‹ Les Sciences sociales en AllemagneChapitre 19 sur 21 · R. VON 3HERING. — T.A PHILOSOPHIE DU DROIT · texte numérisé non relu

R. VON 3HERING. — T.A PHILOSOPHIE DU DROIT

an procès de tendances. Les sciences sociales pourraient progresser, non en revenant sur ses pas. mais en allant plus loin que lui et en approfondissant les phénomènes téléologiques, Sans doute, nous venons de le voir, l'idée de fin est très difficilement applicable : est-ce à dire que les applications en soient moins précieuses ? S'il est avéré, surtout, que pour tracer les lois des phénomènes sociaux il faut connaître leurs causes, et qu'on ne peut trouver ces causes que dans les tins, faut-il, parce que la recherche des tins est difficile, la déclarer vaine ? Si l'on a peur de la métaphysique, si l'on garde rancune au finalisme des qu'il a pu suggérer, il faut se souvenir que les instruments les plus dangereux sont parfois aussi les plus utiles, sinon indispensables.

Résumons brièvement les résultats de ces études et rapprochons les idées qui s'en dégagent de celles qui mènent, en France, le mouvement de la science sociale. Ainsi nous éclairerons les unes par les autres et mettrons en valeur les traits qui leur sont communs.

Laissons les divergences de nos auteurs se neutraliser les unes les autres. Leur parenté apparaîtra : ils ne sont ni purement « philosophes » ni purement « historiens ». Ils cherchent à se tenir également éloignés des points extrêmes entre lesquels, sous la poussée de forces de toute espèce, la pensée allemande a oscillé. Ils ne sont satisfaits ni de la spéculation tout à priori, ni de l'observation tout empirique, ils ne se contentent ni de construire, ni de constater, ils veulent expliquer la réalité.

Dans quelle attitude cet effort a-t-il placé les sciences sociales : 1° vis-à-vis de la psychologie ; 2° vis-à-vis les unes des autres : 3° vis-à-vis de la pratique ?

Elles devront pour obtenir des lois universelles s'adresser à la science générale de la nature humaine. — Elles devront, pour obtenir des lois exactes qui déterminent aussi rigoureusement que possible l'enchaînement des phénomènes sociaux, analyser la complexité du donné, et, en faisant abstraction de leurs interférences, considérer une à une les diverses forces composantes de l'histoire. — Elles devront enfin, pour obtenir des lois pures, où les prescriptions ne troublent pas les explications, se garder de confondre la connaissance avec la réforme de la réalité.

Sans doute nos auteurs n'appuient pas tous également sur ton-- ces traits. Lazarus marque plus fortement que les autres la fonction de la psychologie ; Jhering, la fonction de la téléologie. Wagner insiste spécialement sur la nécessité de séparer les sciences sociales les unes des autres ; Simmel, sur la nécessité de les séparer de la pratique.

Mais, sans chercher à trop préciser la part qui revient à chacun, nous garderons de cette rapide revue de livres allemands une impression d'ensemble que nous pouvons exprimer en trois mots :

Les sciences sociales en Allemagne veulent être : 1" psychologiques; 2° abstraites; 3° théoriques.

Il ne nous appartient pas d'énumérer ici les influences, intérieures ou extérieures, qui devaient faire varier, en France, les relations des sciences sociales avec la psychologie.

Qu'il nous suffise de rappeler que le positivisme, qui a tant fait pour la science des phénomènes sociaux, semblait tendre à la détacher de la science des phénomènes psychologiques. La psychologie était suspecte : on l'accusait de ne pas fournir de faits positifs, de ne prêter qu'aux analyses littéraires ou aux subtilités métaphysiques. On craignait, si on la laissait dans le système des sciences, qu'elle n'ouvrit la porte à la métaphysique spiritualiste. De plus, une influence lointaine et indirecte du mécanisme de Descartes, se retournant contre son dualisme, poussait à croire que, pour obtenir une connaissance vraiment scientifique des phénomènes quels qu'ils fussent, il fallait les rattacher aux phénomènes matériels. Enfin, par le succès des sciences naturelles, on était porté à plus attendre de la biologie que de la psychologie.

