VOLTAIRE A CIREY
ption sur la porte du château, avec une variante dans le premie vers :
Hgec iiigcns inccpta domus, fit parva^ sed œvum.
Le château de Cirey^ d'ailleurs, existe encore à Girey-sur- Blaise (Haute-Marne). Il est demeuré à l'état d'habitation seigneuriale; transmis par madame du Ghàtelet à madame de Simiane, il est passé des mains de celle-ci dans celles de son neveu, le marquis de Damas, qui l'occupe aujo?ard'hui.
Il y a aussi dans le département de la Meurthe un autre Cirey qu'on appelle maintenant Girey-sur-Vesonge, et qui s^appelait autrefois Cirey-les-Forges. On y trouve les restes assez délabrés d'une habitation qui appartenait également k la famille du Ghàtelet et où des forges étaient installées. C'est là qu'est établie aujourd'hui une importante manufacture de glaces. La marquise Emilie vint avec Voltaire en cet endroit pendant un séjour qu'ils firent tous deux à la cour du roi Stanislas, àLunéville. Il est probable que les expériences relatives à la fonte de fer, dont nous aurons occasion de parler plus loin, eurent lieu au moins en partie dans les forges de ce Girey (Meurthe). Mais nos héros n'y demeurèrent en tout cas que fort peu de temps, et c'est l'autre Girey, celui de la Haute- Marne, qui nous intéresse tout spécialement.
Getle retraite de Girey, où l'auteur de la Henriade et son amie passèrent près de quinze années, était devenue pour les beaux esprits du temps un objet de curiosité, et plusieurs séries de mémoires nous en ont transmis la description détaillée. Madame de Graffigny, notamment, l'auteur des Lettres d'une Péruvienne, qui fut quelque temps l'hôtesse de Girey^ nous en fait connaître l'intérieur par le menu.
Voltaire occupait une petite aile adossée au principal corps
de bâtiment. Voici d'abord une petite antichambre « grande comme la main » ; vient ensuite la chambre, qui est petite, basse, tendue de velours cramoisi : — des glaces, des encoignures de laque admirables, peu de tapisseries, mais beaucoup de lambris dans lesquels sont encadrés des tableaux charmants. La pièce principale de l'appartement était une galerie, longue de quarante pieds environ, et qui acquit une sorte de célébrité historique ; elle nous touche en tout cas, car c'était, à proprement parler, le laboratoire de physique de Voltaire. La galerie donnait sur les jardins par une porte formant grotte à l'extérieur. Sur le panneau opposé se dressaient d'une part une bibliothèque et de l'autre une vaste vitrine pleine d'instruments de physique. Entre le? deux, une grande statue de l'Amour lançant une flèche et dont le piédestal portait ce distique :
Qui que tu sois, voici ton maître; Il l'est, le fut ou le doit être.
C'était comme un madrigal permanent à l'adresse de la maîtresse de la maison. Enfin, à l'extrémité de la galerie, se trouvait une chambre obscure pour les expériences d'optique.
Quant à l'appartement de la marquise, nous pourrions le décrire aussi, et l'on verrait qu'il était du dernier galant : la chambre était boisée en vernis du Japon et tendue de moire bleue, le boudoir garni de panneaux peints par Watteau; c'étaient les cinq sens et les trois grâces, puis deux contes de La Fontaine, le Baiser pris et rendu et les Oies du frère Philippe, Ajoutez une cheminée en encoignure, des encoignures partout avec mille brimborions luxueux; ici en évidence un encrier d'ambre envoyé par Frédéric de Prusse. C'est dans ce boudoir qu'Emilie passait ses nuits à étudier et à commenter Newton.
VOLTAIIIE A CIREY. 21
Madame Denis, la nièce de Voltaire, qui vint faire visite à Cirey en 1738, trouve le château bien triste et bien isolé. « Cirey, dit-elle dans une lettre à Thiriot, est à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l'on ne voit que des montagnes et des terres incultes. Ils sont (Voltaire et madame du Châtelet) dans une solitude effrayante pour l'humanité, abandonnés de tous leurs amis et n'ayant presque jamais personne de Paris. Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle, à la vérité, vis-à-vis une femme de beaucoup d'esprit, fort jolie, et qui emploie tout l'art imaginable pour le séduire. »
Pour ce qui est du portrait de la dame du lieu, il a été fait plusieurs fois, et notamment par des plumes féminines, celle de madame du Deffand, celle de mademoiselle Delaunay.
Ce ne sont point là des esquisses flattées, et Ton peut dire que tout y est poussé au laid.
A travers ces peintures perfides, nous pouvons nous représenter la marquise comme une femme grande et un peu raide, mais non sans élégance, ayant quelque chose de viril dans les allures, avec un goût très-vif pour la parure et surtout pour les diamants, avide de tous les plaisirs, aimant le jeu plus encore que la géométrie, la danse au moins autant que la métaphysique, exlréme d'ailleurs en tout, et ne connaissant guère de milieu entre l'allitude la plus sérieuse et la gaieté la plus bruyante. Madame de Boufflers peignait la variété des goûts de madame du Ghàtelet dans les vers suivants :
Tout lui plaît, tout convient à son vaste génie, Les livres, les bijoux, les compas, les pompons. Les vers, les diamans, le biribi, l'optique,
L'algèbre^ les soupers, le latin, ks jupons. L'opéra, les procès, le bal et la physique (1).
Voltaire dit aussi : a Elle aime un peu le monde;
Cette belle âme est d'une étoffe Qu'elle brode en mille façons.
Son esprit est très-philosophe Et son cœur aime les pompons;
mais l£s pompons et la mode sont de son âge, et son mérite est au-dessus de son âge, de son sexe et du nôtre. »
Madame du Deffand ne manque pas de prétendre qn 'Emilie, née sans goût et sans imagination, ne s'était faite géomètre que pour se singulariser et se donner une supériorité sur les autres femmes, a Sa science, dit-elle^ est un problème difficile à résoudre ; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin, devant ceux qui ne le savaient pas. » En regard de ce jugement, plaçons encore celui de Voltaire. « Elle joignait au goût de la gloire une simplicité qui ne l'accompagne pas toujours. Jamais personne ne fut si savante et jamais personne ue mérita moins qu'on dit d'elle : c'est une femme savante. Elle ne parlait jamais de science qu'à ceux avec qui elle croyait s'instruire, et jamais elle ne parla pour se faire remarquer. Elle a vécu longtemps dans des sociétés où l'on ignorait ce qu'elle était^ et elle ne prenait pas garde à cette ignorance. Les dames qui jouaient avec elle chez la reine étaient loin de se
(1) A ces vers, mis sous le nom de madame de Boufflers, mais dus à la plume de Voltaire lui-même, madame du Chàtelet répondit :
Hélas! vous avez oublié, Dans cette longue kyrielle.
De placer la tendre amitié :
Je donnerais tout le reste pour elle.