‹ Les savants modernes: leur vie et leur travaux, d'après les documentsChapitre 19 sur 144 · CASSINI · texte numérisé non relu

CASSINI

qu'il en est le plus près qu'il puisse ôtre, à une minute de variation dans sa hauteur répondent, sur la méridienne, quatre lignes du pied de Paris, et, lorsque le soleil est le plus éloigné, deux pouces et une ligne, de sorte que cet instrument donne une précision telle qu'on n*eût osé Tespérer. Il fut construit avec des attentions presque superstitieuses. Le P. Riccioli, bon juge en ces matières, les a nommées « plus angéliques qu'humaines ». Le détail en serait infini : dans les sciences mathématiques la pratique est une esclave qui a la théorie pour reine, mais ici cette reine est absolument dépendante de Tesclave.

Ce grand ouvrage étant fini ou du moins assez avancé, M. Cassini invita par un écrit public tous les mathématiciens à l'observation du solstice d'été de 1655. Il disait dans un style poétique, que la sécheresse des mathématiques ne lui avait pas fait perdre, qu'il s'était établi dans un temple un nouvel oracle d'Apollon, ou du Soleil, que l'on pouvait consulter avec confiance sur toutes les difficultés de l'astronomie.

Cette méridienne de Saint-Pétrone était la 600 000® partie de la circonférence de la terre, mais on en avait entrepris une autre en France, qui devait être la 45* partie de cette même circonférence, et qui par conséquent devait donner dans une précision jusque-là inouïe et inespérée, la grandeur du demi-diamètre de la terre, nécessaire et unique fondement de toutes les mesures astronomiques. C'est la fameuse méridienne de rObservatoire, commencée par Picard en 1669, continuée en 1683 du côté nord de Paris par la Ilire, et du côté sud par Cassini ; et enfin poussée par Cassini

en 1700 jusqu'à Textrémitc^ du Roussillon. Nous avons parlé ailleurs de ce grand ouvrage, des difficultés qu'on a eues à y surmonter, de Tusage dont il sera tant qu'il y aura une astronomie, et même des usages imprévus et surnuméraires qu'on en a tirés. Cassini a eu la gloire de le finir *, seul auteur de la méridienne de Bologne, auteur de la plus grande partie de celle de France, les deux plus beaux instruments que l'astronomie ait jamais élevés sur la terre, et les plus glorieux pour Tindustrieuse curiosité des hommes.

Dans les dernières années de sa vie, il perdit la vue, malheur qui lui a été commun avec le grand Galilée, et peut-être par la même raison, car les observations subtiles demandent un grand effort des yeux. Selon Tesprit des fables, ces deux grands hommes, qui ont fait tant de découvertes dans le ciel, ressembleraient à Tirésie, qui devint aveugle pour avoir eu quelque secret des dieux.

M. Cassini mourut le 14 septembre 1712, âgé de 87 ans et demi, sans maladie, sans douleur, par la seule nécessité de mourir. Il était d'une constitution très saine et très robuste, et, quoique les fréquentes veilles nécessaires pour l'observation soient dangereuses et fatigantes, il n'avait jamais connu nulle sorte d'infirmité. La constitution de son esprit était toute semblable, il l'avait égal, tranquille, exempt de ces vaines inquiétudes, et de ces agitations insensées, qui sont les plus douloureuses et les plus incurables de

1. Les mesures d'arcs du méridien ont été reprises et complétées depuis, par Delambre et Ara go.

GASSIM 51

toutes les maladies. Son aveuglement même ne lui avait rien ôté de sa gaîté ordinaire. Un grand fond de religion, et ce qui est encore plus, la pratique de la religion aidait beaucoup à ce calme perpétuel. Les cieux, qui racontent la gloire de leur Créateur, n'en avaient jamais plus parlé à personne qu'à lui, et n'avaient jamais mieux persuadé. Non seulement une certaine circonspection assez ordinaire à ceux de son pays, mais sa modestie naturelle et sincère lui aurait fait pardonner ses talents et sa réputation par les esprits les plus jaloux. On sentait en lui cette candeur et cette simplicité que Ton aime tant dans les grands hommes, et qui cependant y sont plus communes que chez les autres. Il communiquait sans peine ses découvertes et ses vues, au hasard de se les voir enlever, et désirait plus qu'elles servissent au progrès de la science qu'à sa propre gloire. Il faisait part de ses connaissances, non pas pour les étaler mais pour en faire part. Enfin, on lui pourrait appliquer ce qu'il a remarqué lui-même dans quelqu'un de ses ouvrages, que Josèphe avait dit des anciens patriarches, « que Dieu leur avait accordé une longue vie, tant pour récompenser leur vertu, que pour leur donner moyen de perfectionner davantage la géométrie et l'astronomie. »

FONTENELLE *

1. Sous-entendez : Eloge de Cassini. La remarque s'applique à toute la suite de ce livre.

52 LES MATHÉMATICIENS Et LES ASTRONOMES

HUYGHEN8 (CHRISTIAN)

La Hayo, 1629-1695. — Géomètre, astronome et physicien hollandais ; étudia à Leyde ; habita Paris pendant quinze ans ; rentra dans sa patrie, lors de la révocation de l'édit de Nantes,

Il forme le lien entre les anciens, Descartes et Newton. — On lui doit la théorie de Tondulation de la lumière *, la découverte du premier satellite et de l'anneau de Saturne, celle de la nébuleuse d'Orion, l'application du pendule aux horloges, des rectifications de courbes, etc.

