‹ Les savants illustres du XVIe et du XVIIe siècleChapitre 22 sur 40 · II · texte numérisé non relu

II

autant de persévérance que d'insuccès, les Roses- Croix d'Allemagne ; Leibnitz, à son tour, après avoir obtenu son titre de docteur, ayant appris qu'il existait à Nuremberg'une société secrète de chimistes qui travaillaient en commun à la découverte de la pierre philosophale, se sentit pris du désir de les connaître et de se faire affilier à leurs réunions. A cette fin, il se mit à lire quelques livres d'alchimie, et quand il fut suffisamment familiarisé avec leurs procédés techniques et leurs termes barbares, il s'empressa d'écrire au président de la société, en se posant comme un adepte, et en sollicitant l'autorisation de travailler au grand œuvre. On l'accueillit en effet, et ses services parurent même tellement utiles, qu'on essaya de l'attacher définitivement à l'association en lui attribuant une pension*

Bientôt il fit un premier voyage en France. Dès l'année 1669, M. Boinebourg, ministre de l'électeur de Mayence, frappé de son aptitude pour la jurisprudence et la politique, lui avait procuré une charge de conseiller de chancelleriei En i67â, M. Boinebourg, ayant résolu d'envoyer son fils en France pour y terminer son éducation, voulut lui donner à la fois un compagnon et un guide. Leibnitz accepta cette mission, vint à Paris et se trouva naturellement en rapport avec les homnûes

les plus éminents de Tépoque. En i673, Télecteur de Mayence étant mort, il accepta les offres avantageuses que lui fit le duc de Brunswick et fut nommé conseiller de ce prince avec une pension Il put en même temps continuer ses voyages, et, après divers séjours en France et en Angleterre, il revint en Allemagne dans le courant de Tannée 1676. Sur ces entrefaites, le duc de Brunswick mourut, mais son successeur, le duo Ernest- Auguste, se montra animé des mêmes sentiments de bienveillance et de libéralité. Ce prince lui confia, en outre, la mission d'écrire l'histoire de la maison de Brunswick. Leibnitz accepta volontiers une tâche qui lui offrait l'occasion de faire de nouveaux voyages. Il parcourut d'abord TAllemagne, puis passa en Italie, où régnaient plusieurs princes de la famille de Brunswick. Il visita la Ligurie, la Toscane, et vînt à Rome oîi, d'après l'assertion de certains biographes, on lui aurait offert la place de bibliothécaire du Vatican. C'est à ce voyage que se rapporte un incident curieux, qui rappelle un trait bien connu de la vie de Descartes. Comme il se rendait, par voie de mer, de Venise à Mesola, ville du Ferrarais, une violente tempête s'éleva, et le pilote du navire, persuadé que son passager était un hérétique et que, par conséquent, il était la cause du péril où l'on

se trouvait, voulut le jeter & la mer après l'avoir dépouillé. Leibnitz, quoique Allemand, savait assez d'italien pour comprendre la conversation des matelots et pour être ainsi instruit du complot tramé contre sa vie ; il se tira d'affaire par un stratagème assez piquant et carastérisque. Dans une circonstance analogue. Descartes avait intimidé ses adversaires en sortant hardiment l'épée du fourreau | Leibnitz se contenta de sortir de sa poche un chapelet dont il avait eu la précaution de se munir, et se mit à le tourner dans ses doigts avec dévotion. Les matelots, surpris de cette montre inattendue d'orthodoxie, changèrent aussitôt d'avis et décidèrent qu'il n'y avait plus aucune raison de faire violence à leur passager.

De retour è Hanovre en 1690, Leibnitz s'occupa de coordonner et de mettre en œuvre les immenses matériaux qu'il avait recueillis ; mais, perdant bientôt de vue l'objet primitif de sa mission, il "uploya ces documents à composer divers ouvrais où les grandes questions du droit et de la lilosophie de l'histoire occupent beaucoup plus ) place que les faits et gestes de la maison ■incière de Brunswicit.

