CHAPITRE IV
Suite du séjour à Circy. — Le laboratoire de physique. — Les Eléments île la i ihilosophie de Newton.
Dans la période qui nous occupe surtout maintenant, c’està-dire dans les années qui s’écoulent de 1736 à 1740, la galerie de Voltaire ou plutôt le laboratoire de physique et de chimie qu’il y avait installé était l'objet de tous scs soins. Il voulait mettre ce laboratoire sur un excellent pied. A chaque instant il commandait à l'abbé Moussinot de nouveaux instruments, tantôt une machine pneumatique, tantôt un télescope ; le roulage était incessamment occupé à transporter à Cirey des livres Cl des colis scientifiques. II ne reculait devant aucune dépense. Ayant appris que S’Gravesandc, célèbre professeur de mathématiques qu’il avait connu en Hollande, venait d'inventer un instrument nommé hélioslal pour fixer un rayon de soleil, il lui en demande aussitôt le dessin et se hâte de faire construire l’appareil ; il se réjouissait de pouvoir entreprendre ainsi des expériences d’optique que la mobilité du soleil lui rendait au-
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LA PHYSIQUE I>E VOLTAIItE.
paravant fort difficiles. « Depuis Josué, écrivait-il à S’Gravesande, personne avant vous n’avait arrêté le soleil. »
Non-seulement il mettait des instruments dans son laboratoire, mais il voulait y placer aussi des préparateurs, des jeunes gens capables de l’aider dans ses expériences. A l’abbé Moussinot, il demandait de lui chercher un jeune chimiste; il est vrai qu’il voulait un chimiste à deux fins, qui fût en état de régler les combinaisons des corps et de dire la messe dans la chapelle de Girey. A son ami Thiriot, il demandait un aidephysicien versé dans la pratique de l’astronomie. Moussinot ne parait pas avoir trouvé de chimiste; mais Thiriot fournit son physicien; ce fut un jeune homme nommé Cousin, que Voltaire entretint quelque temps à Paris, en lui donnant l’ordre de suivre les travaux de l'Observatoire et de s’habituer à la manipulation des instruments.
Pour compter comme physicien, c’est déjà quelque chose que d’avoir un laboratoire et aussi un préparateur. Pourtant ce n’est pas tout, et il c-t temps que nous jugions Voltaire d’après scs travaux.
Deux œuvres principales, deux petits traités, marquent la période pendant laquelle il s’adonna aux sciences dans la retraite de Cirey : ce sont d’une parties Eléments de la philosophie de Newton, et d’autre part un Essai sur la nature du feu.
Le premier de ces livres est ce que nous appelons maintenant une œuvre de vulgarisation ; cependant Voltaire n’a pas laisse d’y introduire quelques vues personclles.
Quant à l’essai sur le feu, c’est un travail tout à fait original, et le résultat d’études intéressantes.
Les Eléments de la philosophie de Newton sont divisés en trois
l'iHI.OSOPilIE Dli NEWION.
parties, dont la première se rapporte à la métaphysique, la seconde contient l’exposé des travaux de Newton sur l’optique, la troisième est consacrée à la grande découverte de l’attraction universelle.
La première partie était le résumé d’une polémique qui avait été soulevée vers 1715 par Leibniz au sujet des idées de Newton. Newton, déjà vieux et affaibli, avait laissé Clarke, son disciple, entrer en lice à sa place, et les deux adversaires avaient donné au monde littéraire le spectacle d’une sorte de tournoi philosophique. On y avait traité des principales questions qui intéressent la conception de l’univers, et qui formaient dans les idées du temps les préliminaires obligés de toute théorie physique. «•
D'accord sur l’existence de Dieu et sur la preuve qu’on en peut donner par l’ordre qui règne dans l’univers, les deux adversaires se séparaient sur la question de la liberté divine. Newton soutenait que Dieu, infiniment libre comme infiniment puissant, a fait toutes choses sans autre raison que sa seule volonté. Par exemple, que les planètes se meuvent d’occident en orient plutôt qu’en sens inverse, que les animaux, que les étoiles, les mondes, soient en tel nombre plutôt qu’en tel autre, ce sont là des choses dont la volonté de l’ètre suprême est la seule raison. Leibniz, se fondant sur cet ancien axiome que o rien ne se fait sans cause ou sans volonté suffisante », prétendait que Dieu avait été nécessairement déterminé à faire en tout le meilleur. Il n’y a pas de meilleur, disait Clarke, dans les choses indifférentes. — Mais il n’y a pas de choses indifférentes, répondait Leibniz. — Votre idée mène à la fatalité absolue, disait le philosophe anglais; votre Dieu est un être qui agit par nécessité. — Le vôtre, répondait le philosophe allemand, est un ouvrier capricieux qui se détermine sans
raison suffisante. — En somme, ajoutait Voltaire par manière de conclusion, l’étude de l’univers nous montre bien qu'il y a un Dieu; mais elle est impuissante à nous apprendre ce qu’il est, ce qu'il fait, comment et pourquoi il le fait, s’il est dans le temps, s’il est dans l’espace, s’il a commandé une fois, s’il est dans la matière, s’il n’y est pas : il faudrait être lui-même pour le savoir.
Si la question de la liberté divine demeure obscure, celle de la liberté humaine n’est pas plus claire. Suivant Newton et Clarke, l’être inliniment libre a communiqué à l’homme, sa créature, une portion limitée de celle liberté, de telle sorte qu’il peut vouloir, au moins de temps en temps, sans autre raison que sa volonté; mais c’est là un point de vue auquel refuse de se placer l’auteur du système de la raison suffisante.
Sur la constitution de l’homme, c’est-à-dire sur les rapports de l'âme et du corps, Leibniz avait émis sa théorie bizarre de l’harmonie préétablie.
Cette théorie avait une sorte de précédent dans le système des causes occasionnelles imaginé par Descaries et développé par Malebranchc. .Suivant Malebranchc, l’âme ne peut pas avoir d’influence sur le corps ni réciproquement. Qu’arrive-t-il donc? La matière, comme cause occasionnelle, fait une impression sur notre corps, et alors Dieu produit une idée dans notre âme. Réciproquement, l’homme produit un acte de volonté, et Dieu agit immédiatement sur le corps en conséquence de cette volonté. Tous les actes humains ont ainsi Dieu pour intermédiaire, l’homme n’agit et ne pense que par une sorte de réflexion en Dieu.
Leibniz résolvait le problème d’une façon encore plus
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