‹ Les sciences au XVIIIe siècle: la physique de VoltaireChapitre 35 sur 144 · LB PRUIGIPE DE LA MOINDRE ACTION · texte numérisé non relu

LB PRUIGIPE DE LA MOINDRE ACTION

conséquence évidente de ces hypothèses primitives. Leibniz^

au dire de Kœnig, avait connu ce principe de moindre action^ mais il avait su le réduire aux cas spéciaux où il est applicable» et il avait pris soin de prémunir les géomètres contre Tentralnement de cette doctrine. Or c'était là une précaution bien caractéristique de la part du philosophe qui iaiifait profession de déclarer que tout est pour le mieux dans le monde. Kœnig, pour établir l'opinion de son maître^ citait un fragment de lettre où celui-ci formulait le principe de la moindre action pour en contester la généralité.

En voyant produire sous le nom de Leibniz ce quil regardait comme son œuvre propre, Maupertuis ne se sent point de colère ; il accuse Kœnig d'avoir foi^é à plaisir la lettre de Leibniz, il le somme de produire la pièce originale.

. Kœnig répond qu'il n'en a qu'une copie^ que l'original est entre les mains d'un autre élève de Leibniz, le vieux Hènzi, retiré en Suisse.

On cherche ce savant : il était mort, et' ses papiers étaient dispersés.

Maupertuis triomphe alors; il assemble l'Académie de Berlin, dont Kœnig était membre correspondant, et le fait rayei; de la liste des académiciens, après l'avoir fait déclarer « faussaire en philosophie. )>

C'est ici queYoltaire intervient dans la querelle. Ce n'est pas qu'il fût resté en fort bons termes avec Kœnig, ni qu'il eût une opinion bien arrêtée sur la moindre action; mais il était irrité contre Maupertuis, et il saisit l'occasion qui s'offrait de lui déclarer la guerre en prenant vivement la défense de Kœnig.

Son premier acte d'hostilité fut la fameuse Diatribe du docteur^

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Akakia, au il tournait en ridicule les idées et les owrcagiœ de Maupertais.

. Frédéric lui-même descendit alors dans la liée : il prit ou« yertement parti pour le président de son Académie ; il rédi* gea d'abord des brochures pour le défendre, puis, recourant à des moyens plus despotiques, il. fit brûler la Diatribe du doHmr ÀkaMa par la main du bourreau (24 décembre 1752)^ YolCaire put assister à cette exécution, de la fenêtre d'une maison de Berlin, oà il était tenu s'établir pour fuir le séjour dé Potsdam. ,

Celte diatribe, qui eausa tant d'émoi à Berlin, et qui éul un ci grand succès dans toute l'Europe (le premier jour où elle fut mise en vente à Paris, on en débita six mille exemplaires), nous parait un pamphlet des plus médiocres, maintenant que nous la lisons en dehors des passions du moment. La forme en est froidement plaisante, et le fond ne rachète pas ce défaut. Le docteur fait une course vagabonde à travers lès œuvres ei les opinions scientifiques d« Maupertuis sans montrer un jugement bien sûr; préoccupé de tourner tout en ridicule, il ne sait pas réserver son ironie pour ce qui la mérite réellement.

Tant qu'il attaque directement le caractère de son ennemi, les traits portent juste et ferme. Il flétrit la conduite de Mauperjtuis dans l'affaire Kœnig^ dévoile les procédés d'intimidation dont il a usé pour airacber à l'Académie de Berlin un jugement aussi injuste que bizarre, et dénonce les lettres qu'il écrivait à la princesse d'Orange pour obtenir qu'elle imposÀt silence à son bibliothécaire. Il signale l'humeur insociable de Maupertuis, sa jalousie toujours éveillée à l'égard de tout ce qui brille dans les sciences ou dans les lettres; il rappelle Tindélicatesse de ses procédés dans l'expédition de Laponie, comment Mau-

pertuis a manœuvré au détriœéot do ses collal^oràtetirs p6a£ recueillir seul les fruits du travail commun, comment dèpiii( cette époque il a exploité à outrance l'effet produif en Eur^e par la mesure des degrés polaires.

