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CHAPITRE IL

ENESIDEME.

jEnésidème (1 > est avec Pyrrhon le plus illustre représentant du scepticisme dans l'antiquité. Entre ces deux hommes, les différences sont nombreuses. Pyrrhon, on Fa vu, est surtout un moraliste, et dédaigne la dialectique. Nous ne savons presque rien des idées d'^Enésidème sur la morale; en revanche, nous sommes sûrs qu'il a été un dialecticien subtil et profond ; c'est lui qui a donné au pyrrhonisme une forme philosophique et scientifique ; le scepticisme lui doit ses arguments les plus forts et les plus redoutables; il a mérité d'être comparé à Hume et à Kant.

Nous connaissons mal les idées de Pyrrhon , mais nous avons d'assez nombreux détails sur sa vie et son caractère. C'est l'inverse pour iEnésidème. Ses doctrines sont connues incomplètement, mais d'une manière précise et très sûre; nous ne savons presque rien de sa vie, et rien de sa personne; ses pensées seules ont survécu. Il semble que la malignité du sort ait pris plaisir à multiplier les contradictions au sujet de ce personnage qui voyait des contradictions partout. 11 est impossible de concilier les renseignements qui nous sont parvenus sur la date de sa vie. On le compte d'ordinaire parmi les nouveaux sceptiques; mais il y a de fortes raisons de le ranger parmi les anciens. Des

O) Nous avons consulté sur jEnésidème : Rataissoh , Essai sur la Métaphysique d'Aristote, t. II, p. a5i ; Saissbt, Le scepticisme (Paris, Didier, s* édit, i865); Maccoll, The Greek Sceptics , Jrom Pyrrho to Sextus (London, Macmillan, 1869); Haas, De philosophant!* scepticorum succeseionibus (Wirceburg., Stuber, 1875); Natoip, Forech. zur Gtschichte des ErkenntnissprobUnu im Alterthum (Berlin, 1886); Diils, Doxogr. Grœci, p. 910, Berlin, Reimer, 1879; R. Hmxel, UntereucKungen ùher Cicero's Schriften, m. Th., p. 0/i et seq., Leipzig, Hirael, i883.

«r.iMK.ii utioatu.

témoignages précis nous le représentent comme le sceptique par excellence. Mais d'autres, non moins certains, nous font voir en lui un dogmatiste, partisan des théories d'Heraclite. Essayons, sans nous promettre d'y réussir, d'élucider ces questions; il s'agit, avant d'indiquer ce que nous pouvons savoir de son œuvre, de chercher ce que nous connaissons de sa vie et de ses écrits.

I. yEnésidèrae naquit è Gnosse (,) en Crète, ou peut-être à jEgé< 2) ; il enseigna à Alexandrie^, on no sait à quelle époque. Dans une période de aïo ans (de 80 av. J.-C. à i3o ap. J.-C.) on ne peut lui assigner une place avec certitude. Quelques historiens le font vivre vers i3o ap. J.-C; d'autres au commencement de l'ère chrétienne; d'autres enfin voient en lui un contemporain de Cicéron. Examinons les raisons qu'on peut donner à l'appui de chacune de ces opinions.

Maccoll (4) choisit la date de i3o après J.-G. sans s'appuyer sur d'autres textes que celui d'Àristoclès dans Eusèbe (5) , où ^Enésidème est représenté comme ayant vécu récemment , ê%Bk xal nrpoitjv. Mais, outre que cette théorie ne tient pas compte des autres textes qu'on verra plus loin, elle a le tort d'attacher une importance excessive à l'expression d'Àristoclès. Si le mot éxOèf xal fspétiv peut désigner une période d'au moins soixantedix ans, car Aristoclès vécut à la fin du 11 e siècle de l'ère chrétienne, et peut-être au 111% pourquoi ne désignerait-il pas aussi bien une période de cent cinquante ans, ou même une plus longue? Il faut remarquer d'ailleurs qu Aristoclès oppose iEnésidème à Pyrrhon, mort depuis longtemps ; et par rapport à ce dernier, la tentative d'iEnésidème pour renouveler le scepticisme pouvait lui paraître récente.

<«> Diog., IX, 116.

( ,} Pholius, Myriobiblon, cod. g 13.

C> Aristoclès, ap. Euieb., Prwp. Evang., XIV, xviu, 99.

W Op. cit., p. 69.

. W Prœp. Evang., XIV, uni, 99 : Unêtpèt ^iwu/J pornos «vw», &ç c/ (aji èyivomo xo mapénav, i^Ôie x<ù *p&tiv èp kXsÇapèpeiq. t$ xax* Afyvrlo» Aiwwn- Sypât itt ivai&nvpeïv 4p&ro top HBXop rofhop.

ANÉSIDÈME. 343

Suivant Ritter^, Saisset^ et ZellerM, c'est au commencement de l'ère chrétienne qu'aurait vécu iEnésidème, Pour fixer cette date, ils s'appuient sur le passage où Diogène (4) donne la liste des philosophes sceptiques, depuis Pyrrhon jusqu'à Saturninus. On a vu ci-dessus (5) que, dans cette longue période, nous pouvons fixer deux points de repère : la date de la mort de Pyrrbon (2275 av. J.-C.), et celle de la mort de Sextus Empiricus (a 10 ap. J.-C). Entre ces deux termes extrêmes il doit y avoir une lacune, et d'après Ménodote, cette lacune doit être placée après Timon. Dès lors, en remontant de Sextus à ses pré* décesseurs, et en prenant pour moyenne de renseignement de chacun une durée de vingt-sept ans (6) , on calcule qu'iEnésidème a dû vivre au début de l'ère chrétienne.

Il faut convenir que ce mode de détermination manque de précision : et on ne peut s'en contenter que s'il est impossible de trouver mieux. Ne saurait-on fixer la date d'^Enésidème à 1 aide d'autres renseignements que le passage si embarrassant de Diogène? Quelques historiens l'ont pensé.

On a vu plus haut (7) comment Haas a été amené à soutenir qu'il y a une lacune dans la liste des sceptiques après iEnésidème, et non avant lui. Suivant Haas., iEnésidème serait le dernier des anciens sceptiques, et non le premier des nouveaux : il aurait vécu vers 80-60 avant J.-C. Cette opinion, qui était déjà celle de Fabricius (8) et de M. Ravaisson (9) , a été admise par Diels (10) et Natorp (u) : elle repose sur deux raisons principales.

(*> Histoire de la philosophie ancienne, trad. Tiasot, t. IV, p. 393. Ladrange, i836.

<'> Le scepticisme, p. 9 5.

M Die Philo*, der Griechen. Dritler Theil, rweite Abtheil. 3* Aufl. Leipzig» 1881, p. 8.

w Page 939.

«> C'est le chiffre indiqué par Zeller.

W Page a3o.

» Ad Sext., P., I, 935.

« Essai mut la Mélaph. d'Arist., t. II, p. a5o.

00} Doxographi Grœci, p. 91 1.

<"> Op. cit., p. 3o.

hk LIVRE III. — CHAPITRE IL

Dans l'analyse de l'œuvre d'/Enésidème, qui nous a été conservée par Photius (,) , il est dit que de son temps l'Académie était devenue presque stoïcienne. Or, Sextus (2) parlant d'Antiochus s'exprime à peu près dans les mêmes termes, si bien qu'on peut se demander si les deux écrivains n'avaient pas sous les yeux, ou ne se rappelaient pas le même texte d'un philosophe plus ancien, peut-être dVEnésidème lui-même.

En outre, Photius nous apprend que le livre d'^Enésidème, intitulé ïïvfifâvuoi \6yot, était dédié à un Romain illustre, L. Tubéron (3) . Si l'on songe que Cicéron (4) parle k plusieurs reprises de Tubéron comme d'un ami des lettres et de la philosophie, distingué à la fois par les qualités de son esprit et par l'éclat des dignités dont il a été revêtu , il est naturel de croire que ce Tubéron est précisément celui à qui /Enésidème a dédié son livre.

La force de ces raisons ne nous paraît pas sérieusement affaiblie par les objections de Zeller. La plus grave de ces objections est que Cicéron non seulement ne parie pas d'iEnésidème, mais encore, à maintes reprises, déclare que le pyrrhoftisme est une doctrine morte W. Gomment croire que Cicéron, toujours si bien informé et si curieux, ait ignoré l'existence d'un philosophe tel quVEnésidème? Comment admettre surtout qu'il ait été indifférent à une doctrine si voisine de celle de l'Académie, et qu'il n'ait rien su de la rupture qui se faisait sous les auspices de son ami Tubéron entre un académicien ( Jlnésidème avait commencé par en être un) et le reste de l'école?

M Myriob. cod., ai a : 01 èè d*à tifs kx*2nfiia(, (ptfui, péXtala t9* p$p, mai Xrvhtcûs <TV(iÇépovTCu êptore idbus, xmt ci xp4 tdhflè* dwétp, Siuâcoi Çolvoma

<*) P., I, a 35 : kXXà xoi 6 kprio^ot rhv Iroàp ftrrifyayci» efc 1^9 Àxo&tpJur, as xaH tlpHoQai ht* avxy, Sri iv kxaSypif ÇiWoÇe? rà ïratfxi.

