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LES

EN ÂLLEMA&NE

La question de la méthode des sciences sociales a paru récemment préoccuper, à juste titre, l'opinion philosophique en France. Il nous a semblé utile de faire connaître ou de rappeler aux Français ce que pensent au même moment, sur cette même question, les Allemands.

Nous avons donc choisi quatre auteurs occupés à la construction de sciences sociales différentes. Nous avons demandé à Lazarus le plan d'une psychologie des peuples, à Simmel, d'une science de la morale, à Wagner, d'une économie politique, à Jhering, d'une philosophie du droit. Nous avons entendu les cours des trois premiers à l'Université de Berlin. Pour le quatrième, mort un peu avant notre séjour en Allemagne, son esprit, que des ouvrages posthumes nous apprennent à mieux comprendre, est toujours vivant, et nous n'avons pas rencontré dans les Universités d'autorité juridique égale à la sienne.

Malgré la diversité de leurs âges, de leurs études, de leurs esprits, ces auteurs nous ont paru se ressembler par quelques traits, qui correspondent à certaines ten-

BOUGLÉ. J

dances nouvelles des sciences sociales en Allemagne. Nous essaierons de faire saillir ces traits communs : nous résumerons les idées générales de chaque auteur et, en observant sa façon de traiter tel ou tel problème particulier, nous ferons voir à l'œuvre sa méthode. Ce résumé sera suivi d'une sorte de commentaire, à la fois historique et philosophique : historique, il rappellera le milieu intellectuel de l'auteur, les influences auxquelles son œuvre cède ou celles qu'elle contrarie ; philosophique, il indiquera comment, après cette œuvre même, les problèmes restent posés. Dans une conclusion, on comparera les mouvements des sciences sociales en Allemagne à leurs mouvements en France. Mais avant de commencer cette enquête, il importe de rappeler brièvement l'histoire générale de la méthode des sciences sociales en Allemagne au xix^ siècle, et de marquer, dans cette histoire, la place de nos auteurs.

Cette histoire peut être divisée, si l'on prend les idées en gros, pour ainsi dire, en quatre phases.

La première correspond à l'âge héroïque de la philosophie allemande : elle est spéculative. Si difi'érentes que soient leurs théories politiques, Kant et Fichte, Schelling et Hegel ont au moins un trait commun : le mépris des « faits ». Ils construisent la Société, le Droit, l'État, sans se soucier d'observer les sociétés, les droits, les états. Le xviii" siècle, confondant théorie et pratique sociales, leur laissait l'exemple et comme l'habitude de Và'priori. En Angleterre comme en France, pour protester contre les lois du temps qui consacraient, ici, les privilèges d'une classe, ou, là, entravaient la liberté du commerce, il en appelait aux lois éternelles de l'économie politique ou du droit. Pour retrouver plus sûrement les titres des individus contre les gou-

vernements, il figurait la société comme l'œuvre des libertés individuelles. Cet individualisme pénètre TAUemagne : chanté par Schiller et par Goethe, \^ Nalurrecht est démontré par Kant et par Fichte. Kant dédaignera la science empirique des droits, « belle tête sans cervelle », et, partant du concept de l'individu, il en déduira les lois de la société, universelles et nécessaires, indépendantes de toute condition géographique ou historique, de l'espace et du temps. — A vrai dire Hegel ébranle et cet individualisme par sa notion de l'État et cet universalisme par sa notion de l'Histoire. 11 prouve d'une part que l'État est autre chose que la résultante des actions et réactions individuelles, d'autre part que le rapport de l'individu à l'État varie nécessairement avec les temps et les pays. Mais ce changement de doctrine n'entraîne pas un réel changement de méthode. Hegel pour réfuter Kant n'en appellera pas à une histoire mieux informée, mais à une logique mieux comprise. De l'antithèse de l'Être avec le Non-Etre et de leur synthèse il déduit le devenir et ses phases, mais il se vante de ne pas les observer. On sait qu'il se montre sceptique à l'égard des résultats de la recherche historique. Il n'a de confiance que dan& les idées.

