‹ Les sceptiques grecsChapitre 28 sur 31 · P, HI · texte numérisé non relu

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bien , et ne provoquerait de notre part aucun effort. Ou elle serait en nous : mais elle ne peut être dans le corps, qui est étranger à la raison; et quant à l'âme, outre que peut-être elle n'existe pas, si elle est composée d'atomes, comme le veut Epicure, comment comprendre que dans un groupe d'atomes, le plaisir ou le jugement puissent apparaître? Et il n'y a pas moins de difficultés si on définit l'âme à la manière des stoïciens. ! Enfin d'innombrables exemples prouvent que les hommes, selon les temps et les lieux, ont les idées les plus différentes sur le bien et sur le mal, sur le juste et l'injuste. Sextus reprend ici tous les faits qu'il a déjà énumérés à propos du dixième trope d'dUnésidème, et il en ajoute beaucoup d'autres. En présence de tant de contradictions, il ne reste plus qu'à suspendre son jugement.

Allons plus loin. Fût-il vrai que le bien et le mal existent, 3 serait impossible de vivre heureux. Le malheur a toujours pour cause un trouble, et le trouble vient toujours de ce qu'on poursuit, ou qu'on fuit une chose avec ardeur. Or, on ne poursuit et on ne fuit une chose que parce qu'on la croit bonne ou mauvaise. Mais quiconque a une opinion sur le bien et sur le mal est malheureux, soit que jouissant de ce qu'il croit être un bien, il craigne d'en être privé, soit que, à l'abri de ce qu'il croit être un mal, il redoute de ne pas l'être toujours. D'ailleurs, le mal est, de l'aveu des dogma listes, si voisin du bien, qu'on ne peut avoir l'un sans l'autre : ainsi, celui qui aime l'argent devient avare; celui qui aime la gloire est bientôt un ambitieux. Enfin la possession du bien ne satisfait jamais celui qui l'a obtenu. Riche, il désire accroître sa fortune, et il est jaloux de ceux qui possèdent plus que lui.

Cependant, les dogmatistes prétendent qu'il y a un art de vivre heureux : et ils l'appellent la sagesse. Mais lorsqu'il s'agit de définir cet art, ils sont en désaccord. Les stoïciens, qui affichent à ce sujet les plus hautes prétentions, avouent qu'il n'y a pas de sage parfait : il n'y a donc point de parfait bonheur. D'ailleurs, on a vu plus haut que la science en général est im-

possible : il ne saurait donc y avoir de science de bien vivre. La science et l'art se reconnaissent à leurs œuvres : l'art du médecin à la guérison qu'il produit, l'art du peintre à ses tableaux. Mais il n'y a point d'œuvre propre à la sagesse : entre les actions accomplies par le commun des hommes et celles du prétendu sage, il n'y a point de différence : honorer ses parents, rendre un dépôt, voilà des choses dont tout le monde est capable.

Enfin, le sage ne peut être appelé vertueux que s'il doit lutter contre des appétits contraires à la raison : l'eunuque n'est pas continent, et ceux qui ont l'estomac malade ne sont pas sobres. Si on dit que la vertu consiste à vaincre ses appétits, le sage n'est pas heureux, puisque ses appétits sont pour lui une cause de trouble : et sa sagesse ne lui sert à rien.

Y eût-il un art de vivre heureux, il serait impossible de l'enseigner. Trois choses sont requises pour tout enseignement : il faut qu'il y ait une chose à enseigner, puis quelqu'un qui enseigne , enfin quelqu'un qui reçoive l'enseignement. Mais il n'y a rien qu'on puisse enseigner. Car on enseignerait ce qui est, ou ce qui n'est pas. Enseigner ce qui n'est pas serait absurde. Si on enseigne ce qui est, on l'enseigne en tant qu'il est, ou en tant qu'il possède quelque qualité. Dans le premier cas, la chose enseignée est un être, et par conséquent doit être évidente. Le second cas est également impossible ; car l'être n'a point d'accident ou de propriété qui ne soit un être.

On peut montrer de même que la chose enseignée ne saurait être ni corporelle, ni incorporelle; ni vraie, ni fausse; ni artificielle, ni naturelle; ni claire, ni obscure.