W Phot. /. c. : TpdÇet iè tous Xàyovs AlvyolànfAOf xjpooÇàpvp œmùs fw i£ ÀxaJijfJa* tivi ovpoupeei<tiTq Aovxiy TvSépwt, yévot pèv PoopaUp, &6Çq èi Xsftvpp ix '*poy6pù)v xoi «toAjtixA* <*pX<*' °ù T & TV%o4aas peri^rn.

W Ad Quint, frat. Ep., 1, i, 3, 10. Cf. Pro LÀgar. y yii, 91 ; ix, 97.

W Fût., II, 11, 35 : rrPyrrho, Aristo, Herillus, jamdin abjecti.» Jbid., nu, A3; V, tiii, a3. De orat., III, xvir, 69. De offic, I, 11, 6. Tu$cvL, V, xxz, 85.

yENÉSIDÈME. 3*5

Toutefois, îl n'est pas impossible de lever la difficulté. D'abord, on l'a vu plus haut, quand Gicéron parle de Pyrrhon, c'est toujours et uniquement le moraliste qu'il a en vue : la doctrine qui n'a plus de représentants est celle de l'indifférence , et non le scepticisme, tel que l'entendait iEnésidème. En outre, Cicéron ne connaissait guère les doctrines philosophiques que par l'intermédiaire de 6es maîtres, les philosophes de la nouvelle Académie. On comprend qu'ils aient mis peu d'empressement à propager une doctrine nouvelle, particulièrement dirigée contre eux. Il est possible enfin que Gicéron ait entendu parler de l'enseignement d'/Enésidème, mais trop peu pour le bien connaître, ou qu'il n'ait pas daigné le discuter. C'est du moins ce que semble indiquer un passage des Académiques {i \ où Gicéron fait allusion, sans y attacher d'importance, à une doctrine qui paraît bien être le scepticisme radical d'^Enésidème.

Zeller, pour refuser de voir en JSnésidème un contemporain de Gicéron, est obligé de supposer que le Tubéron à qui^Enésidème a dédié son livre a été un neveu ou un descendant de l'ami de Gicéron. Mais cette hypothèse est peu vraisemblable. Il résulte du texte de Photius que Tubéron n'était pas seulement connu dans les lettres : c'était un homme politique (2) , et cette désignation, qui convient très bien à l'ami de Gicéron, ne paraît s'appliquer à aucun autre personnage du même nom.

Reste enfin le texte de Photius, qui présente avec celui de Sextus de telles analogies qu'on ne peut guère douter qu'il provienne d'une même source. Zeller pense qu'Àntiochus n'est pas te seul académicien qui ait pu mériter le reproche qu'^Enésidème adresse à l'Académie de son temps. Mais un examen attentif du texte de Photius montre qu'il ne s'agit pas d'Antiochus, ni d'aucun philosophe de son école. Nous y voyons en effet que les académiciens dogmatisent sur beaucoup de points, et ne résistent aux stoïciens que sur la question de la représentation coin-.

:>) II, x, 33 : fflllos, qui omnia sic incerla dicunt, ut stellarum nmnerus par ta impar sit, quasi desperalos aliquos relinquamus.»

(i) . . . xaï «oAitixat ipx.àt où ràt tt/gatos* furiopu.

préhensive (1) . Or, précisément sur ce point, Antiochus, que Cicéron appelle germanissimu* êtoicus, était d'accord avec les stoïciens (2) : nous en avons pour garant tout le second livre des Académiques. Ce n'est certainement pas à Antiochus (,) , c'est à Philon ou à un de ses successeurs qu'iEnésidème fait allusion dans le texte de Photius. Nous savons en effet que Philon , après certaines concessions faites au dogmatisme, refusait décéder sur la question du critérium. Au reste, tout le passage d'iEnésidème montre bien que les académiciens dont il parie se donnaient pour des sceptiques, ce qui n'était pas le cas d'Antiockus. En effet, il leur reproche d'affirmer et de nier dogmatiquement certaines choses, et en même temps de dire que tout est incompréhensible (4) . Il leur montre qu'il faut choisir, c'est-à-dire s'abstenir d'affirmer et de nier, ou renoncer à dire que tout est incompréhensible. Or, ce reproche est précisément le même que chez Cicéron (5) , Antiochus adresse à Philon, et nous savons qu Antiochus combattait ardemment la théorie des nouveaux académiciens.

Enfin il n'y a pas lieu de supposer quVEnésidème ait dirigé ses critiques non contre Philon lui-même, mais contre ses successeurs; car, sauf Eudore d'Alexandrie, et encore la chose estelle fort douteuse (6) , Philon ne laissa point de disciples. Il ne semble donc plus douteux qu'iEnésidème ait été le contemporain de Philon, d'Antiochus et de Cicéron, et qu'il ait enseigné vers 80-70 avant J.-C. (7) .

W Phot., /. c. : «cpl «roAAôfo ioyfuniiovat . . . èia\ifyo€i\itiv iè wcp! fu£*** t** xcnaXn'xlixris Çapraalas.

<*• 4c, II, vi,i8.

<*> On peut admettre avec Nalorp (op. cit., p. 67, 3o3) que ia première partie du texte (fufAirfa rif* vvv) s'applique à Antiochus; la seconde, depuis Uôttpom* à Phiion.

(4) Hirzel (op. cit., p. a33) a très judicieusement corrigé le texte de Photius, et montré que dans ce passage : Td yàp épa rtdévat t« xai eàptiv dpaptpt€6ï*t , 4ps xt Çdpcu xoivût fadpxjuv xaTaAnv7â, il faut lire dxardXn'ula.

» i4c.,II,xiï, 43.

w Voy. ci-dessus, p. a sa.

W II est vrai que la difficulté signalée par Zellcr subsiste toujours : c'est trop

iENÉSIDÈME. 247

II. Les ouvrages attribues h ifinésidème par les divers auteurs dont les témoignages nous ont été conservés sont au nombre de cinq : i° Les hait livres des Uvèpc&vetot A4yoi (1) ; a° Kart* copias {2) ; 3° XUpl Çirnfcew l») ; A TwonîwûHrw tls rà IIvAkfofttM; 5 o 2T0ixeiû^e« (5) .

C'est une question de savoir si les deux derniers titres désignent des ouvrages particuliers ou des parties des ouvrages précédents. Ritter w est porté h croire que YYir<nv*û>at$ n'est que le premier livre des Wvppdvetoi X<5yoiM; Haas w pense que ce titre désigne l'ensemble des Tlvfâavetoi Xéyot^ qu'on peut considérer comme un abrégé de la doctrine sceptique. Suivant Saisset w et Zeller (l0) au contraire, il est plus probable que c'est un ouvrage particulier; car au témoignage d'Aristoclès, les dix tropes étaient développés dans cet ouvrage : or, dans l'analyse que Photius nous a laissée des Uvppdvttot A<5yoi il n'en est pas fait mention. Quant aux 2To<xe«swrei? et à un autre titre mentionné par Sextus (n) , nous n'avons aucune donnée précise.

Des trois ouvrages qui sont certainement d^Enésidème, il en est deux dont nous ne connaissons que les titres; les huit livres des Ilvfâcûveiot \6yot sont les seuls sur lesquels nous ayons des renseignements certains : Photius nous en a conservé l'analyse. Le but de l'auteur était de montrer que rien ne peut être connu

peu des sept noms de la liste de Diogèno pour remplir l'intervalle entre l'époque d'iEnésidème et celle de Sextus. Nous ne voyons aucun moyen de la résoudre.

<*> Sext., M., VIII, ai 5. Diog., IX, 106, 116. Photius, cod., ai a, appelle cet ouvrage UvpjwvUâv \6yoi.

<*> Diog., IX, 106.

< 8 > Ibid.

<*> Diog., IX, 78. Aristoc. ap. Euseb., Prœp. Bv., XIV, xvni, 11.

<*> Aristoc, ibid. t 16.

<•> Op.âL

< 7 > Photius dit que dans ce premier livre toute la théorie sceptique était présentée à* Tv*p Mal xeÇoAsitt&fc .

<»> Op. «*«.,p. 69.

« Op. cit., p. 37.

< l °) Op. cit., p. 18,1.

<ll) M.,X t a 16 : «rp<wTi? eioayuyy.

avec certitude (1) , et qu'il faut s'interdire toute affirmation : l'ouvrage était dédié à L. Tubéron, partisan de l'Académie. D semble qu après avoir fait partie de cette école, /Enésidème ait précisément dans cet ouvrage rompu avec elle pour se déclarer en faveur du scepticisme.

Aussi son premier soin fut-il de marquer nettement ce qui sépare les académiciens et les pyrrhoniens. Les académiciens sont dogmatistes : tantôt ils affirment sans réserve, tantôt ils nient sans hésiter. Au contraire, il n'arrive jamais aux pyrrhoniens de dire qu une chose est ou n'est pas vraie : ils n'affirment rien, pas même qu'ils n'affirment rien, et s'ils se servent de cette formule, encore trop affirmative à leur gré, c'est que le langage les y force. En outre, les académiciens sont souvent d'accord avec les stoïciens : ce sont à vrai dire des stoïciens en lutte avec des stoïciens. Ainsi ils font une distinction entre la sagesse et la folie, entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux , entre le probable et ce qui ne l'est pas : ils n'ont d'hésitation qu'au sujet de la Çavrw/a xaraXtiiriixif* Rien de semblable chez les pyrrhoniens. Enfin les pyrrhoniens ont encore sur les académiciens cette supériorité qu'ils ne sont pas en contradiction avec eux-mêmes; car c'est se contredire de soutenir qu'il n'y a rien de certain, et en même temps de faire un choix entre le vrai et le faux , le bien et le mal. Ayant ainsi opposé les deux doctrines, ifinésidème achève son premier livre en donnant le résumé de tout le système (2) pyrrhonien.

