‹ Les sciences au XVIIIe siècleChapitre 62 sur 143 · ROUELLE · texte numérisé non relu

ROUELLE

encore emprunter une figure originale. Rouelle^ qui introduisit en France la doctrine du phlogistique, fondée par Stahl en Allemagne dans les premières années du xviii^ siècle, peut représenter dans notre galerie un type sans lequel elle serait évidemment incomplète, le type du savant distrait, excentrique, qui met sa perruque et ses bas de travers. G^estGrimm, le nouvelliste de la philosophie et des sciences , qui nous a tracé le portrait de Rouelle. « Il était d'une pétulance extrême; ses idées étaient embrouillées et sans netteté, et il fallait un bon esprit pour le suivre et pour mettre dans ses leçons de Tordre et de la précision... Ordinairement il expliquait ses idées fort au long, et quand il avait tout dit, il ajoutait : Mais ceci est un de mes arcanes que je ne dis à personne!... Il avait une si grande habitude de s'aliéner la tète, que les objets extérieurs n'existaient pas pour lui. Il se démenait comme un énergumène en parlant sur sa chaise, se renversait, se cognait^ donnait des coups de pied à son voisin, lui déchirait ses manchettes sans en rien savoir. Un jour, se trouvant dans un cercle où il y avait plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait ses jarretières, tire son bas sur son soulier, se gratte la jambe pendant quelque temps de ses deux mains, remet ensuite son bas et sa jarretière , et continue sa conversation sans avoir le moindre soupçon de ce qu'il venait de faire. » Ce sont là distractions assez innocentes; mais un chimiste peut en avoir de plus dangereuses. Une autre fois, Rouelle, faisant un cours devant une nombreuse assemblée^ disait à ses auditeurs : « Yous voyez bien, messieurs, ce chaudron sur ce brasier? Eh bien! si je cessais de remuer un seul instant, il s'ensuivrait une explosion qui nous ferait tous sauter en Tair. » En disant ces paroles, il ne manqua pas d'oublier de remuer, et une formidable explosion vint aussitôt lui donner

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raison. Tel est le portrait un peu humoristique que Grimm | d nous trace du vieux chimiste.

Mais voici venir Lavoisier, et avec lui apparaît la théorie de l'oxydation : c'est comme un phare éclatant qui s'allume au milieu des ténèbres de la science. Nous avons dit que la chimie date de Lavoisier, Il n'y a pas d'autre exemple d'une science qui ait été si complètement créée par un seul homme. Sans doute la chimie avait fait avant lui d'utiles découvertes ; mais elles se sont comme effacées en entrant dans le cadre nouveau qu'il a ouvert.

Lavoisier eut à détruire la théorie du phlogistique introduite en France par Rouelle, comme nous le disions tout à l'heure. Dans cette théorie, on regardait un métal comme formé d'une chaux métallique et d'un principe spécial ou phlogistique qui pouvait en être séparé par la chaleur. Le phénomène du feu était considéré comme un puissant dégagement de phlogistique. Ou pouvait d'ailleurs, disait-on, rendre aux métaux le phlogistique qu'ils avaient perdu, et il suffisait pour cela de les chauffer avec une substance abondamment pourvue de ce principe, comme le charbon, le bois, l'huile. Ainsi^ en calcinant le plomb à l'air, on obtenait une poudre jaunCj la litharge, qui était la chaux métallique séparée de son phlogistique, et^ si l'on chauffait ensuite cette litharge avec du charbon en poussière^ le phlogistique du charbon s'unissait à la chaux pour révivifier le plomb. Dans cette doctrine, les phénomènes étaient pris à contre-pied, et Lavoisier obtint sa première victoire en montrant qu'il se passait précisément le contraire de ce qu'on croyait. Le métal en se calcinant, au lieu de perdre une partie de lui-même, atti/e à lui et fixe un des éléments de l'air, et la révivification

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