CHAPITRE IL
y I. Socrate a été l'adversaire acharné des sophistes; longtemps on a crn qu'il n'y avait rien de commun entre eux et lui et qu'il était leur opposé en toutes choses. Certains historiens modernes ont changé tout cela: Hegel M trouve que Socrate ressemble aux sophistes; Grote (2) estime que les principaux sophistes ressemblent à Socrate; en fin de compte, Socrate ne serait que le plus illustre des sophistes. Socrate, dit Hegel, n'est pas sorti de terre tout à coup comme un champignon; il est en parfaite continuité avec son temps. Gomme les sophistes, il renonce à expliquer le monde; il se place au point de vue subjectif. — Si, dit Grote, dans le milieu de la guerre du Péloponèse, on eût demandé à un Athénien quelconque : Quels sont les principaux sophistes de votre cité ? il eût certainement nommé Socrate parmi les premiers.
Sans entrer ici dans une discussion qui nous écarterait trop de notre sujet, nous devons signaler ce qu'il y a d'exagéré dans
v ces opinions. S'il y a quelques analogies entre les sophistes et leur illustre contemporain, les différences sont bien plus nom* breuses et plus importantes (3) . Assimiler Socrate même à Protagoras et à Gorgias, c'est à la fois lui faire une injure imméritée et commettre une grave erreur historique. Quels que soient les
(» Getchichte der Philo*., t. II, p. fo (Werke, t. XIV; Berlin, Duncker, i833).
W Histoire de la Grèce, trad. Sadoos, t. XFI, p. 173 et eeq. (Paris, Lacroix. 1866).
M C'est ce que Zellcr (Philo*, der Griechen, t. II, p. 1 58, 3* Aufl., Leipzig. 1875) montre avec beaucoup de force et de précision.
moyens qu'il emploie et les détours où se complaît sa pensée , Socrate n'a qu'un but* 1 * : trouver une vérité absolue, universelle, qui s'impose & tout esprit et dont la conscience individuelle ne soit pas la mesure. Sa doctrine a été fort bien nommée la philosophie des concepts, et il la nettement définie en disant que la science est la connaissance du général. Quelles que soient ses hésitations et ses réserves , il est des points sur lesquels il n'a jamais varié. Où voit-on qu'il ait douté de la vertu, de la différence du juste et de l'injuste, de l'obligation de faire le bien? Jamais moraliste na montré une conviction plus profonde, une ardeur plus sincère et plus communicative à prêcher la vertu. Si on peut lui reprocher quelque chose, c'est d'avoir eu trop de confiance dans la science, d'avoir cru qu'il suffît de connaître le bien pour le faire, d'avoir identifié la vertu avec la certitude absolue qui s'empare de l'esprit lorsqu'il est parvenu à reconnaître la véritable nature du bien. Et si la pensée de Socrate avait quelque chose de commun avec le scepticisme , comment comprendre que ses plus illustres disciples, Platon et Aristote, s'inspirant de son esprit et continuant son œuvre, soient arrivés à construire les systèmes les plus dogmatiques qui furent jamais ?
Non seulement Socrate a eu foi dans la science, mais il a * découvert une méthode excellente. Cet examen qu'il recommande à chacun de faire sur soi-même et qu'il savait si bien pratiquer sur autrui, cette analyse des notions, cette épreuve par l'ironie et la dialectique à laquelle il soumettait ses disciples , était vraiment un procédé scientifique. Ce n'est pas la méthode expérimentale, puisque Yïkeyyos ne s'applique pas à des objets extérieurs et conserve toujours un caractère dialectique et subjectif; mais c'est quelque chose d'analogue et qui procède du même esprit. G rote, qui sait malgré tout lui rendre justice, le y compare, sous ce rapport, à Bacon. « LElenchos, tel que Socrate
(l) Voir, sur le vrai sens de la philosophie de Socrate, la belle étude de M. Em. Boa troux, Socrate, fondateur de la science morale (Séances et travaux de l'Acad. des se. morales et politiques, i883).