L'un d'eux, intitulé : s Code du droit des gens», irut en 1693 et fut complété en i700 par un itre traité du même genre. C'est un recueil

d'une érudition profonde sur les lois et coutumes établies ou acceptées pendant des siècles par les principales nations de l'Europe, pour lequel Fauteur avait mis h contribution les manifestes de guerre, les traités de paix et les contrats de tous genres entre souverains. Trois autres volumes ayant pour, titre : t Scriptorum Brunsvicensia illustrantium )^ publiés à part, renfermaient une série de pièces importantes concernant l'histoire projetée qui n'a jamais été achevée. On peut toutefois, d'après ce qui précède, juger du caractère élevé et éminemment philosophique qui devait dominer dans l'ouvrage ; la science ellemême ne devait pas en être exclue, car Leibnitz, remontant aux origines de l'histoire et au-delà du déluge, voulait débuter par une discussion approfondie sur la formation et la constitution géologique du sol de l'Allemagne.

Leibnitz témoigna de très bonne heure un" goût prononcé pour les spéculations philosophiques. Assis encore sur les bancs de l'école, il parcourait avec avidité les écrits des péripatéticiens, prenait un plaisir extrême aux subtilités des scolastiques, et, comme il le rapporte luimême, « lisait couramment Suarez comme on lit un roman ». Il raconte également que, à l'âge de quinze ans à peine, il passait des journées en- T. ir. I6«

tiôres à se promenet* dans les bois du Rosenthal, Voisins de Leipsick, délibérant gravement pour "prendre parti entre Aristote et Démocrite. Les ouvrages de Descartes et de ses disciples vinrent ensuite donner à ses idées un cours nouveau. Un moment sa puissante intelligence se troubla et faillit s'égarer dans le dédale de tant d'opinions et d'assertions contradictoires, jusqu'au point de tomber dans le fatal panthéisme de Spinoza; mais l'excès de l'erreur le reporta promptement vers la vérité, qu'il ne devait plus abandonner. 11 y a plus ; hostile jusqu'à l'injustice pour des doctrines qui l'avaient conduit sur le bord de rabîme, il se déclara l'adversaire absolu de la philosophie cartésienne, lui reprochant de donner une solution radicalement fausse des principes de la métaphysique et d'aboutir directement au spinozisme. Ses convictions durent donc, comme il le dit lui-même, changer et rechanger bien des fois sur de nouvelles lumières, et c'est seulement au bout de douze ans de méditations incessantes qu'il crut avoir enfin trouvé le fondement de son système. Leibnitz avait alors trente-six ans. On verra plus loin quelle était la nature de ses idées sur la métaphysique, la morale et les sciences ; bornons-nous à dire que, en dehors de leur haute valeur, elles sont empreintes d'un caractère pro-

fondement chrétien, et que, dans Tesprit du philosophe, la métaphysique et la science ne devaient jamais être séparées, mais au contraire se . prêter un mutuel appui.

Enfin Leibnitz s'occupa avec ardeur des questions théologiques, auxquelles il attachait la plus grande importance. Son système de théodicée est demeuré justement célèbre. Il était en correspondance, à ce sujet, avec Arnauld, Malebranche, Bossuet et la plupart des théologiens illustres du temps. Aucune des discussions religieuses ne lui était étrangère pi indifférente. A l'époque oîi s'agitait, entre Bossuet et Fénelon, une lutte regrettable autant que passionnée, concernant le quiétisme, Leibnitz, quoique fort désintéressé, intervint dans le débat. Une définition de Tamour, tirée de la préface de son code diplomatique, suffisait, à ce qu'il pensait, pour termi- • ner en deux mots la dispute. C'était sans doute aller un peu vite en besogne, et l'on peut en conclure que ce nouvel interprète de l'amour pur ne se rendait pas bien compte des difficultés de ce problème épineux ; mais il n'est pas du moins Bans intérêt de voir un aussi beau génie intervenir dans des questions de ce genre, et apporter aux théologiens de profession le tribut de ses propres lumières.

