‹ Les savants modernes: leur vie it leurs travaux d'après les documents académiques choisis et abrégésChapitre 94 sur 139 · REGNAULT (VICTOR · texte numérisé non relu

REGNAULT (VICTOR

Aix-la-Chapelle, 1810; Paris, 1878. — Physicien et Chimiste. Élève de Cay-Lussac. Ingénieur des mines. Professeur à TÉcole polytechnique et au Collège de France. Directeur de la manufacture de Sèvres.

Perfectionne Tart des expériences et des mesures très précisesi Dilatation des vapeurs et des gaz. Capacités calorifiques.

Études sur l'hygrométrie. — Expériences sur les machines à vapeur. -^ Cours élémentaire de chimie. — Respiration des animaux.

Regnault introduisit un principe nouveau dans les études de la physique expérimentale. Pour en comprendre la portée, il faudrait remonter au Traité classique de Biot, où sont exposées, avec une si parfaite lucidité, les corrections de tout genre au moyen desquelles un phénomène complexe serait débarrassé des causes d'erreur qui le troublent, si celles-ci étaient appréciées avec une précision absolue. Quiconque, adoptant cette marche, emploie des appareils simples, mais exigeant des rectifications nombreuses, reconnaît bientôt qu'elle est pleine de périls. D'un résultat douteux les corrections ne font jamais une vérité, pas plus que d'un coupable les circonstances atténuantes ne font un innocent.

Regnault pose en principe que le résultat de toute expérience doit se dégager net et clair. Il fait usage de mécanismes compliqués, c'est vrai : mais si l'appareil est complexe, le phénomène à observer est simple. Dans l'art d'expérimenter, en fait de corrections, il ne reconnaît qu'un procédé sûr, c'est celui qui n'en exige pas. N'est-ce pas d'ailleurs la méthode des moralistes profonds, des politiques heureux et des grands capi-

taines ? N'est-ce pas en écartant tous les détails parasites et marchant droit au but, qu'ils savent mettre en saillie les lignes maîtresses d'une passion, saisir Theure opportune du succès dans une époque troublée, en fixer la victoire par une manœuvre décisive, au milieu des désordres d'une bataille. La doctrine qui a constamment dirigé Regnault est là tout entière et en la mettant en évidence il a rendu aux sciences un service qui ne sera point oublié, car il s'étend à l'art d'interroger la nature dans toutes les directions, et il constitue le premier et le plus important précepte de la méthode expérimentale. .

Dès lors, Regnault découvrait un autre point de vue que ses études postérieures lui ont donné l'occasion de mettre en évidence dans des circonstances importantes. Les résultats approximatifs indiquent entre les faits naturels des relations simples, que les résultats exacts ne confirment pas. Les expériences précises de Regnault enlevaient à la loi de Dulong et Petit* établie sur des essais insuffisants le caractère d'une loi mathématique, et notre confrère a démontré plus tard que celle-ci trouverait seulement son application dans les gaz qu'il appelle parfaits. Les quantités de chaleur employées pour faire varier la température des liquides et des solides, dépendent de plusieurs causes, parmi lesquelles la masse des molécules reste assez prépondérante cependant pour justifier le sentiment de Dulong et de Petit. Mais la loi qu'ils ont cru découvrir, absolument vraie pour un état idéal de la matière que nous

\ . Les atomes de tous les corps ont la même capacité pour la chaleur.

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ne réalisons pas, n'apparaît plus que comme un souvenir plus ou moins effacé, quand on opère sur des substances considérées dans Tétat grossier où nous les connaissons.

L'examinateur, M. Lefébure de Fourcy, n'était pas tendre. Deux fois déjà, mais en vain, il avait appelé Regnault, et il levait la séance lorsque celui-ci se présenta. Sa figure pâle, son menton imberbe, sa longue chevelure blonde, ses traits amaigris par la maladie, altérés encore par la fatigue d'une longue route en diligence, tout annonçait un débile enfant dont Texamen serait court. Les assistants réprimèrent à peine un sourire en entendant M. Lefébure de Fourcy débuter avec lui par une des plus difficiles questions du programme comme s'il voulait, du premier coup, exécuter un importun. La réponse "ne laissant rien à désirer, un duel à outrance s'ouvrit entre l'examinateur bien portant et maître de sa pensée, et le candidat, luttant contre Tépuisement, mais ne laissant paraître aucune défaillance intellectuelle. Aux questions succédaient les questions ; M. Lefébure semblait s'oublier: il grossissait sa voix à mesure que celle de Regnault allait faiblissant, et l'auditoire ému, se passionnait pour ce jeune homme près de tomber évanoui.

Les dangers que Regnault avait courus, le jour où la vapeur de soufre en ébullition mettait le feu à son atelier ou bijen quand l'explosion d'un matras plein de mercure bouillant avait labouré son visage, ou bien enfin lorsqu'un récipient de fer, plein d'acide carbo-

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nique liquide, éclatait comme un obus entre ses mains, il n*en parlait jamais. Il semblait se considérer comme invulnérable.

Pourtant un jour du mois d'août 1856, on vint me chercher en toute hâte : victime d'un nouvel accident de laboratoire, cette fois Regnault était mourant. Je Tavais vu la veille plein de projets et d'animation ; je le retrouvais sans connaissance, agonisant, étendu sur le sol, dépouillé de ses vêtements et soumis àTexploration d'un praticien habile, qui, après s'être assuré de l'absence de toute fracture, constatait qu'une commotion cérébrale des plus graves laissait à peine l'espoir de lui sauver la vie, et donnait lieu de tout redouter du côté de Tintelligence. De longs jours se passèrent dans les plus pénibles émotions ; peu à peu, cependant, le corps reprit son équilibre et l'esprit sa lucidité. Toute sa lucidité, qui oserait raffirmer?

Au moment où, parvenu au terme de ses longues études expérimentales, il allait en formuler la théorie générale, c'est ainsi que fut brisé le fil qui le guidait. Regnault poursuivit plus tard des travaux qui auraient honoré la vie de plusieurs physiciens, il n'avait donc rien perdu de son activité ; on aurait pu croire même qu'elle s'était accrue. Mais un changement était sui*venu dans l'équilibre de ses facultés. Il n était pas toujours maître de sa parole ; il semblait avoir perdu le don de conclure et nous assistions avec inquiétude à ces séances intimes dans lesquelles ayant une opinion à formuler, son esprit, autrefois si net, si ferme et si mordant, s'égarait en dissertations diffuses.

Etrange destinée ! Regnault avait convaincu d'inexactitude les lois de Mariotte, de Gay-Lussac, de Dulong

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