0) Phol., op. cit. : Oitfi» P&uov tlt xorcUirM ofrc Ji' ofo&fct**, dlï *4n fiilv èià yoifffew.

(,) Nous sommes fort embarrassé pour traduire le mot àyory) dont les pyrrhoniens se servaient, et que Sextus oppose a atpeatt (P., 1, 16). Les pyrrbooios refusent de dire qu'ils sont d'une $ecte, qu'ils ont un système, au sens oà les dogmatistes emploient ces mots : ils ont seulement des manières de voir» fondées sur l'expérience et la coutume (dxoXouBovfUv ydp xtvt Xoyy *arà xà Qeuvtpêtvo* v*»- JcixwfoTi 4fi7* xè Çil* vp6« rà métpia ëdn xeâ tous pàpovt *aà règ iyttyès mm 1* oixsïa tgddrj). Zelier traduit très bien ce mot en allemand par Richtmç (op. rit., p. 98, h). Nous ne trouvons pas d'équivalent en français : force nous est d'employer le mot système, en indiquant toutefois en quel sens particulier il faut l'entendre . Cf. sur ce point Haas, p. 1 1 .

iENÉSIDÈME. 249

Le second livre développe ce qui est indiqué dans le premier : il traite des principes (1) , des causes, du mouvement, de la génération et de la'destruction. Le troisième est consacré à la sensation et à la pensée (2) ; le quatrième démontre qu'il n'y a point de signes, puis indique les difficultés relatives à la nature, au monde, à l'existence des dieux. Le cinquième montre qu'il ne peut y avoir de causes : huit tropes, distincts des dix tropes dont il sera question plus loin , y sont exposés. Le sixième traite du bien et du mal; le septième combat la théorie des vertus; le huitième veut prouver que ni le bonheur, ni le plaisir, ni la sagesse ne sont le souverain bien, et qu'il n'y a aucune fin que l'homme puisse se proposer.

En dehors de ces indications, nous trouvons dans Sextus plusieurs passages où jEnésidème est nommé, et qui reproduisent exactement, sinon les termes mêmes dont il s'est servi, au moins sa pensée. Il y a seulement quelque difficulté à décider à quel point précis s arrêtent les arguments empruntés à yËnésidèmc, et à quel moment Sextus recommence à parler pour son propre compte.

Ces passages sont les suivants : i° Math., IX, 918 (sur les causes), jusqu'à la section 966 suivant Fabricius^ ; jusqu'à 9 58 suivant Saisset (4) , car les mots tolvvv ovSè xœrà StdSoa-tv ont le caractère d'une conclusion et dune transition ; jusqu'à 9127 suivant Zeller (5) , car les mots xa) <&dkiv ei lait il ri vos ahiov indiquent le commencement d'un nouvel argument. Il semble bien qu'on ne puisse attribuer en toute sûreté à TËnésidème que le passage compris entre 918 et 997.

9° Math., VIII, ho (sur la vérité) jusqu'à la section 55 sui-

« lj Il faut probablement lire (170, B, 5) *px&v au lieu de àhflifo. Voy. Pappenheim, Die Tropen (1er Grisch. Slcept., p. a4; Berlin, i885.

(*) Pappenbeim (ibid.) corrige encore heureusement le texte, et lit, au lieu de

« Ad Sext Empir., IX, 918, 3.

W Op. cit., p. 3a. Natorp (p. i33) est du même avis. Les raisons qu'il donne ne nous paraissent pas décisives.

W Op. cil., p. ao, 6.

vant Saksei; jusqu'à 48 seulement suivant Zeller et Haas (l) . La raison donnée par Haas, que la régression à l'infini invoquée à la fin de l'argument ne saurait appartenir à jfinésidème, car cette manière d'argumenter ne date que d'Agrippa, n'est pas décisive. Mais Sextus < 2) combat l'opinion de ceux qui regardent comme vrai ce qui obtient communément l'adhésion (ta «w>A- Xoùs wtlBo*). Or, cette opinion a été justement soutenue par yEnésidème (3) . Il n'y a donc pas lieu d'attribuer à iEnésidème une contradiction si formelle, surtout si on prend garde qu'évidemment un argument nouveau commence à la section 48.

3° Matli., VIII, ai 5 (sur les signes), jusqu'à la section a A4 suivant Saisset, jusqu'à a 35 suivant Zeller (4) . Il semble bien en effet que Sextus, sous prétexte de défendre iEnésidème, saisisse l'occasion de faire étalage de ses connaissances en logique stoïcienne.

On peut encore rapporter à iEnésidème le passage où Sextus 15 expose les dix tropes. On verra plus loin que le fond de cetle théorie est d'yEnésidème, mais Sextus l'expose librement* 6 ', sans prétendre donner une classification méthodique et définitive (T> .

A quelle partie des ftvfifràvtiot XSyoi faut-il rapporter les divers passages cités ci-dessus?

Sextus (8) ne donne d'indication formelle que sur le texte re-

"> Opcit., p. kt.

<*) Natorp (p. 96) veut comme Saisset prolonger la citation d\Enésidême jusqu'à 55. H est possible, a la vérité, que l'argumentation contre le «ooWné» des académiciens soit de ce philosophe (cf. Pbotius), Mais nous n'avons aucun droit de l'aflirmer.

« Af., VUI, 8.

M En exceptant le passage ss3-936, qui semble bien d'une antre source. Natorp prolonge cet emprunt à i£nésidème jusqu'au paragraphe a As (p. 101).

<*> P., 1, 38 : Xpfifufot 3è Tf Tcujti T*frj d«Ti«&.

W Si on pouvait croire que Sextus expose fidèlement et dans le détail les arguments et les exemples d'iEnésidème, la question si difficile de la date de ce philosophe serait décidée. Il cite eu effet (P., 1, 86) l'exemple de Tibère, qui votait dans les ténèbres.

W Af.,VUi, ai5.

yENÉSIDÈME. 351

latif aux signes : il est extrait du quatrième livre, ce qui s'accorde avec les renseignements de Photius.

Pour le texte relatif aux causes, Saisset (>) , 6'appuyant sur un passage de Photius &\ le rapporte au cinquième livre : Zeller (3) croit qu'il faut plutôt le placer dans le deuxième livre. Photius dit en effet que dans ce livre il était question des causes, de la génération et de la mort. Or, précisément dans le passage dont il s'agit, Sextus dit qu'ifinésidème s'occupait des difficultés relatives à la génération. Dans le cinquième livre, il était surtout question, à propos des causes, des huit tropes que nous avons déjà mentionnés.

Enfin le texte sur la vérité doit être manifestement rapporté au premier livre, en raison du témoignage de Photius.

Le passage où sont exposés les dix tropes doit être vraisemblablement attribué, comme on l'a vu plus haut, à l'ouvrage qu'/Enésidème avait intitulé TTroTvncoan.

Voilà les seules (4) données positives qui nous permettent de

<') Op. cit., p. 33.

« Cad., sis.

« Op. «*., p. so, 6.

<*> Indépendamment de ces passage* et de ceux, surtout relatifs à Heraclite, qu'on trouvera cités plus loin, il y en a peut-être beaucoup d'autres, dans les trois ouvrages de Sextus, où Fauteur s'inspire d'iEnésidème, soit dans l'exposition des doctrines, soit dans la critique. Mais il nous est impossible de les reconnaître avec sûreté. La discussion contre les académiciens (P., I, * a 0-3 35) est probablement empruntée en grande partie à iEnésidème, puisque nous savons par Photius que ce philosophe commençait son livre par la critique de l'école qu'il venait de quitter. i£nésidème y est d'ailleurs expressément nommé (as s). Mais le fait qu'il est cité en même temps que Ménodole, donne à penser que Sextus a réuni tous les arguments invoqués par les sceptiques après ÎCnésidème, qu'il ne s'inspire d'jEnésidème, du moins en cet endroit, qu'à travers Ménodote : et nous sommes enclin à croire que c'est de la même manière, en ne prenant que ce qui est devenu le bien commun des sceptiques, que Sextus suit iEnésidème, partout où il ne le cite pas.

Cependant Natorp, pour des raisons souvent plus subtiles et ingénieuses que solides, croit pouvoir attribuer sûrement à iEnésidème nombre de passages, ceux surtout où sont exposées les idées de Démocrile et d'Épicure. (P., II, 1, 1 1 ; M. ,VI1 , 69-87 et surtout 60-6/1 ; i35-i3(); ao3-si6; VIII, 56-66; i83-ai4; 3ss-3s7; 337-337 a; 348-368; X, 3 19-3/1 5.) La raison principale invoquée par Natorp est que la critique dirigée par Sextus contre Démétrius de Laconie (Af., VIII, 368-

retrouver, dégagée autant que possible des interprétations et des commentaires, la pensée d'^Enésidème. C'est k l'aide de ces documents que nous essaierons, de reconstituer son argumentation.

