CANDIDATURE ACADÉMIQUE
riage du dauphin avec l'infante d'Espagne Marie-Thérèse. Dès Tannée 17/il^ l'auteur de la Henriode^ de Zaîrej de Mérçpe^ était un des hommes de lettres les plus illustres de FEurope, et il était choquant qu'il ne fût point entré à l'Académie fran* çaise ; il avait fallu tout le crédit de ses ennemis et l'aversion de Louis XY pour Ten éloigner. Dans ces conditions, c'était un bon tour que de fausser compagnie aux quarante et de se glis* ser chez leurs voisins. Là était le côté malicieux du. projet ^ quant à la pensée de prudence, c'est une chose avérée qu'à .cette époque Voltaire désirait un titre quelconque comme un bouclier contre ses ennemis^ et, faute de mieux, il devait trouver quelque sûreté à se placer sous l'égide officielle de la science.
Il est certain qu'il affecte à ce moment de tenir les quarante en petite estime et de réserver tout son intérêt pour l'autre académie. On trouve ce point de vue marqué à diverses reprises, pendant cette période, dans sa correspondance. Un jour, par exemple, il a demandé à l'abbé Moussinot de lui envoyer les mémoires de l'Académie des sciences, où sont insérées les pièces qu'elle a couronnées. Moussinot annonce Tenvoi de trente et un volumes. Voltaire se récrie; il lui semble impossible que la collection dont il parle sott si volumineuse; il faut que Moussinot ait fait quelque confusion; ce sont sans doute
{>iaire à toute la cour avait amené des remaniements sans nombre. On oonnait d'ailleurs le sizain auquel nous faisons allusion :
Mon Uenfi QwUre et ma Zaire
Et mon Américaine Alzire Ke m^ont valu jamais un seul regard du roi; j'eus beaucoup d'ennemis avec très-peu de gloire ;- Les bomieurs et les biens pleurent enfin sur moi . . pQur une farce de la fbjre.
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les quarante qui ont mis leurs archives en trente et un volumes, l'Académie des sciences en a bien moins. « Si l'on a fait le qui-* proquOt dit-il, il faut vite acheter les volumes des pièces qui ont remporté les prix à la véritable académie» et je vous renverrai les ennuyeux compliments de la pauvre Académie française. Franchement il serait dur d'avoir des compliments, que je ne lis pas, au lieu des bons ouvrages dont j'ai besoin (1). x>
Moussinot ne recevait pas seulement des railleries de ce genre, il était chargé aussi de commissions plus sérieuses : il avait ordre, — est-ce par hasard ? — de faire des avances d'argent à plusieurs savants de l'Académie qui se trouvaient dans une position embarrassée. Voltaire songeait à tout, et il estimait sans doute que ces petits moyens ne pouvaient pas nuire à sa candidature.
Aussi bien les indications que nous venons de donner et les détails dans lesquels nous sommes entré peuvent faire juger qu'il avait de véritables titres à figurer dans le corps officiel des savants de Tépoque, et nous ne voyons pas qu'il eût fait trop mauvaise figure à côté des Clairaut et des Maupertuis (2).
(1) n faut aTOuer que Voltaire n'exprima pas toujours une si bonne opinion au styet des mémoires de rAcadémie des sciences. Dans le roman de Candide, le vieux philosophe Martin, visitant la bibliothèque du sénateur vénitien Pococurante^ s'écrie : « Ah ! voilà quatre-vingts volumes de recueils d'une » académie des sciences ; il se peut qu'il y ait là du bon. — - U y en aurait, » répond Pococurante, si un seul des auteurs de ce fatras avait inventé seule- » ment l'art de faire des épingles ; mais il n'y a dans tous ces livres que de » vains systèmes et pas une seule chose utile. » Candide ne fut publié qu'en 1767, et à cette époque la ferveur scientifique de Voltaire était passée depuis longtemps. H n'avait plus eu tous cas les motifs d'admiration que nous signalons ici.
