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Lhodiquement les rapports des phénomènes sociaux, de les isoler pour savoir à quelle cause les rapporter, nous devons partir des causes et, par la déduction, descendre jusqu'à leurs effets. L'expérimentation, disait Steinthal, est une abstraction palpable. L'abstraction et la déduction seront, pour M. Lacombe, des expérimentations imaginaires1. Ainsi nous retrouvons dans l'œuvre de M. Lacombe cette sorte de réhabilitation de la déduction que nous avait présentée l'œuvre de Wagner. Nous y trouvons en même temps, dans la classification méthodique des besoins, une esquisse de cette téléologie matérielle dont la lecture de Jhering nous donnait l'idée.
. C'est plutôt la partie formelle de la psychologie sociale que fait valoir M. Tarde, quand il étudie la façon dont les désirs et les croyances, quel que soit leur objet, se répandent dans les sociétés. Plus que personne il a contribué à réhabiliter cet idéalisme, non plus métaphysique, mais psychologique, qui consiste à expliquer l'histoire par les idées de ses acteurs2. Sa psychologie le conduira à reconnaître, comme la plupart des auteurs allemands, le caractère provisoire et extérieur des comparaisons biologiques. L'imitation ne laisse pas les sociétés distinctes et indépendantes comme des organismes. Les divers éléments qui composent une nation ne se trouvent jamais réunis dans les mêmes limites spatiales, comme les membres d'un corps. Bien plus, cà mesure que les sociétés progressent, elles égalisent leurs unités composantes, bien loin de les inégaliser comme devrait le faire un organisme. Elles se désorganisent à mesure qu'elles se civilisent, et marchent, ainsi que l'avait montré Cournot dans une théorie avec laquelle celle de Tunnies en Allemagne présente quelques analogies, à une sorte de mécanisme psychologique supérieur3. Leur évolution, bien loin d'obéir à une sorte de nécessité interne, qui déroulerait les phases prédéterminées d'un germe, est bien
(1; V Histoire considérée comme science ', p. 63. - Cr. Tarde. Les Lois de l'Imitation, 1890, p. 4. (3j Cf. Tarde La Logique -sociale. 1805. p. 128-131.
plutôt le résultat d'une série d'insertions successives duos à l'intervention des consciences. Avec plus de vi£ que Lazarus ou que Wagner, M. Tarde pn contre l'idée que les seules lois qu'on puisse découvrir dans le monde social soient des lois d'évolution. Cette idée serait une transposition arbitraire d'hypothèses biologiques. L'évolution du droit, par exemple, n'a pas débuté par l'homi i ; ne tend pas à l'homogénéité, ou du moins,
si elle y tend, ce n'est pas sous la pression d'une sorte de lynamique, mais sous l'action unifiante de courants psychologiques. Ce qu'on appelle une évolution n'est le plus souvent qu'une propagation d'imitations ou une suite d'inventions. Il faut substituer à la recherche des lois d'évolution celle des lois de causation. Etudions les condition- dans 'lesquelles se produisent, se transmettent, s'équilibrent les syllogismes téléologiques et logiques sur lesquels vivent les sociétés, et nous aurons la « clef qui ouvre toute les serrures ». La psychologie, dit M. Tarde dans une formule qui nous rappelle les formules rencontrées en Allemagne, est aux sociétés ce que la chimie est aux vivants l.
nombreuses concordances entre les penseurs fran- ! les penseurs allemands redoublent l'autorité des qui leur sont communes. Mais il nous faut signaler au moins une discordance. Elle est d'autant plus d'attention que le savant dont l'opinion va ainsi contre celle de MM. Lebon, Tarde et Lacombe est. au rebours de ceux-ci. très informé de la littérature sociologique allemande2.
M. Durkheim, pour constituer une sociologie vraiment
scientifique, veut la doter de trois qualités qui tendront
- trois à l'éloigner de la psychologie. La sociologie
objective, spécifique et mécaniste3. Objective.
(1) Les Transformations du Droit, 1N93, p. 127. . Revue philosophique, année 1887.
. Durkheim. Les Règles de l<i M'-llmi!,- sociologique^ principal.-ment L-- chapitres u et v. 1895.
elle traitera les phénomènes sociaux en choses et se défiera des idées. Spécifique, elle considérera ces phénomènes en eux-mêmes, indépendamment des faits de conscience individuels. Mécaniste, elle se gardera des explications téléologiques.