Mais, entre les faits et les idées, le désaccord se trahit bientôt. On s'aperçoit que mille phénomènes historiques restent en dehors des cadres de la logique hégélienne. Tous ceux qui précèdent la naissance de l'État, négligés par Hegel, réclament l'attention des sociologues*. A la lumière élargie de la science historique, on voit les peuples sortir de la route prescrite par la dialectique, et échanger les rôles pour lesquels elle les marquait. On observe, d'un autre côté, que le système de Hegel ne fait souvent que transposer en formules métaphysiques ses connaissances histo-

(I)Cf. P. Barth. Die r/eschichf s philosophie UerjeVs und cler Iler/elianer bis auf Marx und Hartmann, Leipzig, 1890.

riques. Au mépris des faits succède et s'oppose la défiance des idées. Les jeux d'idées nous font connaître l'individualité de l'auteur, mais nous cachent la réalité historique. On veut être« objectif» ; Rankc fera le vœu de se dépouiller de son moi pour laisser parler les choses. Et partout dans les universités allemandes, à Tiibingue principalement, se déploie l'armée des chercheurs patients, occupés à glaner, sur tous les terrains, les humbles vérités. Ils se complairont dans le concret comme on se complaisait dans l'abstrait. Les différences locales et temporelles attireront leur attention. Ils tendront à distinguer, comme les spéculatifs à assimiler. Déjà Bock, Savigny, Niebiihr avaient mené l'attaque contre le Droit naturel * ; il n'y a pas un Droit, mais des Droits. A chaque nation convient son Droit, il tient par mille racines à tout le passé du peuple : comme la langue, comme la littérature, c'est une fleur de l'àme nationale. Les économistes, comme les juristes, réfuteront les théories du xvm*^ siècle. Knies leur reprochera, développant systématiquement les idées lancées par List, de prétendre à une valeur universelle, d'être « perpétualistes » et « cosmopolites » Roscher, élevé par le « polyhistorisme » de Tiibingue, renforcera les thèses de la nationalokonomie d'une masse de faits empruntés à toutes les histoires^. Et à mesure que ses disciples, formant ce que Wagner appelle la « jeune école historique > dirigée par Schmoller, apportent des documents plus nombreux et plus précis, on voit s'éloigner et ^'évanouir l'idée d'une science universelle et abstraite des phénomènes économiques.

Mais cette réaction du fait contre l'idée eut son excès. L'esprit se sentit comme oppressé par la multitude des faits que les historiens lui apportaient. On voulut

(1) Cf. Bluntschli, Geschichte der neueren iètaatswissenschaft, 3c éd. Munich et Leipzig, 1881, p. 596, 621.

(2) Cf. Schmoller. Zur Litteralurfieachichte des Staals und Soziatwmenschaflen. Leipzij,^, 1889, p. 147.

remettre de l'unité dans cette multiplicité, et, après avoir distingué, assimiler à nouveau. En battant en brèche les conceptions du .wiii*^ siècle, juristes et économistes avaient pu paraître ébranler l'idée même de loi scientifique ; en opposant au cosmopolite le national, au perpétuel le passager, on semblait renoncer à la constitution des sciences sociales et se contenter de Tliistoire^ Mais la connaissance du particulier ne peut longtemps nourrir les intelligences. On se lasse de la « micrologie » comme on s'était lassé de l'ontologie. On demande des lois pour se retrouver dans l'infini des faits.

Pour trouver ces lois, les sciences sociales devaient s'adresser d'abord aux sciences les plus florissantes de notre siècle, et chercher à emprunter leurs méthodes. L'esprit, préoccupé de constituer une science, est naturellement porté à ramener ce qu'il ne connaît pas encore h ce qu'il connaît déjà, et veut défricher sa terre nouvelle avec le même instrument qui a fait fructifier l'ancienne. Ainsi les sciences sociales après avoir subi tour à tour l'influence des mathématiques, de l'astronomie, de la chimie même, devaient se modeler sous la pression des sciences naturelles-. On pensait, en s'en remettant à celles-ci du soin de former les sciences naissantes, échapper à la fois à l'apriorisme de la spéculation et à l'empirisme de Thistoire. Pour découvrir les lois des phénomènes sociaux, il suffit de les comparer aux phénomènes biologiques. C'est ainsi qu'un Schiiffle ^ ou un Lilienfeld*, pour constituer la science de la structure et de la vie du corps social, le rapprocheront, par une comparaison systématique, de l'organisme.

(1) Cf. Menger. Die Irrlhumer des Ilislorlsiiiusin cler l>euf.schen Nniionalokonumie. Vienne, 1884.

(2) Cf. Dilthey. Tinleilinif/ in die f/ei.s/efnrisseuficfiaf /en. Leipzig, 1883, p. 150, 478, 483.

(3) Dau und Lchen des Socialen KOvpers, 1875.