(2) A l'appui de l'opinion que Voltaire songea un instant à faire partie de l'Académie des sciences, nous pouvons encore invoquer le témoignage de
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Il y a plas : il.est probable que Voltaire^ en songeant à poser la candidature dont nous parlons, avait en vue la fonction de secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, dont Fontenelle, devenu vieux, se désista en 1739. L'ingénieux auteur de la Pluralité des mondes avait rempli avec beaucoup de distinC' tien cetoffice de secrétaire perpétuel ; il n'était pourtant pas, lui non plus, un savant de profession, et il n*entrait pas bien profondément dans les diverses théories dont sa charge l'amenait à parler ; mais il avait une merveilleuse facilité à saisir la surface des choses ; il savait prendre dans chaque question ce qu'elle avait de brillant et la montrer au public sous l'angle ob elle rayonnait le mieux. Sceptique d'ailleurs et ne se laissant aller entièrement à aucune opinion, il se jouait également avec tous les systèmes et les présentait tous avec une aimable désin* voiture, a n ne faut donner, disait-il, qu'une moitié de son esprit aux choses de cette espèce, et en tenir une autre moitié libre où le contraire puisse être admis. » Les éloges des membres de l'Académie, que Fontenelle prononçait dans les séances publiques, ont surtout acquis une juste célébrité. Un tour noble et aisé, un choix heureux de détails biographiques, une analyse ingénieuse des travaux et des découvertes de chacun, font de ces petits morceaux autant de chefs-d'œuvre qui occu-
madame du Ghâtelet. En 17d0^ Voltaire vient de partir pour un voyage en Prusse. La marquise écrit à d'Argental pour se plaindre de l'ingratitude de son ami, qui s'absente au moment même où elle vient de rajuster les affaires de YoUaire. « J'ai été cruellement payée de tout ce que j'ai fait à Fontainebleau. Je lui procure an retour honorable dans sa patrie ; je lui rends la bienveillance du ministère; je lui ouvre le chemin des académies; enûu, je lui rends en trois semaines tout ce qu'il avait pris à tâche de perdre depuis six ans. Savez- ▼ous comment il récompense tant de zèle? etc. » On voit que madame du Ghâtelet parle des seudémies et non point e^lement de l'Académie française.
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pent une place distinguée dans notre littérature et qu'on n'a cessé d'imiter.
Le rôle brillant qu'avait ainsi joué Fontenelle convenait admirablement à Voltaire, et Ton doit supposer qu'il fut tenté de le prendre. S'il eût donné suite à ce projet, son nom serait venu se placer sur la liste des secrétaires perpétuels entre ceux de Fontenelle et de Gondorcet, et l'office de <r premier ministre de la philosophie, » comme l'appelait Voltaire, eût été rempli pendant tout le xvin" siècle, avec des qualités différentes, par ces trois hommes célèbres. Gondorcet avait reçu, dès sa jeunesse, cette forte éducation scientifique que rien ne remplace ; c'était un véritable géomètre. Gapable d'entrer dans le vif de toutes les questions et d'avoir l'intelligence complète de tous les problèmes^ il savait retracer avec une grande netteté de langage les travaux de l'Académie. Ses éloges^ moins gracieux, mais plus nourris que ceux de Fontenelle, sont aussi des modèles du genre. « Le public, lui écrivait Voltaire, va désirer qu'il meure un académicien par semaine pour vous en entendre parler. »
Toutefois, hâtons-nous de le dire, si Voltaire eut réellement l'intention que nous lui prêtons, ce ne fut chez lui qu'un dessein passager. Bientôt même il renonça complètement aux études de physique. On dit que Glairaut fut pour beaucoup dans cette résolution. <( Laissez les sciences, lui disait-il, à ceux qui ne peuvent pas être poètes, »
Voltaire trouva sans doute que ses progrès dans les sciences ne répondaient pas à ses efforts, et il cessa d'y consacrer un temps qu'il trouvait facilement à mieux employer pour sa gloire. (' Tous les hommes, écrivait-il plus tard, ne sont pas nés avec toutes les sortes d'intelligence. J'ai connu le nombre
