WOODWARD, WHISTON
le sol en Angleterre, depnis la surface jusqu'aux plus grandes profondeurs que Ton a pu atteindre, sont disposées par couches plus ou moins régulières^ et que, dans un certain nombre seulement de ces couches^ il y a des coquilles et des cesles d'animaux marins; il s'est assuré ensuite par ses correspondants et ses amis que dans tous les autres pays la terre est compotsée de môme^ et qu'on y trouve des coquilles non-seulement dans lés plaines, mais aussi dans les carrières les plus profondes et sur les montagnes les plus éievées. Il a reconnu que les couche» de terrains sont ordinairement horizontales, qu'elles sont placées les unes sur les autres comme le seraient des ma« tières transportées par les eaux et déposées en forme de sédi<* ttient.
Tous ces faits étaient fort bien décrits par Woodward ; il est vrai qu'il y ajoutait une observation grossièrement erronée, mais qui cadrait avec sa théorie, en assurant que lés couches étaient superposées dans l'ordre même de la densité de chacune d'elles. C'était là une conséquence nécessaire dès que Ton admettait que toutes les matières avaient été précipitées dans l'espace d'un déluge de quarante jours.
Whiston avait de son côté publié un système complet {Anew Theory of the earth, Londres, 1708), où il s'efforçait d'interpréter les phénomènes conformément aux récits bibliques de la création et du déluge. Whiston était un habile astronome et le propre successeur de Newton dans la chaire de mathéma* tiques de Cambridge. Son opinion était donc faite pour compter dans le monde scientifique*
La terre, avant les six jours, n'était qu'une comète, c*est-à* dire un astre inhabitable, errant à travers l'espace, souffrant alternativement de l'excès du froid et du chaud, et dans lequel
les matières, tour à tour fondues et glacées, formaient ua chaos enveloppé d'épaisses ténèbres : Tenebrœ erant super faciem abym.
Tout à coup la comète devint une planète, c'est-à-dire que son orbite excentrique fut changée en une ellipse presque circulaire. Chaque chose prit alors sa place, les corps s'arrangèrent suivant leur gravité spécifique ; la terre, qui occupait un grand espace à Tétat de chaos, se réduisit en un globe de volume médiocre, dont le noyau conserva la chaleur que le soleil lui avait communiquée quand elle pouvait s*en approcher sous forme de comète.
Ce noyau était un fluide très-dense sur lequel s'appuya la croûte terrestre comme du liège sur du vif-argent. Le contact n'était cependant pas direct entre le noyau et l'enveloppe; entre l'un et l'autre s'était logée une immense quantité d'eau formant le grand abîme.
En cet état, la terre était mille fois plus peuplée et plus fer* tile qu'elle ne l'est aujourd'hui, grâce à l'intensité de sa chaleur propre; mais cette chaleur, en même temps qu'elle communiquait à la nature une grande puissance de production, alluma les passions des hommes au point de rendre leur destruction nécessaire. Le déluge fut résolu, et la queue d'une comète vint rencontrer notre globe. Par l'effet de l'attraction, les vapeurs aqueuses qui composaient cette queue se précipitèrent aussitôt sur la terre, sous la forme d'une pluie abondante, et ce sont là les cataractes du ciel qui s'ouvrirent : Cataractœ cœli apertœ sunt.
Whiston avait là de quoi expliquer le déluge ; mais il tenait encore à justifier cet autre passage du récit mosaïque : et rupti Bunt fontes abyssi. Il suppose donc qu'à l'approche de la comète et sous l'influence de l'attraction qu'elle exerçait^ les eaux
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accumulées entre le noyau et Técorce de là terre ont été allées de mouvements violents ; brisant la couche superficielle, elles sont venues se répandre sur la surface terrestre et mêler à la pluie du ciel les sources du grand abtme.
Voilà la création et le déluge; mais que faire ensuite de ces eaux répandues sur la surface de la terre?
Quand Tastre vagabond qui avait rencontré notre globe se fut éloigné dans respace, le grand abîme les recueillit peu à peu, et non-seulement il résorba celles qu'il avait vomies, mais, comme la croûte terrestre avait subi une distension, i 1 put contenir encore la plus grande partie des eaux abandonnées par la comète.
- La France, avons-nous dit, avait ses systèmes comme l'Angleterre, et d'abord celui auquel de Maillet avait donné son nom.
Benoit de Maillet avait été longtemps consul et agent français dans les États du Levant: c'était un voyageur, ce n'était pas un savant. Sa théorie de la terre eut cependant une grande célébrité ; il l'avait publiée sous le pseudonyme de Telliamed, qui était l'anagramme de son nom (1).
Telliamed, ou le philosophe indien, admettait que notre globe a été d'abord entièrement recouvert par les eaux, et que la mer immense a formé dans son sein les montagnes. Peu à peu les eaux ont commencé à se retirer et à laisser paraître les sommets de quelques éminences ; la mer baissant toujours, la surface entière de nos continents s'est enfin trouvée à sec. La même action doit continuer : de nouvelles'iles sortiront du sein
(1) Telliamed^ ou Entretiens (tun philosophe indien et étun missionnaire /ran^ra». Amsterdam, 1748.
t02 LA PHYSIQUE DE TOLTAIRE.
des fiots, les ancienaes se réuniront aux continents par la retraite des mers qui les en séparent; notre globe se dessé* chera ainsi gradaellement^ et finira par n*ôtre plus qu'une masse aride.
