‹ Les sciences au 18. siecle la physique de VoltaireChapitre 44 sur 94 · LES GÉNÉRATIONS SPONTANÉES · texte numérisé non relu

LES GÉNÉRATIONS SPONTANÉES

comme le faisait Needham, à la naissance des animaux infusoires. Ses recherches étaient d’ailleurs consciencieuses et précises; il montrait comment, suivant la nature des dissolutions, variait celle des animaux qu’on y voyait naître ; il no s’agissait donc pas de germes apportés par l’atmosphère, c’étaient bien les éléments mêmes de la dissolution qui formaient les nouveaux êtres.

Aussi Buffon adopta pleinement les idées de Needham, et il les appuya d’une théorie des molécules organiques.

Suivant lui, la vie réside dans les dernières moléculeé des corps. Ces molécules sont de petits organismes qui sont retenus par les tissus inertes, par les huiles, par les humeurs. Elles sont d’ailleurs indestructibles, incorruptibles; la mort ne fait que les mettre en liberté : elles sortent alors du moule où elles étaient enfermées, et pénètrent dans un moule nouveau pour former un autre corps vivant. C’est ainsi que la génération spontanée ne s’observe que dans des infusions contenant des matières végétales ou animales propres à être décomposées. Needham avait en effet posé cette restriction, dont BufTon donnait tout de suite la raison théorique.

Voltaire refusa énergiquement d’admettre les conséquences que l’on tirait des expériences sur les infusoires. Il faut dire qu’il était d’ailleurs en querelle avec Needham, qui avait entamé contre lui une controverse théologique et qui essayait de réfuter quelques-unes de ses attaques contre l’Écriture sainte. C’était aussi le temps où il était fort animé contre Buffon et disposé à se ranger en tout parmi ses adversaires. Aussi fait-il pleuvoir une grêle de traits, de récriminations, de plaisanteries, sur les essais de Needham et la théorie des molécules organiques. « Un jésuite irlandais nommé Needham s’avisa, dit-il, de croire et de faire croire que non-seulement il avait

fait des anguilles avec de la farine de blé ergoté et avec du jus de mouton bouilli au feu, mais môme que. ces anguilles en avaient produit d’autres, et que, dans plusieurs de ses expériences, les végétaux s’étaient changés en animaux. Needham, aussi étrange raisonneur que mauvais chimiste, ne tira pas de cette prétendue expérience les conséquences naturelles qui se présentent. Ses supérieurs ne l’eussent pas souffert. Il était en France déguisé en homme et attaché à un archevêque ; personne ne savait qu’il fût jésuite. » De fait, Needham n’était point jésuite, ni même Irlandais; ce sont là des plaisanteries de Voltaire. « Si du persil se change en animal; si de la colle de farine, du jus de mouton bien bouilli et bien bouché, dans un vase de verre inaccessible à l’action de l’air produisent des anguilles qui deviennent bientôt mères, voilà toute la nature bouleversée... Il est triste que l’académicien qui se laissa trom per par un charlatan ignorant se soit hâté de substituer à l'évidence des germes les molécules organiques. Il forma un univers. La plupart des philosophes, à l'exemple du chimérique Descaries, ont voulu ressembler «à Dieu et faire un monde avec la parole. »

On vient de voir que la doctrine de Needham, celle que nous appelons aujourd'hui l’hétérogénie, se présentait alors sous couleur d’orthodoxie religieuse ; cela n’est peut-être pas indifférent à noter, car, bien que la religion dût être désintéressée dans cette affaire, nous pouvons remarquer que, par un singulier retour des choses d’ici-bas, les faveurs de l’orthodoxie sont maintenant acquises à la doctrine contraire.

Quoi qu’il en soit, Needham et scs partisans arguaient de ce que dit saint Paul à propos de la résurrection des morts dans sa première épitre aux Corinthiens : « Mais, dira quelqu’un, comment les morts ressusciteront-ils? Insensés ! ne voyez-vous

l.ES GENERATIONS SPONTANÉES.

pas que les grains semés par vous ne se vivifient point, s’ils ne meurent d’abord (1 )? » C’est ainsi que l’Évangile selon saint Jean dit encore : a Si le grain du froment ne meurt après qu’on l’a jeté dans la terre, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit (2). » Saint Thomas avait dit de son côté en termes formels : Primum in génération » est ultimum in corruptione, la génération commence là où la corruption finit. Les bétérogénistes du temps s’appuyaient donc sur le texte sacré pour soutenir que la pourriture est la condition de la vie, et que la corruption donne naissance aux végétaux et aux animaux. C’est contre ces assertions que s’élevait Voltaire, toujours heureux de mettre l'Écriture et les docteurs en contradiction avec les faits. Il est certain que le grain de blé mis en terre ne pourrit ni ne meurt; il germe et se développe. De même les débris organiques peuvent fournir un milieu favorable au développement des êtres vivants; mais il faut que des germes viennent s’y placer pour que la vie s’y produise.

Telle est du moins l’opinion à laquelle se rattache aujourd’hui la grande majorité des savants, et Voltaire la défendait de son temps en s’appuyant sur les expériences de Spallanzani.

Spallanzani, professeur à l’université de Pavie, avait en effet repris les expériences de Needham, et en avait tiré des conclusions contraires.

11 enfermait, lui aussi, dans des ballons de verre des matières capables de se putréfier ; mais il montrait qu’aucune apparence de vie ne se manifestait, si l’on avait eu soin de chauffer préalablement les infusions jusqu’à la température nécessaire pour détruire les germes. — Ainsi, disait-il, il est évident que toute

(1) Êpilre aux Corinthiens. 1, XV, ver». 35 et 36.

(2) Évangile selon saint Jean, xti, vers. 24.

vie vient des germes, et, quand je prends soin de les tuer, les infusions sont stériles. — Elles le seraient à moins, répliquait Needham ; vous commencez par détruire à l’aide du feu les conditions mômes où la vie est possible; il n’est pas étonnant dès lors que vous ne voyiez apparailre aucun être vivant. Ce ne sont pas les germes que vous avez tués, c’est l'air de vos ballons que vous avez rendu mortel. — Spallanzani, pour répondre à cet argument, cherchait à se passer du feu : il essayait de filtrer l’air introduit dans les récipients et d'empêcher mécaniquement l’entrée des germes; il reproduisait ainsi dans des conditions nouvelles de précision et d’exactitude l’ancienne expérience du médecin florentin Redi, qui avait montré qu’on empêchait une viande de se putréfier en la recouvrant d’une gaze très-fine; mais ses procédés d’expérimentation n’étaient pas assez parfaits pour qu’il pftt arriver à des résultats décisifs.

Comme on le voit, la controverse entre les hétérogénistes, ou partisans de la génération spontanée, et les panspermistes, ou partisans des germes, se produisait au temps de Voltaire dans les formes mêmes où nous l'avons vue renaître de nos jours.

La question de la variabilité des espèces fut encore une de celles dans lesquelles Voltaire intervint; cette question en effet se lie naturellement à celle de la génération spontanée.

En supposant que la matière peut s’organiser sans germes, et donner ainsi naissance à des êtres inférieurs; en y .ajoutant que les espèces peuvent se modifier graduellement et former une série continue de végétaux et d’animaux de moins en moins imparfaits, on construit un système qui enferme dans un cadre unique tous les phénomènes de la nature vivante. On embrasse ainsi d’un seul coup d’œil la chaîne entière des êtres, — depuis

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