(i) Gedanken ilber die Socialwissenschaf'l der Zukunft, 1873.

A vrai dire, ce naturalisme ne paraît pas avoir laissé de traces très profondes snr la pensée allemande. De cette confrontation des sciences sociales avec les sciences naturelles elle retient l'idée qu'il faut, pour expliquer les phénomènes sociaux, les analyser et chercher les lois de leurs éléments. Mais elle reconnaît que ramener systématiquement la sociologie à la biologie, c'est peut-être prendre pour devise : obscurum per ohscuriusK D'ailleurs, les causes des phénomènes sociaux ne sont point dans les corps ; pourquoi donc les lois du monde des corps leur seraient-elles immédiatement applicables ? Le monisme qui réduit hâtivement à l'unité les forces de la nature et celles de l'esprit peut nuire à la précision scientifique. La plupart des penseurs allemands maintiennent entre les deux mondes une solution de continuité. La renaissance du kantisme ^ leur permet de prendre position aussi bien contre l'école naturaliste que contre l'école dialectique. Partis de points très éloignés, Helmholtz et Du Bois-Reymond, Lotze et Dûhring se réunissent pour limiter les prétentions du naturalisme. Et c'est le trait commun aux Logiques de Wundt et de Sigwart, de Beno Erdmann et de Dilthey, que l'idée de la spécificité des méthodes, correspondant à la diversité des objets d'étude. On voudra donc rattacher les phénomènes sociaux, non aux phénomènes biologiques, ce qui ne fournit que des analogies superficielles, mais aux phénomènes psychologiques, ce qui peut fournir des rapports de causalité. En même temps qu'elle distinguera les faits sociaux des faits naturels, la psychologie nous permettra d'assimiler les faits sociaux les uns aux

(1) Cf. Uilthey. Op. cit.

(2) Cf. Un article de Wundt dans le Minci, année 1877, et un de B. Erdmann dans la Deutsche Rundschau, 1879, sur les tendances générales de la philosophie allemande contemporaine. — Cf. en France, sur des sujets analogues, un article de Nolen dans la Revue philosophique, 1883, et un de Durkheim, dans la Revue intevnationale^ 1886.

liNTRODUCTION 7

autres, de retrouver, sous la diversité des Economies nationales, des Droits particuliers, quelques traits généraux. On rendra ainsi quelque valeur, au moins métho, dologique, à certaines théories de Técole spéculativequ*on transposera en termes psychologiques pour les appliquer à l'histoire. On voudra éviter, aussi bien que les erreurs du nationalisïne, les erreurs complémentaires de l'historisme *. On n'aui^a plus ni le mépris des ^faits ni la défiance des idées, mais on tachera d'unir les unes aux autres pour constituer de véritables sciences ^ciales.

Tel est le mouvement dont nous rencontrons les aboutissants dans les œuvres de nos auteurs; nous y verrons se préciser la dernière des tendances que nous avons signalées, celle qui veut, en rattachant les sciences sociales à la psychologie, éviter à la fois les excès du naturalisme, de l'historisme et de la spéculation.

Mais qu'on prenne garde que, par ces quatre mots, spéculation, historisme, naturalisme et psychologie, nous voulons seulement désigner quatre points idéaux autour desquels oscillent, avec des écarts plus ou moins amples, les penseurs allemands. Nous ne prétendons pas que, dans la réalité, des périodes bien tranchées, qui se suivraient sans se confondre, correspondent à ces quatre tendances.

Rappelons d'abord qu'aucune d'elles n'a, en apparaissant, fait disparaître les autres. Michelet, mort il y a deux ans, représentait encore, à l'Université de Berlin, la dialectique de llegel ; et l'inspiration de Schelling anime toujours les œuvres de Stahl et de Ahrens. L'historisme est plus florissant que jamais : Schmoller a autant d'élèves que Wagner. Et le naturalisme, malgré les coups portés sur lui de tous les côtés, développe encore ses métaphores. De plus, dans l'esprit de ceux même que nous prenons pour représentants d'une des tendances, on peut retrouver les traces d'une

(1) Cf. Diltliey. Op, cit.y p. 13i. Blunstschli, Op. cit., p. 756.