368) doit élre empruntée à iEnésidème. Pourquoi citer, au lieu d'Épicure, un de ses plus obscurs disciples ? Ce choix ne se comprend guère que si Démétrius a été déjà pris à partie par un contemporain, et c'est ce que confirment le ton et la vivacité de la polémique. Zeller avait été déjà frappé de ces raisons : mats ce n'est pas Carnéade, comme le croit l'illustre historien, c'est iEnésidème, d'après Natorp, qui a été l'adversaire de Démétrius.

Toute cette argumentation est loin d'être sans valeur : il faut, croyons-nous, accorder à Natorp (p. a 63) que c'est iEnésidème, et non Garnéade, qui a été l'adversaire de Démétrius. Mais en admettant que Seitus ait emprunté directement cette critique à iEnésidème, et qu'elle ne fut pas devenue un lieu commun sceptique, répété et modifié par tous les auteurs fthypotypotm , nous ne voyons pas Îne cela autorise à faire venir de la même source tous les renseignements relatifs à pienre et â Démocrite. Parmi les raisons directes invoquées en faveur de cette dérivation, aucune ne nous a paru décisive.

Enfin Natorp n'hésite pas à attribuer à iEnésidème toute la discussion comprise entre les sections 348 et 368. Ici, il excède tout à fait son droit. La discussion contre Démétrius se termine évidemment à 357 : xa * *** ^ohxdnspop chrape». Il n'est plus question, dans la suite, de Démétrius, mais des dogmalistes (36o). Dès lors, il nous est impossible d'attacher autant d'importance que le fait Natorp arn passages qui viennent après. Toute la théorie qu'il édifie sur ces textes nous semble pécher par la base. Ce n'est pas que nous méconnaissions ni le grand savoir ni h force de pensée dont Natorp fait preuve dans cette reconstitution , qui remplit son chapitre VI. Mais en général il nous semble prêter à iEnésidème des formules trop modernes, les raisons qu'il invoque sont trop subtiles, les textes ne disent pas tout ce qu'il leur fait dire. Au surplus, nous sommes d'accord avec Natorp sur nombre de points importants : pour des raisons différentes, et par un autre chemin nous sommes arrivé à des conclusions analogues aux siennes, notamment lorsqu'il rapproche iEnésidème de Hume et Kant. (Voy. ci-dessous, la p. v.)

jENÉSIDÈME. — SON SCEPTICISME. 253

jKNÉSIDÈME. - SON SCEPTICISME.

Dans la doctrine d'yEnésidème, on peut distinguer deux parties. D'abord le philosophe résume et classe, sous le nom de tropes, les arguments que lui avaient légués les anciens sceptiques : par là, il démontre que les sens ne peuvent nous donner aucune certitude. Puis il entreprend de prouver que la raison n'a pas plus de succès, et sa démonstration porte sur trois points principaux : la vérité, les causes, les signes ou preuves. C'est cette dernière partie qui est son œuvre originale et personnelle : c'est le nouveau scepticisme.

I. Plusieurs historiens pensent que les dix tropes, connus depuis longtemps, étaient le bien commun de l'école sceptique (1) . Mais Zeller (2) soutient, avec raison selon nous, que si le fond de ces arguments, plusieurs des exemples qui y sont invoqués, et l'expression même de tropes {5) n'ont rien de nouveau, c'est jEnésidème qui le premier les mit en ordre, les énuméra avec une certaine méthode, leur donna, en un mot, la forme qu'ils ont gardée. Pour avoir été exposés dans les Tlvfâoiveiot \6yoi, ces arguments ne doivent pas plus être attribués à Pyrrhon qu'on ne fait honneur à Socrate de toutes les théories présentées par Platon sous son nom. Et si Diogène cite les dix tropes dans la vie de Pyrrhon, c'est qu'il a l'habitude de dire, à propos du père d'une doctrine, tout ce que ses disciples ont pensé : la vie de Zenon renferme les idées de tous les stoïciens. C'est expres-

w Saiaaet, op. cit., p. 78.

» Op. cit., p. aA, 5.

< s > Gell., N. A., XI, ▼, 5. — Cf. Zeller,l. IV, p. 846 (3*Auflage).

sèment h jEnésidème qu 9 Aristoclès (1) , Sextus (2) , Diogène (3) attribuent les dix tropes ; nulle part ils ne sont attribués à aucun autre W : il n'en est pas question quand tes anciens parient de l'exposition que fit Timon de la doctrine de Pyrrhon. Et si ces tropes avaient été connus , comment croire que Cicéron n'en eût rien dit (5) ?

Par ce mot tropes (rpémt, on employait aussi les mots r6woi et \6yoi) iù \ les sceptiques désignaient les diverses manières ou raisons par lesquelles on arrive à cette conclusion : qu'il faut suspendre son jugement. Ils indiquaient comment se forme, en général, la persuasion : nous regardons comme certaines les choses qui produisent toujours sur nous des impressions analogues, celles qui ne nous trompent jamais ou ne nous trompent que rarement, celles qui sont habituelles ou établies par les lois, celles qui nous plaisent ou que nous admirons (7) . Mais précisément par les mêmes moyens on peut justifier des croyances contraires à celles qui sont les nôtres : à chaque affirmation on peut opposer une affirmation contraire, appuyée sur des raisons équivalentes, sans que rien permette de décider que l'une est préférable h l'autre. Il suit naturellement de là qu'il ne faut rien affirmer. Ramener à leurs types les plus généraux ces oppositions d'opinion, c'est dresser en quelque sorte la liste des catégories du doute, ou plutôt, car il faut ici un mot nouveau, qui n'implique aucune affirmation , c'est énumérer les tropes : il y en a dix.

(l) Ap. Euseb. , Pmp. n. 9 XIV,xvm, 1 1.

w IX, 78, 87.

w Le mot T/ftfoi (Diog., IX, 79) s'applique plus naturellement à JEoéâàètoe qu'à Pyrrbon. Ou pourrait aussi adopter la correction proposée par Nietsacbe (Bmtràge zùr Quellenkunde det Diog. Laert., Basel, 1870, p. 1 1), qui Ht : Totfrac* Si toi)* èéxa rpévovs xai &*o&ô<Tiof ridrtcrtv ù»v xspàhot x. t. A.

w Zeller relève (p. a5) dans l'exposition de Diogène et de Seilus nombre «Teipressions qui ne sauraient être antérieures à l'époque d'iEnésidème.

< <} SeiL , P., I, 36. Cf. Pappenheim, Die Tropen dêr Grieih. Sk&pt. f p. t3; Bwlin, i885.

w Diog., IX, 78.

iENÉSIDÈME. — SON SCEPTICISME. 265

Us sont exposés, avec une extrême abondance d'exemples et de commentaires, par Scxtus (,) ,et plus sobrement, mais presque dans les mêmes termes, par Diogène< 2) : un passage (3) de ce dernier donne à penser qu'il avait sous les yeux le texte même d'iEnésidème; nous empruntons à ces deux auteurs les éléments de notre résumé (4) .

i° La diversité des animaux. — Il y a de nombreuses différences entre les animaux : tous ne naissent pas de la même manière, tous n'ont pas les mêmes organes. Or, on sait qu'une modification de l'organe, comme la jaunisse chez l'homme, ou Faction de se frotter les yeux, modifie la perception. Quand donc on voit des animaux qui ont une lueur dans les yeux ou la prunelle allongée, il faut admettre que leurs perceptions diffèrent des nôtres. On doit en dire autant des autres sens : le toucher n'est pas le même pour qui est revêtu d'une coquille, ou de plumes, ou d'écaillés; le goût pour qui a la langue sèche ou humide. L'observation atteste d'ailleurs cette diversité des perceptions : l'huile, qui est bonne aux hommes, tue les guêpes et les abeilles; l'eau de mer est un poison pour l'homme s'il en use trop longtemps, elle est fort agréable aux poissons.

Dès lors, d'un objet connu par les sens, nous pourrons bien dire comment il nous apparaît, mais non pas ce qu'il est : car de quel droit supposer que nos perceptions sont plus conformes à la nature des choses que celles des animaux?

D'ailleurs, les animaux ne sont pas aussi inférieurs à l'homme

W P.,I, 36«laay.

W IX, 79 êtêeq.

< 4 > Suivant Aristoclès (ap. Euseb. , Prœp. ev. , XIV, xviu, 11), iEnésidème n'aurait reconnu que neuf tropes. S'il fallait choisir entre le témoignage isolé d'Aristodès et les témoignages concordants de Seitus et de Diogène, ces derniers défraient évidemment obtenir la préférence. Il est probable qu'une erreur a été commise soit par Aristodès, soit par un copiste ; c'est aussi l'opinion de Zeller et de Hirzel (III , 1 1 à )• Pappenbeim (op. cit.) prend parti pour le texte d'Aristodès : ses raisons ne nous ont pas paru décisives. Nous persistons à attribuer à iEnésidème les dix tropes, comme le fait Sextus, M., VU, 345 : xûtddvsp iêelÇapev tous vapà r& Alvymfyw Séx* rpdxovt hstému.

qu'il platt aux dogmatisiez de le dire; les sceptiques prennent plaisir à énumérer les mérites du chien. Non seulement il a des sens supérieurs aux nôtres, mais il sait choisir ce qui lui est utile ; il a des vertus qui règlent ses passions, il connaît l'art de la chasse, il est capable de justice, même il n'est pas étranger à la dialectique.

a Les différences entre les hommes. — Accordons cependant que les hommes sont supérieurs aux animaux. Il y a entre eus de telles différences qu'on sera encore dans l'impossibilité de décider où est la vérité. Les corps diffèrent par la figure et le tempérament : on a vu une femme d'Athènes boire trente drachmes de ciguë sans en être incommodée. Démophon, serviteur d'Alexandre, avait froid au soleil ou dans un bain, chaud à l'ombre. Les esprits ne diffèrent pas moins : les uns aiment la vie active, les autres le repos; tous les poètes ont signalé ces oppositions. Entre tant d'apparences diverses, comment choisir! S'en rapporter au plus grand nombre? Mais nous ne connaissons pas tous les hommes, et ce que la majorité pense ici, elle ne le pense plus là-bas. Il vaut mieux ne pas choisir et ne rien affirmer.

