‹ Les sciences au 18. siecle la physique de VoltaireChapitre 27 sur 94 · I.A PHYSIQUE UE VOUAI HE · texte numérisé non relu

I.A PHYSIQUE UE VOUAI HE

sur des faits ou faux ou incertains, et l’on n’échangeait en somme que de fort médiocres arguments.

Dans son Mémoire sur la mesure des forces motrices et sur leur nature, Voltaire examine le problème en algéliristc expert. Nous avons dit déjà dans quel sens il se prononce sur la mesure de la force. 11 le fait avec une certaine vivacité, car il avait pris cette question fort à cœur, et il n’épargnait pas les quolibets aux « forceviviers » .

En ce qui concerne la nature même de la force, il a çk et là des aperçus très-justes, et il semble près d’indiquer le nœud même de la difficulté en proposant de renoncer à la notion de force pour s’attacher uniquement aux phénomènes; puis bientôt, entraîné par les idées courantes, il en revient à vouloir saisir la force dans son principe interne, et il fait alors de la métaphysique aussi stérile que celle des leibniziens.

Nous disons que Voltaire obéit à une heureuse inspiration quand il tend à rejeter l’idée même de force, et qu'il est fâcheux qu’il ne s’en tienne pas à ce bon mouvement. La notion de force est de celles, en effet, qui n’ont pas porté bonheur aux géomètres et qui ont beaucoup obscurci les origines de la mécanique ; il y aurait tout proüt à la supprimer. Nous voyons les phénomènes et nous pouvons les mesurer ; quant aux causes de ces phénomènes, ce sont d’autres phénomènes. Qu’on donne à ces causes le nom de forces, il n’y a pas grand mal, si on le fait avec prudence et en sachant bien ce qu’on fait ; mais il faut craindre une certaine tendance qui nous porte ù regarder les forces comme des êtres de raison, des manières d’entités distinctes des corps et capables de les animer.

Ainsi, pour ne parler que de la querelle qui nous occupe en ce moment, les deux partis s’efforçaient en vain d’atteindre

CONTROVERSE SUR t.A FORCE.

ce principe abstrait qu’ils appelaient la force; en dehors de celte recherche, il n’y avait plus entre eux qu’un malentendu, une pure chicane de mots. Certains effets produits par un corps en mouvement dépendent de la simple vitesse et sont ainsi en rapport avec la quantité de mouvement. D'autres dépendent du carré de la vitesse; de ce nombre est l'effet principal, celui qui a une importance tout à fait prépondérante, nous voulons dire le travail mécanique que produit le corps et qui peut se mesurer par l’élévation d’un poids.

A ce point de vue, les partisans de la force vive étaient dans le vrai, et l’avenir devait développer les conséquences de leur doctrine ; mais encore une fois il n’y avait rien que de chimérique dans la prétention qu’on élevait de part et d’autre d’atteindre le principe même du mouvement. Les faits allégués par les deux partis avaient les uns et les autres leur valeur; il suffisait de ne pas les détourner de leur signification propre et de ne pas les rapporter a une cause d’ordre transcendant.

L’Académie fit un rapport au mois d’avril 1741 sur le mémoire de Voltaire. Elle était elle-même assez divisée sur la question de la force. Le secrétaire perpétuel, Dortous de Mairan, tenait pour l’opinion de Voltaire. Des deux commissaires chargés du rapport, l'un, Clairaut, était, comme nous avons vu, partisan de Leibniz; l’autre, Pitot de Launay, était de l’avis contraire. Le rapport fut donc assez éclectique, et se garda bien de décider la question. On louait Voltaire d’avoir présenté d’une façon claire et abrégée toutes les raisons qui peuventétre données contre la force vive; mais on le félicitait surtout d’avoir dit, en forme de conclusion, que « la véritable physique consiste à tenir registre des opérations de la nature avant de vouloir tout asservir à une loi générale. » En vain Voltaire insista pour obtenir une décision plus nette. «Je voulais un

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jugement, dit-il à Maupertuis. Les commissaires se sont contentés de dire que je n’entendais pas mal la matière. Mais Pitol prétend que le fond de la chose est aussi difficile que la quadrature du cercle. Je ne croyais pas que cette question fût si profonde. »

On se demandera peut-être ce qui portait Voltaire à adresser à l’Académie des sciences un mémoire sur une question de pure mécanique, sur un sujet qui semblait réservé aux géomètres de profession.

