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CHAPITRE IV La graphologie

La graphologie paraît être une science moderne. En 1422, Baldo écrivit en italien un livre sur le moyen de connaître les moeurs et les qualités d'un écrivain d'après ses lettres missives : cet ouvrage fut traduit en latin par Petrus Vellius.

Un anonyme, en 1673, publia un article sur l'écriture, dans le Mercure galant. Grohmann, en 1792, publia un livre rempli d'erreurs. Lavater, encouragé par Goethe, constata qu'il y a des écritures nationales ; il signala aussi « une analogie entre le langage, la démarche et l'écriiure ». Moreau, son éditeur de 1806, ajouta quelques remarques à ces passages. Un anonyme, en 1814, écrivit Uart de juger de l'esprit et du caractère des hommes et des femmes sur leur écriture : l'auteur a le mérite de rattacher l'écriture au geste.

Stéphen Collet (Thomas Byerley), Edgar Poe, W. Scott, Mgr Boudinet, évêque d'Amiens, le cardinal Régnier, archevêque de Cambrai, Gabriel Peignot, Auguste Vitu, le P. Martin (S. J.), Charles Asselineau, s'occupèrent plus ou moins de graphologie. Henze publia en 1863 sa Chirograwmatomancie^ livre sans méthode ; le peintre J.-B Delestre, en 1866, dans son livre sur la physionomie, consacra un cliapitre à l'écriture, et esquissa une classification. Il était réservé à l'abbé Michon, élève de l'abbé Flandrin, de dévelo[)per la graphologie psychologique et de la vulgariser (1).

(I) Crépieux-Jamin. L'écriture et le caractère, Alcan, 1875, in 8*. Ilenze a montré que l'écriture est montante ou descendante selon l'ardeur ou le découragement.

La graphologie exige des connaissances psychologiques, du tact, de la patience et l'amour des longues recherches : aussi ne faut-il pas s'étonner qu'elle doive au clergé une partie de ses progrès. Le cardinal Donnet encouragea l'abbé Michon, qui, en même temps, était loué par George Sand, Dumas fils, le docteur Piorry, le prince Gortschakoff, etc.

En 1872, l'abbé Michon lança, avec Desbarrolles, un livre signé de ses préncjm.s (Jean-Baptisie) : Zes Mystères de l'écriture. Puis il revendiqua, contre son associé, la gloire d'avoir inventé cette science ; il fonda la Société de graphologie, qu'il f^résida, collabora au journal La Graphologie, publia le Système de graphologie, ainsi qu'une Méthode pratique. Il groupa même un certain nombre de chercheurs, parmi lesquels furent plusieurs prêtres, qui insérèrent, avec feu Mgr Barbier de Mon ault, des études graphologiques dans le Bulletin de la Société archéologique de la Corrèze, sur les notabilités du Limousin. Le sexe curieux a été représenté dans ce groupement par Emilie de Vars, auteur d'une Histoire de la graphologie.^ et plusieurs personnes qui ont donné des preuves de quelque finesse d'esprit.

L'abbé Michon, après avoir accumulé quantité d'écritures- types dans ses casiers, prétendit formuler les lois établissant scientifiquement comment chaque signe écrit correspond au moteur, qui est le cerveau.

Par son Dictionnaire des notabilités de la France jugées sur leur écriture, ce savant a démontré que les changements qui se sont produits dam notre écriture nationale correspondent aux progrès de la civilisation. C'est, en somme, une nouvelle vérification de ce fait connu : une époque, un pays a son caractère général, qui se retrace dans toutes les manifestations de son intellect ualité. Mais ce n'est pas une découverte permettant d'apprécier le caractère d'un peuple et d'uns époque.

Il est au contraire très exact que l'écriture d'un enfant dénote son caractère, avec cette réserve, toutefois que le maître donne tout d'abord un type général à l'écriture de tous ses élèves, et qu'avec l'âge l'individualité de chacun s'accuse davantage. Faut-il dire pour cela que la graphologie apporte un secours nouveau au monde moral ? Oui, à condition que le père et la mère, plus encore que le maître, aient des connaissances en graphologie. Il est vrai aussi que la graphologie aide à se connaître soimême, à connaître les personnes avec lesquelles nous sommes en relation dans la société : mais à la condition de tenir compte des changements que subit l'écriture avec les années.

L'abbé Michon fit pendant cinq ans, à Paris, des conférences qui furent très suivies ; et il en fit d'autres en province. Il lisait des billets que des provinciaux, à lui inconnus, venaient d'écrire, et appréciait les traits généraux de leur caractère de manière à être applaudi de tous ceux qui les connaissaient. Ses disciples sont nombreux, surtout dans le clergé.

