‹ Les Sciences sociales en AllemagneChapitre 21 sur 21 · Op. cit., p · texte numérisé non relu

Op. cit., p

(2) Cité par Lazarus (Le.ben der Secle, III, p. 358).

sociale que StuartMill appelait l'éthologie des nations? On pourrait donc, tout en usant de la téléologie, restreindre de plus en plus la part de la contingence et déterminer le cours des phénomènes.

La plupart des reproches que M. Durkheim adresse à la téléologie s'expliquent par ce qu'il lui demande autre que ce qu'elle prétend donner. De ce qu'on observe que les besoins des hommes expliquent leurs actions, on ne prétend ni que ces besoins créent de toutes pièces leurs moyens, ni qu'ils aient toujours claire conscience de leurs résultats.

Par exemple. M. Durkheim constate que, si les désirs expliquent pourquoi les hommes mettent en œuvre certains matériaux, ils n'expliquent pas l'être même de ces matériaux. En biologie on sépare, de l'étude des fins des organes, l'étude de leur constitution essentielle. Ainsi devrait-on faire en sociologie1. — Mais d'abord on peut répondre que, pour la sociologie, les rapports entre désirs et moyens sont beaucoup plus clairs que pour toute autre science. C'est elle surtout qui peut prendre sur le fait la fonction se créant son organe. De plus, la téléologie ne prend pas à sa charge d'expliquer la présence de toutes les conditions naturelles ou artificielles, physiques ou sociales, au milieu desquelles s'exécutent les actions humaines. Cette tâche, du moins, appartiendrait à une téléologie métaphysique. La téléologie scientifique est moins ambitieuse. Je vois des hommes entasser des pierres ; la téléologie m'explique leur action en me disant qu'ils veulent construire une maison. Mais elle ne m'explique pas et ne prétend pas m 'expliquer la constitution même de ces pierres. Je conslate, d'une part, la fin. d'autre part, les moyens, et de cette double constatation je déduis l'action. Peut-on dire qu'elle me serait suffisamment expliquée par la constitution des pierres, seules choses extérieures ? On pourrait en accumuler autant qu'on voudrait; si le désir de s'abriter n'intervenait, elles ne s'entasseraient pas d'elles-mêmes.

(I) Règles de la Méthode sociologique, p. 111.

D'un autre côté, en disant que l'homme poursuit des fins, la téléologiene prétend pas qu'il ait une connaissance

exacte de toutes les conséquences de ses actions, ni même qu'il réussisse toujours à réaliser ses fins. Des conséquences imprévisibles peuvent se multiplier et engendrer dos fins nouvelles, auxquelles le premier agissant ne pouvait penser : cela n'empêche qu'en agissant il allait vers une fin. L'idée de l'hétérogénéité des fins, illustrée par Wundt, ne détruit pas l'objectivité de la téléologie. Bien plus, un désir peut susciter mille phénomènes sociaux sans arriver à se satisfaire, et, en poursuivant une fin qui n'est jamais atteinte, mener toute l'histoire. Par conséquent, on ne peut arguer de la non-réalisation d'un désir à sa non-existence. Par exemple. M. Durkheim, pour nous prouver que le phénomène de la division du travail ne s'explique pas par l'action d'un désir, comme le désir du bonheur, nous montre qu'en fait les hommes ne sont pas, bien plus, ne peuvent pas être plus heureux l. Mais le savent-ils '! et que ce but ne soit jamais atteint, cela prouve-t-il qu'il ne soit jamais poursuivi? M. Durkheim croit pouvoir se passer de la supposition d'une fin, parce qu'il tient les causes de la division du travail ; ce seraient le volume et la densité croissantes des sociétés. Mais ce volume et cette densité n'agissent encore sur l'histoire que parce qu'ils surexcitent, ainsi que le dit M. Durkheim lui-même, la lutte pour la vie/ et rendant plus difficile la satisfaction des besoins, exigent la recherche de nouveaux moyens, comme la division du travail. Bien plus, ce volume et cette densité naissent toujours de besoins, comme celui qui pousse les hommes à se rapprocher et à se multiplier. D'ailleurs, M. Durkheim a. comme malgré lui, le sentiment que le ressort de tous ces phénomènes est téléologïque et non pas mécanique. Dans la même page - où il affirme que « tout se passe mécaniquement », il reconnaît que la division du travail est un « dénoùment

(I) Cf. Division du Travail, liv. II, cliap. i. 2 Cf. Division du Travail, p. 299.

adouci » de la lutte pour la vie. Elle résulte d'un choix, déterminé par la prédominance de certains besoins, entre diverses solutions possibles, suicide, émigration, guerre civile. C'est pour pouvoir vivre, dit-il1, dans une phrase que Jhering eût notée comme un aveu, que les hommes se spécialisent. Quand il nous montre que les hommes ont cédé à la loi du moindre effort, croit-il revenir au mécanisme ? te loi n'est-elle pas au contraire, suivant la juste remarque de M. Tarde 2, la raison téléologique elle-même ! Sans doute elle est en apparence la même que la loi du mécanisme, et peut-être, pour une métaphysique, le moindre effort téléologique et le moindre effort mécanique apparaîtraient-ils comme les mêmes au fond. Il n'en est pas moins vrai que, pour les sciences, cette notion, comme celle de force et de puissance, comporte deux sens, qu'il importe soigneusement de distinguer sous peine de confusions dangereuses. L'un est extérieur et mecaniste, l'autre psychologique et téléologique. Quand on dit que les hommes ont obéi à la loi du moindre effort, on use d'une notion téléologique. Comme tout à l'heure les pierres, réunissez et rapprochez autant d'hommes que vous voudrez : faites leurs sociétés aussi denses ut

ssi volumineuses que possible : s'ils ne veulent pas vivre et bien vivre, jamais la division du travail ne se produira c d'elle-même- ».