Cela peut s’expliquer par un certain désir de loucher à tout et de ne se montrer étranger à aucune branche d’études; mais nous inclinons à penser que Voltaire avait un motif plus spécial en s’adressant à l’Académie et en cherchant à faire auprès d’elle ses preuves de géomètre. Divers indices nous font suposer qu'à l’époque où nous sommes parvenus il avait conçu secrètement la pensée d’entrer lui-même à l’Académie des sciences.

Il y voyait sans doute un double avantage, une malice à faire et une mesure de précaution à prendre. En 1741, Voltaire n’avait encore aucune attache officielle ; ce n’est que quatre ou cinq ans plus tard que, par la faveur de madame de Pompadour, il fut coup sur coup nommé historiographe du roi, puis gentilhomme de la chambre, et enün appelé à l’Académie française. Tous ces honneurs lui vinrent, comme il dit, «pour une .arce de la foire ; » c’est ainsi qu’il nommait l’opéra-ballet de la Princesse de Navarre (1), qu’il composa à l’occasion du malt) Cette pièce héroï-comique, qui fut représentée à Versailles atec nu grand luxe de décors et une machinerie compliquée, avait été pour Voltaire l'objet d'uu long et pénible travail. Il avait dû subir la collaboration du musicien Hameau, homme d’un caractère rude et difficile ; puis la nécessité de

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riage du dauphin avec l'infante d’Espagne Marie-Thérèse. Dès l’année 1741, l'auteur de la Henriade, de Zaïre , de Mérope , était un des hommes de lettres les plus illustres de l'Europe, et il était choquant qu’il ne fût point entré à l’Académie française; il avait fallu tout le crédit de ses ennemis et l’aversion de Louis XV pour l’en éloigner. Dans ces conditions, c’était un bon tour que de fausser compagnie aux quarante et de se glisser chez leurs voisins. Lit était le côté malicieux du projet; quant à la pensée de prudence, c’est une chose avérée qu’à cette époque Voltaire désirait un titre quelconque comme un bouclier contre ses ennemis, et, faute de mieux, il devait trouver quelque sûreté à se placer sous l’égide officielle dé la science.

Il est certain qu’il affecte à ce moment de tenir les quarante en petite estime et de réserver tout son intérêt pour l’autre académie. On trouve ce point de vue marqué à diverses reprises, pendant cette période, dans sa correspondance. Un jour, par exemple, il a demandé à l’abbé Moussinot de lui envoyer les mémoires de l’Académie des sciences, où sont insérées les pièces qu’elle a couronnées. Moussinot annonce l’envoi de trente et un volumes. Voltaire se récrie; il lui semble impossible que la collection dont il parle soit si volumineuse; il faut que Moussinot ait fait quelque confusion ; ce sont sans doute

plaire à toute la cour avait amené des remaniements saus nombre. Ou connaît d’ailleurs le sitain auquel nous taisons allusion :

Mon Henri Quaire et ma Zaïre Et mon Américaine Aie ire (le m’ont valu jamais un seul regard du roi ;

J’eus beaucoup d’ennemis avec très-peu de gloire ;

Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur moi Pour une farce de la foire.

les quarante qui ont mis leurs archives en trente et un volumes, l’Académie des sciences en a bien moins. «Si l’on a fait le quiproquo, dit-il, il faut vite acheter les volumes des pièces qui ont remporté les prix à la véritable académie, et je vous renverrai les ennuyeux compliments de la pauvre Académie française. Franchement il serait dur d’avoir des compliments, que je ne lis pas, au lieu des bons ouvrages dont j’ai besoin (1). 0

Moussinot ne recevait pas seulement des railleries de ce genre, il était chargé aussi de commissions plus sérieuses : il avait ordre, — est-ce par hasard ? — de faire des avances d'argent à plusieurs savants de l'Académie qui se trouvaient dans une position embarrassée. Voltaire songeait à tout, et il estimait sans doute que ces petits moyens ne pouvaient pas nuire à sa candidature.

Aussi bien les indications que nous venons de donner et les détails dans lesquels nous sommes entré peuvent faire juger qu’il avait de véritables titres à figurer dans le corps officiel des savants de l’époque, et nous ne voyons pas qu’il eût fait trop mauvaise figureà côté des Clairautet des Maupertuis (2).