3° La diversité des sens. — Dira-t-on que, pour échapper à celte difficulté, il faut s'en rapporter à un seul homme pris pour juge, le sage idéal du stoïcien par exemple? Il sera tout aussi embarrassé de se décider, trouvant entre les différents sens une nouvelle diversité. Une peinture a du relief pour les yeux et n'en a pas pour le toucher. Un parfum agréable à l'odorat blesse le goût. L'eau de pluie, bonne pour les yeux, enroue et incommode le poumon. Qui sait si les qualités des choses ne dépendent pas uniquement de la diversité de nos organes? Une pomme n'a peut-être qu'une seule qualité; peut-être en a-t-elle plus que nous n'en connaissons : nous pouvons les ignorer comme l'aveugle ignore les couleurs. Donc, ici encore, nous ne voyons que l'apparence, non la réalité.

k° Les circonstances (urepiolcfoeis). — Sous ce nom 9 le scep-

jENÉSIDÈME. — SON SCEPTICISME. 357

tique désigne les habitudes, les dispositions ou conditions particulières qui font varier les perceptions : tels sont la veille ou le sommeil, les divers âges de la vie, le repos ou le mouvement, l'amour ou la haine. Le miel parait amer à ceux qui ont la jaunisse. A ceux qui ont un épanchement de sang, une étoffe parait couleur de sang, tandis que nous la jugeons toute différente. Il n'y a pas à objecter que ce sont des cas anormaux et de maladie, car comment savoir si, en pleine santé, nous ne sommes pas dans des conditions capables de modifier l'apparence des choses? Ainsi encore l'amour nous fait voir la beauté là oit elle n'est pas. On n'a pas les mêmes idées étant ivre ou à jeun. Entre toutes ces apparences comment se décider? Toutes pe valent.

5° Les situations, les distances et les lieux. — Un vaisseau, vu de loin, paraît petit et immobile; vu de près, il parait grand et en mouvement. Une tour carrée , vue de loin , paraît ronde. Voilà pour les distances.

Une rame parait brisée dans l'eau, droite dehors. La lumière d'une lampe paraît obscure au soleil, brillante dans les ténèbres. Voilà pour les lieux.

Une peinture a du relief si on la regarde de loin ; elle paraît unie si on la voit de près. La gorge des colombes se nuance de mille couleurs différentes suivant qu'elles se tournent d'une façon ou d'une autre. Voilà pour les positions.

Mais comment connaître les choses , abstraction faite du lieu qu'elles occupent, de la distance où nous sommes , de la position qu'elles prennent? Nous ne les connaissons donc pas.

6° Les mélanges. — Un objet ne nous apparaît jamais seul, mais toujours uni à quelque autre chose : à l'air, à la chaleur» à la lumière, au froid, au mouvement. Dans ce mélange, comment connaître l'objet en lui-même? La couleur de notre visage paraît autre, quand il fait chaud, et quand il fait froid. Notre voix n'a pas le même son dans un air subtil et dans un air épais. La pourpre n'a pas la même couleur au soleil et à la

lirUUMt UDMIlli

lampe. D'autre part, nous ne connaissons les choses que par l'intermédiaire de nos organes, nouveau mélange qui altère la perception. G est pourquoi tout parait pâle et blanchâtre à ceux qui ont la jaunisse. Nous ne pouvons pas plus séparer les choses de ce qui les entoure que nous ne distinguons l'huile dans un onguent. Mais ne pas les séparer, c'est ne pas les connaître en elles-mêmes.

7° Les quantités ou compositions (I) . — Les choses changent d'aspect suivant qu'on les prend en plus ou moins grandes quantités . Considérez à part les raclures de cornes de chèvre : elles paraissent blanches; regardez les cornes qui en sont formées : elles sont noires. Les grains de sable, séparés, paraissent raboteux; dans le monceau, ils paraissent mous. Le vin fortifie si on en prend avec modération; il affaiblit si on en abuse.

8° La relation (2 >. — Toute chose est relative à la fois aui autres choses avec lesquelles elle est perçue et à celui qui la perçoit. Une chose n'est pas à droite ou à gauche par elle-même, mais par rapport à une autre. Le jour est relatif au soleil. De même le haut est relatif au bas, le grand au petit, le père au fils. Rien n'est connu en soi-même.

9° La fréquence et la rareté. — Une comète nous étonne parce qu'elle apparaît rarement ; le soleil nous effraierait si nous ne le voyions pas tous les jours. On ne s'inquiète plus des tremblements de terre une fois qu'on y est habitué. Ce ne sont donc pas les caractères des choses elles-mêmes qui décident de nos \ jugements, mais leur fréquence ou leur rareté : nouvelle preuve Tjue nous n'atteignons que des apparences.

io° Les coutumes, les lois, les opinions ®. — Il ne s'agit plu< ici des sensations, mais des croyances morales : elles varient à l'infini. Les Egyptiens embaument leurs morts, les Romains les

(1) Ce trope est le huitième chez Diogène.

w Dixième chez Diogène.

a) Cinquième chez Diogène.

iENÉSIDÈME. — SON SCEPTICISME. 259

brûlent, les Péoniens les jettent dans les marais. Les Perses permettent aux fils d'épouser leurs mères; les Egyptiens, aux frères d'épouser leurs sœurs; la loi grecque le défend. Que de différences entre les diverses religions, entre les opinions des philosophes, entre les récits des poètes! On peut donc dire ce que les hommes ont pensé sur tel ou tel point, ce qui leur a paru yrai , non ce qui est vrai.

Ces dix tropes, on le voit, se succèdent, sauf les quatre premiers, sans grand ordre. H n'y a pas lieu de s'en étonner : ce n'est pas méthodiquement ni a priori, mais empiriquement et en accumulant des observations, qu'ils ont été déterminés. On aurait mauvaise grâce à exiger ici un ordre plus rigoureux que celui qu'on trouve dans les catégories d'Aristote, jetées, elles aussi, les unes après les autres, sans aucun lien qui les réunisse W.

Toutefois, il est aisé de s'apercevoir que les sceptiques attachaient une cerfaine importance à Tordre de leurs tropes. Nous en avons la preuve dans cette expression de Sextus (2Î : yjpwiuOa rf Tùt&i TœuTtf S-erixdfe; et à diverses reprises il insiste (3) sur l'ordre auquel il s'astreint. Il prend même la peine de simplifier sa liste et remarque (4) que les dix tropes peuvent se ramener à trois : le premier porte sur celui qui juge, le sujet (il comprend les quatre premiers de la liste); le second porte sur l'objet (il comprend le septième et le dixième); le troisième porte sur le sujet et l'objet (ce sont les cinquième, sixième, huitième et neuvième). On peut dire aussi, ajoute Sextus, que tous les tropes se ramènent à un seul : celui de la relation (5) ; il est le

(,) H n'y a pas lieu, d'ailleurs, de chercher un rapport plus étroit entre les tropes d'iEnéridème et les catégories d'Aristote, comme le fait Pappenheim.

» JP.,1, iài.

< sl II semble qu'en s'exprîmant ainsi, Sextus fasse allusion & la classification adoptée par Diogène et qui place au dernier rang le trope de la relation. Nous ne croyons pas, avec Hirzel, qui a d'ailleurs écrit sur cette question des pages excellentes (op. cit., p. 11 5), que Sextus n'ait pas connu une autre liste que celle

genre suprême, les trois précédents sont les genres, les dix sont des espèces.

On conviendra cependant que si les dix tropes se ramènent aux trois qu'on vient d'indiquer, une méthode rigoureuse exigerait qu'ils fussent disposés dans un ordre correspondant. Sextus ne s'est pas conformé à ses propres indications, probablement parce qu'il reproduisait le texte même d'iEnésidème et que le besoin d'un ordre plus satisfaisant ne s'est fait sentir que plus * tard. Mais nous avons la preuve que les sceptiques ultérieurs procédèrent autrement.

L'ordre adopté par Diogène, d'après un sceptique plus récent, Saturninus ou Théodosius (1 \ est, à certains égards, plus satisfaisant. Le dixième trope d'vEnésidème (la contradiction) devient le cinquième : il s'agît, en effet, de divergences d'opinion tenant à la nature ou aux dispositions du sujet. Le septième devient le huitième; les sixième, septième, huitième et neuvième tropes [situations ou distances, mélanges, quantités ou compositions, fréquence ou rareté) se rapportent à l'objet considéré en lui-même, abstraction faite de tout rapport soit entre le sujet et l'objet, soit entre les divers objets. Le dixième enfin (la relation) , le plus important de tous, désigne les rapports des objets entre eux. Remarquons à ce propos que l'idée de la relativité est présentée chez Diogène , un peu autrement que chez Sextus. Ce dernier entend par relativité ' aussi bien le rapport de l'objet au sujet que le rapport des objet* les uns aux autres. La première forme de la relativité qui se présente à la pensée est, en effet, la relation des choses à l'esprit. Un examen plus attentif ne tarde pas à montrer que la relation des choses entre elles n'est pas moins réelle, et cette relation fournit au scepticisme un argument encore plus décisif: aussi est-ce uniquement de cette dernière qu'il est question chez Diogène.

d'iEnésidème : Tordre même qu'il indique ici prouve qu'il conçoit une disposition plus méthodique.