Sur tous ces points, le docteur a beau jeu ; mais il iréussit moins quand il cherche k jeter le ridicule sur toutes les idéei (jle son adversaire. Maupertuis veut absolument disséquer e des cerveaux de géants hauts de douze pieds et des hommes velus portant queue », pour y découvrir les secrets de Tâme pt son^^ der la nature de l'intelligence humaine. II propose sérieuse-i ment de faire un voyage droit aux deux pôles; il veut bfttirune ville ojr tout le monde parlera latin, « jusqu'aqx cuisiniers^ blanchisseuses et balayeurs des rues » ; il demande des pu-^ vriers pour creuser un grand trou jusqu'au centre de la terrée Il déclare que l'homme ne meurt que parce qu'il mûrit trop vite^ et il propose^ pour empocher cette maturation précoce, dé lui enduire les pores de poix résine, « de telle sorte qu'il se conserve comme un œuf frais », U vent que chaque médecin ne traite qu'un seul genre d'infirmité, a de sorte que si un homme a la goutte, la fièvre, le dévoiement, mal aux yeux et ma) à l'oreille, il lui faille payer cinq médecins au lieu d'un )>.il regarde les phénomènes embryonnaires, la formation du fœtus, comme déterminés par l'influenee de la gravitation; c'est la force de gravité qui fait que dans l'utérus a la jambd gauche va trouver la jambe droite, et que Tosil droit se rap« proche de l'œil gauche». Il croit enfin à la naissance spom tanée de certaines espèces animales : il a fait servir aux dames, dans une fête académique, « une collation de pfttéé d'anguilles toutes enfermées les unes dans les autres et nées subitement d'un mélange de fariné délayée >; il y a joint «di grands plats de poissons qui se formaient sùr-Ie-champ de

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graias de blé germé, à quoi les dames ont pris un singulier plaisir». ,

L Si. lïoifis citons chercher les idées mômesde Maupertuis sous ces travestissements plus ou moins grotesques, nous trouvons sans doute; des fantaisies critiquables et des erreurs manifestes : iiinsi Maupertuis ne soupçonne ni la nature ni importance des fonctions de la peau; Tesprit. de système le porte à simplifier ridiculement lès phénomènes embryonnaires; mais, sur la plupart des points, ses vues n'ont rien qui puisse nous paraître déraisonnable. Là physiologie cérébrale croit s'éclairer de.nos joum.par les dissections dont rit Voltaire, et la science ^thrôpologique attache précisément aujourd'hui une certaine importance aux. crànes^ des Patagons, qui sont tout justement les géants dont parlait Maupertuis. L'idée d'atteindre les pôles nous est devenue familière. Sans prétendre à gagner le centre de la.terre^ nous. savons le prix dQs fouilles géologiques. La spécialisation des .études médicales^ est devenue une conséquence des progrès delà science; nous sommes habitués à voir de. grands praticiens se circonscrire dans une seule branche de la pathologie. Enfin les questions relatives à la génération spontanée étaient encore assez incertaines au milieu du xmi^ siècle. pDur.qvie. Maupertuis pût sans déraison se déclarer ^étérogénis^e, et nous pouvons même ajouter que nous ne les regardons^ pas encore, à Theure. qu'il est, comme tellement tranchées, qu'on ne puisse avec honneur combattre dans les deux .camps opposés.

:. En sommet la Diatribe, du docteur. Akakia nous montre Voltaire tel que nous le:retrouyerphs dans tout ce qui touche à ces sciences qu'on appelle plus particulièrement les sciences naturelles. Ilfaut faire la part, et une grande part, à son animosité contre Maupertuis : elle Taveugle et lui fait dépasser le but;

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maiis, à.côté de ce motif d'exagération, nous trouvons chez lui cette tendanfce à Jaquelleil sera fidèle quand il traitera de sangfroid des sciences naturelles, cette aversion prononcée pour toute explication systéniatique des phénomènes* II réagit contre Thabitude invétérée qui portait les savants de son siècle à ne regarder la nature qu'à travers des théories. Dès qu'on tente d'expliquer les faits, il se défie et se rebiffe.

Au reste^ nous le verrons tout à l'heure juger plus explicitement quelques-uns des sujets qu'il ne fait ici qu'effleurer, et nous pourrons inieux indiquer ce qu'il y a de juste et ce qu'il y a d'exagéré dans cette tendance que nous signalons à propos de sa querelle avec Maupertuis.

. A répoque oii Frédéric fit brûler la Diatribe d^Akakia^ :Ies rapports étaient déjà tendus entre le roi et le philosophe. Ce* lùi-ci avait grand soin d'envoyer ses fonds hors de Prusse ; ayant à disposer de trois cent mille livres, il les. avait placées sur les terres que le duc de Virtemberg possédait en France : le roi, qui le savait^, ne voyait pas cette précaution sans dépit. P'un autre côté, un propos déplaisant du roi était venu aux oreilles de Voltaire. Gomme on se plaignait de la faveur du nouveau chambellan : a Laissez faire, avait dit Frédéric^ on exprime le jus de l'orange, et on la jette ensuite. » Depuis ce moment, Voltaire songeait sérieusement à mettre en sûreté a les pelures de L'orange» ; il.cherchait un prétexte pour quitter la Prusse.

