P., II, »45; M
— W Zeller, op. ciu 9 II, p. 2 3 A, et eeq.
M Voy. ci-dessous p. a 6.
possibilité d'unir deux termes dans un jugement, de dire par exemple : Le cheval courte, parce que être cheval et courir sont deux choses très différentes. Il dirige aussi, connue plusieurs cyniques, contre la religion populaire des attaques qui font déjà prévoir Carnéade (2) . Le philosophe mégarique Alexinus (3) combat de même la théorie de Zenon de Citium sur l'âme du monde par un argument oue Carnéade s'est plus tard approprié.
Pyrrhon, né à Elis, qu'il ait été le disciple de Biyson , fils de Stilpon ou d'un autre Bryson, fut certainement initié de bonne heure à cette dialectique ou à cette éristique ; et Stilpon fut le maître de Timon. Il y a donc un lien historique entre l'école de Mégare et le pyrrhonisme. Mais c'est surtout plus tard que se manifestèrent les analogies entre les deux écoles. Les trois écoles issues de Socrate devaient , en se transformant, donner naissance aux trois grandes écoles post-aristotéliciennes : les cynicpifi? sont les précurseurs des stoïciens; les cyr énaîqu es. des épicuriens; les mégaricjues, des sceptiques.
Avec Antisthène et les cyniques, nous voyons apparaître une disposition toute nouvelle à subordonner la science à la morale. Même une théorie d'Àalisihène, manifestement inspirée parles souvenirs de l'enseignement deligrgias, conduisait directement à la destruction de toute science. On ne peut, suivant lui, unir dans un jugement un sujet et un attribut; car le concept de l'un diffère du concept de l'autre , et de deux choses dont les concepts diffèrent, on ne saurait dire que l'une est l'autre. C'est toujours cette rigoureuse application du principe de contradiction dont nous avons déjà signalé l'abus chez Parménide. Par exemple, dire : l homme est bon^\ c'est dire que l'homme est autre chose que lui-même. En d'autres termes, toute définition est impos-
-— « Plat, Ado. ColoL, 99, i; 93.
« Diog.,II, 116.
(3) Voici ce raisonnement, d'après Sextus (M., IX, 108) : Le poète vaut mieux que celui qui n'est pas poète, le grammairien, que celui qui n'est pas grammairien, et de même pour tout le reste. Il n'y a rien de meilleur que le monde: donc le monde est poète et grammairien.
^ W Platon, Soph, a5i, B; Àrist, Met, IV, 99.
sible. On a dit tout ce qu'on peut savoir quand on a désigné une chose, quand on Ta nommée ; ce qui existe réellement, ce sont les êtres individuels : les concepts ne sont que des manières de penser et ne correspondent à rien de réel. Je vois les hommes, disait Antisthèoe (1) ; je ne vois pas l'humanité. Ce nominalisme est exactement le contraire de la doctrine de Socrate et de Platon.
Cette sorte d'atomisme logique amenait Aniisthène à des propositions inquiétantes, comme celle-ci qui rappelle les formules sophistiques : il est impossible que deux personnes se contredisent^.
Toutefois Antisthène n'est pas sceptique. Il a écrit un livre sur la distinction de l'opinion et de la science (3) ; il juge encore la science nécessaire pour préparer la morale. La formule que nous venons de citer n'a pas pour lui une signification sceptique. Si deux personnes ne peuvent se contredire, c'est que dans sa théorie nominaliste, chaque être devant être désigné par un nom individuel, il n'y a pas deux manières de désigner une même chose. Si Ton ne s'entend pas , c'est que , croyant parler d'un même objet, en réalité on parle d'un autre. Si on parlait du même, on s'entendrait; on ne peut se contredire , parce qu'on ne dit rien. Aristote avait donc raison de conclure aussi de cette proposition qu'elle déclare toute erreur impossible. Mais, outre que cette théorie, qu'elle le veuille ou non, est une entière renonciation à la science, on conviendra que de telles subtilités confinent à la sophistique; dans YEuthydème de Platon, le sophiste Dionysodore tient exactement le même langage. Antisthène n'en a pas conclu directement que la science est impossible; mais ses successeurs iront plus loin : toutes les sciences (éyxvxXia paBtftiaraty/JLf seront pour eux (4) , ainsi que pour les sceptiques, comme si elles ^\ n'étaient pas.