Une sociologie objective commence par faire table nette des concepts. Comme Simmel. M. Durkheim dénonce tout ce que les * prénotions », formées antérieurement à la science sous la pression des nécessités pratiques, cachent d'erreurs et de contradictions1. Faisons acte d'abnégation, oublions nos idées et nos sentiments pour traiter comme des choses les phénomènes qui nous touchent au plus près. Or, pour les traiter comme des choses, sur lesquelles tout le monde peut tomber d'accord, il faut les prendre par leur côté sensible ; et comme nos sensations elles-mêmes sont variables et discutables, nous devons chercher dans le monde extérieur les phénomènes fixes, vraiment objectifs, comme le sont par exemple la hauteur d'une colonne de mercure ou le mouvement d'une aiguille de montre, qui nous serviront à mesurer les phénomènes sociaux2. Les règles juridiques, par exemple, rempliront ce rôle. En considérant les variations du nombre des règles relatives à certains délits dans certaines sociétés, nous pourrons étudier objectivement les variations de la solidarité sociale".
On dira qu'on n'atteint ainsi que l'extérieur, et que cette méthode est toute superficielle. M. Durkheim répondra qu'elle ne cherche h réglementer que l'observation, et pas encore l'explication des phénomènes sociaux. Mais au moins faudrait-il, pour que cette observation fût à la fois exacte et féconde, qu'il y eût, entre les phénomènes sociaux proprement dits et ces phénomènes matériels qui nous les représentent, une correspondance exacte, et que les variations des Codes, par exemple, fussent précisément parallèles aux variations des sentiments juridiques. Suppo-
(1) Les Règles de la Méthode sociologique, p. 23.
(2) Op. cil., p. 56.
(3) Cf. Division du Travail,
CONCLUSTON 1 i',»
sons que nous prétendions connaître les courants de la mer par les seules agitations de sa surface, sous prétexte que celles-ci seules sont visibles, nous aurions la charge de prouver que ces agitations superficielles correspondent exactement aux courants profonds. Or il n'est pas facile Ience sociale, de démontrer de pareilles correspondances. Jhering ne nous a-t-il pas rappelé que, pour formuler une règle juridique, une certaine puissance d'observation et d'expression est nécessaire, qui ne peut s'acquérir qu'assez tard et sous des conditions spéciales1? Par suite fbien des sentiments juridiques restent sans expression, sans symbole sensible. Il n'est pas vérifié que, comme le voudrait M. Durkheim.» tout sentiment fort et défini s'exprime sous une forme définie2. Un sentiment peut être très vivant sans éprouver le besoin de se formuler. Bien plus, n'est-il pas souvent juste de dire que le moment où il commence à s'exprimer, à entrer dans les eboses, marque le moment où il commence à décliner3, à sortir des consciences? Enfin, lors même que toutes les règles juridiques seraient extériorisées, consolidées, on se tromperait souvent si on concluait de la présence de la • la présence du sentiment, de l'extérieur à l'intérieur. Jhering encore nous a montré qu'on s'abuserait si on jugeait des rapports réels entre père et fils à Rome par l'expression juridique de ces rapports. Ainsi les choses extérieures ne portent pas toujours l'empreinte fidèle des p h é nomènes s o c i a u x .
Mais est-il vrai qu'on ne puisse traiter les phénomènes sociaux objectivement qu'en les observant dans les choses extérieures ? Sans doute là seulement ils pourraient être mesurés, connus quantitativement. Mais ne peut-on connaître objectivement des qualités? Et se débarrasser des prénotions est-ce nécessairement se priver de l'intros-
. pins haut. p. 122.
(2) Cf. Division du Travail^ p. 321.
(3) M. Durkheim le reconnaît lui-même. Cf. Division du Travail* p. 79.
pection ? Simmel, tout en expulsant les premières, reconnaît que, sans la seconde, il n'y a pas de science sociale. On peut en appeler d'une psychologie spéculative, qui se laisse prendre aux abstractions, à une psychologie observatrice, qui saisisse, dans notre conscience, des phénomènes concrets. Dira-ton que nous ne pouvons que supposer, et non observer directement ces phénomènes dans les consciences des autres? Nous avons vu que telle est la condition nécessaire de toute psychologie, si la psychologie est autre chose qu'un examen de conscience individuel. Cela rend sans doute la psychologie difficile, mais cela ne l'empêche pas d'être indispensable. Sans cette « interpolation * psychologique, plus ou moins méthodiquement conduite, les phénomènes extérieurs ne rentreraient en aucune façon dans les sciences sociales et resteraient dans les sciences physiques. M. Durkheim voudrait, séduit par le développement de la psychologie physiologique, que la sociologie, comme celle-ci. se passât de l'introspection1. Mais la psychologie physiologique elle-même, moins intransigeante à mesure que le spiritualisme est moins redoutable, reconnaît qu'une psychologie sans observation intérieure est inféconde, ou même impossible. L'observation extérieure des codes et des monuments ne mènerait pas loin si elle n'était éclairée et guidée par l'observation intérieure.