Aussi ne peut-on s'empêcher, quand M. Durkheim compare la densité des peuples à celle des liquides et laisse entendre que la même nécessité régit les mouvements des uns et des autres, de trouver qu'il y a là plus d'analogies de mots que de choses. Et l'on se demande si, en voulant traiter comme des choses extérieures les phéno-

1 Division du travail, p. 0O6.

2 Logique sociale, p. 1

M. Belot remarque avec raison qu'on ne peut dire que la pluie chasse mécaniquement les promeneurs des ni.'- ; elle Qe chasserait personne ?-'il était indiffèrent aux gens d'être trempes. C!". Rev. de Métaph., 1894. Article sur l'Utilitarisme,

p. ib'k.

mènes sociaux, on n'en laisse pas échapper tout l'essentiel. Sans doute, on est toujours obligé de regarder les phénomènes, quels qu'ils soient, par un certain « biais », comme disait Deseartes, pour les soumettre à la science. Mais vaut-il mieux envisager de parti pris le côté par lequel, elles se laissent mesurer, même s'il est tout superficiel, ou bien chercher méthodiquement, où qu'elles se cachent, les causes déterminantes ? Sans doute, il vaudrait mieux que le déterminant fût aussi le mesuré, que les causes pussent être connues quantitativement. Mais qu'y faire? Et si les causes psychologiques sont difficiles à atteindre, faut-il renoncer à les chercher par les procédés qui leur conviennent ? M. Durkheim nous invite avec raison à l'abnégation du sujet devant les objets ; mais n'est-ce pas la pratiquer que d'appliquer à de certains objets les procédés plus ou moins détournés que réclame leur nature, tout en regrettant que les procédés les plus sûrs et les plus précis ne puissent s'appliquer également à tout le donné?

Si la plupart des penseurs, en France comme en Allemagne, rattachent les sciences sociales à la psychologie, ils semblent sentir moins qu'en Allemagne la nécessité de les séparer les unes des autres et de les faire abstraites. Le problème des relations des sciences sociales les unes avec les autres ne se pose pas dans les mêmes termes.

En Allemagne, la tendance à spécifier les sciences sociales vient à son heure, comme une réaction contre les excès de l'empirisme historique. Celui-ci, se plaisant à mettre en lumière l'influence des phénomènes juridiques sur les phénomènes économiques, de ceux-ci sur les phénomènes moraux, et réciproquement, tendait à décourager les esprits de la recherche des lois causales de la

vie sociale. On lui répond que, si l'on veut les formuler, il faut étudier chacune des forces sociales à part, abstraction faite de l'action des autres. Ainsi, proclamer la nécessité de l'abstraction dans les sciences sociales, ce n'était pas leur demander de spéculer à nouveau sur des prénomais d'observer à part les différentes catégories de faits Elles doivent être abstraites, cela veut dire qu'elles doivent être spéciales. Elles doivent se conformer au précepte cartésien de l'analyse et diviser les difficultés pour les mieux résoudre1. 11 restait entendu d'ailleurs. d'une part, que ces postulats scientifiques ne devaient en aucune façon entraîner des réclamations pratiques, qu'en considérant, par hypothèse, l'homme comme exclusivement soumis au mobile économique, on ne prétendait pas du tout qu'il dût. en droit, s'y soumettre exclusivement. D'autre part, chaque science sociale, en se spécialisant pour l'analyse, devait garder le sentiment qu'elle était spéciale, qu'elle ne représentait qu'un côté de la réalité historique, et que, le jour où elle voudrait reconstituer cette réalité tout entière, elle devrait, pour la synthèse, demander l'aide de ses sœurs. Les Allemands savent en effet que le danger de cette manière abstraite est ce qu'ils appellent ÏEinseiligkeit, la tendance à n'envisager qu'un seul aspect des choses, et à expliquer un tout par une seule de ses parties. Mais, au moment présent, ce danger les effraie peu. Les sciences sociales en Allemagne ont séjourné si longtemps dans les mains de l'historisme, il leur a si profondément inoculé le sentiment de la complexité du réel, qu'elles paraissent pour longtemps immuntre les excès de l'abstraction.

Tout autres sont, en France, les rapports des sciences sociales avec l'histoire.