autre. Schmoller*, au début d'une histoire de la science sociale, consacrera un chapitre à Fichte, et découvrira, dans les théories par lesquelles Fichte essaie de réunir éthique et économie politique, des rudiments de réalisme. Le même Schmoller notera les habitudes spéculatives qu'ont gardées certains protagonistes de l'historisme, un Knies, par exemple. On reconnaîtra que, tout en luttant contre l'école dialectique, l'école historique lui doit et en garde beaucoup. De même elle nous fait souvent pressentir l'école naturaliste. Stahl use couramment de la métaphore de l'organisme, que Krause développait systématiquement. Enfin et surtout l'historisme fait déjà la plus grande part à la psychologie. De môme, ceux qui comparent la société à un organisme sont parfois loin de méconnaître le caractère psychologique des phénomènes sociaux, et l'on peut dire que, sur ce point, on a souvent fait à Schaffle une fausse réputation. A fortiori pourra-t-on retrouver, dans les œuvres de nos auteurs, les traces mêlées des précédentes tendances.

Toutes ces interférences sont d'autant plus naturelles que le mouvement des sciences sociales en Allemagne estloin d'être leproduitd'une seule force. Ses phases ne se succèdent pas parla seule vertu des idées, dans un système fermé, grâce à une sorte de dialectique interne. Mais des causes de toutes sortes concourent à le déterminer.

Rappelons-en une ou deux :

C'est d'abord le mouvement des sciences sociales à l'étranger. Au xviii^ siècle, la France, parles idées de Rousseau,

1 Op. cit.

l'Angleterre, par celles d'Adam Smith, avaient profondément agi sur l'Allemagne. Elles agiront encore sur elle au xix*^ par le positivisme et l'évolutionnisme. C'est dans les œuvres d'Auguste Comte ou de Darwin, de Buckle, de Spencer, de Stuart Mill qu'on trouvera le point d'origine déplus d'un changement de direction de la sociologie allemande.

Pour Darwin il n'est pas nécessaire d'attester sa large influence, sous laquelle toutes les branches de la science, dans tous les pays, se sont infléchies. L'histoire de la civilisation anglaise de Buckle a été un des livres anglais les plus lus en Allemagne. Et si les autres ouvrages de Spencer n'ont pas paru obtenir grand succès, son Ethique du moins et ses Principes de sociologie ont retenu l'attention. La Logique de Stuart-Mill, enfin, est partout citée. Pour Comte il est difficile de suivre son action à la trace. Elle a laissé peu de vestiges précis. Et nous avons cru nous apercevoir nous-môme que, jus(ju'îi ces derniers temps, il était relativement peu lu en Allemagne K Mais d'abord le positivisme est de ces doctrines dont on peut être pénétré sans avoir lu les œuvres de leur fondateur. Et puisn'esl-il pas juste de dire que le capital intellectuel de Buckle, de Stuart Mill, et souvent, malgré ses protestations, de Spencer, est en grande partie un héritage de Comte? Lors môme qu'elle n'est qu'indirecte, son action sur l'Allemagne n'est pas moins très sensible.

A vrai dire, toutes ces influences paraissent se réunir pour pousser les sciences sociales vers le naturalisme. Or, nous avons nous-même indiqué que celles-ci, en Allemagne, n*ont guère fait que traverser le naturalisme sans en garder beaucoup. L'Allemagne aurait donc le droit de dire que l'Angleterre et la France ont peu fait pour l'avancement de ses sciences sociales. Les princi-

(1) Cependant un livre récent paraît rappeler Tattention sur sa philosophie. Aur/uste Comte und seine Bedentunfi fUr die Enlwvikelung der Socialwissenschufl, par H. Waentig. Leipzig, 1894.

pales idées françaises ou anglaises auraient provoqué plus de contradictions que d'imitations. La critique kantienne aurait permis à l'esprit allemand de leur résister ; elles lui auraient seulement rendu ce service de lui faire prendre mieux conscience de lui-même. Suivant Lazarus*, on pourrait retrancher des sciences sociales allemandes, sans toucher à aucun de leurs organes essentiels, tout ce qui tient à Spencer. Barth ' passe à l'épreuve delà logique allemande les conceptions fondamentales de ses Principes de Sociologie et signale le défaut de ses analogies. Bernheim*, Wundt*, Schmoller^ reprochent à Stuart Mill de vouloir encore transporter, telle quelle, aux sciences sociales la méthode des sciences physiques. De tous les côtés, on lance à Comte le reproche d'avoir omis, dans sa classification des sciences, la psychologie ; Dilthey rit de ses efforts pour construire une sociologie sans psychologie , et (ait \ entendre que le positivisme n'est q^u'une métaphysique naturaliste ^ qui, plus encore que les métaphysiques y idéalistes, est fait pour nous éloigner du chemin des

sciences sociales.

