilles qui ont été déjà découvertes ; 2° travailler à en découvrir un plus grand nombre ; S© rapporter toutes les découvertes passées et futures à la louange du maître suprôûie de l'univers, et à Taccroissement de Tamour divin, qui ne saurait être sincère en nous sans renfermer aussi la charité envers les hom« mes. Si nous étions assez heureux pour qu*un grand monarque voulût un jour prendre à cœur ces trois points, on avancerait plus en dix ans pour la gloire de Dieu et le bonheur du genre humain qu'on ne fera autrement en plusieurs siècles» yt

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