Les influences pratiques de toutes sortes qui poussaient l'Allemagne à se défier des abstractions du xvin' siècle ne

I I II est ,i remarquer que M. lîelot, analysant et commentant un certain nombre de livres de sociologie, arrive, de son côté, à une conclusion analogue. Cf. Revue philosophique, janvier-février

pesaient pas sur la France. Elle n'avait pas à invoquer un passé lointain pour réagir contre la Révolution. La nation allemande se levait au nom de l'histoire ; la nation française, au nom de la raison. Les sciences sociales en France devaient donc être portées à chercher l'universel plus que le particulier, l'abstrait plus que le concret. Elles devaient facilement être, pour reprendre les expressions de Knies, perpélualistes et cosmopolites. 11 entre du cosmopolitisme jusque dans le patriotisme de la France. Le rationalisme est sa tradition. Et c'est un rationalisme actif, plus prêt à réformer le réel qu'à l'observer avec le quiétisme historique. Il fera primer sur tout les considérations pratiques. Ainsi s'explique ce fait que nos spécialistes du droit, de l'économie politique, de la morale, n'aient pas très profondément pénétré leurs sciences de l'esprit historique.

Nos juristes, par exemple, nous ont rarement montré les rapports qui unissent les phénomènes juridiques aux autres phénomènes sociaux, ou aux caractères nationaux. La science du droit a peu demandé à l'économie politique ou à la psychologie des peuples. Sans doute elle semble s'orienter en ce moment même vers les sciences sociales J. Déjà, les historiens ont amassé pour elle de nombreux matériaux; les anthropologistes, s'ils consentent à s'imprégner de psychologie et de sociologie, pourront l'aider à l'explication des phénomènes juridiques. Elle peut beaucoup attendre, d'un autre côté, des transformations de nos Facultés et du rapprochement des différentes branches de la science. On a justement remarqué que la constitution des Universités allemandes, en mettant sous les yeux des étudiants la connexion intime des sciences , servait sans doute à les défendre contre 1' 'E 'inse î ti g keit des spécialistes -. Peut-être, si l'on veut bien veiller à l'éducation à la fois historique et philosophique de nos étudiants en droit, sauvera-ton la science du droit en France de ce même

(1) Cf. Revue de Sociologie.

f. T. lluyssen. V Enseignement de la Philosophie en Allemagne, dans la Revue internationale de V Enseignement, avril 18(.»4.

icueil. En loul ras. on n'a pas encore à craindre, comme en Allemagne, qu'elle se perde dans l'historisme ; par suite, a ne se fait pas encore sentir de lui rappeler la fonction scientifique de l'abstraction.

Mie nous disons du droit, a fortiori le dirions-nous de l'économie politique et de la morale. En morale, plus que partout ail! prescriptions font tort aux descriptions

et aux explications. Nous avons, sans doute, des moralistes qui continuent la tradition de nos moralistes classiques, si 3 déjà en observations ou même en explications délicates des choses de la vie morale. Mais les uns comme les s traitent des phénomènes moraux avec plus de finesse littéraire que de précision scientifique. Jusqu'à nos jours, on rencontrerait en France peu d'œuvres où ces mêmes phénomènes soient étudiés objectivement.

Pour l'économie politique, pénétrée plus encore que les autres sciences de soucis pratiques, elle parait trop souvent encore s'en tenir à la conception des lois naturelles. « aussi bonnes qu'inéluctables », se réalisant avec une nécessité mécanique f. Un peut encore reprocher aux économistes orthodoxes l'étroitesse de leur philosophie, qui repose, en dernière analyse, sur les mêmes postulats que celle de leur- adversaires, les socialistes. Malgré les progrès de la science économique, la nécessité se fait encore sentir, en France, moins de la tirer de l'histoire que de l'y plonger. pour l'habituer à reconnaître la contingence relative des lois économiques, psychologiques et non mécaniques, et la connexion des différents phénomènes sociaux.

11 est vrai qu'une science sociale, qui parait faire de plus rapide- s en France eemme en Allemagne, la socio-

>roprement dite, parait prendre à charge de combler unes du droit, de la morale, de l'économie politique. Elle leur rendra le sentiment de la connexion des phénomènes sociaux. N'en est-elle pas la science totale ? Mais la su •Ile-même peut être entendue en des

I Dans l'Introduction de ses Princip* d'Economie politique,

3e édition M. Gide résume et critique ces conceptions courantes.

sens bien différents. Nous avons vu que les Allemands, comme Dilthey ou Wagner, se défiaient de l'ambition d'une science totale de la société, comprise à la façon d*A. Comte, tenant la clef de tous les événements de l'histoire. La même défiance paraît se faire jour en France. On reproche à A. Comte d'avoir voulu faire tenir en une seule formule la loi d'évolution [de l'humanité tout entière1. On reconnaît que la loi des trois états est loin d'être exacte, et que. dans tous les cas. elle reste empirique. On critique, de tous les côtés2, la conception positiviste du progrès. On veut substituer, à la recherche d'une loi d'évolution, celle des lois de causation. La sociologie cherche à se distinguer de la philosophie de l'histoire, à se spécifier.

