VOLTAIRE A LA COUR DE PRUSSE. 8S
s'en dégoûta vite, quaad les preiûiers enchantements du début furent passés, et il mit une 'certaine négligenee à' revoir ' les .écrits du roi. ..':': '
Passe encore à la rigueur pour la prose ou là jpoésiè royale; mais les amis, les généraux de Frédéric, venaient ausisi'deman^ der à l'auteur de la Hehnade de corriger leurs mémoires. C^ést à une prière de ce genre faite par le géhéral Mafnstein, tîue Voltaire répondit dans un moment de mauvaise humeur : a J'ai le linge sale de votre roi à blanchir, il faut que le vôtre attende. » ;
La science n'intervient point directement dans les rapports de Frédéric et de Voltaire, çt, sans les incidents qui marquèrent ieur séparation, nous aurions pu nous abstenir de parïer du séjour à Potsdam. Le roi n'avait pas le goût des sciences» et ne s'en occupait pas par lui-môme. ' ♦ ' ,
, Il avait pourtant parlé de physique autrefois, à l'époque où la physique faisait fureur à Cirey. C'était le temps .où il n'était encore que prince royal et où il témoignait pour les châtelains de Girey une admiration sans bornes. Il ne put donc pas rester insensible à leurs travaux sur Newton; il lut les f/^ ments dsins&h résidence de Remusberg, il s'initia à l'attraction^ et fit même à certains moments ses objections aux physiciens de Cirey.
. Un jour, par exemple, il demande des explications sur le vide qui, selon Newton, constitue les espaces célestes. Newton a dit que les rayons du soleil sont de la matiè^re, et qu'il faut que r^pace soit vide pour que ces rayons parviennent dans un temps si coi^rt» Frédéric fait remarquer que^ si les rayons sont matériels, ils doivent occuper tout l'espace. « Tout cet
intervalle se trouve donc rempli de cette matière lumineusei et
SAIGEY. 6
la niatiére subtile dé Descartes, ou Téther, comkne il vous plaira de là nommery est remplaeée par votre lumière. Que
devient donc le vide? » Il se hâte d'ajouter modestement:
:« Ce trait sent bien le jeune homme qui, pour avoir pris une légère teinture de physique^ se mêle de proposer des problèmes aux maîtres de Fart. » L'objection avait pourtant sa Taleur, et le cénacle de Cirey n'était guère en mesure d'y répondre.
' Un autre jour, Frédéric rend compte à Voltaire et à madame du Chfttelet d'expériences qu'il vient de faire* II a mis une montre ouverte dans la pompe d'une machine pneumatique pour voir si le mouvement s'accélère ou se retarde. Il étudie aussi la vertu productrice de l'air. Il a pris une portion de terre dans laquelle il a planté un pois ; il a enfermé le tout dans le récipient de la machine^ et il a pompé l'air. « Je suppose^ dit-il, que le pois ne croîtra pas^ parce que j'attribue à l'air ^ette vertu productrice et cette force qui développeht les semences. »
-' Des qu'on reçoit Tavis de ces expériences à Cirey, on seh&te de les y répéter^ a La montre est actuellement sous cloche, écrit Voltaire au prince royal ; je crois m'apercevoir que le balancier a pu aller peut-être un peu plus vite, étant plus libre dans le vide; cette accélération est très-peu de chose et dépend probablement de la nature de la montre. »
' Hais ces passe-temps physiques ne furent de la part de Frédéric que dés velléités tout à fait momentanées^ et il ne s'appliqua pas à l'étude des sciences. Ce fut lui pourtant qui développa l'Académie de Berlin, fondée en 1700 par Frédéric P% et qui y appela un certain nombre de savants étrangers^ parmi lesquels on peut citer Maupertuis, l'ancien ami de Voltaire ; le marquis A'Argens^ un Gascon qui, au milieu d'une vie assez aventu-
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rease, s'était acquis ua certain rehom d'ingénieur; Algai^otti, l'auteur du Newtonianismo per le d(mne;Ea\er, enfin, TiHustre gébftiètre que la Rmsié n'avait pas su retenir.
Cette Académie des sciences était, pendant le séjour de Voltaire en Prusse, le siège de beaucoup d'intrigues. Gomme il arrive d'ordinaire auprès dès monarques absolus^ la faveur du roi y était la principale affaire, et la science ne venait qu'en seconde ligne; de là mille petites querelles intestines que Frédéric, tout philosophe qu'il était^ entretenait volontiers, parce qu'elles tournaient au profit de son autorité.
C'est ainsi que commencèrent entre Maupertuis et Voltaire les célèbres démêlés à la suite desquels celui-ci quitta la cour de Prusse.
Maupertuis était président de l'Académie. Arrivé auprès de Frédéric avant Voltaire, il n'avait pas vu sans jalousie cet h6te illustré vehir s'emparer de la familiarité du roi. Voltaire avait des faveurs qui étaient refusées à Maupertuis; il était comme Tami de Frédéric, dont Maupertuis n'était que le serviteur ; il régnait dans les petits soupers, où Maupertuis n'était pas même toujours admis.
Le président de l'Académie de Berlin entreprit de miner sourdement le crédit de son brillant rival. Il, excita d'abord contre lui, le jeune la Beaumelle, qui, vers la fin de 1751, venait d^arriver de Copenhague à Berlin dans l'intention d'y chercher fortune. La Beaumelle commença dès lors contre Voltaire ces attaques incessantes qui se continuèrent long^mps après, et qui ont fini par donner à son nom une certaine célébrité. Mais la guerre éclata bientôt directement entre Voltaire et M^niper*' tttis, et Toccasion de leur rupture fut une discussion d'ordre essentiellement scientifique» ' . ^
. C'est un principe géométrique, le principe de ta moindre nction^ gai mit le feu aux poudres. .
Maupertuis avait formulé depuis quelques années un théo^ rème auquel il attachait une importance extrême, et dont il voulait faire le fondement de la mécanique. Ce théorème est resté dans la science^ mais sans conserver l'importance et la généralité qu'il lui attribuait. Si Ton considère un ensemble de points matériels soumis à des forces diverses^ on peut se demander quelle est la somme du travail mécanique que les diverses parties du système accomplissent pendant que le système entier passe d'une position à une position voisine. Maupertuis, en se posant ce problème, trouvait que le travail mécanique ainsi développé est toujours, dans la nature, le plus petit qu'il puisse être. Il en concluait que la nature « va à l'épargne», c'est-à-dire qu'elle emploie pour ses opérations un minimum d'action.
Présenté sous cette forme générale^ le théorème de Maupertuis était fait pour frapper les géomètres. H semblait qu'on eût pris sur le vif le secret de la mécanique naturelle.
Dans le temps où Maupertuis était le plus fier de sa découverte^ il se trouva un adversaire qui vint la lui contester. C'était un disciple de Leibniz, le professeur Kœnig, ancien hôte de Cirey, et le propre mattre de madame du Châtelet en philosophie leibnizienne. Kœnig, alors retiré à la Haye, où il était bibliothécaire de la princesse d'Orange, publia dans le Journal de Leipzig y au mois de mars 1752, une dissertation où il réduisait à sa véritable valeur le principe de la moindre action. Il montrait qu'il n'y avait point là une loi générale; qu'il fallait, pour que le principe fût vrai, faire certaines hypothèses sur la nature des forces appliquées aux points matériels, et qu'on ne retrouvait eu définitive dans les résultats que la