«Que seroni devenues alors toutes les eaux? Absorbées par le noyau terrestre, elles auront obangé de nature, et toute fluidité aura disparu de la terre.
Vers la méfme époque, Buffon donnait sa théorie, qui emvprjintait une valeur toute spéciale à l'autorité d'un nom justement célèbre dans le monde des sciences .
Bu&OD, considérant que les six planètes connues de son temps tournaient dans le même sens et dans des orbites peu inclinées l'une sur Tautre, eut l'idée de rapporter à une cause unique l'origine de leurs mouvements. Il supposa qu'une comète, tombant sur le soleil et le heurtant obliquement, en détacha une masse assez considérable, — la 650^ partie de la masse totale, — qui se divisa en éclats de façon à former les ^planètes et leurs satellites. Dans cette division^ les parties les ,plus légères s'éloignèrent le plus du soleil : e'est ainsi que Saturne est moins dense que Jupiter, et ainsi de suite pour Mars, la Terre, Vénus et Mercure.
. Le globe terrestre, d'abord incandescent, fut longtemps avant de permettre à la vapeur d'eau contenue dans sop atmosphère de se déposer à l'état liquide. Les pôles de la sphère se refroidirent les premiers ; l'eau y tomba en pluies abondantes et se réunit en vastes mers. Il se forma de même sur les sommets lun peu élevés des lacs ou grandes mares, qui se sont depuis écoulés sur les terres basses. D'un côté, les mers polaires envahirent une grande portion du globe à mesure que le refroidissement général le permit, et, de Fautre, les bassins des
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sommets vinrent former 4e petites mers intérieures dans les parties que les mers des deux pôles n'avaient pas enoore atteintes.
. Les eaux, continuant à tomber jusqu'à ce que l'atmosphère en fût totalement purgée, envahirent successivement tous les terrains, et couvrirent enfin la surface du globe jusqu'à une hauteur de 2000 toises au-dessus de notre Océan actuel. (Som* ment les continents furent-ils ensuite mis à découvert? C'est qu'il s'était formé sous la couche supérieure de la terre, pendant qu'elle se refroidissait^ d'énormes boursouflures^ de vastes cavernes, sur lesquelles les eaux reposèrent d'abord, mais oii elles se précipitèrent quand elles eurent miné par leur poids la mince écorce qui les en séparait.
L'abaissement produit ainsi dans le niveau des mers découvrit d'abord la tête des hautes montagnes^ qui se chargea aussitôt de grands arbres et de végétaux de toute sorte. Ces arbres, entraînés par les pentes, allaient rouler au milieu des flots» et^ Comme d'ailleurs les mers s'étaient peuplées d'animaux marins, les débris des végétaux et des animaux s'entassaient ensemble au fond des océans. Cependant^ à mesure que les eaux allaient s'engoufTrant dans les cavernes intra-terrestres, les plateaux, les continents, émergeaient à leur tour, et, comme ils ont tous été des fonds de mer, ils contiennent tous des coquilles maiînes mêlées à des végétaux fossiles.
Tels étaient les systèmes en face desquels se trouvait Vol^ taire. Us avaient tous ce caractère commun, de supposer que la terre avait été, a un certain moment, couverte entièrement par les eaux ; ils plaçaient en général aux origines de l'histoire un grand cataclysme dont la tradition nous avait été conservée par le récit du déluge universel ; les Anglais avaient même
lOfb LA PHYSIQUE DE VOLTAIRE.
Ikit^.cQxmne nous, l'avons montré, de grands . efforts pour suivre pas à pas dans leur théorie la version mosaïque. Ce fut peut-être pour Voltaire un motif de se prononcer contre ces systèmes, car on ^it qu'il aimait à prendre rËcriture en
défaut.
En dehors de toute idée préconçue à cet égard, il n'avait que trop de raisons de critiquer des théories dont les auteur avaient fait tant de frais d'imagination.
C'est contre leur tendance que Yoltaire se révolte, et, par un mouvement de réaction énergique, i] se place tout de suite au point de vue diamétralement opposé. L'excès des conceptions utopiques l'amène à ne souffrir aucune explication des phéno* mènes. Il ne veut pas entendre parler de révolutions survenues autrefois sur notre globe. La terre est ce qu'elle est^ prenons* la en bloc telle que nous la voyons, et ne cherchons pas k imaginer comment ses différentes parties ont pu se former. C'est un tout indivisible, comme le corps humain. Nous n'imaginons pas que des accidents successifs aient créé le sque}ette du corps, attaché les jambes au bassin ou les bras aux épaules. De^méme la terre a une assiette de continents et une ossature de montagnes qui lui donnent son individualité et qui la rendent propre au rôle qu'elle remplit. Des chaînes de rochers apparaissent d'un bout de l'univers à Tautre, arrangées avec un ordre infini, s'ouvrant en plusieurs endroits pour laisser aux fleuves et aux bras de mer Tespace dont ils ont besoin. Elles sont des pièces essentielles à la machine du monde ; elles reçoivent l'eau des mers, purifiée par une évaporation continuelle, la répandent en pluies ou la font couler en fleuves et en rivières. Dans leur disposition régulière. Voltaire ne reconnaît aucune trace des bouleversements qu'on veut placer à
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Torigine des choses ou des changements qu'on croit Voir dans la s(Uite des siècles, a Rien de ce qui végète et de ce qui est animé n'a changé, toutes les espèces sont demeurées invariablement les mêmes : il serait bien étrange que la graine de millet conservât éternellement sa nature et que le globe entier vari&t la sienne. 9