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prodigieux de choses pour lesquelles je n^avais aucun, talent. J'ai trouvé que mes organes n^étaient pas disposés à aller bien loin dans les mathématiques. J'ai éprouvé que je n'avais nulle disposition pour la musique. Dieu a dit à chaque homme : tu pourras aller jusque-là et tu n'iras pas plus loin. N<m omnia possumus omnes... Dieu a donné la voix aux rossignols et l'odorat aux chiens. »
Il est certain que Claitaut a émis une opinion tout à fait défavorable au sujet des aptitudes scientifiques de Voltaire. Glairaut avait le droit d'en'parler, car il avait été le professeur assidu du cénacle de Cirey. Il prétend que, pendant cette période d'enseignement^ il n'a jamais pu faire prendre à Voltaire l'habitude de se fier aux formules mathématiques et de s'abandonner au courant d'un calcul analytique. Voltaire voulait tout d'abord sauter à pieds joints jusqu'aux résultats ; il espérait supprimer par intuition toutes les difficultés intermédiaires, et il n'arrivait ainsi le plus souvent qu'à des conclusions faussés. Madame du Ghàtelet, au contraire, moins impatiente et moins .égère^ était réellement devenue entre les mains de Glairaut, et selon le témoignage de son maître^ une mathématicienne de premier ordre.
Il faut d'ailleurs, si l'on cherche à se rendre compte de l'instruction réelle des hôtes de Girey, distinguer les temps et les époques. On a signalé, dans un recueil de lettres inédites de Voltaire imprimées pour la première fois en 1856, une lettre adressée à Pitot de Launay, de l'Académie des sciences, et qui montre qu'à l'époque où elle fut écrite (1736) Voltaire n^étaît encore qu'un écolier médiocre en géométrie. « Il faut, monsieur, dit-il à son correspondant, que je vous importune sur une petite difficulté. Madame ]a marquise du Ghûtelet me faisait, il y a quelques jours, l'honneur de lire avec moi la Diop-
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trique de Descartes ; nous admirions tous deux la proportion qu'il dit avoir trouvée entre le sinus de l'angle d'incidence et le sinus de réflexion ; mais en môme temps nous étions étonnés qu'il dtt que les angles ne sont pas proportionnels! quoique les sinus le soient. Je n'y entends rien ; je ne conçois pas que la mesure d'un angle soit proportionnelle et que Tangle ne le soit pas. Oserai-je vous supplier d'éclairer sur cela mon ignorance ? » Voltaire, comme on voit, ne savait pas alors ce que c'est qu'un sinus, puisqu'il regardait les sinus comme proportionnels aux angles. Mais c'est précisément à cette époque même (1736- 1738) qu'il compléta son instruction géométrique et apprit ce qu'il avait besoin de savoir. Quant à madame du Ghâtelet, on éprouve quelque étonnement à voir qu'à ce moment, jouissant déjà d'une réputation de géomètre, elle ne fût pas en état de lever une pareille difficulté. Mais remarquons que ce n'est point elle qui consulte Pitot. On peut croire, je dirai même que cela est probable, que Voltaire fait ici quelque confusion et nous présente la marquise comme plus ignorante qu'elle n'était. En tout cas, on aVouera qu'il y a une grande différence entre l'homme qui regarde ici les sinus comme proportionnels aux angles et celui que nous avons vu tout à l'heure discuter avec compétence les problèmes relatifs aux forces motrices.
Quoiqu'il en soit. Voltaire entre maintenant dans une pé* riode de réaction contre les entraînements de la physique. Il y apporte la vivacité et la passion qu'il met à toutes choses. Après avoir déployé tant d'ardeur à répandre les idées de New* ton, il trouve tout à coup que Paris s'occupe trop d'un pareil sujet II écrit à M. d'Argental à la fin de 17&1 : «La supériorité qu'une physique sèche et abstraite a usurpée sur les belleslettres commence à m'indigner. Nous avions, il y a cinquante