On a souvent constaté chez les savants modernes un penchant très prononcé pour la poésie latine ; Tycho-Brahé, Fermât, et plus près de nous, Ampère et Cauchy, ont excellé dans ce genre d'exercice. Il nous reste aussi de Leibnitz des pièces de vers remarquables, parmi lesquelles on peut citer un poôme latin, dédié au duc de Brunswick, sur la découverte du phosphore. Le duc, prince éclairé et ami des sciences, avait pris sous sa protection et admis à sa cour le chimiste Brandt, auquel est due la découverte de ce corps étrange qui réalisait, à la lettre, certaines merveilles légendaires des anciens. Leibnitz les décrit dans son poëme en vers ingénieux et élégants. Il réussissait également dans Tari de la versification française ; on conserve de lui une traduction heureuse de la piquante épigramme d'Ausone §ur les infortunes de Didon :

Quel mari qu'ait Didon, son malheur la poursuit : Elle fuit quand l'un meurt, et meurt quand l'autre fuit.

Quant à la réputation scientifique de Leibnitz, elle est trop bien établie pour qu'il soit nécessaire d'y insister ; on verra plus loin une analyse de ses travaux. Il nous suffira de dire que, par la découverte de l'analyse infinitésimale, il fut le rival heureux de Newton. Une critique appro-

fondie et impartiale a définitivement établi ses droits à cet égard, et aujourd'hui encore, les travaux des géomètres ne font que confirmer davantage Texcellence et la supériorité de sa méthode. Ses recherches en mécanique n'ont pas une moindre importance ; guidé par les règles d'une métaphysique élevée, il énonça le premier les véritables principes de la dynamique, et triompha complètement de Descartes, dont le génie, d'ailleurs si puissant, se laissait quelquefois abuser par de brillantes mais trompeuses abstractions.

Leibnitz était extrêmement attentif à tout ce qui pouvait favoriser le progrès des sciences : c'est par ce motif qu'il s'occupa d'organiser à Berlin une académie, dont le programme embrasserait toutes les connaissances relatives aux sciences et à l'histoire sacrée ou profane. L'électeur de Brandebourg, qui devait être bientôt le roi de Prusse, se prêta à ses desseins ; l'académie fut fondée en 4700 et Leibnitz la dirigea avec le titre de président perpétuel. Il avait des' vues analogues pour la Saxe et la Pologne, mais les événements politiques ne lui permirent pas de les réaliser. Vers la même époque, le czar Pierre le Grand s'occupait de civiliser son vaste empire, et, dans ce but, visitait les diverses nations de l'Europe afin de

sMnstruire par leurs exemples. Pendant ses voyages en Allemagne il se mit en rapport avec Leibnîtz, et lui demanda des instructions et des plans pour la création de Tacadémie de Saint-Pétersbourg, que devaient bientôt illustrer une foule de savants éminents, parmi lesquels Euler brille au premier rang. Le czar, rempli d'estime et d'admiration pour son génie, lui fît des présents magnifiques et lui assura une forte pension. D'autres souverains ne se montrèrent pas moins généreux; l'empereur lui donna également une pension et lui offrit des avantages considérables s'il voulait résider à sa cour. De son côté, Télecteur àe Hanovre, devenu roi d'Angleterre, essaya de l'attacher à sa suite ; mais Leibnitz refusa, afin de mieux conserver l'indépendance dont il avait besoin pour continuer le cours de ses travaux.