Aussitôt après l'exécution juridique de la Diatribe, il renvoya au roi le brevet de sa pension et sa clef de chambellan ; mais Frédéric l'obligea à les reprendre, et le départ de Voltaire se trouva retardé de quelques semaines.

-. Il avait quitté Potsdam, comme nous l'avons dit, et s'était retiré à Berlin, d'abord dans une maison au centre de la ville,

do LA PHYSIQUE DE TOLTAIBE.

pms danis une sorte de ferme située à Textrémité d'un tm^ bourg, afin d'être mieux en mesure de fuir crandestinement, si les circonstances venaient à l'exiger. Cependant il sollici* tait la permission d'aller soigner sa santé en France ; Frédérié répondait en lui envoyant des médicaments. Voltaire décla« rail ^ue les eaux de Plombières lui étaient nécessaires ; le roi assurait qu'il y en avait de bien meilleures à Giatz^ en

Moravie.

L'autorisation finit pourtant par être accordée, et le pfailo*> 6opbe alla prendre congé de son maître. Il fut reçu avec aniitié^ et passa six jours à Potsdam, pendant lesquels il soupat tous les soirs avec Frédéric. C'étaient, âisait^il, « des soupers de Damoclès. »

Enfin, le ^^6 mars 1753, il put prendre la route de Leipsiig, non sans avoir promis de revenir quand les eaux de Plombières Tauraient guéri; mais c'était là une promesse qu'il se proposait bien de ne pas tenir.

Aussi se donna4-il le plaisir de lancer à Maupertuis la flèche du Parthc : c'était le projet comique d'un Tmité de paix à conclure entre le président de r Académie de Berlin et le professeur Kœnig. Toutes les plaisanteries de la Diatribe y étaient répétées.

Il s'éloigna d'ailleurs à petites journées, et s'arrêta trois semaines à Leipzig pour prendre le temps de se concerter avec ses amis de Paris et avec sa nièce madame Denis.

C'est pendant ce séjour à Leip2ig qu'il reçut une espèce de cartel de Maupertuis, dont le Traité de paùv avait ravivé la colère. Il y répondit en faisant mettre dans les papiers publics un avertissement grotesque ; il invitait les autorités municipales à le protéger contre son ennémi> dont il donnait le

signalement en ces termes : a C'est un philosophe qui mâifcha en raison directe de l'air distrait et de Tair précipité, Vmil rond et ;petit, la perruque de travers, le nez écrasé, la physionomie, mauvaise, ayant le visage plat et l^esprit plein dé lui-même^ portant toujours scalpel en poche pour disséquer les gens de haute taille. Ceux qui en donneront connaissance auront mille ducats de récbfnpense, assignés sur les fonds dé la ville latine que ledit quidam fait bâtir. »

C'est sans doute à cette dernière incartade qu'est 4ue, au moins en partie^ la misérable et ridicule affaire de Francfortsur-le-Mein. On sait comment Voltaire, après avoir encore séjourné quelques semaines à la cour de la grande«duchesse de Saxe-Gotha, « la meilleure princesse de la terre, la plus douce^ la plus sage, la plus égale, et qui, Dieu merci^ ne faisait pas de vers » , fut, à son passage à Francfort^ arrêté par un agent subalterne du roide Prusse. Cétait un nommé Freytag, banni de Dresde, s'il faut en croire Voltaire, « après y avoir été mis au carcan et condamné à la brouette, devenu depuis agent du roi de Prusse, qui se servait volontiers de tels ministres, parce qu'ils n'avaient de gage que ce qu'ils pouvaient attraper aux passants ». Freytag réclamait à son prisonnier la croix du Mérite, la clef de chambellan et « l'œuvre de poëshie du roi son gracieux maître ». C'était un volume tiré à peu d'exemplaires et distribué seulement à quelques intimes; le roi avait réfléchi que ce livre contenait plus d'un passage blessant pour des personnages puissants en Europe^ et que son ancien ami pourrait en abuser. Malheureusement Voltaire n'avait pas avec lui c( cette œuvre de poëshie » ; elle était restée à Leipzig avec la masse de ses papiers, et il fallut plusieurs jours pour la faire venir. C'est pendant ce temps qu'il fut en butte, ainsi que madame Denis, qui était venue le rejoindre, à des traitements

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grossiers dont il conserva toujours le plus ' amer souveniri même ^uand il eut fait plus tard sa paix avec Frédéric. . Un incident tragl-comique termine ainsi cette phase de Texistence de Voltaire, où il a essayé de vivre dans la familiarité d/un roi.

Il alla prendre enfin les eaux de Plombières, et y but par la même occasion « celles du Léthé » ; puis il s'occupa de se faire roi chez lui^ afin de pouvoir traiter désormais de puissance à puissance avec ses admirateurs couronnés.

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