‹ Les sceptiques grecsChapitre 27 sur 31 · M., IX · texte numérisé non relu

M., IX

ce sont toutes les parties qui forment le tout, le tout par luimême n'est plus rien, et par suite il n'y a plus même de parties; tout et parties sont choses corrélatives comme le haut et le bas, la droite et la gauche.

Mêmes difficultés à propos du corps (1) . On définit le corps une chose qui a trois dimensions : longueur, largeur, profondeur. Mais la longueur n'est rien : car la longueur, c'est la ligne, et la ligne, disent les mathématiciens, c'est un point qui s'écoule. Mais le point n'existe pas : il n'est ni corporel, car il n'a pas de dimensions, ni incorporel, car comment pourrait-il engendrer des corps? Ce qui engendre n'agit que par contact, et ce qui n'a pas de parties ne peut être en contact avec rien. Le point ne peut même pas former la ligne en s'écoulant ; car, s'il demeure au même endroit, il reste un point, et ne devient pas une ligne ; s'il passe d'un endroit dans un autre, abandonne-t-il entièrement le lieu qu'il quitte? Dans le lieu nouveau qu'il occupe, il est un point, et non une ligne. Ne l' abandonne-t-il pas, et occupe-t-il à la fois le lieu ancien et le lieu nouveau? Si ce lieu est indivisible, le point n'est toujours qu'un point; s'il ne l'est pas, le point sera divisible comme lui, et ne sera plus même un point.

La ligne n'est pas davantage une série de points, car si les points ne se touchent pas, on ne peut dire qu'ils forment une seule ligne : et comment se toucheraient-ils, n'ayant pas de parties, et ne pouvant se toucher sans se confondre?

On démontre de même que la surface et le solide sont choses inintelligibles.

Il nous semble inutile, après avoir résumé les arguments sceptiques sur les points les plus importants, de poursuivre cette exposition dans le détail des autres questions. C'est toujours la même méthode : ce sont toujours les mêmes procédés, on pourrait dire les mêmes artifices dialectiques. Ce que nous avons dit suffit amplement à en donner l'idée. Nous nous bor-

<»> Af.,IX, 368.

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lierons donc à indiquer les autres questions sur lesquelles porto le débat.

On ne saurait se faire une idée du lieu ; car il n'est pas on corps, et ne peut être vide. De plus, puisque, par définition, il contient les corps, et doit par conséquent être hors d'eux, il faut qu'il soit ou la matière ou la forme des corps, ou l'intervalle qui sépare les limites des corps, ou, comme disait Ans tôle, ces limites mêmes : toutes hypothèses inadmissibles.

Le mouvement est impossible ; car on ne peut comprendre ni qu'un mobile soit mis en mouvement par un autre corps, ni qu'il se mette en marche de lui-même. Les sceptiques s'approprient en outre l'argument de Zenon d'Élée : un corps ne peut se mouvoir, ni dans le lieu où il est, ni dans le lieu où il n'est pas. Restent enfin les difficultés que soulève la question de savoir si le mobile, le temps, le lieu, sont ou non divisibles à Finfini : ni l'opinion des stoïciens, qui admettent la divisibilité à l'infini, ni celle des épicuriens, qui reconnaissent des indivisibles, ni celle de Straton le physicien , qui admet l'indivisibilité dans le temps, mais refuse de la reconnaître dans les mobiles et dans le lieu, ne résistent à l'examen. On retrouve dans cette curieuse discussion la plupart des arguments qui sont encore invoqués de nos jours par les partisans et les adversaires d? l'infini actuellement réalisé.

Gomme le mouvement et le lieu, le temps ne peut ni être conçu, ni exister; car il ne saurait être ni fini, ni infini, ni divisible, ni indivisible; il ne peut ni commencer, ni finir; il est formé du passé, qui n'est plus, et de l'avenir, qui n'est pas encore; enfin il n'est ni corporel, ni incorporel.

Le nombre est impossible ; car il n'est ni une essence distincte des choses nombrées, ni une propriété des choses nombrées. Eo outre, quoi qu'aient dit les pythagoriciens, on ne peut connaîtra l'unité; et, comme l'avait montré Platon, on ne peut pas non plus concevoir qu'une unité, s'ajoutant à une autre unité, cesse d'être l'unité et devienne le nombre deux.

Enfin on ne peut comprendre la naissance et la mort. Ce qui

nafl, c'est ou ce qui existe» ou ce qui n'existe pas : mais ce qui existe n'a pas à naître, et à ce qui n'existe pas, on ne peut attribuer aucune qualité. De même une chose ne peut naître ni de ce qui existe, ni de ce qui n'existe pas. Les mêmes raisons montrent l'impossibilité de la mort.

3° Centre les moraliste. — La question capitale en morale est celle-ci : Qu'est-ce que le bien? Le sceptique répond qu'il n'y a pas de bien (1) .

Tout le monde accorde que le feu produit de la chaleur, et la neige du froid. Si le bien existait naturellement, il ferait aussi sur tout le monde la même impression. Mais d'une part, pour les hommes incultes ou ignorants, le bien, c'est tantôt la santé, et tantôt les plaisirs de l'amour; c'est de s'emplir de vin ou de nourriture, ou encore de jouer aux dés, ou d'avoir plus d'argent que les autres. D'autre part, parmi les philosophes; les uns, comme les péripatéticiens, distinguent trois sortes de biens, ceux de l'âme, ceux du corps, et les biens extérieurs; les autres, comme les stoïciens, en admettent trois sortes aussi, mais ils l'entendent autrement, et distinguent les biens intérieurs, comme les vertus, les biens extérieurs, comme les amis, et les biens qui ne sont ni intérieurs, ni extérieurs, comme l'honnête homme. Epicure est d'un avis tout différent, et on a entendu un philosophe dire : «J'aimerais mieux être fou que de me livrer au plaisir, » Entre toutes ces théories il n'y a aucun moyen de choisir, il n'y a pas de critérium.

En outre, le bien est-il le désir que nous avons d'une chose, ou cette chose elle-même? Ce n'est pas le désir, car nous ne ferions aucun effort pour obtenir ce que nous désirons, puisque la réussite ferait cesser le désir. Et ce n'est pas la chose ; car, ou elle serait hors de nous; et alors, si elle produisait sur nous une impression agréable, ce n'est pas par elle-même qu'elle serait un bien; et si elle n'en produisait pas, elle ne serait pas un

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