l'appliquait, dit encore avec raison l'historien anglais W, était animé de l'esprit le plus vrai de la science positive et formait un précurseur indispensable qui aidait k y parvenir. » — « Socrate, ajoute-t-il, était le contraire dun sceptique : personne ne regarda jamais la vie dun œil plus positif et plus pratique; personne ne tendit jamais à son but avec une perception plus claire de la route qu'il parcourait; personne ne combina jamais comme lui l'enthousiasme du missionnaire avec la finesse, l'originalité, l'esprit de ressources inventif et la compréhension généralisatrice du philosophe. »
y Toutefois, si Socrate est le contraire d'un sceptique, il faut reconnaître qu'il y a dans son dogmatisme des parties de scepy ticisme. Lorsqu'il répudie la science de la nature et déclare que ( de tels sujets dépassent l'entendement humain^, que la divinité les dérobe à nos yeux, il parle comme les sophistes et comme les sceptiques de tous les temps. Il est vrai qu'il donne une définition de la science, et en cela il diffère des sophistes et des sceptiques; mais, il ne faut pas s'y tromper, la science dont il parie est uniquement la science morale (3) : les concepts qui en sont l'objet sont uniquement des concepts moraux. Qu'est-ce que le bien? le juste et l'injuste ? la piété ? Voilà les questions v qu'il examine le plus souvent dans les Mémorables de Xénophon; et certainement Xénophon nous représente Socrate plus fidèlelement que Platon. Gomme les sophistes, la pratique l'intéresse bien plus que la théorie : toute son ambition , comme la leur,
« Op. cit., p. 34i.
w Xénophon, Memor., I, i, 1 1 ; — IV, vu, 6. — Aristote, Met., I, 6.
W Nous croyons que M. Fouillée, dans son livre d'ailleurs si remarquable, La Philosophie de Socrate (ch. u et m; Paris, 6. Baillière, 187a), a exagéré le caractère métaphysique de la philosophie de Socrate. Le texte si connu du Phddon 96, À, sur lequel repose surtout son interprétation, marque nettement la différence du point de vue de Socrate, disposé à expliquer le monde par l'homme, avec celai des philosophes antérieurs, disposés à expliquer f homme par le monde; mais il n'implique pas un système de métaphysique. La seule tcience dont Socrate s'occupe et dont il reconnaisse la légitimité est la morale. Cf. Em. Boutroux, op. cit. Il resterait d'ailleurs à savoir si dans ce passage Platon exprime, non sa propre pensée, mais celle de son maître, et c'est fort douteux.
est de former des hommes utiles, de bons citoyens; il ne diffère d'eux que par l'idée qu'A se fait du but à atteindre et des moyens les plus propres à y parvenir. Nous ne voulons pas, avec A. Lange, l'accuser d'avoir arrêté les progrès de l'esprit humain et de l'avoir égaré « pour des milliers d'années dans le dédale de l'idéalisme platonicien (1) ». Mais il est certain qu'il professait pour ce que nous appelons aujourd'hui la science positive un dédain excessif. Lorsqu'il recommande d'étudier l'arithmétique et la géométrie seulement dans la mesure où elles sont pratiquement utiles (2) , il tient exactement le même langage que tiendra plus tard Sextus Empiricus : c'est vraiment une sorte de scepticisme.
Par la méthode qu'il emploie, Socrate se distingue encore des philosophes qui l'avaient précédé et se rapproche des sophistes. Dès l'instant où il se confinait dans l'analyse des concepts, la dialectique était la seule méthode qui lui convint. Or il fallait une grande attention pour s'apercevoir que les mêmes moyens peuvent être employés en vue de buts tout différents. Ajoutons que, soit par un défaut inhérent à l'esprit grec, soit par les nécessités que lui imposait une lutte quotidienne avec des esprits exercés et redoutables, la dialectique de Socrate est souvent subtile et parait captieuse. Encore aujourd'hui, en lisant certains dialogues de Platon, ne nous arrive-t-il pas de nous demander quel est le sophiste? Il n'est pas surprenant que des contemporains, comme Aristophane, s'y soient trompés. Sur ce point encore, Socrate devait avoir des imitateurs : les philosophes de la nouvelle académie s'autorisent de son nom et le revendiquent pour un des leurs (3) .
Enfin, même dans les questions où il avait les convictions les plus arrêtées, dans les questions morales, les nécessités de la discussion et le caractère de sa méthode forçaient Socrate à prendre
(1) Histoire du matériaUêtne, trad. Poromerol, t. 1, p. 5o. Paris, Reinwald, (,) Xénopbon, Msm., IV, tu, 9.
:3) <*c.,Ac, I, i?, 16-xn, kk.