Aristippe et les cyrénaïques sont d'accord avec les cyniques
~~~ (1) Simptic, In categ. SchoL Aritt, 54 , B.
(3) Ariflt. Met. , IV, 39 : p4 élvou àaniXéyttv.
» Diofr,VI, 17.
( *> Diog., VI, io3, 73; Stob., FloriL, 33, i/i.
pour diminuer le rôle de la science; mais leurs raisons sont différentes. Nous avons, disent-ils, des sensations : mais nous ne savons rien des choses qui les produisent. Le doux et l'amer, le froid et le chaud, le blanc et le noir sont des états de notre conscience (troWn); mais nous ne pouvons dire ni que le miel est doux, et l'herbe tendre, amère; ni que la glace est froide et le vin généreux ni que l'air de la nuit est obscur {1) . Gomme dans une ville assiégée, nous sommes isolés des choses extérieures : nous ne connaissons que nous-mêmes. Nous ne pouvons même pas dire que nous soyons tous affectés de la même manière, dans les mêmes circonstances; car, si deux hommes disent qu'ils voient du blanc ou du noir, qui peut leur assurer qu'ils éprouvent des sensations identiques? Chacun d'eux ne connaît que la sienne. Il y a d'ailleurs de grandes différences entre les hommes et les animaux : il en est qui n'aiment pas le miel; d'autres se nourrissent d'herbe tendre; parfois la glace brûle et le vin refroidit; le soleil aveugle et il est des êtres qui voient clair pendant la nuit. Si nous voulons éviter l'erreur, il ne faut parler que de nos états de conscience. Ne disons pas que les choses existent, mais qu'elles paraissent (a) . Et c'est parce que notre science se réduit à connaître ce qui se passe en nous que le plaisir est le seul bien.
En s'exprimant ainsi, les cyrénaîques reviennent au point de vue purement subjectif de Protagoras; ou plutôt, ils le défassent. En effet, Protagoras, nous l'avons vu, expliquait le ^caractère relatif de la sensation par le dogme hérachtéen du / flux perpétuel des choses; il objectivait nos sensations en affir- ( mant que tout ce qui est représenté existe réellement, que tout est vrai. Les cyrénaîques s'affranchissent de toute affirmation M/ méta physique; ils s'en tiennent au pur phénoménisme; par là ils sont encore plus près du scepticisme.
W Plut., Âdv. Colot., a4. Cf. Cic, Ac, II, xlti, îAa; yii, ao; Sext, M., VII, 191; P., I,ai5;Diog., II, 9a.
<') Plut., ibid. : Ta Çalvercu uÔéitsvot, rà è* èril (iij vtpoaavoÇcuyépevot «epi Tôfp èxrés.
Us en sont si près , que Sextus s'est cru obligé de marquer les différences qui séparent les deux doctrines (1) . Les cyrénaîques, dit-il, affirment que les objets extérieurs ne peuvent être perçus; le sceptique n'en sait rien. La différence, on le voit, se réduit à peu de chose.
Mais les cyrénaiques se bornaient à indiquer cette théorie sans y insister beaucoup. Elle n'est pour eux qu'un moyen de justifier leur doctrine capitale, celle qui prétend que le plaisir est le seul bien : ce n'est pas encore le véritable scepticisme.