Mais, entre temps, grâce k diverses influences, parmi lesquelles il faut compter celle du criticisme, on comprend

lii LES SCIENCES SOCIALES EN ALLEMAGNE

que la fortune de la psychologie n'est pas liée h celle de la métaphysique spiritualiste, et on dénonce le caractère métaphysique du positivisme. On s'aperçoit, en relisant Comte, que s'il a caché la psychologie dans la biologie, toute sa philosophie n'en est pas moins dominée par l'histoire de l'esprit humain, que. d'autre part, loin de tout expliquer par un mécanisme universel, il établit entre les différentes sciences des solutions de continuité, et veut détacher, par exemple, la sociologie de la biologie. Enfin une connaissance plus étendue et plus profonde de l'esprit humain et de ses œuvres apprend que son histoire ne se laisse pas déduire de conditions physiques, qu'elle est bien plutôt déterminée par les conditions sociales, et on reconnaît que les spiritualistes ont rendu service aux sociologues en maintenant que tout dans l'àme ne s'explique pas par les mouvements de la matière1. Ainsi, de divers côtés, on travaille à rendre à la psychologie sa place au centre des sciences de la société. Il semble, d'une façon générale, que les métaphores biologiques soient passées de mode et que la psychologie soit universellement regardée comme l'âme des sciences sociales2.

Nous nous rendrons mieux compte de la nature de ce mouvement et des analogies qu'il présente avec celui que nous avons constaté en Allemagne si nous l'étudions dans les œuvres de trois penseurs indépendants, qui, sans avoir connu les auteurs que nous avons examinés, les ont souvent rencontrés.

M. Lebon3, après avoir donné à l'anthropologie les plus importantes contributions, revient à la psychologie pour lui demander les lois de l'évolution des peuples. Comme Lazarus, il reconnaît que ce qui fait un peuple, c'est une âme commune, et que les classifications les plus objectives

(1) Durkheim. A" Division du travail social, 1S93; et Izoulet. L<i Cité moderne, 1895, passim.

(2) Cf. Revue de Métaph., mai 1895. Art. de P. Lapie sur l'Année tlogique, 1894.

3 Lebon. Les lois psychologiques de l'évolution des peuples.

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des peuples sont celles qui se guident, non sur des phénomènes extérieurs, comme les constitutions anatomiques, les institutions ou même les langues, mais sur des phénomènes intérieurs, comme les caractères. Ainsi une race historique pourra réunir dans une synthèse psychologique diverses races anatomiques. Et, cette race une fois constituée, sa variabilité sera limitée, ses éléments se transmettront difficilement. On verra des peuples s'emprunter des institutions, des mots, des idées ; mais ces translations sont superficielles : le fond, frui est sentiment, croyance, rêve, reste immuable, et c'est en lui qu'il faut puiser les raisons profondes de l'histoire des peuples. Leurs caractères forment des espèces psychologiques presque aussi fixes que les espèces anatomiques.

M. Lebon ne fait que décrire et classer ces espèces. Sans doute il cherche les lois de leur évolution ; mais nous savons que de pareilles lois décrivent plus encore qu'elles n'expliquent. M. Lacombe1, dans son effort pour trouver des lois vraiment explicatives, rencontrera plus souvent des idées analogues à celles de Jhering ou de Wagner. Gomme eux il signale les dangers de l'érudition pure et veut qu'on en distingue 1' « histoire considérée comme science ». Il ne suffit pas de constater des réalités, il faut les assimiler les unes aux autres et les rattacher à leurs lois. Ainsi on transformera les « réalités » en « vérités ». Qu'on s'adresse à la psychologie : en distinguant l'homme universel, l'homme individuel, et, entre les deux, l'homme temporaire, elle expliquera tout ce qui, dans l'histoire, peut être expliqué. Les besoins de l'homme mènent l'histoire, non comme forces biologiques, mais comme forces psychologiques, c'est-à-dire parce qu'ils sont sentis-. Une classification des besoins, rangés d'après leur urgence, nous livrera donc les causes du devenir historique. Et, puisque la nature même de ce devenir ne permet pas à l'expérience de faire varier mé-

Lacombe. L'Histoire considérée comme science, 1S94. 2 / .'.'/ considérée coi,) me science, p. 32.

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