Il n'y a non plus personne qui puisse instruire ou être instruit. Il serait absurde de prétendre que celui qui sait instruit celui qui sait, ou que celui qui ne sait pas instruit celui qui ne sait pas. Et celui qui sait ne peut instruire celui qui ne sait pas ; car ce dernier est comme l'aveugle qui ne peut voir, ou le sourd qui ne peut entendre. Et par quel moyen l'instruire? Ce n'est ni par l'évidence, car ce qui est évident n'a pas besoin d'être enseigné; ni par la parole, car la parole ne signifie rien par nature, puis-

que les Grecs ne comprennent pas les barbares, et réciproquement; si la parole a un sens, c'est en vertu d'une convention : on ne peut donc la comprendre qu'en se rappelant les choses qu'on est convenu de désigner par les mots : et cela suppose qu'on les connaît déjà.

Il n'y a donc pas plus de vérité certaine en morale qu'il n'y en a en physique et en logique. Suspendre son jugement : voila la seule chose raisonnable et qui puisse donner le bonheur. Si elle ne met pas l'homme à l'abri de tous les coups du sort, si elle ne le préserve pas de la faim, de la soif, de la maladie, du moins elle supprime tous ces maux imaginaires dont l'homme se tourmente lui-même ; et les maux inévitables , comme on l'a vu ci-dessus, elle les rend toujours plus supportables.

La suspension absolue du jugement devrait logiquement conduire, dans la pratique, à l'inertie absolue. Etre incertain dans ses jugements mène tout droit à être irrésolu dans ses actions; le parfait sceptique, s'il était conséquent avec lui-même, se désintéresserait de la vie. Le doute se traduit, dans la vie pratique , par l'indifférence. Mais Pyrrhon est le seul qui ait osé avouer^cette conséquence; ses disciples sont plus timides. Vivre à l'aventure, demeurer inerte, s'isoler du monde, ne s'intéresser à rien, voilà une manière d'être qu'il était difficile de recommander sérieusement et qui avait peu de chances de plaire. En Grèce surtout, les apôtres d'une telle doctrine n'auraient guère échappé au ridicule; c'est à peine si les sceptiques y échappèrent en adoucissant singulièrement les conséquences de leur principe. U fiant vivre ; voilà ce que répètent à l'envi les adversaires des sceptiques; et les sceptiques en conviennent. Dès lors, ils sont forcés d'admettre un minimum de dogmatisme. Nous avons vu comment les premiers pyrrhoniens et les nouveaux académiciens reconnurent cette nécessité, et s'y soumirent. Les sceptiques de la dernière époque n'échappent pas à cette loi. Us reprennent les vues de leurs devanciers, mais y ajoutent quelque chose; l'empirisme leur fournit un nouveau moyen de répondre aux exigences de la vie pratique et du sens commun. Par suite, cette part de dogmatisme inavoué qu'on retrouve au fond de toute doctrine sceptique, prend chez eux une importance plus grande. Ce n'est pas qu'ils la mettent volontiers en lumière, et s'y arrêtent avec complaisance; ils la laissent plutôt au second plan, sentant bien que là est le point faible du système. Mais, par la force

des choses, ils sont amenés de temps en temps à s'expliquer sur cette question délicate; on peut démêler chez eux quelques assertions positives. Il y a comme une construction de modeste aspect et de chétives dimensions à côté des ruines qu'ils ont amoncelées. Recueillons avec soin ces indications dispersées: le scepticisme nous apparaîtra sous un aspect assez différent de celui qu'il nous a montré jusqu'ici, et présentera avec plusieurs doctrines modernes des analogies assez inattendues.

( I. «Nous ne vouions pas aller à {'encontre du sens commun ni bouleverser la vie, disent les sceptiques (l) , nous ne voulons as rester inactifs (2) . » Tout en laissant de côté la science dogma- ^ tique, reconnue impossible, il y a une manière empirique de / vivre W, il y a une observation pratique et sans philosophie 4 , ( qui peut suffire.

\ Cette conformité à la vie commune comprend quatre choses s : i° Suivre les suggestions de la nature : le sceptique a des sens, il s'en sert; il a une intelligence, il se laisse guider par elle et cherche ce qui lui est utile; a° Se laisser aller à l'impulsion de ses dispositions passives : le sceptique mange s'il a faim, boit s'il a soif; 3° Obéir aux lois et coutumes de son pays : le sceptique croit que la piété est un bien , au point de vue pratique (/3iûjtix&), l'impiété un mal; 4° Ne pas rester inactif et exercer certains arts.

Les trois premières de ces règles prescrivent un simple retour au sens commun : il faut vivre à la manière des simples , voilà

M Sextus, M., VIII, 167 : Ovàè pax6{ie6a tout xotvdfc tQv AvQpàww «ps- Xitytatv, otièi ovyxiopMv rèv filov.

M Sext., P., I, 9 3 : Mi} drtvépyyrot mapréxotaiv tlveu. . . %k : Qùx àmépynr* iaptv é» oit wpaXapGdvoiuv ré^vatt.