Pour les uns, l'objet propre de la sociologie parait être dans les formes sociales, abstraction faite des fins que les sociétés poursuivent. Une armée, une famille, une société d'actionnaires ont, quelle que soit la différence de leur origine et de leur fin, certains traits communs, la hiérarchie, l'interdépendance, la différenciation, qui peuvent être étudiés à part. Le seul fait que des individus s'associent produit sur eux certains effets spécifiques. Qu'il s'agisse de phénomènes économiques ou juridiques ou moraux, ils sont soumis à l'action du milieu social. On pourra classer les différentes espèces de milieux sociaux, on remarquera que. si leurs propriétés, comme leur valeur, leur densité, lacoalescence de leurs unités, varient, l'action qu'ils exercent sur les individus est soumise à des variations concomitantes. On obtiendra ainsi une science où observation, classification et explication seront purement sociologiques. 3

D'autres sont mal satisfaits d'une sociologie aussi formelle. Ils remarquent que les causes des phénomènes sociaux lui échappent. Si les formes sociales se déterminent, si les relations des unités, coordinations ou subor-

(I) Cf. Durkheim. Règles 'le la Méthode sociologique, p. 96.

■J I.acombe, Tarde. II. Michel.

3 Telle parait être la conception de M. Durkheim, qui n"est pas sans analogie avec celle qu'a exposée récemment Simmel dans la Revue de Métaph., septembre 1894.

CONI LUSION 161

dinations, ne sont pas les mêmes dans une famille, dans une armée, dans une société d'actionnaires, cela tient à des causes qu'il faut savoir chercher jusque dans les âmes. La sociologie ne doit pas se contenter d'étudier la constitution des sociétés, ou même l'influence de cette constitution sur les individus, elle doit, autant que possible, nous découvrir les raisons de cette constitution même, nous expliquer les états comme les mouvements sociaux. Elle étudiera, en un mot, non seulement les formes et les con- ;ences, mais les causes de la vie sociale.

On peut, sur ce point, comparer la sociologie à la géographie, qui fait actuellement, elle aussi l, les plus intéressants efforts pour devenir une science. La géographie ne se contente pas de décrire ou même de classer les formes géographiques. Après cette étude des formes, une double tâche lui reste. Elle essaie, d'une part, d'étudier scientifiquement les influences exercées par la terre sur l'humanité. Prenant à ce point les formes terrestres comme données, elle étudie méthodiquement, ainsi que l'a fait Ratzel -, par exemple, après Cari Ritter, l'action, directe ou indirecte, de ces formes sur les facteurs de l'histoire, sur les imaginations et les volontés des hommes ; elle étudie, en un mot, les conséquences des formes géographiques. Mais, d'autre part, elle veut en découvrir les causes. C'est alors qu'elle s'adresse à la géologie. Celle-ci lui expliquera la se de tel delta, dont la présence lui expliquait la genèse de telle ville et l'orientation de telle civilisation. De même que phie s'adresse à la géologie, la sociologie, pour

►ir par les causes, devra s'adresser à la psychologie.

Mais comment, en devenant psychologique, rester spécifique et abstraite? Comment, en obéissant à la première de nos • s, ne pas désobéir à la seconde? Les sciences

sociales particulières le pouvaient. Elles prenaient à part les différentes forces psychologiques correspondantes aux

! \ M. Vidal de la Blache et M. Marcel Dubois.

Ratze . [nthropogeographie. Grundzûge der Anwendung der Erdkunde auf die Geschichte, I, 1882, II, 1891.

différents systèmes sociaux, le juridique ou l'économique. Elles faisaient leur objet d'étude d'un mobile particulier, spécifique, dont la prépondérance leur expliquait une série de phénomènes sociaux. Mais il n'y a pas un mobile proprement sociologique comme il y a un mobile économique ou juridique. Le sentiment de la sociabilité, la sympathie, n'est qu'un des facteurs, et non peut-être le plus important, des sociétés. On s'associe pour toutes sortes de fins. La sociologie ne peut donc chercher dans un mobile, de préférence à un autre, les causes des phénomènes qu'elle étudie. Il reste qu'elle prenne pour base de ses explications une classification des différents mobiles qui se réalisent dans les sociétés. Elle opérerait ainsi la synthèse des forces que les sciences sociales particulières dissocient par leur analyse. Elle ne serait plus une science sociale entre les autres, prenant place dans leur série, mais elle serait hors série et les dominerait toutes. Elle serait une philosophie des sciences sociales1.

Et sans doute, rien qu'en définissant ainsi la tache de la sociologie, on se rend compte des difficultés qu'elle doit présenter. Comment distinguer et classer ces mobiles qu'aucune main ne peut séparer, qui ne cessent de se combiner au plus profond des âmes ? Comment reconnaître, dans un phénomène social complexe, ce qui revient àchacun d'eux? Sans doute il serait plus aisé, pour la connaissance des causes, qu'une seule force psychologique déterminât les formes comme les mouvements des sociétés. Mais à quoi bon nous faire illusion sur la complexité du réel? 11 importe plutôt, pour en venir à bout, d'en prendre nettement conscience

La question des rapports des sciences sociales avec la pratique fait lever plus de difficultés encore. Nous savons,

(1) Telle parait être la conception de M. Lacombe. qui présente quelque analugie avec celle de .M. de Greef.

m\, LUSION 163

par !e retentissement d'un débat récent et déjà fameux l quelles passions excite le problème des rapports de la science avec l'action, et à quels malentendus il expose.