(1) Il faut avouer que Voltaire n'exprima pas toujours une si bonne opinion Au sujet des mémoires de f Académie des sciences. Dans le roman de Candide, le vieux philosophe Martin, visitant la bibliothèque du sénateur vénitien Pococurante, s'écrie : «Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une » académie des sciences ; il se peut qu'il y ait là du bon. — Il y en aurait, » répond Pococurante, si un seul des auteurs de ce fatras avait inventé seule- » ment l’art de faire des épingles; mais il n'y a dans tous ces livres que de b vains systèmes et pas une seule chose utile. « Candide ne fut publié qu’en 1767, et à cette époque la ferveur scientifique de Voltaire était passée depuis longtemps. Il n'avait plus eu tous cas les motifs d'admiration que nous signalons ici.

(2) A l'appui de l'opinion que Voltaire songea un instant à faire partie de l’Académie des sciences, noua pouvons encore invoquer le témoignage de

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Il y a plus : il est probable que Voltaire, en songeant à poser la candidature dont nous parlons, avait en vue la fonction de secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, dont Fontenelio, devenu vieux, se désista en 1739. L’ingénieux auteur de la Pluralité des mondes avait rempli avec beaucoup de distinction cet office de secrétaire perpétuel ; il n’était pourtant pas, lui non plus, un savant de profession, et il n'entrait pas bien profondément dans les diverses théories dont sa charge l’amenait à parler; mais il avait une merveilleuse facilité à saisir la surface des choses ; il savait prendre dans chaque question ce qu’elle avait de brillant et la montrer au public sous l’angle où elle rayonnait le mieux. Sceptique d’ailleurs et ne se laissant aller entièrement à aucune opinion, il se jouait également avec tous les systèmes et les présentait tous avec une aimable désin- ' voiture, a 11 ne faut donner, disait-il, qu’une moitié de son esprit aux choses de cette espèce, et en tenir une autre moitié libre où le contraire puisse être admis, a Les éloges des membres de l’Académie, que Fontenelle prononçait dans les séances publiques, ont surtout acquis une juste célébrité. Un tour noble et aisé, un choix heureux de détails biographiques, une analyse ingénieuse des travaux et des découvertes de chacun, font de ces petits morceaux autant de chefs-d’œuvre qui occu-

madamc du Châtelet. En 17A0, Voltaire vieut de partir pour un rodage en Prusse. La marquise écrit à ri'Argcntal pour se plaindre de l'ingratitude de son ami, qui s'absente au moment même où elle vient de rajuster les affaires de Voltaire. « J'ai été cruellement payée de tout ce que j'ai fait à Fontainebleau. Je lui procure an retour honorable dans sa patrie ; je lui rends la bienveillance du ministère; je lui ouvre le chemin des académies ; enfin, je lui rends en trois semaines tout ce qu'il avait pris à tâche de perdre depuis six ans. Savezvous comment il récompense tant de zèle? etc. » On voit que madame du Châtelet parle des seudémies et non point e w lemenl de l'Académie française.

penl une place distinguée dans notre littérature et qu’on n’a cessé d’imiter.

Le rôle brillant qu’avait ainsi joué Fontenelle convenait admirablement à Voltaire, et l’on doit supposer qu’il fut tenté de le prendre. S’il eût donné suite à ce projet, son nom serait venu se placer sur la liste des secrétaires perpétuels entre ceux de Fontenelle et de Condorcet, et l’office de a premier ministre de la philosophie, » comme l’appelait Voltaire, eût été rempli pendant tout le xviii* siècle, avec des qualités différentes, par ces trois hommes célèbres. Condorcet avait reçu, dès sa jeunesse, cette forte éducation scientifique que rien ne remplace ; c’était un véritable géomètre. Capable d’entrer dans le vif de toutes les questions et d’avoir l’intelligence complète de tous les problèmes, il savait retracer avec une grande netteté de langage les travaux de l’Académie. Ses éloges, moins gracieux, mais plus nourris que ceux de Fontenelle, sont aussi des modèles du genre, a Le public, lui écrivait Voltaire, va désirer 'qu’il meure un académicien par semaine pour vous en entendre parler. »

Toutefois, hâtons-nous de le dire, si Voltaire eut réellement l’intention que nous lui prêtons, ce ne fut chez lui qu’un dessein passager. Bientôt même il renonça complètement aux études de physique. On dit que Clairaut fut pour beaucoup dans celte résolution, a Laissez les sciences, lui disait-il, à ceux qui ne peuvent pas être poètes. »