W P., II, a 66 : Êpirc/pro xal dèoÇdalcûç xarà ràt xotvàt Typfotiç tt xai vçe- * Aitycit fiiovv tsepl rôp ix êoyfiomxijt ursptepylat xod ftdXtala /£» rfa finnvcw;

<« P., II, s5A; I, a3. M., XI, i65. P., I, *3; III, *35. kÇiXôvoÇxx T*p*ru. Jbûntxil réprime.

ce que répond le sceptique à la question obstinée de ses adversaires. Séduit un moment par les professes des dogmatistes qui faisaient briller à ses yeux l'espoir d une explication de toutes choses, dune science qui, en satisfaisant son esprit, lui permettrait d'agir en pleine connaissance de cause, il a pu les • écouter et les suivre. Réflexion faite, il s'aperçoit que ces promesses sont trompeuses, ces espérances fallacieuses; il y renonce et revient à son point de départ. Après cette aventure spéculative, il reprend, désillusionné, sa place dans la foule, il redevient homme du commun comme devant; la seule différence entre lui et l'homme du peuple , c'est que celui-ci ne se demande pas s'il y a une explication des choses, tandis que le sceptique croit qu'il n'y en a pas ou quelle est inaccessible, au moins pour le moment. C'est un retour fort peu naïf à la naïveté primitive.

Être sceptique, dit-on souvent, c'est douter de tout. Cette formule n'est pas tout à fait exacte. Le vrai sceptique ne doute pas des phénomènes, des sensations qui s'imposent à lui avec nécessité ; il distingue ses états subjectifs de la réalité située hors de lui. Quand il parle des suggestions de la nature, de ses dispositions passives, des lois et coutumes de son pays, ce sont de simples faits, sentis ou éprouvés par lui, qu'il a en vue; il ne les juge pas, il n'affirme rien au delà des phénomènes.

Il y a bien là une sorte de croyance ou de persuasion (*re«w) (1) . Mais cette persuasion involontaire et passive (èv i&wXrfrtp fgdBet xeipévn), il la distingue de l'adhésion réfléchie et voulue que d'autres accordent aux prétendues vérités de l'ordre scientifique. C'est ne rien croire que de ne croire qu'aux phénomènes.

Le sceptique ne s'en tient pas là. Il recommande l'action, l'exercice de certains arts. C'est ici que nous voyons apparaître l'idée nouvelle des sceptiques de la dernière période.

H y a quelque embarras dans les discours de Sextus à ce sujet. Tantôt ce n'est pas seulement la science, mais l'art même

(réxpv) qu'il proscrit; et s'il recommande d'apprendre les arts 11 ', il a démontré ailleurs fort savamment qu'il est impossible de rien apprendre. Mais il se tire d'affaire par une distinction. L'art qu'il admet est purement empirique, affranchi de tout principe • général : c est une routine. Platon , dans le Gorgùu, oppose à peu près de la même manière la routine à la sci e nce. - -

Lorsqu'il passe en revue toutes les sciences connues de son temps pour en montrer le néant, Sextus a soin de nous prévenir que ses coups ne visent pas certaines pratiques qui n'ont de la Vgcience que l'apparence, et sont uniquement fondées sur l'expé- I rience et l'observation. Autre chose est, par exemple, cette partie de la grammaire qu'on apprend aux enfants, qui leur fait connaître les éléments du discours, les lettres et leurs combinaisons, et qui est l'art de lire et d'écrire; autre chose cette science prétentieuse qui veut connaître la nature même des lettres et leur origine, qui distingue les voyelles et les consonnes et se perd dans une foule de distinctions subtiles (2) . Contre la première il n'a rien à dire; tout le monde convient qu'elle est utile à tous, au savant comme à l'ignorant. De même que la médecine, elle a un grand mérite : elle donne un remède contre l'oubli, et le sceptique lui sait un gré infini de lui permettre de sauver et de transmettre à la postérité ses arguments contre l'autre grammaire.

De même, s'il n'a que sévérité et ironie pour la rhétorique prétentieuse des savants, il n'attaque pas la connaissance des mots ni le bon usage de la langue. Seulement il estime que l'habitude et l'éducation libérale suffisent à les faire connaître a , et il préfère le langage simple et familier des ignorants aux beaux discours des rhéteurs. Ainsi encore il ne blâme pas l'usage des nombres M, mais seulement la science arithmétique, et il ne confond pas l'astronomie mathématique, et surtout l'astrologie

"> P., I, aA : T*xvOp ètèaonaXk.

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