\ 3 sociologues se flattent quelquefois d*en donner une solution, ou plutôt des solutions. On attend de la sociologie qu'elle rapproche l'homme d'action et l'homme de pensée3. On demande à la science de la morale de réconcilier la science et la morale". Mais pour obtenir cette paix, les uns sont conduits à rapprocher les deux puissances, les autres à les séparer.

11 y a d'ailleurs plus d'une façon de les rapprocher. Leur réunion peut être prononcée à l'avantage de l'une ou de l'autre. C'est ainsi que M. Bernés parait mettre la théorie dans la dépendance de la pratique, et M. Durkheim la pratique dans la dépendance de la théorie.

Pour M. Bernés, les progrès récents de la sociologie dépendent de deux causes, l'une d'ordre pratique, le développement du gouvernement populaire, l'autre d'ordre théorique, le développement des sciences naturelles. Ces deux forces imprimeront à la sociologie deux directions différente*. Tandis que la première nous pousse à réformer les choses et nous fait croire à la puissance des idées, la deuxième nous pousse à traiter les idées mêmes comme des choses et à dénier à l'individu tout droit de réforme sociale. Il faut réconcilier cet idéalisme et ce naturalisme. Nous y réussirons par l'association constante de la théorie et de la pratique4. Les phénomènes sociaux sont intérieurs : sans doute bien des phénomènes extérieurs appartiennent à la société, mais seulement en tant qu'ils sont formés pour et par des esprits. Il faut donc ajouter et dans bien des cas substituer à la méthode objective, qui voit les choses du dehors, la méthode subjective, qui saisit

1 Cf. Revue des Deua-Mondes, janvier 1895. — Revue de Paris^ février 1895.

2 Cf. Bernés. Revue de Métaph., mars 1895, p. 182. Cf. Durkheim. Division du Travail. Préface, p. vi.

/ tx Directions de I" sociologie contemporaine.

les idées au dedans. Les valeurs sociales n'ont de sens que si nous considérons leur destina lion, leur finalité, leur orientation idéale. Pour connaître cette orientation il faut < vivre » les phénomènes sociaux. Devant eux nous ne pouvons rester impassibles, et si nous le pouvions, cela même appauvrirait notre science. Nous les apprécions en les constatant. Les désirs des hommes déterminent les mouvements des sociétés : désirons, agissons, vivons et nous aurons le secret de ces mouvements. 11 faut ramener la science à la vie et revenir à « la donnée pratique prise comme garantie suprême de toutes les analyses '. »

Mais il faut distinguer. Quand M. Bernés revendique les droits de la méthode subjective et se plaint qu'on confonde l'objectif avec l'extérieur, nous sommes d'accord avec lui : il démontre, comme nos auteurs allemands, la nécessité d'éclairer la sociologie par la psychologie. Mais pour être subjective, la méthode doit-elle forcément confondre théorie et pratique ? Nous nous sommes demandé, en rapprochant notre première et notre seconde exigence, si, étant psychologiques, les sciences sociales ne pouvaient rester abstraites ; demandons-nous, en rapprochant la première de la troisième, si, étant psychologiques, elles ne peuvent rester théoriques. Sans doute, pour interpréter les actions des hommes, nous sommes obligés de reproduire en nous-mêmes leurs sentiments, et cette reproduction est une reviviscence. On pourrait soutenir que nous devons, pour connaître le désir des autres, le désirer à notre tour, au moins en puissance. Mais n'y a-t-il pas lieu de distinguer entre les cas où, poursuivant une fin pratique, nous désirons activement, et ceux où, poursuivant une fin théorique, nous reproduisons en nous-mêmes un désir, avec désintéressement, pour le plaisir de l'examiner? Quand la fin est pratique, nous apprécions les objets indépendamment de l'idée de vérité. Quand elle est théorique, une appréciation nouvelle se surajoute aux appréciations pratiques; en reproduisant des senti-

(1) Cf. Revue de Métaph., mars 1895, p. 175.

C »N< LUSION 165

raents. nous portons un jugement sur la vérité de cette reproduction. Au moment où nous portons ce jugement de vérité, n'est-il pas méthodique de faire abstraction desjugements d'utilité ou de moralité? Quelle valeur scientifique auraient nos analyses si la ((donnée pratique » en était prise comme la garantie suprême ? Cela signifie-t-il que nous devons juger des choses d'après nos désirs, et mesurer le vrai à l'utile ou au moral ? Le devoir n'est-il pas d'affirmer ce qui nous paraît être une vérité scientifique, quelles que paraissent être les conséquences pratiques de cette vérité? Et l'expérience ne prouve-t-elle pas que le meilleur moyen de servir l'utilité aussi bien que la moralité, c'est de chercher la vérité par- dessus tout ?