Son ardeur pour l'étude était excessive. Souvent il passait des mois entiers à l'étude, presque sans sortir de son cabinet ; quelquefois môme il ne se couchait pas et se bornait à dormir pendant quelques heures, assis sur une chaise. L'approche de la vieillesse ne diminua rien de son activité. C'est sans doute à cet excès de travail et à ce genre de vie sédentaire qu'il faut attriDuer l'infirmité goutteuse dont il fut atteint vers la fin de sa vie. Doué d'une constitution robuste, il put

d'abord résister au mal, grâce à un régime d'une grande sobriété; peu confiant d'ailleurs dans les ressources de la médecine, il avait entrepris de se traiter lui-môme sans le concours des hommes spéciaux. Un moment vint cependant où, en présence des progrès de la maladie, les médecins le rappelèrent aux règles de la prudence, et l'engagèrent à se soigner plus efficacement. Mais Leibnitz ne put se résigner à suivre leurs avis, et la mort vint le surprendre, le 14 novembre 1716, à Fâge de 70 ans. Ses derniers moments ne sont pas biens connus, et les récits des divers biographes sont loin d'être d'accord à. ce sujet; on sait seulement, que sa mort fut subite. On le trouva étendu sans vie sur sonlit, au moment où il com^ mençait à s'occuper suivant sa coutume. Autour. de lui étaient épars sur des chaises ses papiers et ses livres : pour ce génie infatigable, l'étude, ne devait cesser qu'avec la vie*

Le caractère de Leibnitz était naturellement gai. Dans les rares moments de distraction qu'il: se permettait, il aitnait à s'entretenir avec un pe-. tit nombre d'amis choisis. La nature de ses goûts, le tenait habituellement éloigné des sociétés du; monde, cependant il n'y paraissait pas avec désavantage ; il savait du reste dépouiller très bien? au seuil des salons, son caractère de philosophe^

el l'on a remarqué qu'il recherchait de préférence la conversation des femmes, chez lesquelles il trouvait plus d'agrément et de Qnesse d'esprit. On raconte aussi qu'il recevait volontiers chez lui de jeunes enfants, dont il se plaisait à considérer les Jeux. Tranquillement assis dans son fauteuil, il suivait leurs joyeux ébats, "écoutait leurs petits raisonnements, et, quand il avait assez joui de ce spectacle innocent, il les congédiait après leur avoir donné quelques sucreries,

Leibnitz ne fut jamais marié. Il vivait seul chez lui, réglant ses repas, non sur le temps, mais sur son travail; afin de s'affranchir du souci d'un ménage, il faisait prendre chez un traiteur du voisinage les premiers mets venus. Sa moralité fut toujours à l'abri de reproches sérieux ; les quelques anedoctes qu'on a fait courir Riir son compte n'ont aucun caractère précis et aaraissent pas mériter qu'on s'y arrête.

In pourrait plutôt reprocher à Leibnitz un jur de l'argent poussé plus loin peut-être qu'il lonvenait à un philosophe. Il avait des roveconsidérablea : l'empereur, les rois d'Angle- ■e et de Prusse, le czar, le duc de Volfembutel Taisaient de larges pensions dont il ne proGtait re, car il vivait très médiocrement, et il ne ait pas non plus qu'il en fit profiter davantage

ses parents et ses amis. Après sa mort, on découvrit une grosse somme enfouie dans une cachette. La conservation de son trésor, rapporte Fontenelle, lui avait causé de nombreux soucis, dont il avait fait confidence à un ami ; mais ce trésor fut encore plus fatal à la femme de sdn seul héritier, fils de sa sœur, qui administrait une paroisse près de Leipsick. Cette femme, en voyant tant d'argent réuni qui lui appartenait, fut si transportée de joie qu'elle en mourut subitement.

On a publié, à diverses reprises, les œuvres de Leibnitz. L'édition la plus importante est celle de Dutens, en six volumes in-4® ; cependant elle n'est point encore complète, surtout en ce qui concerne la correspondance. On a retrouvé depuis des lettres nombreuses, et il est probable que, si l'on explorait convenablement la bibliothèque de Hanovre, on y découvrirait une foule de manus-» crits inédits dont les savants pourraient profiter.

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