‹ Les sciences au XVIIIe siècleChapitre 70 sur 143 · LES AGITATIONS DE · texte numérisé non relu

LES AGITATIONS DE

côté, et demande qu'on applique le règlement qui permet d'exclure les membres absents plus de deux mois sans congé. On discute, et Ton ajourne la décision à huit jours. A la séance suivante, le géomètre Cousin fait remarquer que l'Académie a pour tradition de s'en remettre au ministre de toutes les mesures qui ne concernent pas l'avancement des sciences ; « il s'étonne que dans un moment où le ministre de l'intérieur, appelé par le vœu de la nation (c'était Rolland, revenu au ministère après l'insurrection du 10 août), mérite plus que jamais la confiance de l'Académie, elle n'en use pas envers lui comme elle faisait autrefois envers ses prédécesseurs, et il propose de charger les officiers de l'Académie de conférer avec le ministre sur l'objet proposé, tandis qu'elle se livrerai des occupations plus intéressantes. » On s'empresse d'adopter cette solution comme un moyen de traîner l'affaire en longueur et de la faire avorter ; mais Fourcroy ne l'entendait pas ainsi. Le 5 septembre, au moment même où le sang des suspects coule à flots dans les prisons de Paris, il poursuit, seul contre tous, sa sinistre motion, et interpelle le secrétaire perpétuel pour savoir s'il ? reçu réponse du ministre au sujet de la radia tion qui devait être faite des membres hostiles à la Révolution. On lit au procès-verbal : « Le secrétaire ayant répondu qu'il n'avait reçu aucune lettre du ministre, l'Académie arrête que, le ministre n'ayant pas répondu, le secrétaire ne pourra délivrer aucune liste des membres, ni en faire imprimer aucune jusqu'à ce que cette réponse soit parvenue. » Le zèle opiniâtre de Fourcroy fut ainsi paralysé par l'énergique et unanime réprobation de ses collègues.

La prudence de l'Académie ne devait pas la sauver. En vain elle gardait la plus grande réserve et éludait autant que pos-

214 l'acadï^:mie et les académiciens.

sible les questions qu'on lui posait. Il lui fallait bien quelquefois, bon gré mal gré, émettre une opinion; dans beaucoup de circonstances, il était aussi dangereux de se taire que de parler. Sa cause était d'ailleurs liée jusqu'à un certain point à celle des autres Académies, de l'Académie française, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, des Académies de peinture et de musique, qui toutes étaient menacées.

Un premier décret de la Convention suspendit la nomination aux places vacantes dans les Académies (18 novembre 1792); par un singulier hasard, il fut rendu précisément dans une séance où le président de l'assemblée, avec le langage ambitieux de l'époque, avait hautement félicité les membres de l'Académie des sciences sur leurs travaux relatifs aux poids et mesures. « Estimables savants, leur avait-il dit, depuis longtemps les philosophes plaçaient au nombre de leurs vœux celui d'affranchir les hommes de cette différence de poids et mesures qui entrave les transactions sociales ; mais le gouvernement ne se prêtait pas à cette idée des philosophes, jamais il n'aurait consenti à renoncera un moyen de désunion. Enfin le génie de la liberté a paru, il a demandé au génie des sciences quelle est l'unité fixe et invariable^ indépendante de tout arbitraire. Estimables savants, c'est par vous que Tunivers devra ce bienfait à la France ! »

C'était là un singulier commentaire au décret du 18 novembre. Aussi Lakanal, qui défendait dans le comité de l'instruction publique les intérêts de l'Académie, espéra-t-il qu'il pourrait en prévenir la ruine. Sur sa proposition, le 17 mai 1793, un nouveau décret permit de pourvoir provisoirement aux places d'académiciens vacantes; mais bientôt la dissolulion fut définitivement prononcée.

Lakanal essaya encore d'atténuer les effets de cette mesure.

SUPPRESSION DE l'académie. 215

Il fit décider que les membres « de la ci-devant Académie des sciences » auraient du moins le droit de s'assembler sans titre officiel dans le lieu ordinaire de leurs séances pour traiter des différents objets qui leur seraient déférés par la Convention. Le décret portait que les scellés mis sur les papiers et registres de la compagnie seraient levés, et que les attributions annuelles faites aux savants qui la composaient leur seraient payées comme par le passée jusqu'à ce qu'il en eût été autrement ordonné.

Les académiciens ne jugèrent point qu'il fût prudent de profiter de cette espèce de tolérance ; ils se dispersèrent et chercbèrent pour la plupart à se faire oublier. On sait qu'ils n'y réussirent pas tous ; plus d'un fut atteint dans sa retraite par les tribunaux révolutionnaires.

Quelques-uns seulement restèrent en relation avec le Comité de salut public,, et maintinrent les droits de la science dans ce redoutable voisinage. De ce nombre fut BerthoUet. Il conserva la confiance du terrible comité sans Tacheter par aucune condescendance, comme en témoigne cet épisode par lequel nous terminerons cette étude. Peu de jours avant le 9 thermidor, on trouva un dépôt suspect dans une barrique d'eau-de-vie destinée à l'armée. Les fournisseurs sont aussitôt arrêtés, la passion populaire les accuse d'empoisonnement, et l'échafaud se dresse déjà devant eux. Cependant BerthoUet examine l'eau-de-vie et la déclare pure de tout mélange, a Tu oses soutenir, lui dit Robespierre, que cette eau-de-vie ne contient pas de poison? » Pour toute réponse BerthoUet en avale un verre en disant : « Je n'en ai jamais tant bu ! — Tu as bien du courage ! s'écrie Robespierre. — J'en ai eu davantage, dit Berlhollet, quand j'ai signé mon rapport. »

216 l'aCA-DÉMIE et les AC\DÉMICIFA'S.

L'Académie des sciences ne devait pas rester bien longtemps dispersée.

En 1795, le Directoire organisa l'Institut de France, divisé en cinq classes, dont les quatre premières correspondaient aux anciennes Académies, et dont la cinquième, de fondation nouvelle, comprenait les sciences morales et politiques. L'Académie des sciences était devenue la première classe de l'Institut.

Sous cette nouvelle forme, elle se hâta de renouer la chaîne que la violence des temps avait un instant interrompue, et elle tint à honneur de restaurer toutes les traditions de l'ancienne compagnie qui, pendant un siècle et demi, avait pris une part si considérable au mouvement général des sciences.

On trouvera, à la fin de Vappendice A de ce volume, la liste complète des membres qui composèrent la première section de l'Institut en 1795. C'étaient, pour la plupart, les membres qui avaient été dispersés en 1793. Quelques noms nouveaux, devenus plus lard célèbres, vinrent seulement s'y joindre.

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