Nous tombons donc d'accord avec M. Durkheim quand il veut écarter systématiquement les suggestions sentimentales de la recherche scientifique. Il proteste contre cet empiétement de l'art sur la science, facilité par les circonstances mêmes qui déterminent l'éveil de la réflexion scientifique. Elle apparaît à l'appel de besoins toujours pressés qui réclament des remèdes plus encore que des explications. La pratique est l'origine de la science. Elle reste d'ailleurs sa fin. M. Durkheim estime que, sans ses séquences morales ou utiles, la sociologie ne vaudrait pas une heure de peine1. S'il veut séparer préalablement l'art 'le la science, c'est pour mieux les réunir. Le premier ne devra être que le prolongement de la seconde. Ainsi disparaîtra l'abîme redoutable entre la théorie et la pratique, où les mystiques veulent faire sombrer la raison humaine. Tout pour la vie, mais tout par la science. Qu'on laisse seulement la science se constituer dans la paix des laboratoires : elle en sortira prête à prendre le gouvernement de la vie sociale. Nous retrouvons ici l'idée fondamentale d'A. Comte, nerf de ses derniers aussi bien que de ses premiers ouvrages. Le grand travail de la réorganisation sociale est. pour lui. une entreprise essentiellement théorique. Théorique, c'est-à-dire fondée non sur la spéculation, mais sur

I Cf. /' du Travail. Préf., p. m.

l'expérience, appuyée à une science d'observation. De même, quand M. Durkheim se dit rationaliste1, il ne prétend pas que les hommes doivent se régler sur les principes à priori de la raison, mais sur des lois objectives, découvertes par la raison dans l'expérience. La spéculation ne peut nous livrer que des théories vagues ou incomplètes. Seule l'observation, aussi objective que possible, découL vrira dans les phénomènes les relations de cause à effet qu'on pourra transformer en règles d'action.

Reconnaissons que cette ambition peut éveiller d'abord des préventions légitimes. L'expérience a prouvé que les préceptes les plus différents peuvent être promulgués au nom de la science. Contrairement à ce qu'on aurait pu attendre, il serait plus facile d'accorder ceux qui invoquent la spéculation que ceux qui se réclament des faits. Au nom des faits, les uns jugent que l'État doit diminuer ses interventions, et d'autres, au nom des faits, que tout doit se concentrer entre ses mains. Les uns qualifient depathologique la renaissance du sentiment religieux, les autres, son affaiblissement. D'un autre côté, on sait où peut mener l'habitude de conclure du fait au droit, ou plutôt au devoir. L'évolutionnisme mal interprété, a porté souvent, ainsi, des conséquences funestes à la morale. 11 a décrit la lutte pour la vie comme un fait, beaucoup l'ont tenue pour un devoir. Les espèces animales ont comme dicté la conduite humaine. De là une certaine défiance de la morale contre la science.

Mais ces observations ne touchent pas au fond des choses. M. Durkheim peut en appeler de la science à In science mieux informée : si elle veut s'appliquer à la pratique, elle ne doit pas se contenter de constater qu'un fait s'est passé à un certain moment de l'histoire de la nature, ou même de l'histoire de l'humanité, pour conclure que nous devons chercher à le reproduire au moment où nous sommes. Elle doit préalablement, pour chaque cas, recherr ce qui est normal ; or le normal n'est pas un idéal

il) Règles de la Méthode sociologique. Préf.. p. vin.

une fois fixé, toujours le même pour toutes les esp< Chaque espèce a sa santé. Bien plus, chaque moment de sa vie Lifférentes. Nous devrons donc, si

nous voulons déterminer par l'observation ee qui est normal pour une société, nous garder de la comparer aux exemplaires d'une espèce sociale toute différente, à fortiori. d'une espèce biologique. Mais nous observerons ce qui est normal pour soi, -là-dire car c'est là le seul

critère objectif) ce qui se passe dans la moyenne des sociétés du même type, considérées à la même pbase de leur développement. Ainsi la science d'observation, aidée de la métbode des moyennes . nous fournira non pas des exemples vagues, choisis dans l'histoire au hasard de la

stion, mais un modèle précis, approprié à l'espèce sociale pour laquelle nous cherchons une loi morale.

On pourra se demander d'abord si vraiment le normal peut être déterminé avec précision par cette méthode

rvation tout extérieure. Cournot en avait par avance signalé les inconvénients. A tenter de fixer un type par la méthode des moyennes, on risque de n'obtenir qu'une notion très indéterminée, qui possédera tous les défauts qu'on reproche aux idées générales, et s'adaptera difficilement aux circonstances particulières . Si l'on se souvient surtout que le nombre des individus composant une espèce sociale est très restreint, que les contours de cette même espèce restent toujours flottants et indéfinis, qu'il est souvent difficile de dire si le complexus des conditions qui constituent une société n'est pas un fait unique dans l'histoire, et si l'on n'est pas en mal d'une forme sociale nouvelle,

ntira combien il est difficile de déterminer ce qui, à un moment donné et pour un tel individu, est normal 2. De plus. ;\ supposer que le normal fût connu, cela suffirait-il à déterminer notre action ? Suffit-il qu'un fait soit normal pour qu'il soit désiré ? Cela reviendrait à dire, si l'on veut avec M. Durkheim définir le normal par la seule

. <•;/., chap. m.