Toutes ces considérations sont à la fois vraies et fausses. S'il est vrai que, par certains côtés, l'évolutionnisme et le positivisme tendaient à faire rentrer les sciences sociales dans les sciences naturelles, il faut reconnaître aussi que, dans l'évolutionnisme comme dans le positivisme, se cachaient certaines forces auxquelles les Allemands ont pu s'appuyer pour dégager la sociologie du naturalisme.

(1) Dans son cours, à l'Université de Berlin. ^2) Viesleljahresdirifl fur wissenschaftUche Philosophie^ Heft. 2,

(3; Bernheim. Lehrbuch der Ilislorischeyi Méthode^ 2* éd., 1894, p. 96,125.

(4) Lofjik H, Melhodenlehre, 2« partie, 2° éd., 1895, p. 83.

(5) Uandworterbiich der Staal.simssenschaften, herausgegeben von Conrad. — Bd. VI. Article VolkswirUischaft^ p. 556.

(6J Dilthey. Op. cit., p. 131, 134.

D*abord révolutionnisme, par les hypothèses même dont il use, préparait les esprits aux hypothèses donc les sciences sociales ont besoin. C'est en effet une illusion, aussi répandue qu'inadmissible, de croire avec llaeckel que. pour admettre Tévolutionnisme, on est prêt à étendre à tous les phénomènes l'explication mécanique, et à ramener le social au physique. En somme, les suppositions originelles de l'évolutionnisme ne recèlent-elles pas une téléologie S et les forces qu'il met en jeu ne ressemblent-elles pas à des forces psychologiques plus qu'à des forces mécaniques ? La théorie de la lutte pour la vie ne va pas sans la supposition d'une tendance à persévérer dans l'être, la théorie de l'adaptation au milieu, sans la supposition d'un effort pour s'adapter. En réfutant le monisme de Iheckel, des penseurs placés à des points de vue très différents ne manquaient pas de mettre en lumière ces hypothèses, et tout en notant qu'il n'en fallait user, en matière biologique, qu'avec la plus grande circonspection, ils remarquaient que, si un terrain paraissait de nature à être fécondé par elles, c'était celui des sciences sociales. En un mot, la réflexion sur les postulats de Tévolutionnisme apprenait aux Allemands à rendre une certaine valeur objective à la téléologie, et à la relever du discrédit où elle était tombée après Kant. Ce n'est pas là — nous le verrons — le caractère le moins important du mouvement contemporain.

D'autre part, si la logique de Stuart Mill est encore sur certains points pénétrée de naturalisme, il faut noter pourtant que Stuart Mill, un des premiers, met en relief cette idée que la psychologie et en particulier la psychologie des peuples est indispensable aux sciences sociales. C'est à lui que Dilthey emprunte l'expression de c sciences de l'esprit ». 11 a établi, contre l'école même de Bacon, la fonction capitale de la déduction en matière de science sociale. Lorsque Menger et Wagner

(1) Cf. Wundt. Lofjik., I, dernier chapitre.

demandent, contre Thistorisme, qu'on rende justice à la déduction, ils marchent sur les pas de Stuart Mill.

Pour Comte enfin, s'il ne marque pas expressément dans son système la place de la psychologie, celte lacune ne doit pas nous faire illusion. En fait, c'est lui qui déclare que « l'histoire des sociétés est dominée par l'histoire de l'esprit humain >. Il dira encore que « tout mécanisme social repose finalement sur des opinions ». Déterminer, comme il le fait, le cours des phénomènes sociaux par la succession des trois états de la science, c'est faire la part belle à la psychologie. Sa philosophie de l'histoire est, en somme, intellectualiste. En ce sens, les Allemands pouvaient trouver dans son système comme l'antidote de la philosophie de l'histoire dite matérialiste. Celle-ci, construite pour soutenir les revendications socialistes et prenant encore pour modèle Tarchitecture hégélienne*, plaçait à la base de la société les phénomènes économiques, et faisait dépendre de ceux-ci tous les autres, religieux, moraux, intellectuels ; elle faisait donc aussi petite que possible la part de l'esprit, elle tachait à expliquer, en somme, le supérieur par l'inférieur. Si les Allemands, en rendant aux sciences sociales leur caractère psychologique, essaient, contre la philosophie de Karl Marx, d'expliquer l'histoire aussi bien par l'action des c courants supérieurs » que par celle des « courants inférieurs », n'est-il pas juste de dire que la philosophie de Comte — exagérant, si l'on veut, le rôle des forces intellectuelles comme celle de Karl Marx exagérait le rôle des forces matérielles — les a secondés dans cette réaction ?