III. D serait ridicule de chercher des traces de scepticisme chez Platon et Âristote. Quelle affinité peut-il y avoir entre les / sceptiques et ces grands philosophes qui, dans toutes leurs œuvres, parient avec une si fière confiance, des choses en soi, de l'être en tant qu'être, du bien, absolu et immuable? Jamais il ne leur est venu à l'esprit qu'on pût vivre dans le doute et s'en contenter; et on les aurait bien surpris si l'on eût exprimé devant eux les formules du pyrrhonisme. La seule forme du scepticisme qu'ils aient connue est celle, non qui doute de tout, mais qui nie tout, c'est-à-dire un dogmatisme retourné. On sait de quelle manière ils l'ont traitée. Il suffit de rappeler ici la vigoureuse réfutation de Protagoras dans le Théétiie, celle de la théorie du plaisir dans le Philèbe; le Gorgia* et le Sophiste achèvent de nous montrer avec la dernière clarté ce que Platon pensait des sophistes, et quel cas il faisait de leurs arguties. Quant à Aristote, s'il a pris la peine, dans sa Réfutation des sophismes, de résoudre quelques-unes des difficultés soulevées par eux, c'est tout au plus si dans les revues générales des philosophes antérieurs par lesquelles il aime à commencer ses grands ouvrages, il daigne mentionner quelquefois les thèses des plus célèbres sophistes. Il se contente de formuler nettement, d'établir magistralement le principe de contradiction; il ne fait pas à Protagoras et à Gorgias l'honneur de les discuter comme un Parménide ou un Pythagore.
< â > P.,I, ai5.
Comment donc se fait-il que toute une branche de l'école sceptique, ia nouvelle académie, n'ait cessé de se donner comme la gardienne fidèle des traditions platoniciennes ? Et die a trouvé créance dans l'antiquité; car Cicéron a l'air de prendre au sérieux cette prétention, et Sextus Empiricus disserte doctement sur la question de savoir si Platon est dogmatiste ou sceptique (1) . C'est une erreur, incontestablement ; mais des hommes qui n'étaient ni privés d'intelligence ni de mauvaise foi n'ont pu se tromper sans qu'il y ait au moins une apparence qui explique leur méprise. Qu'y a-t-il donc dans la philosophie de Platon qui puisse servir de prétexte à une interprétation scep- / tique?
. Nous avons déjà indiqué les raisons qui obligèrent Socrate, entouré d'adversaires si habiles, à n'avancer qu'avec prudence, à ne rien affirmer qu'avec ménagements, et en faisant toutes sortes de réserves. Platon prend naturellement, surtout quand il fait parler Socrate, les mêmes précautions. De là dans ses dialogues nombre de passages où il semble hésiter, où il se sert de formules dubitatives : «affirmer, dit-il (2) après avoir exposé le mythe du Phédon, que les choses sont telles que je les ai décrites ne conviendrait pas à un homme sensé. » — « Dans ses ouvrages, dit à son tour Cicéron (3) , Platon n'affirme rien : il discute le pour et le contre, hésite sur toutes les questions, ne dit rien de certain. » Mais, visiblement, Cicéron exagère. Dans le passage que nous venons de citer, Platon fait les réserves que tout homme raisonnable doit faire et peut faire sans rien concéder au scepticisme. Est-ce douter de la vérité que de dire : Dieu seul peut la connaître tout entière (4) ; ou encore : pendant sa vie mortelle l'âme ne peut en avoir la pure intuition {b \ et enfin qu'elle ne peut être entrevue qu'à de rares moments et
<» P.,I,aaa.
« Phœd., iiA.D.
» 4t.,I,iu, &6. Cf. II, xxiii, 76.
W Parm., i3/i,C.
« JfcRf.,66, B.
avec beaucoup de peine M? Si c'est là du scepticisme, tous les philosophes sont sceptiques. Mais il n'en fallait pas davantage à des hommes passionnés , qui cherchaient partout des autorités et voulaient des ancêtres à tout prix. Ils abusaient du droit qu'ils s'attribuaient de se contenter en toutes choses des apparences.