tedeMétaph.i septembre 1894. Article de MM. Brunschwig et llalévy, p. 570.

observation des faits, indépendamment de toute considéralion téléologique, qu'un fait doit être par ce qu'il est. Sans doute, pour la conscience commune la simple existence d'un phénomène parait souvent être un motif de le reproduire. « Cela se fait, » nous dit-on. Mais d'abord cette formule est elle-même une expression d'un certain idéal social, d'un certain respect de l'opinion publique, qui est antérieur à la science, loin d'en être le résultat. Et puis, Simmel nous a montré que la conscience se donne, pour agir, des motifs tout contraires à celui-là, et que, souvent, la non-existence d'un fait, tout aussi bien que son existence, apparaît comme une raison de l'espérer et de le désirer. A vrai dire si nous cherchons à reproduire ou à supprimer tels faits, ce n'est pas parce qu'ils sont des faits, mais parce qu'ils flattent ou contrarient tels de nos désirs, moteurs de l'histoire. M. Durkheim le reconnaît en posant que les sociétés comme les individus désirent vivre et vivre en bonne santé1; c'est ce désir qui justifie la recherche du normal. Le type normal contient l'ensemble des conditions d'existence d'un individu ou d'une société.

Mais est-iL vrai que nous les recherchions toutes également ?Parmices conditions, il en est d'utiles ; d'autres, qui peuvent être d'ailleurs répugnantes ou douloureuses, sont seulement nécessaires; on peut dire qu'elles ne servent à rien, elles sont là parce qu'elles ne peuvent pas ne pas être 2. Ainsi la notion du normal tient à la fois de celle de l'utile et de celle du nécessaire. Il y a des choses utiles qui ne sont pas" normales, et des choses normales qui ne sont pas utiles, mais nécessaires. Or est-il vrai que nous poursuivions également les différents éléments que l'analyse distingue dans le type normal? Pour les choses nécessaires, si une nécessité vraiment mécanique les détermine, avonsnous à les désirer ou à désirer leur contraire ? Que peut-on nous prescrire à leur sujet? Ne serait-ce pas une inconséquence que de nous démontrer, au nom des lois scienti-

(Ij Cf. Règles 4e la Méthode sociologique, p. Gl.

Op. ci/., p. G-J-73.

. qu'elles sont inévitables, et de nous conseiller en même temps, au nom d'une loi morale, de les rechercher, comme si nous pouvions les éviter ? Mais, si elles ne sont pas nécessaires d'une nécessité absolue, nous ferons, et

ilité nous faisons tous nos efforts pour les détourner de nous. Nous ne les prévoyons que pour vouloir leur contraire. Si certaines douleurs, par exemple, accompagnent normalement, suivant l'opinion de M. Durkheim. certaines fonctions, si la mort est un phénomène normal, on peut dire que la médecine est une lutte, non pas seulement contre l'anormal et le pathologique, mais contre le normal, contre la santé même, puisque assurément elle fait effort pour supprimer ou adoucir ces douleurs naturelles, et reculer cette mort naturelle. De même, en matière sociale, si normaux que paraissent être, suivant les théories de M. Durkheim, certains phénomènes comme le crime, nous faisons tous nos efforts pour les supprimer du moment que nous les croyons nuisibles ou immoraux; ce n'est donc pas le normal qui définit notre idéal. D'autre part, si nous recherchons les choses normales qui sont utiles, c'est un fait que nous recherchons les utiles, même si elles ne sont pas normales. — En quoi nous avons tort, dit M. Durkheim. car l'état de santé est déjà assez difficile à réaliser. — Soit, mais d'abord qui veut le plus peut le moins ; et puis, que pourrait une science toute d'observation contre ce fait, qui paraît universel et qu'on pourrait qualifier de normal, que nous voulons toujours améliorer le normal même ? — Pour l'améliorer, dit .M. Durkheim, il faut encore le connaître : on ne dépassera donc la science qu'en s'appuyant sur elle. — Sans doute, mais nous ne chercherions pas à la dépasser si une force qui ne naît pas d'elle ne nous y poussait, et ne nous indiquait notre direction. Une amélioration quelconque suppose la connaissance de deux termes : un réel et un idéal. — Mais cet idéal ne vous est donné que par votre sentiment, qui n'est pourtant qu'un fait1. — Il est

I Cf. Division du Travail. Préf., p. iv.

un fait, c'est ce que nous retenons. C'est un fait psychologique, un fait en idée. L'idéal est une réalité qui n'est pas encore réalisée. Pour reprendre le langage téléolo^ gique, c'est une fin. Ma lin est la mesure de la valeur des choses. Que ma tin change et toute la hiérarchie des valeurs changera avec elle. Si je me décide pour ou contre la division du travail, ce n'est pas parce qu'elle est un fait normal, mais parce qu'elle convient ou s'oppose à telles fins que je poursuis, perfection ou intérêt de l'individu ou de la société. Ces fins, la science peut les constater, mais non leur conférer leur valeur : elle n'a pas qualité, par conséquent, pour nous obliger a choisir entre elles.