(1) CI. Barth. Die geschichlsphilosophie IlegeVs, ch. m.

Plus profondes encore et plus visibles que ces influences extérieures seront les influences intérieures, dues à rhistoire même de TAllemagne contemporaine. Sans nous prononcer sur les rapports derniers de la théorie avec la pratique, et sans prétendre mesurer au juste ce que la science doit à l'action, ou l'action à la science, nous pourrons du moins noter, entre les idées de ceux qui collaborent à la construction des sciences sociales, philosophes, historiens, juristes, économistes, moralistes, et les grands mouvements politiques et sociaux, des corrélations constantes.

Le bouleversement initial du siècle a retenti dans l'àme de tous les peuples, et non* pas seulement dans leur sensibilité ou leur volonté, mais dans leur intelligence. On a voulu défendre ou combattre la Révolution. On a dressé des systèmes pour ou contre elle.

Kant et Fichte avaient fait, suivant le mot de Hegel, la théorie métaphysique de la Révolution. On verra s'unir contre elle l'école dialectique et l'école historique. Après la ruine de la domination française en 1813, on se jette sur les idées françaises. Napoléon les avait portées par toute l'Europe; elles tombent avec lui, et on voit dans sa chute la preuve de leur faiblesse. La nation allemande revendique l'indépendance intellectuelle en même temps que l'indépendance matérielle.

S'il semble bien que Hegel, comme Gœthe, soit resté indifl'érent à l'enthousiasme national, il n'en mena pas moins, à Berlin, la lutte contre les idées françaises en combattant le Natiirrecht, On a pu dire que sa philosophie fut pour la Prusse une philosophie d'Etat*. Luimême a noté certaines affinités électives entre son sys-

(1) Cf. Bluntschli. Op. ciL, p. 601.

tème et la politique prussienne ^ Il préparait pour elle cette notion de l'Etat divin, incarnation de l'esprit absolu, qui devait jouer son rôle dans la constitution de l'unité allemande.

Tandis que l'école dialectique élabore principalement l'idée de l'Etat, l'école historique élabore celle de la nation et s'emploie à rendre à l'Allemagne la pleine conscience d'elle-même. En chassant les étrangers, les Allemands invoquaient leur passé lointain. Ils veulent le ressusciter. L'histoire des langues, des mythes, des droits met à nu les racines de l'âme allemande. On se trouve à l'antipode du cosmopolitisme du xyiii"^ siècle. Le sentiment national n'anime pas seulement l'art du temps, il souflle sa vigueur et imprime sa direction à la science. Ce n'est pas sans raison qu'on donne aux savants comme aux poètes de cette époque le même titre de romantiques.

L'histoire tout entière a été et reste imprégnée de ce nalionalisme. C'est en s'appuyant sur lui que se sont élevées, contre le xviii*^ siècle, les nouvelles théories du droit et de l'économie politique. Nous avons vu que Savigny considérait le droit comme une floraison spontanée de l'àme nationale. Il se réclame de cette idée pour contester à son époque le droit d'instituer un nouveau système juridique*. Thibaut voulait construire de toutes pièces un Droit civil général. Savigny dénonce, dans sa tentative, un retour à l'esprit de la Révolution. On ne fabrique pas les droits comme des machines, Hs s'organisent lentement dans l'àme des peuples.

A vrai dire, l'école historique, à ce moment de l'histoire d'Allemagne où s'opposaient, comme en 1848, les peuples et les gouvernements, servait moins ceux-là que ceux-ci. Elle tend à être conservatrice comme le Natun^echt à être révolutionnaire. Son antipathie pour la Révolution française l'empêchait de consentir à tout

(1) Cf. Lévy-Briihl. L\illemaf/ne depuis Leibniz.

