‹ Les savants modernes: leur vie it leurs travaux d'après les documents académiques choisis et abrégésChapitre 28 sur 139 · EULER · texte numérisé non relu

EULER

»ur une question d*analysc ou de mécanique le conduisait à la solution d'une équation diiTérentielle très compliquée, qui échappait aux méthodes directes ; c^est quelquefois un problème, en apparence très difficile, qu'il résout en un instant par une méthode très simple, ou un problème qui paraît élémentaire, et dont la solution a des difficultés qu'il ne peut vaincre que par de grands efforts ; d'autres fois, des combinaisons de nombres singuliers, des séries d'une forme nouvelle, lui présentent des questions piquantes par leur nouveauté, ou le mènent à des vérités inattendues. M. Euler avertissait alors avec soin que c'était au hasard qu'il devait les découvertes de ce genre ; ce n'était pas en diminuer le mérite, car on voyait aisément que ce hasard ne pouvait arriver qu'à un homme qui joindrait à une vaste étendue de connaissances, la sagacité la plus rare.

M. Euler paraissait quelquefois ne s'occuper que du plaisir de calculer, et regarder le point de mécanique ou de physique, qu'il examinait, seulement comme une occasion d'exercer son génie et de se livrer à sa passion dominante. Aussi les savants lui ont-ils reproché d'avoir quelquefois prodigué son calcul à des hypothèses physiques , ou même à des principes métaphysiques dont il n'avait pas assez examiné la vraisemblance ou la solidité ; ils lui reprochaient aussi de s'être trop reposé sur les ressources du calcul, et d'avoir négligé celles que pouvait lui donner l'examen des questions mêmes qu'il se proposait de résoudre.

... Il quitta Pétersbourg pour se rendre à Berlin où le roi de Prusse l'avait appelé. Il fut présenté à la reine-mère ; cette princesse se plaisait dans la conversation des hommes éclairés, et elle les accueillait avec cette familiarité noble qui annonce dans les princes les sentiments d'une grandeur personnelle, indépendante de leurs titres, et qui est devenue un des caractères de cette famille auguste : cependant la reine de Prusse ne put obtenir de M. Euler que des monosyllabes ; elle lui reprocha cette timidité, cet embarras qu'elle croyait ne pas mériter d'inspirer : Pourquoi ne voulezvous donc pas me parler y lui dit-elle ? Madame, lui répondit-il, parce que je viens d'un pays où^ quand on parle, on est pendu.

Il essuya, peu d'années après, le malheur qu'il avait prévu, mais il conserva, heureusement pour lui et pour les sciences, la faculté de distinguer de grands caractères tracés sur une ardoise avec de la craie ; ses fils, ses élèves copiaient ses calculs, écrivaient sous sa dictée le reste de ses mémoires ; et si Ton juge par leur nombre, et souvent par le génie qu'on y retrouve, on pourrait croire que Tabsence encore plus absolue de toute distraction, et la nouvelle énergie que ce recueillement forcé donnait à toutes ses facultés, lui ont fait plus gagner, que l'afFaiblissemenl de la vue n'a pu lui faire perdre de facilité et de moyens pour le travail. . .

On a dit que, pour les hommes d'un grand talent, le plaisir du travail était une récompense plus douce encore que la gloire ; si cette vérité avait besoin d'être prouvée par des exemples, celui de M. Euler ne permettrait plus d'en douter.

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