Si INTRODUCTION. — CHAPITRE IL
une attitude sceptique. Dans toutes les discussions, son premier mot était qu'il ne savait rien; son premier soin était de montrer, soit à des adversaires présomptueux, soit à des disciples inexpérimentés, qu'ils ignoraient tout; et il ajoutait qu'il n'avait rien J à leur apprendre (1) . De là cette formule si connue : <c Ce que je sais le mieux , c'est que je ne sais rien (2) . » Ou encore : « Seule la Divinité possède la sagesse; la science humaine n'a que peu de valeur, et même n'en a aucune (3) . » La seule supériorité qu'il osât s'attribuer sur les autres était de ne pas croire qu'il savait alors qu'il ignorait M. A force de faire de l'ignorance et du doute un éloge immodéré, il a fini par être pris au mot : on s'est trompé sur son ironie, et, sans le savoir ou sans le vouloir, ce dogmatiste a favorisé de son nom et de ses exemples les entreprises ultérieures du scepticisme.
* IL Parmi les successeurs de Socrate, ceux qu'on appelle les petite socratiques ne furent qu'à demi fidèles à leur maître ; du moins, s'ils se souvinrent de son enseignement, ils ne le conservèrent pas sans alliage, et l'on voit reparaître dans leurs doctrines l'influence des philosophes antérieurs et des sophistes : celle de l'éléatisme et de Gorgias, chez les mégariques et les cyniques (5) ; celle d'Heraclite et de Protagoras, chez les cyrénaîques. De là dans ces doctrines des germes de scepticisme qui ne tardèrent pas à se développer.
Euclide est certainement un philosophe dogmatique. Avec ses maitres éléates, il répète que les sens nous trompent, mais il a une confiance absolue dans la raison : il croit à l'unité de
< ! > Plat., Théét., i5o, C; Mena, 80 A; Àrist., Soph. elench., xxxiv, i83.
M Cic, Ac. t II, mu, 74; 1, iv, 16.
M Plat. Apol. Socr., ai, B,et teq.
« Ibid.
< 5 > Antisthène avait été le disciple de Gorgias (Diog., VI, 1; A th., V, aao); quant à Euclide, nous ne savons comment il fut initié aux doctrines de l'école d'Élée; mais il n'est pas douteux qu'il les ait connues. Gicéron (Ac, II, xui, 139) ne fait aucune distinction entre l'école d'Élée et celle de Mégare, appelée plus tard l'école d'Élis, et en un école d'Érétrie lorsque Ménédème se fut établi dans cette; dernière ville. Cf. Àristocl. ap. Eus., Prœp. ev., XIV, xvii, 1.
l'Être M immatériel et éternel, qu'il appelle aussi le Bien on la Raison; il admet la théorie des idées. Mais, comme les éléates aussi, les exigences de la cause qu'il défendait le poussèrent vers la dialectique. Ce n'était pas chose aisée de défendre directement et de faire accepter la théorie suivant laquelle l'Être véritable est un, immatériel et immuable ; il était plus facile de prendre à partie ceux qui s'en tiennent aux apparences sensibles et de leur montrer que leur croyance mène à d'inévitables contradictions. La même raison qui avait fait apparaître la méthode indirecte de Zenon d'Élée après celle de Parménide devait cette fois encore susciter l'éristique après la dialectique, Eubulide après Euclide.
Eubulide reprend ou invente (2) les célèbres sophismes du Voilé, du Menteur, du Tas ou du Chauve, du Cornu; nous sommes en pleine sophistique: Euthydème et Dionysodorene parlaient pas autrement.
Ces sophistes ne méritent pas qu'on s'occupe d'eux, mais nous ^devons faire une exception pour Diodore Gronus, vigoureux dialecticien, au témoignage de Cicéron^, et qui a exercé une certaine influence sur l'école sceptique. Sextus le cite souvent , pour se moquer, il est vrai, de lui et 'de sa dialectique ; il l'appelle même un sophiste (4) . Néanmoins il lui arrive de reprendre pour son propre compte® les arguments contre la possibilité du mouvement, que Diodore avait lui-même empruntés à Zenon d'Élée.
Stilpon réunit les doctrines mégariques et celles de l'école cynique (6) . U soutient, comme lavait déjà fait Antisthène (7) , l'im-
<*> Voir Ma Ile t, Histoire de l'école de Mégare et de» école* d'Élu et d'Érétrie. Paris, i845.
» PnnÛ (Geschichte der Logik, Bd. I, a, p. 33; Leipzig, Hirzel, i855) attribue à ces sophismes une origine mégarique. Zeller (op. cit., II, p. 33a, 3, 3° Aufl.) est plutôt porté à penser que déjà les sophistes s'en étaient servis. — Prantl expose en détail tous ces curieux raisonnements.
MDeFato,ii 9 la.