<>> Ce serait certainement Théodosius, si on adoptait la correction de Nietzsche indiquée ci-dessus, p. a 5 A.

iENÉSIDÈME. — SON SCEPTICISME. 261

On pourrait établir une comparaison analogue entre ces deux listes et celle de Favorinus (1) . Mais il paraft inutile d'insister davantage sur un point après tout peu important. Bornons-nous à remarquer que les dix tropes d'illnésidème, sauf le dernier (encore s'agit-il des opinions communément admises, sarts aucun caractère scientifique), ont pour objet de montrer l'insuffisance de la perception sensible. Il restait à faire un pas de plus et & montrer que la science elle-même, malgré ses prétentions, n'est pas plus heureuse. C'est ici que commence l'œuvre propre et vraiment originale d'iGnésidème.

IL C'est probablement sous l'influence de la nouvelle Académie, à laquelle nous avons des raisons de croire qu'il avait d'abord appartenu , et pour répondre aux exigences nouvelles de la philosophie de son temps, qu'iEnésidème fut amené à soumettre à une critique subtile et profonde les idées essentielles de la science. Après que des philosophes tels que Carnéade avaient proclamé l'impossibilité de la science et mis en lumière l'insuffisance de la connaissance sensible, le scepticisme, s'il voulait tenir son rang parmi les systèmes, ne pouvait plus se contenter d'énumérer des opinions ou des apparences contradictoires, et se complaire au jeu facile d'oppositions comme celles que nous trouvons dans les dix tropes. Il fallait pénétrer plus avant et montrer non seulement que la science n'était pas faite, mais qu'elle ne pouvait se faire. C'est ce qu'entreprit ,/Enésidèine. Nous ne connaissons qu'une partie de ses arguments : ils donnent une haute idée de son œuvre. Il n'est pas impossible, d'ailleurs, que ce qui nous a été conservé fût l'essentiel : l'esprit subtil et clair de Sextus Empiricus était bien capable de faire ce choix judicieux. En tous cas, les trois lambeaux de doctrine qui sont arrivés jusqu'à nous se rejoignent aisément et forment un tout bien lié. Le sceptique établissait d'abord , en général , qu'il n'y a point et ne peut y avoir de vérité : c'était contester la possibilité même

(>) Pour Favorinus (Diog., IX, 87), le neuvième trope de Diogène est le huitième; le dixième de Diogène devient le neuvième.

de la science. Ceux qui croient à la science la considèrent comme la découverte des causes ou comme un ensemble de démonstrations s'imposent nécessairement à l'esprit. Il n'y a point, il ne peut y avoir de causes, répond /Enésidème. Il n'y a pas \non plus, il ne peut y avoir de relations nécessaires entre nof idées, et, par suite, il n'y a point de démonstration. C'est, on ne peut s'empêcher de le remarquer, précisément la même suite d'idées que Hume défendit plus tard. Mais nous devons d'abord exposer sans commentaires la doctrine d'jEnésidème sur ces trois points capitaux : il n'y a point de vérité; il n'y a point de causes; il n'y a point de démonstrations, ou, comme on disait alors, il n'y a point de signes.

i° De la vJBiii. — Sextus W nous donne, non le texte même, mais le sens de l'argumentation d'^Enésidème.

Si le vrai est quelque chose, il est sensible, ou intelligible, ou l'un et l'autre à la fois, ou ni l'un ni l'autre. Or tout cela est

Le vrai n'est pas sensible, car les choses sensibles sont génériques, comme les ressemblances communes à plusieurs individus : tels l'homme et le cheval, qu'on retrouve dans tous les hommes et dans tous les chevaux; ou spécifiques, comme les qualités propres k tel ou tel, à Dion ou àThéon. Si donc le vrai est chose sensible , il faut qu'il soit générique ou spécifique : or il n'est ni générique (2) , ni spécifique. D'ailleurs, ce qui est visible peut être perçu par la vue, ce qui est sonore, par l'ouïe; de même, tout ce qui est sensible est perçu en général à l'aide d'un

(1) M., VIII, &0-A8 : Ausvfftei Se xoù 6 A/vnff/JfjfiOf. . . àxophu rlBnotv.

<') Pourquoi? Le texte ne le dit pas. Suivant Fabricius, le vrai, perçu par 1» sens, n'est pas un genre, parce que les sens ne perçoivent pas l'universel; il n'est pas non plus une qualité spécifique , parce que les sens ne perçoivent jamais ce qui est propre à un être, mais seulement les qualités communes à tous. Il nous semble plus simple d'interpréter ainsi la pensée d'iEnésidèrae : Le vrai n'est pas on genre, car ce n'est pas une propriété qui caractérise une classe d'êtres à l'exclusion de» autres : toutes les choses sensibles peuvent être vraies. Et ce n est pas non plus U propriété de tel ou tel objet, pour la même raison.

jENÉSIDÈME. — SON SCEPTICISME. 26S

sens. Mais le vrai (1) n'est pas perçu en général à laide d'un sens, car la sensation est par elle-même dénuée de raison ; or on ne peut connaître le vrai sans raison. Le vrai n'est donc pas sensible.

\ Il n'est pas non plus intelligible, car aucune chose sensible ne serait vraie, ce qui est absurde. En outre, ou il sera intelligible pour tous à la fois, ou il le sera pour quelques-uns seulement. Mais il est impossible qu'il soit connu de tous à la fois, et il n'est pas connu de quelques-uns en particulier, car c'est invraisemblable, et c'est justement de quoi on dispute.

Enfin le vrai n'est pas à la fois sensible et intelligible. Car ou bien on dira que toute chose sensible et toute chose intelligible sont vraies, ou bien certaines choses sensibles seulement, ou bien certaines choses intelligibles. Or on ne peut dire que toute chose sensible et toute chose intelligible soient vraies, car les choses sensibles sont en contradiction avec les choses sensibles, les choses intelligibles avec les choses intelligibles, et réciproquement, les sensibles avec les intelligibles, et les intelligibles avec les sensibles. Et il faudra, si tout est vrai, que la même chose soit et ne soit pas, soit vraie et fausse en même temps. Il ne se peut pas non plus que quelques-unes des choses sensibles soient vraies, ou quelques-unes des choses intelligibles, car c'est précisément de quoi on dispute. D'ailleurs, il est logique de dire que toutes les choses sensibles sont ou vraies ou fausses, car, en tant que sensibles, elles sont toutes semblables : l'une ne l'est pas plus, l'autre moins. Et il en est de même des choses intelligibles : toutes sont également intelligibles. Mais il est absurde de dire que toute chose sensible ou toute chose intelligible soit yraie. Donc le vrai n'est pas.

2° De la causalité. — C'est encore Sextus (2) qui nous

(1 > Il nous semble évident qu'il faut faire de dkydès le sujet de y vaplfatu (43) : à moins qu'au lieu de otfica xtxl xà cdaBtiJo» xoipœt aiaB^act yvapiÇerat on ne lise : ovtcû xai là dXrjOéf . . .

ii] M. t IX, 318-337. M- Diog., IX, 97,98,99.

donne le résumé de l'argumentation d'/Enésidème contre les causes.

Il n'y a pas de causes, car un corps ne peut être la cause d'un corps. En effet, ou bien ce corps n'est pas engendré, comme l'atome d'Épicure, ou bien il est engendré, comme on le croit d'ordinaire (1 \ et il tombe sous les sens, comme le fer, ou il est imperceptible, comme l'atome : dans les deux cas, il ne peut rien produire, car s'il produit quelque chose, c'est en demeurant en lui-même ou en s'unissant à un autre. Mais, demeurant en lui-même, il ne peut produire rien de plus que lui-même, rien qui ne soit dans sa propre nature. S'unissant à un autre, il ne peut pas non plus en produire un troisième qui n'existât pas auparavant ; car il ne se peut pas qu'un devienne deux ou que deux fassent trois. Si un pouvait devenir deux, chacune des deux unités ainsi produites deviendrait deux à son tour, et il y en aurait quatre; puis, chacune des quatre unités se dédoublant à nouveau, il y en aurait huit, et ainsi à l'infini : or il est tout à fait absurde de dire que de l'unité sorte une infinité de choses: et il n'est pas moins absurde de dire que de l'unité naisse une multiplicité.

Il est encore absurde de dire que de l'union d'un certain nombre de choses il puisse en sortir un plus grand nombre. Car si une unité, s'ajoutant à une unité, en produit une troisième, cette dernière, s'ajoutant aux deux premières, en produira une quatrième, celle-ci une cinquième, et ainsi à l'infini. Donc un corps ne peut être la cause d'un corps.