Mais à rattacher ainsi la sociologie à la psychologie ne risque-t-on pas de méconnaître le caractère spécifique de la première, et son rôle propre ?
Les faits sociaux sont, pour M. Durkheim, irréductibles aux faits psychologiques. Ils ont une réalité indépendante des consciences individuelles dans lesquelles ils retentissent2. Ils ne sortent pas d'elles, puisqu'ils les dominent el s'imposent à elles. Le caractère essentiel du fait social. qui est d'être une contrainte, empêche qu'on ne le réduise aux faits de conscience individuels. La société est autre
i Cf. Les Règles de la Méthode sociologique, p. 38. 2 Op. cit., cliap. i.
chose qu'un certain état d'âmes. Mais alors où existe, dira-t-on, cette société? Il faut bien reconnaître que la méthode de M. Durkheim parait, au premier abord, ramener au réalisme, et il est naturel que ses critiques l'aient comparée à celle des scolastiques1. Si M. Durkheim se refuse à réaliser une nouvelle entité, veut-il donc dire, en soutenant que les faits sociaux se réalisent en dehors des faits individuels, qu'ils se précipitent, se cristallisent, ou, comme le disait Lazarus, s'incarnent dans les choses?
Mais remarquons que, s'il n'y avait pas des consciences pour connaître, pour interpréter, pour aimer les choses sociales, celles-ci seraient pour la société comme si elles n'existaient pas. M. Durkheim reconnaît lui-même qu'elles ne recèlent pas de puissance motrice et qu'elles sont le produit d'actions humaines 2. Apparemment, si les consciences ne s'en mêlaient, les faits sociaux ne s'exécuteraient pas d'eux-mêmes, comme certaines expressions de M. Durkheim tendraient à le faire croire". Sans vie psychologique, pas de vie sociale. Que M. Durkheim observe que certains étals de la conscience individuelle sont communs à toutes les consciences composant une société, qu'il appelle ces parties communes conscience collective, qu'il en étudie le développement, accroissement ou diminution, rien de mieux : mais pourquoi soutenir alors que la sociologie doit se passer de psychologie ? Ces réactions auxquelles les consciences individuelles, par le seul fait de leur association, se trouvent soumises, sont évidemment des phénomènes psychologiques, se réalisant à travers le milieu physique. La conscience de ces réactions spéciales peut conduire, comme le voulait Lazarus, à l'idée d'une psychologie sociale distincte de la psychologie individuelle, mais non pas à l'idée d'une sociologie sans psychologie.
Après avoir essayé d'observer les faits sociaux comme
(1) Cf. Tarde. /.</ Logique sociale. Préface.
'. Les Règles de la Méthode sociologique^ p. 27. 138. (?, Division 'lu Travail, p. 306.
des choses extérieures. M. Durkheim tentera de prouver qu'on doit, pour expliquer ces mêmes faits, adopter le genre d'explication à l'aide duquel on comprend les phénomènes du monde extérieur, l'explication mécaniste. C'est pourquoi il dirigera ses efforts contre cette partie essentielle de la psychologie qui est la téléologie.
Il lui reprochera d'abord de laisser trop de place à la contingence1. Tandis que M. Lacombe et M. Tarde aiment à se donner le sentiment de l'instabilité des choses, à se figurer que le cours de l'histoire aurait pu être tout autre, à réveiller tout ce qui dort dans les limbes du possible, M. Durkheim veut que tout ce passe selon une nécessité mécanique. Vous me montrez ce qu'on désire, dans une certaine société : la connaissance de ce désir laisse indéterminée la forme des institutions sociales. Qui connaît la fin ne connaît pas encore les moyens. Chaque individu poursuit sa fin suivant son humeur. Comment, par suite, la téléologie pourrait-elle expliquer cette étonnante uniformité d'institutions que la sociologie constate?
On pourrait d'abord contester cette uniformité même et dire avec Lubbock cité par Lazarus2. qu'il s'est presque toujours trouvé des peuples pour réaliser les coutumes les plus dissemblables. Les coutumes et les institutions présentent une diversité qui. aussi bien que leur uniformité, veut être expliquée. Pourquoi la téléologie n'expliquerait-elle pas et l'une et l'autre? En admettant quelle découvre chez les hommes des désirs identiques, ne peut-elle rendre compte de la différence des phénomènes que ces désirs provoquent par la différence des conditions dans lesquelles ils se réalisent ? Cette humeur même des individus qui influe sur le choix des moyens ne peut-elle être étudiée scientifiquement? Et ne peut-on découvrir entre les individus certaines ressemblances d'humeur qui constitueraient justement un caractère national, objet de cette partie de la psychologie