La lune et le système de Saturne (lat.). — L'Horloge oscillatoire (lat.).— Le Traité de la lumière (lat.).— Œuvres complètes, publiées par la Société hollandaise des Sciences, et dont 8 vol. ont déjà paru.

L'horlogerie, ou Tart de mesurer le temps à l'aide d'une machine, ne peut être susceptible d'exactitude qu'autant qu'on a un moyen de faire parcourir à un corps des espaces égaux dans des temps égaux. Huyghens vit que si un pendule faisait ses vibrations dans des temps égaux, il pourrait faire répondre à chaque vibration le passage d'une dent dé roue chargée de dents également distantes, et qu'il produirait ainsi un mouvement uniforme.

Il fallait donc déterminer la courbe que doit décrire un corps, pour que ses oscillations dans cette courbe, grandes ou petites, soient faites dans des temps égaux; et voilà où en était resté Galilée qui avait eu, avant Huyghens, l'idée d'appliquer les pendules aux horloges.

Huyghens trouva que la courbe demandée était une cycloïde^ : cela ne suffisait pas; il fallait un moyen de faire décrire une cycloïde aux pendules.

{. Voir plus loin l'exposé de M. Jamin, à propos d'Arago. 2. Courbe célèbre, la même que décrit un clou de la roue d'une voiture.

HUYGHEKS 55

Un pendule inflexible, suspendu à un point fixe et mû dans un plan, ne peut décrire qu'un arc de cercle vertical ; mais si Ton suppose que la partie supérieure du pendule soit un fil flexible, et que dans ses vibrations le fil s'enveloppe sur une courbe convexe, ce ne sera plus un cercle que décrira l'extrémité du pendule mais une autre courbe. Ainsi le problème se réduit à chercher la courbe, sur laquelle il faut que le fil s'applique et se développe alternativement pour que le pendule décrive une courbe donnée.

Huyghens trouva que cette courbe cherchée devait passer par tous les points de concours de deux perpendiculaires élevés sur deux points infiniment proches de la courbe décrite par le pendule; et il donna la méthode de trouver ce point de concours. Dans le problème particulier qu'il envisage, la courbe décrite est une cycloïde, et la développée est aussi une cycloïde égale ; de manière que si le fil s'enveloppe et se développe sur la convexité d'un arc dont Torigine est à la base de la cycloïde, la partie inférieure du pendule décrira un arc dont le point le plus bas est le sommet d'une cycloïde égale

Quelques difficultés de pratique ont fait abandonner les oscillations dans les arcs cycloïdaux : on y a substitué de petits arcs de cercle, et on l'a pu faire sans nuire à l'exactitude. En effet, il suit de la théorie d'Huyghens que l'arc cycloïdal, pris vers le point le plus bas, s'écarte très peu d'un arc de cercle ayant pour rayon celui de la développée ; ainsi c'est toujours à Huyghens que l'on doit l'uniformité du mouvement dans les horloges à pendules.

L^isochronisme du pendule ne pouvait servir pour

les horloges, destinées comme les montres, à souffrir toutes sortes de situations. Huyghens remédia à cet inconvénient, en substituant au pendule un ressort spiral dont il prouva que les vibrations seraient également isochrones.

On voit combien Tart de Thorlogerie, pour être porté à un certain degré d'exactitude, demandait de découvertes dans la géométrie et dans la mécanique. Le génie d'Huyghens suffit à tout ; et cet exemple frappant doit fermer la bouche à ceux qui, ne connaissant ni les sciences ni leur histoire, se plaisent à répéter que les grandes découvertes dans les arts utiles sont dues au hasard. Condorcet.

Aimable, spirituel, de figure agréable, adroit à tous les exercices du corps, aussi curieux de l'étude qu'ardent au plaisir et salué du nom de jeune Archimède, Huyghens vint à Paris dans tout l'éclat d'une jeunesse déjà illustre, sans autre ambition que de polir son esprit et d'étendre ses idées par la société des honnêtes gens et le commerce des plus habiles.

Huyghens... trouva en France une seconde patrie. Inscrit le premier sur la liste de l'Académie des Sciences, il en fit Tornement et la gloire jusqu'à la révocation de l'Edit de Nantes. Résistant alors à toutes les instances et refusant la tolérance exceptionnelle qu'on lui eût volontiers accordée, il retourna en Hollande où il mourut dix ans après, épuisé de forces et engourdi à l'âge de soixante-six ans, par la vieillesse prématurée de l'esprit et du corps.

Toutes les œuvres d'Huyghens font paraître la lueur et

Page 1