Un psychologue de la génération actuelle, M. Crépieux-Jamin, fait mieux ressortir que l'abbé Michon l'identification de l'écriture et de la mimique, et montre qu'on peut y rechercher des résultantes : les signes de la supériorité et de Tinfériorité, de la nature et des moyens de l'intelligence, des mœurs et des sentiments ; de la volonté ; du sens esthétique ; de l'âge ; du sexe ; avec quelques indications pathologiques. Il a insisté avec raison sur la nécessité d'associer plusieurs signes pour découvrir un état complexe de l'esprit. Mais il me paraît trop exclusif en limitant à huit les traits généraux du caractère, et

en refusant d'admettre que le tempérament se révèle dans l'écriture ainsi que la forme des mains et le physique tout entier (1). Je pense que le geste est déterminé par le tempérament non moins que par le caractère. M. Crépieux-Jamin lui-même reconnaît que le tempérament affecte le caractère et qu'on peut indiquer l'un par l'autre.

Ce médecin chercheur expose avec une rigueur toute scientifique les principes de la graphologie en plusieurs propositions :

« Il existe un rapport entre le caractère et l'écriture au même titre qu'entre le caractère et le geste^ l'écriture pouvant être considérée comme composée par de nombreux petits gestes. »

« On recherche la signification d'un trait de l'écriture en le considérant comme mouvement physiologique et en le mettant en rapport d'étendue, de constance et d'énergie avec le mouvement psychologique correspondant. » En d'autres termes, nous sommes en droit de juger par analogie du mouvement physiologique avec le mouvement psychologique correspondant : une écriture rapide correspond à une conception vive ; une écriture claire à la clarté "d'esprit ; la barre du t, qui exige un acte spécial de volonté, signifie vivacité quand elle est longue, violence quand elle est grosse et courte ; l'angle, arrêt dans l'écriture, est signe de volonté et de résistance. (( Au signe intermittent correspond une marque particulière et intermittente de l'esprit. »

« Notre organisme réagit parfois d'une façon similaire dans des états psychologiques différents ; de môme un signe graphologique ne représente pas nécessairement un seul trait du caractère. » M. Crépieux-Jamin pose ici un principe fécond et corrige fort heureusement ses prédécesseurs : il résulte en

(1) L Ecriture et le caractère, p. 37. L'auteur s'abstient d étudier l'astrologie et la chiromancie, plus compromettantes encore que la physiognomonie pour la science qu'il a quasi créée.

effet de sa remarque que l'observateur doit savoir combiner les signes pour pouvoir faire une appréciation raisonnée. Les hommes dont les gestes sont ascendants ont le caractère ardent ; l'éci-iture montanie signifie ardeur ; mais aussi, par concomitance, ambition, activité, bonne humeur ; et au sens mauvais, vanité. La th<^,orie des signes fixes, de l'abbé Michon, est jugée incompréhensible : M. Crépieux- Jamin explique qu'il faut noter les significations probables, réserver les douteuses, et procéder par voie d'élimination. « L'intensité et la fréquence d'un signe parlent en faveur de la réalité des concomitances qu'il peut présenter ; sa faiblesse et son intermittence parlent contre » (p. 65).

(( Un seul trait de caractère peut être rendu par des signes divers ou par des combinaisons de signes (résultantes), et on ne peut pas conclure de l'absence d'un signe à l'existence de laquaUté contraire à celle que ce signe exprimerait. »

Les barres du t longues, ou courtes et en pointe, l'écriture rapide, ou montante, ou filiforme, signifient également vivacité. L'auteur corrige encore ainsi le système de Tabbé Michon, et constate que le nombre des résultantes étant infini, on découvrira encore de nouveaux signes : l'abbé avait avancé qu'un signe positif qui manque, donne r^V/owreusement le signe négatif qui lui est opposé. Dans sa Graphologie en exemples, M. Crépieux-Jamin dit qu'on se tromperait en jugeant d'un trait de caractère par la barre d'un t, parce que « tout signe qui n'est pas répété, ou doîit la valeur n'est pas r. nf.>rcée par d'autres signes de même espèce, duit être considéré comme non avenu ; et que la valeur d'un signe est variable sel'»n le milieu où il se trouve. ^) Par suite, il reproche à Tabbé Michon d'avoir vuulu trop vulgariser une science expérimentale qui demande beaucoup de connaissances, une grande dose d'intuition et de oatientes éturles.

Le même a formulé cette loi toute nouvelle : les signes particuliers ne sont que des modes de signes généraux : la barre du t légère est une forme de l'écriture légère, etc. Il a par suite déterminé six grandes divisions, se rapportant à Tiniensité du tracé, à sa forme, à ses dimensions, à sa continuité, à son ordonnance. Chacun de ces genres donne naissance à des espèces.