(2) Cf. Savigny. Ueber den Beruf tinserer Zeil zur geseizgebunr/.

ce qui pouvait émanciper les masses. On raconte que la nouvelle du succès de la révolution de 1830 en France hâta la fin de Niebiihr. La « Restauration » put plus d'une fois se servir de son nom, comme de celui de Savigny, comme de celui de Hegel ^

Les doctrines des économistes ne devaient pas aboutir aux mêmes conséquences pratiques. Comme les juristes ils obéissent aux aspirations de leur temps et renouvellent leur science à l'idée de la nation. Ils ont souvent montré, en parlant des économistes anglais, comment les circonstances pratiques ont éveillé leurs théories, comment le désir de protester contre une législation restrictive du commerce de grains les a poussés à formuler la loi générale du « Laissez faire ». On peut adapter à leur situation des considérations du même genre. Dûhring et SchmoUer ont montré comment le désir de développer le protectionnisme avait inspiré h List une première idée de la nationalôkonomie. La recherche des réformes pratiques a suscité dans l'économie politique allemande une révolution théorique analogue à celle du droit.

Mais, de théories analogues, les économistes tirent des conséquences toutes différentes de celles que tiraient les juristes. Comme les juristes, les économistes, en combattant le xviu® siècle, opposent et préfèrent, à ce qui est mécanique, ce qui est organique^. Mais tandis que pour ceux-là c'est l'intervention de l'Etat, pour ceux-ci, c'est plutôt le libre jeu des égoïsmes qui représente le mécanisme. Et tandis que le juriste demande que l'Etat laisse agir les forces juridiques, l'économiste en arrive à demander que l'Etat intervienne pour modifier et réglementer les forces économiques.

C'est que, entre temps, un mouvement différent du nationalisme et qui pourrait aller jusqu'à le contredire,

(1) Cf. Bluntschli. Op, cit., p. 446, 624, 633.

(2) Cf. Tônnies. Ilislot^ismus una Rationalismus in Archiv fur syslematische Philosophie, 1895, lleft 2, p. 230.

le socialisme, réunissant en lui les forces les plus différentes, celles des catholiques, des conservateurs, des démocrates*, commençait à peser sur la pensée allemande. A l'Allemagne romantique se substituait peu à peu une Allemagne positive et réaliste *, qui exigeait un remaniement des sciences sociales elles-mêmes. Les économistes essaieront de diriger le courant qu'ils ne peuvent barrer. Le « socialisme de la chaire » se constitue, et l'on voit l'historisme économique réclamer l'intervention de l'Etat, dont l'historisme juridique réclamait l'abstention.

Là ne se borne pas l'action du socialisme. Non seulement il entraîne la nationalôkonomie à tirer des conséquences nouvelles des théories de l'historisme ; il l'amène à reviser ces théories mêmes, et travaille ainsi à la plus récente transformation des sciences sociales. Sans doute on a remarqué que, après avoir été utopique en France, puis scientifique en Allemagne, il se contente aujourd'hui d'être pratique. Mais son action sur la science n'a pas cessé et n'a pas fini de s'exercer. Les critiques même qu'il a appelées ont profité à Télargissement des sciences sociales. Sa philosophie de l'histoire matérialiste a donné l'exemple d'une étude systématique d'un des facteurs de l'histoire ; et par son excès même, en considérant à tort ce facteur comme le seul, elle a rappelé aux esprits ce qu'ils pouvaient garder des philosophies idéalistes. On a observé, en descendant avec le socialisme dans les questions sociales, qu'elles étaient des questions morales^ ; on a mieux compris, par suite, Tintluence capitale des sentiments et des idées sur l'histoire, et le caractère psychologique des sciences sociales s'en est trouvé plus nettement marqué.

(1) Cf. Laveleye. Le socialisme contemporain, 6* éd., 1891.

(2) Cf. Lévy-Brùhl. La crise de la Métaphysique en Allemagne. Revue des Deux-Mondes, 15 mai 95, p. 340.

(3) Cf. Ziegler. Die soziale Frage eine SittUche Frage, traduit par G. râlante, 1893.

Lazarus, Simmel, Wagner, Jhering prendront souvent texte, pour éclairer leurs théories scientifiques, des idées socialistes. De l'aveu de Wagner, ce sont, en grande partie, ces idées qui l'ont réveillé de son sommeil historique, et l'ont forcé à réviser les principes de l'économie politique.

D'une façon générale, le socialisme aide les esprits à sortirdes limites un peu trop étroites que le nationalisme leur imposait. Sans doute il ne s'opposera pas en face à celui-ci, trop puissant en Allemagne. Mais il forcera du moins la pensée à se préoccuper des problèmes internationaux, à retrouver, sous la diversité des nations, la ressemblance des classes, sous la diversité des croyances, la ressemblance des besoins. Son action viendra enfin se joindre à celle des nécessités pratiques de toute sorte qui réclament la constitution d'une science de la morale, d'une économie politique, d'un droit universels. Le nationalisme, en retenant l'esprit sur les différences, semblait parfois lui ôter l'espoir de trouver des lois universelles, le décourager de construire des sciences sociales; le socialisme, en rappelant son attention aux ressemblances, lui permet de reprendre cet espoir, de rendre une valeur à certaines théories que l'historisme avait détruites.