Toutefois une si faible raison et un si misérable prétexte (2) ne suffisent pas à nous faire comprendre que la nouvelle académie ait pu se donner pour l'héritière légitime de Platon; il faut qu'il y ait entre elle et lui un lien réel de parenté. C'est d'ailleurs une parenté fort illégitime. s
Dans une intention toute dogmatique» afin d'exercer l'esprit, de l'habituer à se mouvoir avec aisance dans la région abstraite des idées, Platon avait recommandé ces discussions dialectiques qui, d'une idée donnée, ou, comme il disait, d'une hypothèse , déduisent toutes les conséquences, positives ou négatives, qui y sont contenues, cherchent celles qui s'accordent avec elle ou la contredisent, l'examinent en un mot sous toutes ses faces; nous avons un exemple remarquable de cette méthode dans le Parmemde^K De là l'habitude qui s'était perpétuée dans l'école d'examiner sur chaque sujet toutes les alternatives possibles, et de peser tour à tour le pour et le contre. Avec le temps, on oublia le but, pour ne conserver que le moyen; l'esprit passa, et la lettre resta. Des intelligences moins élevées que celle de Platon purent >/ croire de bonne foi qu'elles appliquaient sa méthode, alors qu'elles n'en avaient conservé que la forme extérieure et le procédé technique, et qu'à vrai dire, elles faisaient tout le contraire. C'est une décadence progressive, analogue à celle que Platon lui-même a si finement décrite, lorsqu'il montre, dans le 8* livre de la République, comment de la forme la plus parfaite
<» Rdp., VI, 5o6, E; VII, 5i 7 , B; Phœd., 9 &8, A.
(') Ce serait abuser des mots que de prétendre trouier chez Platon quelque chose de la manière des sceptiques, parce qu'il a dit (Bép., V, 679 , G) : ofrV éhat ofae pà tlpcu oiht ip$&r*pa oOr* oôèhtpov*
« i35, €. Cf. Phœd., 101, D; Mena, 86, E.
de gouvernement naissent peu à peu» par des dégradations presque insensibles, les formes inférieures.
IV. Si Aristote a été compris parmi les maîtres dont les sceptiques de la nouvelle académie revendiquaient les noms, quoiqu'ils le nomment moins souvent et insistent moins pour faire de lui un des leurs, c'est que lui aussi attachait une grande importance à la dialectique. Dans la théorie de l'induction, le grand philosophe avait rencontré le problème qui préoccupe tous les modernes; comment passer de quelques cas observés à la loi qui régit tous les cas semblables? comment, sans faire une énumération complète, manifestement impossible, affirmer de tous les êtres d'un même genre ce qu'on n'a constaté que pour quelques-uns ? C'est par la dialectique qu'il avait essayé de combler l'intervalle. Étant donnés les cas observés, les croyances généralement adoptées, les proverbes, surtout les opinions des hommes les plus instruits, il faut, avant de formuler une loi générale, soumettre ces faits à la critique, examiner dialectiquement ce qu'on peut dire pour et contre, passer en revue les difficultés et essayer de les résoudre (1) . De là des expressions analogues (2) à celles que les sceptiques devaient plus tard employer; il faut douter avant de savoir : c'est le doute méthodique de Descartes. Rien de plus raisonnable et de plus conforme au véritable esprit dogmatique, quelques réserves qu'on puisse faire d'ailleurs sur cette manière de comprendre l'induction. Mais, ici encore, il y avait une apparence de scepticisme; cette apparence suffisait à des esprits peu exigeants.
En résumé, si on prend le mot scepticisme dans son sens précis et historique, il n'y a pas eu de scepticisme avant Pyrrhon; le
('> Top., I, 1; Ethic. Nie., I, 8. Voyez, sur toute cette théorie, Zeller, op. cit., t. III, p. a 43, 3'Auflage.
f> Met., III, î : Etj Se rolt evvopijfaai fiovXofiépoit vpotpyov ta ^Mnropifow xaXûf -fj yàp ti&lepov ev-nopla \fots r&v tsp6tepov dxopovp.épwv i&IL. . . Cf. Ethic. Nie., VII, f.
pyrrhonisme est vraiment une théorie originale, une vue nouvelle introduite dans la philosophie. On voit bien poindre chez les philosophes antérieurs quelques-uns des arguments dont les sceptiques se serviront; on y découvre les linéaments de leur doctrine. Mais, outre que ces arguments n'y sont qu'à l'état d'ébauche , ils ne sont pas encore groupés sous une idée commune, et systématisés en vue d'une même conclusion. La sophistique elle-même est fort éloignée du véritable scepticisme. Mais des raisons analogues à celles qui avaient donné naissance à la sophistique, la diversité des systèmes, leurs lacunes ou leurs 'contradictions intimes, et aussi, si on tient compte des circonstances extérieures, la mort d'Alexandre, et le trouble que la chute de son empire apporte dans le monde grec, vont favoriser l'éclosion du pyrrhonisme. t
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