‹ Les sciences au XVIIIe siècleChapitre 17 sur 143 · LA ME DE CIREY · texte numérisé non relu

LA ME DE CIREY

douter qu'elles fussent à côté du commentateur de Newton. On la prenait pour une personne ordinaire; seulement on s'étonnait de la rapidité et de la justesse avec laquelle on la voyait faire des comptes et terminer les différends. Dès qu'il y avait quelque combinaison à faire, la philosophe ne pouvait plus se cacher. Je l'ai vue un jour diviser neuf chiffres par neuf autres chiffres, de tête et sans aucun secours, en présence d'un géomètre étonné qui ne pouvait la suivre. » Il nous faut prendre la moyenne, comme il convient ordinairement de le faire, entre ces jugements de témoins intéressés. L'aptitude naturelle de madame du Ghâtelet pour les sciences ne peut être contestée; mais il y avait bien aussi dans sa constance à les cultiver quelque chose d'un rôle soutenu avec effort.

Au reste, Emilie n'était pas seulement sensible aux sciences, elle goûtait tous les genres de travaux auxquels Voltaire appliquait son activité. Madame de Graffigny l'accuse bien d'exercer une pression constante sur Voltaire pour le détourner de la littérature. «Elle lai tourne la tête, dit-elle, avec la géométrie; elle n'aime que cela ; » mais Emilie s'est défendue ellemême de ce reproche. « Nous sommes bien loin d'abandonner ici la poésie pour les mathématiques, écrit-elle à l'ami de Voltaire, au comte d'Argental. Ce n'est pas dans cette heureuse solitude qu'on est assez barbare pour mépriser aucun art. C'est un étrange rétrécissement d'esprit que d'aimer une science pour haïr toutes les autres; il faut laisser ce fanatisme à ceux qui croient qu'on ne peut plaire à Dieu que dans leur secte. On peut donner des préférences, mais pourquoi donner des exclusions? La nature nous a laissé si peu de portes par où le plaisir et l'instruction peuvent entrer dans nos âmes ! Faudrait-il n'en ouvrir qu'une?»

2k LA PHYSIQUE DE VOLTAIRE.

Quant à Voltaire, son génie était capable de mener de front toutes les études et tous les travaux. Il écrit à ses amis de Paris, à Cideville, à Thiriot, au comte d'Argental : a Nous étudions le divin Newton à force. Vous autres, vous n'aimez que les opéras. Eh ! pour Dieu ! aimez les opéras et Newton. C'est ainsi qu'en use Emilie. » Et encore : « J'aime les gens qui savent quitter le sublime pour badiner. Je voudrais que Newton eût fait des vaudevilles, je l'en estimerais davantage. Celui qui n'a qu'un talent peut être un grand génie, celui qui en a plusieurs est plus aimablCc » 11 écrit encore à Cideville : « Newton est ici le dieu auquel je sacrifie, mais j'ai des chapelles pour d'autres divinités subalternes. »

Il y a cependant des moments où la physique et la géométrie l'absorbent complètement; l'époque de sa plus grande ferveur est entre les années 1736 et 1738. Les travaux littéraires sont alors délaissés par instants. Il écrit à Thiriot : « Les comédiens comptaient qu'ils auraient une pièce de moi cet hiver, mais ils ont très-mal compté. Je me casse la tête contre Newton et je ne pourrais pas à présent trouver deux rimes.» M. d'Argental et son frère, M. de Pont-de-V^eyle, le pressent du moins de corriger r Enfant prodigue, qui n'a besoin que d'être revu pour être remis aux comédiens. Il leur répond : uJe vis en philosophe, j'étudie beaucoup, je tâche d'entendre Newton et de le faire entendre. Il n'y a pas moyen de refondre à présent V Enfant prodigue. Je pourrais bien travailler à une tragédie le matin et à une comédie le soir; mais passer en un jour de Newton à Thalie, je ne m'en sens pas la force. Attendez le printemps, messieurs, la poésie servira son quartier, mais à présent c'est le tour de la physique. Si je ne réussis pas avec Newton, je me consolerai bien vite avec vous. «

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