Par les mêmes raisons, l'incorporel ne peut être la cause de l'incorporel : car jamais de l'unité ne peut naître la pluralité, ou d'une pluralité donnée une pluralité plus grande. En outre,

(1) Au lieu de idos, texte manifestement altéré, on pourrait lire, arec Hin*l (p. 166), dvOpuwos. Il est possible qu'en soutenant qu'il n'y a pas de causes, £nésidème se soit trouvé d'accord avec Heraclite, comme le suppose Hirsel (M.). Mais les raisons invoquées à l'appui de cette conjecture nous semblent bien peo décisives. C'est tout autre chose de dire, comme le fait Heraclite (Glem. Alex.. Strom., V, îû), que le monde n'a pas de cause, et de proclamer, comme le sait £nésidème, l'impossibilité logique de toute causalité.

£NÉSIDÈM& — SON SCEPTICISME. 265

l'incorporel, étant incapable de contact, ne peut ni agir ni pâtir M.

De même que l'incorporel n'engendre pas l'incorporel, un corps ne peut produire l'incorporel, ni l'incorporel un corps : car le corps ne renferme pas en lui-même la nature de l'incorporel, ni l'incorporel celle du corps. Du platane ne naft pas un cheval, parce que la nature du cheval n'est pas contenue dans celle du platane ; d'un cheval ne peut naître un homme , parce que la nature de l'homme n'est pas contenue dans celle du cheval. De même d'un corps ne sortira jamais l'incorporel, parce que la nature de l'incorporel n'est pas dans celle du corps, et, inversement, de l'incorporel il ne sortira jamais un corps.

Bien plus, l'un des deux fût-il dans l'autre, il ne sera pas engendré par l'autre, car, si chacun existe, il ne naît pas de l'autre, mais possède déjà la réalité : existant déjà, il ne peut être engendré, car la génération est un acheminement vers l'être. Ainsi, le corps n'est pas la cause de l'incorporel, ni l'incorporel du corps. D'où il suit qu'il n'y a pas de cause.

Cette argumentation d'iEnésidème se complétait par rénumération, dans le V* livre des Hvfifaiveioi \&yoi®\ de huit tropes particulièrement destinés à réfuter ceux qui croient à l'existence des causes : Sextus nous en a conservé la liste en des termes assez obscurs.

Ces tropes diffèrent de ceux qu'on a énumérés précédemment non seulement par leur objet, mais par la manière dont ils sont présentés. Il ne s'agit plus ici d'opposer les unes aux autres des opinions d'égale valeur et contradictoires, mais seulement d'indiquer des manières de mal raisonner sur les causes : le mot irope est employé dans un sens nouveau. La liste d'iEnésidème est à vrai dire une liste de sophismes.

M Saisset croit voir ici un sophisme, cr Raisonner ainsi, dit-il, c'est supposer cette majeure : une cause ne peut agir que par contact. Or, qui accorde cette majeure? Personne, que je sache, excepté les matérialistes.» Mais sans parler des stoïciens, cette thèse est celle d'Aristote : Gen. am., H, i, 7 3 4, A : xivtïv yàp fti> *<*16fi€Pov ativarev. Cf. Zeller, t. 111, p. 356.

» Phot., Myr. Cod., 312; Sextus, P., I, 180.

Voici ces huit tropes (1) : i° Recourir h une cause qui n'est pas évidente et qui n'est pas attestée par une autre chose qu'on puisse appeler évidente ; 2° Ayant à choisir entre plusieurs bonnes raisons également plausibles, s'arrêter arbitrairement à une seule; 3° Les choses se passant suivant un ordre régulier, invoquer des causes qui ne rendent pas compte de cet ordre; k° Supposer que les choses qu'on ne voit pas se fassent comme des choses qu'on voit, quoiqu'elles puissent aussi se faire autrement; 5° Rendre compte de toutes choses, ainsi que l'ont fait la plupart des philosophes , à laide des éléments qu'on a imaginés, au lieu de suivre les notions communes avouées par tout le monde; 6° Ne tenir compte, comme le font beaucoup de philosophes, que des causes conformes à ses propres hypothèses et passer sous silence celles qui y sont contraires, quoiqu'elles soient aussi probables; 7 Invoquer des causes qui sont contraires non seulement aux apparences , mais même aux principes qu'on a adoptés; 8° Pour expliquer des choses douteuses, se servir de causes également douteuses.

11 peut arriver enfin, remarque jEnésidèuie, que les philosophes se trompent en indiquant des causes de plusieurs autres manières qui se rattachent à celles qu'on vient d'indiquer.

3° Des signes. — S'il est impossible de connaître directement les causes, et par elles d'expliquer les effets, de descendre

(0 Fabricius (Ad Sextum, P., 1, 180) les explique par des exemples ingénieusement choisis : l'Expliquer, comme les pythagoriciens, la distance des planète* par une proportion musicale; a° Expliquer le débordement annuel du Nil par la foule des neiges, alors qu'il peut y avoir d'autres causes, comme les pluies, le vent, le soleil; 3° Expliquer le mouvement des astres par une pression mutuelle qui ne rend aucunement compte de Tordre qui y règne; à* Expliquer la vision de la même manière que l'apparition des images dans une chambre noire; 5 e Expliquer le monde par les atomes, comme Épicure, ou par les homœoméries, comme Anaxagore, ou par la matière et la forme, comme Aristote; 6° Expliquer les comètes. comme Aristote, par l'assemblage des vapeurs venues de la terre, parce que cette théorie coucorde avec ses idées sur l'ensemble de l'univers; 7 Admettre, comme Epicure, un clinamen incompatible avec la nécessité que cependant il proclame; 8° Expliquer la montée de la sève par l'attraction, parce que l'éponge attire IVan. fait qui est pourtant contesté par quelques-uns.

jENÉSIDÈME. — SON SCEPTICISME. 267

des causes aux effets, ne peut-on remonter des effets aux causes, saisir les causes au delà des effets, c'est-à-dire les atteindre indirectement? Les effets, en d'autres termes les phénomènes, seraient alors des signes ou des preuves dont la présence attesterait la réalité des causes : le raisonnement serait le moyen que possède notre esprit pour s'élever à l'explication des choses. Telle était précisément la thèse des stoïciens, des épicuriens : iEnésidème essaya aussi de la ruiner.

Cette tbèse, nous savons très certainement qu'jËnésidème s'est appliqué à la combattre. «Au quatrième livre de son ouvrage, nous dit Photius (1) , /Enésidème déclare qu'il n'y a pas de signes visibles révélant les choses invisibles, et que ceux qui croient à leur existence sont dupes d'une vaine illusion. »

Ce témoignage est confirmé par un passage plus explicite de Sextus (2) . Si les phénomènes, disait ^Enésidème, apparaissent de la même manière à tous ceux qui sont semblablement disposés, et si d'autre part les signes sont des phénomènes, il faut .que les signes apparaissent de la même manière à tous ceux qui sont semblablement disposés. Or, les signes n'apparaissent pas de l^ même manière à tous ceux qui sont semblablement disposés. Les signes ne sont donc pas des phénomènes.

Sextus se donne beaucoup de peine pour prouver que c'est là un raisonnement correct, formé d'après les règles de ce que les stoïciens appelaient le second mode d'argumentation indémontrable uni au troisième. Sans entrer dans ces subtilités, accordons que l'enchaînement de ces trois propositions est rigoureux, et voyons comment chacune est justifiée.

La première est fondée sur l'observation : tous ceux qui ont les yeux en bon état voient la couleur blanche de la même manière : il en est de même pour les autres sens. La seconde est évidente. Pour la troisième, la médecine fournit des exemples décisifs : la rougeur chez ceux qui ont la fièvre, la moiteur de la peau, l'extrême chaleur, la fréquence du pouls, observées par

W Myriob., 170, B, 13.

« M.,VIll, ai5.

des médecins semblabiement disposés, ne sont pas interprétées par eux de la même manière : Hérophile y voit une marque de ïa bonne qualité du sang; pour Érasistrate, c'est le signe du passage du sang des veines dans les artères; pour Asclépiade, c'est la preuve d'une tension plus grande des corpuscules intelligibles dans les intervalles intelligibles (1) .

En empruntant cet argument à iEnésidème (et probablement en le développant à sa manière , par des exemples qu'il choisit dans la médecine), Sextus le fait servir à prouver que les signes ne sont pas choses sensibles, comme le voulaient les épicuriens. Il reste après cela à prouver qu'ils ne sont pas non plus choses intelligibles, comme le croyaient les stoïciens : Sextus entreprend en effet cette démonstration. Mais il ne parait pas qu'^Enésidème y ait songé : il a dû se borner à établir que les signes ne sont pas choses visibles, révélant des choses invisibles, (pavepà ?âv àÇ>ap&v, comme dit Photius. Sextus nous avertit (2) lui-même qu'il modifie un peu l'argumentation de son maître, en prenant le mot <p<xtv6(ieva comme l'équivalent de afoOnrd.