Voltaire trouva sans doute que ses progrès dans les sciences ne répondaient pas à ses efforts, et il cessa d’y consacrer un temps qu’il trouvait facilement à mieux employer pour sa gloire. « Tous les hommes, écrivait-il plus tard, ne sont pas nés avec toutes les sortes d’intelligence J’ai connu le nombre

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prodigieux de choses pour lesquelles je n’avais .aucun talent. J’ai trouvé que mes organes n’étaient pas disposés à aller bien loin dans les mathématiques. J’ai éprouvé que je n’avais nulle disposition pour la musique. Dieu a dit à chaque homme : tu pourras aller jusque-là et tu n’iras pas plus loin. Non omnia possumus omnes... Dieu a donné la voix aux rossignols et l’odorat aux chiens. »

Il est certain que Clairaut a émis une opinion tout à fait défavorable au sujet des aptitudes scientifiques de Voltaire. Clairaut avait le droit d’en parler, car il avait été le professeur assidu du cénacle de Cirey. Il prétend que, pendant cette période d’enseignement, il n’a jamais pu faire prendre à Voltaire l’habitude de se fier aux formules mathématiques et de s’abandonner au courant d’un calcul analytique. Voltaire voulait tout d’abord sauter à pieds joints jusqu’aux résultats; il espérait supprimer par intuition toutes les difficultés intermédiaires, et il n’arrivait ainsi le plus souvent qu’à des conclusions fausses. Madame du Châtelet, au contraire, moins impatiente et moins .égère, était réellement devenue entre les mains de Clairaut, et selon le témoignage de son maître, une mathématicienne de premier ordre.

Il faut d’ailleurs, si l’on cherche à se rendre compte de l’instruction réelle des hôtes de Cirey, distinguer les temps et les époques. On a signalé, dans un recueil de lettres inédites de Voltaire imprimées pour la première fois en 1856, une lettre adressée à Pitot de Launay, de l’Académie des sciences, et qui montre qu’à l’époque où elle fut écrite (1736) Voltaire n’était encore qu’un écolier médiocre en géométrie. « Il faut, monsieur, dit-il à son correspondant, que je vous importune sur une petite difficulté. Madame la marquise du Châtelet me faisait, il y a quelques jours, l'honneur de lire avec moi la Diop-

trique de Descartes ; nous admirions tous deux la proportion qu’il dit avoir trouvée entre le sinus de l’angle d’incidence et le sinus de réflexion ; mais en même temps nous étions étonnés qu’il dit que les angles ne sont pas proportionnels, quoique les sinus le soient. Je n’y entends rien; je ne conçois pas que la mesure d’un angle soit proportionnelle et que l’angle ne le soit pas. Oserai-je vous supplier d’éclairer sur cela mon ignorance ? » Voltaire, comme on voit, ne savait pas alors ce que c’est qu’un sinus, puisqu’il regardait les sinus comme proportionnels aux angles. Mais c’est précisément à cette époque même (1736- 1738) qu’il compléta son instruction géométrique et apprit ce qu’il avait besoin de savoir. Quant à madame du Châtelet, on éprouve quelque étonnement à voir qu’à ce moment, jouissant déjà d’une réputation de géomètre, elle ne fût pas en état de lever une pareille difficulté. Mais remarquons que ce n’est point elle qui consulte Pitot. On peut croire, je dirai même que cela est probable, que Voltaire fait ici quelque confusion et nous présente la marquise comme plus ignorante qu’elle n’était. En tout cas, on avouera qu’il y a une grande différence entre l’homme qui regarde ici les sinus comme proportionnels aux angles et celui que nous avons vu tout à l’heure discuter avec compétence les problèmes relatifs aux forces motrices.

Quoi qu’il en soit. Voltaire entre maintenant dans une période de réaction contre les entraînements de la physique. Il y apporte la vivacité et la passion qu'il met à toutes choses. Après avoir déployé tant d’ardeur à répandre les idées de Newton, il trouve tout à coup que Paris s’occupe trop d’un pareil sujet. Il écrit à M. d’Argenlal à la fin de 1741 : « La supériorité qu’une physique sèche et abstraite a usurpée sur les belleslettres commence à m’indigner. Nous avions, il y a cinquante

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