Le savant auteur conseille d'apprendre à discerner les caractéiistiques des écritures, avant d'établir les rapports de l'écriture avec le caractère, en additionnant les indications trouvées.

Les vérités qui sont la base de la graphologie seront résumées ainsi :

Les déformations scripturaires peuvent être ramenées chez char|ue scripteiir à un petit nombre de tendances simples : tendance vers le haut, tendance à la simpb'fication, tendance à tourner vers la droite ou vers la gauche, etc. Chacune se fait sentir dans la façon de tracer les divers signes, et toutes sont constamment en combinaison. Pour reconstituer le caractère, il nous faut :

1° Décomposer les formes graphiques en leurs composantes (les tendances simples).

2^ Trouver le sens psj^chologique de chacune d'elles, ce qui nous donne les tendances fondamentales du caractère : ce qui est déduit analogiment.

3° Recombiner ces composantes psj'chologiques et en déduire le caractère.

M. Crépieux-Jamin, dans son savant ouvrage, a donné un tableau de- mouvements graphiques, avec leurs genres. Les espèces sont l'intensité, la forme, la dimension, la direction, la continuité et Tordonnanre ; leurs genres sont déterminés par des qualificatifs. Un tableau du genre intensité se subdivise de même en espèces (écriture anguleuse, arrondie, etc.) qui ont des significations principales ou secon-

daires et des concomitances. De même il y a un tableau pour ce genre : la forme des mouvements, et pour chaque espèce (écriture artificielle, bizarre, caU'graphique, etc.) Les tableaux pour la forme, la dimension, la direction, la continuité, l'ordonnance des mouvements sont faits sur le même plan régulier. L'auteur donne ensuite u:i résumé des signes psychologiques de la supériorité et de l'infériorité intellectuelles (activité, sensibilité, simplicité, modération, distinction, imagination réglée, réflexion, clarté de l'esprit, inactivité, insensibilité, orgueil, complication, passion, vulgarité, imagmation nulle ou déréglée, irréflexion, confusion), et indique les signes graphologiques qui correspondent à cliacane de ces 16 classes de signes psychologiques. Ici nous sommes forcés d'abréger : il faudrait citer tous les tableaux que renferme cet instructif ouvrage.

M. Cré pieux- Jamin croit pouvoir réduire à sept termes les manifestations de notre caractère moral : ces termes engendrent tous les autres. Ce sont : l'activité, la sensibilité, la simphcité, la modération, la distinction, la droiture, l'altruisme, avec leurs contraires. Par une analyse très fine, l'auteur distingue trois degrés dans les caractères moraux ou immoraux, et fait suivre cette étude d'un tableau du même genre, par exemple : à l'altruisme correspond le graphisme dans lequel les majuscules sont liées à la lettre suivante, les finales vont de gauche à droite, les n et les m sont faits comme des m, l'écriture est inclinée en courbe, l'e en accent circonflexe.

Il a écrit d'excellentes pages sur la volonté, en développant ce que l'abbé Michon a dit au sujet de la barre du t ; et des chapitres fort curieux sur l'écriture inégale, sur celle des malades et celle des artistes. Un chapitre renferme une table de correspondance pour évaluer le caractère en chiffres. L'auteur distingue, au sujet des résultats-types, les éléments

modificateurs, modérateurs et multiplicateurs, en exposant comment s'associent les traits de caractère dans les différents esprits, et comment il faut commencer par l'étude des dominantes de l'écriture. <( La certitude de l'observation graphologique, dit-il, atteint son maximum, si la valeur d'un signe est parallèlement obtenue par des jrsultats (1). »

On peut se demander si cette science a des applications pratiques.

Mgr Barbier de Montault dit que la graphologie est une grande préservation sociale. L'abbé Michon affirme qu'il n'y a pas de faux en écriture qui ne puissent être découverts par sa science nouvelle.

L'auteur de la Méthode pratique de graphologie dit avec raison qu'il faut étudier plusieurs lettres intimes de différentes époques ; que l'écriture change avec l'état m^oral ; que sa science est légitime pour le chrétien puisque l'Egli-^e fait une vertu de la prudence, et par conséquent autorise à juger sur des preuves ; que les autres sciences physiognomoniques indiquent seulement quelques tendances générales que la volonté peut détruire, ce qui assure la prédominance à la graphologie ; qu'il faut, pour trouver les nuances, apprécier l'intensité d'un signe et son union avec un autre ; qu'il est avantageux d'étudier ça propre écriture pour se connaître mieux soi-même et se garder contre les mauvais instincts ; que sa

(1) M. Bridier, 11, rue Jeanne-d'Arc, à Issoudun (Indre), donne un portrait graphologique complet pour 20 trancs, et une esquisse pour 10 francs. Son système consiste à imiter l'écriture en interrogeant le retentissement des gestes sur le système ner\eux, pour se représenter le car?»ctéie qu'il analyse. Nous savons que l'imitation des gestes qui sont le si.irne d'une passion la t'ait naître chez un hypnotisé. M. Gastjn Méry a préconisé Mme dj Thèbes.

science dévoile ce qu'étaient les criminels quand ils ont cédé à leur impulsion ; que de plus elle est applicable à la pédagogie.