Telle est la conclusion à laquelle arrivent naturellement bon nombre de sociologues, recrutés d'ailleurs dans des écoles assez différentes. L'homme social, dit M. Tarde, aurait beau connaître la science encyclopédique, son vouloir et, par suite, son devoir, resteraient dans une large mesure, dans une mesure toujours croissante, indépendants de son savoir. L'esprit omniscient devrait encore demander sa fin au cœur. Les majeures des syllogismes pratiques qui dirigent notre conduite nous sont fournies par quelque grand désir inconscient, quelque croyance traditionnelle, quelque conviction personnelle ; la science peut les découvrir, mais non les juger1. — De son côté, M. Espinas, en constituant la technologie, dislingue profondément l'art et la science. L'art seul enchaîne les moyens aux fins et pose les fins à poursuivre. Une simple constatation, même scientifique, des faits, ne les pose pas. Il est faux que nous n'ayons qu'à relever les lignes d'évolution des phénomènes et à pousser de toutes nos forces dans la* direction où elles nous mènent. Nous pouvons faire effort pour modifier cette direction. De quoi demain serat-il fait ? De ce que nous voulons, croyons, aimons le plus 2.

Est-ce à dire qu'il faille, pour réagir contre les ten-

1 Logique sociale, p. 217. — Transformations du Droit, p. 103. (2) Première leçon >/>/ Cours <T histoire d'Economie sociale, dans la Revue do Sociologie, mai 1894.

ilances qui confondenl théorie cl pratique, les séparer iment, lenir la science pour indifférente et inutile à l'arl - plus dangereux encore.

D'abord, en admettant que la >cience ne puisse en rien nous dicter nos fins, elle peut du moins, les fins une fois 3, nous indiquer les moyens propres à les réaliser. Il est vrai que cette proposition est contestée. M. Durkheim, pour amener les esprits à s'incliner devant l'autorité suprême de la science, veut leur prouver qu'on ne fait pas sa part au scepticisme qui lui conteste sa valeur pratique. Si elle ne détermine pas la fin, elle ne détermine pas non plus les moyens '. qui sont eux-mêmes des fins par un côté. M. Espinas remarque à son tour - que le choix des moyens est entraîné par celui des fins. Mais, malgré la justesse partielle de ces remarques, nous n'en avons pas moins, dès que nous voulons atteindre une fin. tout à attendre de la science. Si en effet, une fois la fin choisie, un choix de notre part intervient encore dans la détermination des moyens, c'est que la fin en question n'est pas la seule poursuivie. D'autres fins entrent en ligne de compte : et nous tâchons de combiner nos moyens de façon à satisfaire à cette pluralité de fins. Par exemple, je poursuis une fin économique. La science m'offre uu moyen sur et rapide. Et cependant j'hésite. C'est qu'une fin morale s'est offerte a mon esprit et juge à son tour les moyens proposés. — Il n'en est pas moins vrai que c'est l'expérience, consultée par la science, qui m'apprendra quels sont les moyens appropriés à ces diverses fins. Si je veux réaliser celles-ci, je dois chercher à connaître scientifiquement ceux-là. En un mot, vers quelque sens qu'on tourne le proverbe : • Oui veut la fin veut les moyens » , qu'on lui fasse dire « certains moyens seuls sont licites o ou « tous les moyens sont bons ». il revient toujours à la science de nous instruire sur la qualité des moyens que la nature ou la société mettent à notre disposition.

I Règles de la Méthode sociologique, p. 60.

(2) Dans l'article cité plus haut.

D'ailleurs il ne faudrait pas croire que la science n'eût aucune influence sur la détermination des fins mêmes. Cette influence est seulement indirecte. Nos fins ne nous sont pas dictées immédiatement par la connaissance des faits. Mais la connaissance des faits peut agir sur elles, au même titre que telle ou telle émotion. Rien qu'en élargissant l'horizon intellectuel, la science inquiète et aiguillonne les consciences, et les oblige à recommencer perpétuellement le travail moral. Mais le dernier mot, cependant, n'appartient pas à la science. Elle ne nous fournit que la matière de la moralité. Où en prendrons-nous la forme ? Si nous voulons d'autres critères derniers du bien et du mal que nos sentiments personnels, ne devrons-nous pas les demander à une métaphysique? Elle seule pourrait juger les connaissances scientifiques elles-mêmes, et, en les rapprochant de ses principes, formuler des règles pratiques. Si donc les sciences sociales veulent, à juste titre, se garder de toute métaphysique, elles feraient prudemment de renoncer à transformer en règles d'action les relations de cause à effet, et craindre de confondre les lois scientifiques avec les lois morales.

Sans doute, il est malaisé de conserver cette attitude, et de s'interdire, en expliquant des. faits qui nous touchent de si près, toute appréciation. Nous avons nous-même remarqué, en résumant les théories de Simmel, combien il était difficile aux sciences sociales de rester théoriques. Xous savons, d'un autre côté, qu'il leur est difficile de rester abstraites, et de rester psychologiques. Nous n'avons guère fait, en rapprochant les sciences sociales françaises et les allemandes, que préciser ces difficultés.

Mais les préciser, n'est-ce pas travailler déjà à les dissiper ?

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