‹ Les sciences au 18. siecle la physique de VoltaireChapitre 45 sur 94 · VARIABILITÉ DES ESPÈCES · texte numérisé non relu

VARIABILITÉ DES ESPÈCES

les organismes les plus rudimentaires jusqu’aux animaux supérieurs, — et il semble que l’on saisisse le procédé même par lequel la nature crée l’infinie variété des existences.

Un pareil système s’est de tout temps offert à l’esprit de quelques naturalistes, et il se présente, il faut l’avouer, sous des dehors si brillants, il satisfait si bien l’imagination, que ceux mêmes qui le regardent comme réfuté par l’expérience sont tentés d’en retenir quelque chose; mais Voltaire n’était pas tendre pour de pareilles fantaisies, et il se montra fermement attaché au principe de la fixité des espèces.

Il faut dire que la doctrine qui fait nattre les espèces les unes des autres ne se produisait au milieu du xvm* siècle que comme une pure utopie : les recherches paléontologiques, qui devaient plus tard fournir à cette doctrine ses arguments les plus sérieux, n’étaient pas encore inaugurées; en somme, elle n’avait à fournir aucune donnée certaine, et elle avançait naïvement les assertions les plus monstrueuses. C'est ainsi que le fameux Telliamed , prétendant que nos premiers ancêtres avaient été des poissons devenus d’abord amphibies, puis convertis en animaux terrestres, appuyait son opinion sur les fables des sirènes et des tritons; bien plus, il arguait des indications que venait de donner un capitaine anglais qui avait traversé les parages du Groenland, et qui y avait vu des Esquimaux naviguant dans leurs chaloupes. Un de ces malheureux avait été pris par les Anglais et était mort de chagrin à leur bord sans proférer une parole et sans toucher aux aliments qu’on lui présentait. Telliamed n’hésite pas à voir dans cet Esquimau une sorte de monstre marin muet et couvert d’écailles de la ceinture jusqu’en bas, un « témoin » des races intermédiaires entre le poisson et l’homme. On conservait à Hall, en Angleterre, dans la salle de l'Amirauté, la barque du Groenlandais

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et l'homme lui-môme desséché; mais Teüiamed n’y avait pas été voir.

On juge si Voltaire triomphe de cette étrange assertion : il fait payer cheràTelliamed sa crédulité au 'Ujctde l’Esquimau ; il la fait expier même à Bulî'on, bien innocent dans celte circonstance, mais trop enclin d'ordinaire à croire Telliamed.

Du reste, c’est sur le ton de la plus grosse plaisanterie que Voltaire traite la question de la variabilité îles espèces. Cette doctrine avait pris, dit-il, tant de crédit dès le commencement du siècle, que plusieurs personnes étaient persuadées qu’une sole pouvait engendrer une grenouille. « Il ne faut pour cela que des parties organiques de grenouilles dans les moules des soles. » Il raconte à cet égard la mésaventure arrivée à un célèbre chirurgien de Londres, Saint-André, qui, pendant le séjour de Voltaire en Angleterre, défendait de toutes ses forces la doctrine de la mutabilité des êtres. Une de ses voisines, pressée par la misère, résolut d’exploiter l’enthousiasme du chirurgien; elle lui fit confidence qu’elle était accouchée d’un lapereau et que la honte l’avait forcée de se défaire de son enfant. Saint-André répand aussitôt daus Londres celte aventure, où il voit la confirmation de son système. Au bout de huit jours, la femme le fait venir dans son galetas et lui dit qu’elle est près d’accoucher encore; Saint- André la délivre en présence de deux témoins, et amène au jour un petit lapin qu’il va montrant de tous côtés comme le fils de sa voisine. Quelques-uns crient au miracle; Saint-André et les siens affirment que la chose est conforme aux lois de la nature ; tous donnent de l’argent à la mère des lapins. Elle trouva le métier si bon, qu’elle accoucha toutes les semaines. Mais la police, incrédule i l’endroit de la mutabilité des espèces, vint mettre un terme i son commerce et surprit le procédé qu’elle employait pour

engendrer des lapereaux. La femme fat punie, et Saint-André se cacha pendant que les gazettes s’égayaient à ses dépens.

«Défions-nous donc, dit le narrateur, des lapereaux de Saint-André, comme des anguilles de N'eedham, de l’harmonie préétablie, qui est très-ingénieuse, et des molécules organiques, qui sont plus ingénieuses encore. »

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