Il rendit un grand service à une famille de Genève, en lui conseillant de ne pas faire de l'aîné des fils un commerçant, parce qu'il avait une nature créatrice, mais de lui faire apprendre les sciences pour le destiner au professorat. M. Crépieux-Jamin a été maintes fois consulté par des commerçants ; et même ses connaissances, comme celles de son disciple, M. Varinard, ont été utilisées par la justice dans un procès jugé à Rouen, comme dans une affaire beaucoup plus retentissante.

La graphologie va donc fournir d'importantes indications à la justice, qui commence à consulter le graphologue au même titre que l'hypnologue.

Médecms et psychologues ont essayé déjà des vérifications.

M. Bridier, dans les Bulletins de la Société de psychologie physiologique^ a fait l'analyse critique des expériences de graphologie expérimentale faites par MM. Ferrari, G. Héricourt et Ch. Richet, au moyen de l'hypnotisme et selon l'idée qu'il avait émise : il a été démontré que les variations de l'écriture sont fonction des variations de la personnalité, quoique le moi ne soit pas tout à fait métamorphosé, ce qui établit « le principe de la réalité possible de la graphologie ».

M. Crépieux-Jamin a employé la suggestion simple et obtenu sensiblement les mêmes résultats que ces expérimentateurs avec la suggestion hypnotique : mais les résultats sont négatifs avec des individus peu sensibles ou inintelligents.

Un psycholo ue, M. Tarde, a exprimé la haute estime que lui inspire l'œuvre de M. Crépieux Jamin, et accepté ses conclusions. Il va jusqu'à conseiller sérieusement aux jeunes gens « de ne pas deman er la main d'une jeune personne avant d'avoir cons'ilt*'^

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quelques échantillons de son écriture » pour éviter des incompatibilités de caractère. Le conseil n'est pas nnoins bon s'il s'adresse aux jeunes filles ellesmêmes et à leurs parents. M. Tarde demande qu'on fas>e des études comparées sur 1 écriture des dessinateurs ou des peintres ainsi que leur manière artistique : je pense qu'il y aurait aussi à comparer le style et les dessins de Victor Hugo, de Fromentin, de Gautier et de tous ceux qui furent à la fois écrivains et artistes. Certains dessins de Hugo sont des poèmes traijiques. Pourquoi ne ferait-on pas les mêmes recherches sur les œuvres des sculpteurs, des architectes, comparées à leur écriture, et aussi à leur physique? M. Tarde réclame aussi l'emploi du sphygmographe ou des appareils enregistreur- de M. Marey pour vérifier s'il n'y a pas des coïncidences curieuses entre le geste, 1 écriture, la démarche. « La gaucherie, dit-il finement, implique caractère. » Il objecte seuleuicnt au distingué graphologue d'avoir placé la moralité sur le même rang que l'intelligence -et la volonté, et veut résumer en franchise, équité, bonté, avec leur contraire, tout ce qui a trait à i'homme moral ; mais il accepie la division en supériorité et infériorité mentale. Enfin il souhaite une classification plus complète, par nos psychologues, des natures d'esprit et des caractères. Ainsi, il pense que la clarté d'esprit dont parlent les graphologues est la force de la croyance, le dogmatisme ou la persiia ion, qui font redresser et détacher les lettres. Michon voyait dans ce signe Tinsensibilitéet l'intuitivité (1).

iVI. Tarde voit dan« les particularités de la forme des lettres des indication? rr-lative^ à rintellectualilé, et dans celles de la direction de l'écriture, d'autres relatives à la manière de désirer et de vouloir. La direction ascendante ou descendante de l'écriture lui

(1) Reçue philosophique, 1897.

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paraît indiquer la tendance à surfaire ou à déprimer autrui ou soi-même. Il signale enfin comme cause d'erreur l'hérédité de l'écriture.

En dépit de ses réserves, la graphologie commence à être reconnue comme une science par des membres du clergé surtout^ du haut commerce, de l'enseignement officiel et de la magistrature : c'est un résultat de grande importance (1).

(1) Lire : Crépieux-Jamin, Traité praU<jue de graphologie. Ed. de 1898, Flammarion, et La graphologie en exemples, 1900, Larousse.

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