Il serait intéressant de savoir si Jînésidème avait déjà fait la distinction que les sceptiques adoptèrent plus tard entre les signes commémoratifs (ùnopviiaflixA), et les signes indicatifs (èvSetxTucd) , les uns révélant des choses visibles par elles-mêmes (la fumée, le feu), les autres découvrant des choses toujours invisibles (les mouvements, l'âme). Faire cette distinction, c'est avoir le sens très net de la méthode d'observation dans son opposition à la méthode logique ou dialectique. On peut être tenté de croire qu'un esprit tel qu'^Enésidème avait déjà bien compris cette différence, d'autant plus que les huit tropes contre les causes donnent à penser, nous l'avons vu , quVKnésidème avait un tour d'esprit scientifique, une tendance à interpréter sans idées préconçues les données de l'expérience. Cependant ces tropes eux-mêmes, à tout prendre, sont encore d'un dialecticien plutôt que d'un observateur, et, ce qui est plus grave, aucun texte

<0 SexL, M., VIII, aao.

< s ) Ibid. , a 1 6 : <l>aiv6peva pèv éotxe xaXeïv 6 Alwitrlènpo* rà aîaBrrsd.

iENÉSIDËME. — SON SCEPTICISME. 269

précis ne nous autorise à attribuer à iEnésidème la distinction que fait Sextus (1) . La seule distinction qu'ait faite iËnésidème est celle des signes sensibles et des intelligibles : or c'est par une erreur manifeste que Fabricius l2) confond cette distinction avec celle de Sextus; car les épicuriens, qui n'admettent que des

(1 > Natorp, dans un curieux et hardi chapitre de ses Fonchungm der Getchichte des Erkenntmstproblmns , p. 137 et $eq. (Berlin, Hertz, 188&), soutient l'opinion contraire : ses arguments ne nous ont pas convaincu. Nous croyons avec Natorp que Sextus emprunte à iEnésidème la plupart de ses arguments contre les signes : mais de ce fait nous tirons une conclusion contraire. Il est vrai que Sextus confond le signe en général dos stoïciens et le signe indicatif. Là-dessus , Philippson (De Ph. lib. , p. 57) l'accuse de s'être contredit. Natorp le défend, mais le défend mal. Suivant lui, Sextus (P., II, 97-133 et M., VIII, 160-198) ne parle que du signe en général, et le passage P., II, 101, où ce signe est appelé ivSetxnxép, est interpolé. Mais supposer une interpolation , c'est se tirer commodément d'affaire. La thèse de Natorp est d'ailleurs ouvertement contredite par le passage P., II, io3 : c'est bien du signe indicatif que veut parier Sextus. La solution est bien plus simple. C'est que partout où les stoïciens disent signe (sans qualification), Sextus entend signe indicatif, traduisant en son langage, qui était aussi celui des stoïciens de son temps, la pensée des anciens. Il est vrai que le signe des stoïciens ne rentre pas exactement dans la définition qu'il a donnée du signe indicatif. Mais ce n'est qu'une différence de forme. Au fond, le signe des stoïciens et le signe indicatif sont identiques : l'un et l'autre supposent entre le signe et la chose signifiée un lien nécessaire. C'est pourquoi le signe est èxxaXvvIpcèp tov Xfyovrof, ix Çwyttot àvayop&nixdv to£? <J7f futanov (M,, VIII, 901). Ce signe est le seul qu'iEnésidème ait connu, quoique '"''Vraisemblablement il ne Tait pas appelé indicatif. Et c'est pourquoi Diogène (IX, 96) dit simplement : IripeTov ovx sïvat.

Il n'y a pas à contester d'ailleurs que la distinction entre la science et l'opinion fondée sur la seule expérience soit antérieure à iEnésidème : c'est ce que prouve un texte de Platon (Rép., VII, 5i6, c) qui nous avait nous-méme vivement frappé avant que Laas et surtout Natorp en eussent tiré d'importantes conséquences. Certainement Platon, et probablement les sophistes, ont connu une ért^voç xpi&f (Phœdr.y 960, E) fort voisine de YdxoXwdla r&v oxtiflixQv (Sext., P., I, 937). Mais est-ce une raison pour attribuer, en l'absence d'un témoignage précis, à iEnésidème une théorie savante de l'expérience 1 Nous ne trouvons aucune trace de la distinction platonicienne chez les académiciens. De plus, autre chose est distinguer la science et la routine, autre chose faire la théorie de cette routine, la substituer de propos délibéré à la science, en formuler les règles. Il ne parait pas que les sophistes aient dépassé le premier de ces deux points de vue.

Nous croyons avec Natorp qu'il y a dans le scepticisme une partie positive : mais nous ne la voyons que chez Sextus , nullement chez iEnésidème. Et si elle a été chez iEnésidème (ce qui n'est nullement impossible), nous n'avons, dans les documents dont nous disposons, aucune raison certaine de l'affirmer. « Ad Sext., P., II, 100, e.

signes sensibles, croient aux signes indicatifs. Chose décisive : Sextus, dans la critique qu'il fait de la théorie des signes indicatifs (1) , et où il suit presque certainement iinésidème, semble oublier parfois sa propre distinction ; il cite comme exemple de signes indicatifs : si celte femme a du lait, elle a conçu. Or, c'est ià évidemment un signe commémoratif. Dès lors, il est certain qu'au temps de l'écrivain dont s'inspire Sextus (et c'est JSnésidème) les signes de cet ordre étaient considérés comme indicatifs, ou plutôt simplement comme des signes. La définition du signe n'était pas tirée, comme elle le fut plus tard, du caractère de l'objet signifié (perceptible ou non), mais du lien qui unit le signe à la chose signifiée : entre le lait dans les mamelles et le fait d'avoir conçu, il y a un rapport nécessaire (ixoXot/0/a, awdp- Tijais). En d'autres termes, la distinction des signes indicatifs et commémoratifs n'est pas encore faite ; elle appartient à une école postérieure (2) .

III. En morale, l'enseignement d'/Enésidème ne paraît pas avoir différé de celui de Pyrrhon et de Timon. À deux reprises ' 3I , iEnésidème est nommé avec Timon comme ayant dit que l'ataraxie est le seul bien que nous puissions atteindre, et quelle résulte de I'Ato^i/. Nous voyons par le résumé de Photius qu'Jïnésidème blâmait les académiciens d'avoir donné une définition du bien et du mal. Dans les trois derniers livres de son ouvrage il combattait la théorie morale des stoïciens sur les biens et les maux, et leur distinction entre les «rpoiyyp&a et les «fcroirponyfiéva; il réfutait leur théorie de la vertu, soutenait aussi que le bien suprême n'est ni le bonheur, ni le plaisir, ni la sagesse, et finalement que le bien tant célébré par tous les philosophes n'existe en aucune manière 4 .

(l) Voy. ci-dessous, 1. IV, ch. h.

(1) Avec Philippson (p. 66) nous l'aUribuerions à l'école empirique, et plus particulièrement à Ménodote. (Voy. I. IV, ch. i.)

< 3 > Diog., IX, 107. Aristoc ap. Euseb., op. cit., XIV. xvm, 6.

<*) Cod., 919 : Ô è* M mSm xal *' xarà tow réXovt êvitrlarat, pifrc r*> eittarpovlap, pirTe rfjv Jièovhv, pifrc r^v Çpàvyatv, pift' éXXo xt réXot ètu^tùpSm «7rou,

jENÉSIDÈME. — SON SCEPTICISME. 271

Si Ton trouve une sorte de contradiction entre cette négation absolue et l'affirmation suivant laquelle l'ataraxie est le bien que peut seul assurer le scepticisme, cette difficulté est la même que nous avons déjà rencontrée à propos de Pyrrhon et de Timon. Elle doit être résolue de la même manière. Ce n'est pas dogmatiquement, ou pour des raisons théoriques quVEnésidème recommande l'ataraxie, c'est à un point de vue purement pratique, et en s'interdisant toute affirmation sur les principes ou l'essence des choses.

Il y a pourtant encore une difficulté. Un passage d'Aristoclès (1) , distinguant jEnésidème et Timon, déclare que la conséquence S*u doute, d'après ^Ënésidème, est non seulement l'ataraxie, /mais le plaisir. S'il n'y a pas ici une simple erreur, il faut entendre le mot JjSovri dans un sens très large, celui par exemple que lui donnait Épicure, qui lui aussi comptait l'ataraxie pour un plaisir (2) . C'est aussi dans le même sens que Pyrrhon pariait du bonheur [tbv péÀXovra eùSouftovtfaetv) comme but de la vie (3) . En tout cas, ce passage isolé ne saurait prévaloir contre le résumé si net que nous a conservé Photius. iËnésidème n'affirmait rien en morale. S'il lui est arrivé de dogmatiser, et s'il y a quelque contradiction dans son œuvre, ce n'est pas 1;\ qu'il faut la chercher.

Suep i» -rit rSv xarà ÇtXoaoÇlav tsXploztûv èoÇdauev, dXX' dvXas otix shai réXot rd tsciaiv vfivovfievov.

(1) Op. cit. : ToU (témot èiaxetftévott oUtcû wptéeeoBcu T/pw p»jai mp&tov fièv dÇaaiav, évetra 3è drapa£lav, Aipy<îi&n{iof êè 'fjSovjp.

W Diog., X, i36 : fi pèv yàp ajctpaÇta xai éntovla xara&lvfiarixai elmv ifèovai.

(3) Il est possible qu'il y ait là, comme le suppose ingénieusement Hirzel (p. 109), la trace d'une tentative pour concilier le cyrénaïsme et le pyrrhonisme. Mais nous avons trop peu de raisons de croire à des tendances éclectiques chez JCnésidème pour qu'on puisse attribuer une grande valeur à cette conjecture. Natorp (p. 3oo) récuse simplement le texte d'Aristoclès.

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