REGNAULT
et Petit : ces lois usuelles n'en porteront pas moins les noms de leurs inventeurs à la postérité. Les expériences innombrables, d'une exactitude admirable, dont il a doté la science seront impuissantes, au contraire, pour assurer à son nom la popularité dont il était si digne. Il ne lui aura pas été donné de condenser sa pensée dans une de ces formules vibrantes qui émeuvent les contemporains et qui brillent encore aux yeux des générations à venir, comme autant de phares lumineux.
En 1870, pendant le siège de Paris, une main brutale anéantissait à Sèvres, occupé par Tennemi, toutes les notes et jusqu'au moindre des instruments du laboratoire. Rien ne semblait changé dans cet asile de la science, et tout y était détruit. On s'était contenté de casser les tiges de ces thermomètres ou de briser les tubes de ces baromètres ou de ces manomètres, devenus, par leur participation aux plus importantes expériencesdu siècle, de véritables monuments historiques ; pour les balances et autres appareils de précision, il avait suffi d'en fausser d'un coup de marteau les pièces fondamentales ; les registres et les manuscrits, réunis ^n tas, avaient été livrés aux flammes et réduits en cendres .
Dix ans de travail, et des centaines de résultats que la philosophie naturelle regrettera toujourset ne retrouvera pas, avaient disparu : cruauté dont l'histoire n'offre pas d'autre exemple. On peut excuser le soldat romain qui, dans la fureur d'un assaut, massacrait Archimède, il ne le connaissait pas. « Mais, disait Rcgnault avec un triste sourire en me montrant ses ins-
truments déshonorés, ce travail de destruction est rœuvre d*un vrai connaisseur,et cette poussière, ajoutait-il en repoussant du pied les cendres laissées par ses manuscrits, c'est ce qui reste de ma gloire ! » Quand on a vécu dans la familiarité de notre malheureux confrère et qu'on a connu son scepticisme habituel, ce mot, « gloire » qui lui échappait dans sa douleur montre quelle importance il attachait à ces manuscrits dévorés par le feu, où se trouvait consignée une pensée qu'il ne retrouva plus, et quels services il attendait encore de ces merveilleux instruments façonnés de ses mains, dont les indications ne l'avaient jamais trompé ! Ce malheur, qui ne frappait que le savant, n'était rien à côté de celui qui, dans le môme moment, atteignait le père au cœur. Au milieu du grand désastre de la capitulation de Paris, la population tout entière ressentit un élan nouveau de douleur en apprenant la mort de Henri Regnault, tué, à Buzenval, par la dernière balle partie des rangs ennemis, de Henri Regnault^ demeuré le symbole touchant du talent, de la jeunesse^ du patriotisme et du malheur,
J.-B. Dumas.
Regnault laisse un monument impérissable : toutes les grandes questions expérimentales relatives à la chaleur étudiées, toutes les lois empiriques des forces élastiques des chaleurs latentes trouvées, tous les coefficients numériques mesurés, avec une telle perfection que la critique la plus sévère n'y trouve rien à reprendre, et que la seule pensée de recommencer ces travaux immenses ne peut venir à aucun esprit, tant la conviction est profonde. Ce sont les fondements
REGNADLT 307
de la chaleur bâtis avec une solidité qui défie l'épreuve du temps. Là s'arrêtent le rôle etTœuvre de Regnault : il n'y a que des nombres, que des coefficients mesurés, que des lois empiriques, il n'y a rien qui ressemble à une théorie.
Mais, au moment précis où ces fondations de l'édifice étaient terminées, une conception hardie (sur la nature de la chaleur éclôt subitement, presque en même temps, dans l'esprit de quelques hommes de génie. On démontre que la chaleur enfermée dans les corps n'est qu'une force vive emmagasinée et qu'elle résulte d'un mouvement moléculaire intestin. Aussitôt émise, cette idée se répand, l'analyse mathématique s'en empare et la précise. En quelques années la théorie mécanique est fondée. Regnault n'a pris qu'une faible part à cet épanouissement des idées nouvelles, étant de ceux qui s'arrêtent à la limite précise où l'expérience finit. Mais c'est dans ses travaux que la théorie nouvelle a puisé à pleines mains tous ses arguments ; elle est le couronnement de son édifice.
Jamin. {Discours aux obsèques de Regnault,)