Combien d'ailleurs il est difficile de rendre à chacune de ces tendances ce qui lui appartient en propre, on ne peut se le dissimuler. Sous les expressions générales qu'on est obligé de choisir pour caractériser ces grands mouvements, bien des conceptions particulières, parfois assez différentes, peuvent se cacher. Nous essaierons de les connaître avec plus de précision, non plus en considérant dans l'ensemble l'évolution générale des sciences sociales en Allemagne, mais en demandant directement à quelques penseurs quelle impulsion ils veulent donner à leur science.

Les sciences sociales cherchent une psychologie qui explique l'histoire : telle nous paraît être aujourd'hui leur première exigence. Les œuvres de Lazarus * s'efforcent d'y répondre.

La Zeilschrift fiir Vôlkerpsychologie, fondée en 1860 par Lazarus et par Steinthal, se proposait de faire coopérer littérateurs, historiens, philologues, juristes, anthropo-

(1) Bas Lehen der Seele, Bd. I, 3« éd. Berlin, 1883. — Bd. II, 3e éd., 1885. Bd. lil. — 2* éd., 1882.

Zeilschrift filr Volkerpsychologie und Sprachwissenschaft 1860- 1870. Cette revue est remplacée et continuée par la Zeilschrift des vereins fur Volkskunde.

Les articles les plus importants qu'ait publiés Lazarus sur le sujet qui nous occupe sont: \° Einifje synthetische Gedanken zur Volkerpsychologie; 2°i'eberdie Ideen in Geschichte, ddins le tome III de la première Revue; 3° Dans le tome I de la même, les Einleilende yedanken , écrites par Lazarus en collaboration avec Steinthal.

Lazarus a en outre publié un certain nombre d'articles et de conférences (sur Ilerbart, sur la Nation, etc.) qu'il s'occupe en ce moment de rassembler.

On consultera avec profit, pour éclairer son idée de la volkerpsycholoyie, outre certaines œuvres de Steinthal [Philolof/ie Geschichte iind Vsycholoyie. Allyemeine Ethik. Einleilung in die Psycholof/ie und Sprachwissenschafl)^ celles de Paul {Paulischen Werke, Halle, 1886} et un article de VVundt (Philosophische Studien ly, 1888).

logues, à la construction d'une science qui leur serait utile à tous, la psychologie des peuples. Sitôt que le spécialiste essaie de poursuivre les causes des phénomènes qu'il a observés/il se heurte aux problèmes de la psychologie sociale et trop souvent s'arrête devant eux. L'histoire surtout, la psychologie individuelle, l'anthropologie enfin les voient à chaque instant surgir.

Quand l'histoire aura découvert les faits passés, critiqué les faits découverts, et même classé les faits critiqués, elle aura fait œuvre de savoir : aura-t-elle fait œuvre de science ? Il faut qu'elle explique les événements, c'est-àdire découvre leurs causes, et nous montre suivant quelles lois ces causes devaient les produire. L'esprit ne sera satisfait que si on lui fait voir une conséquence dans ce qui n'était pour lui qu'une succession. Il ne lui suffît pas de savoir que telle invention ou telle conquête a eu tel succès : il veut qu'on lui prouve que, en vertu de lois générales, cette invention ou cette conquête devaient avoir ce succès. Or, guerres ou institutions, ce sont toujours des sentiments et des idées qui les font naître et vivre, qui en sont l'âme, qui en cachent les causes ; et les seules lois qui pourront nous apparaître sous l'infini ondoyant des événements historiques seront les lois des sentiments et des idées. On distingue, dans les sciences de la nature, les sciences descriptives et les sciences rationnelles ou explicatives. Les premières nous font connaître les formes des êtres tels qu'ils nous sont donnés ; ce seront, par exemple, l'histoire naturelle, la cosmographie ; les secondes nous découvrent les lois des fonctions, des propriétés, des éléments qui, sous la diversité des êtres concrets, se retrouvent les mêmes : ce seront la physiologie, la physique, la chimie. La vie sociale sera de même décrite par l'histoire et expliquée par la psychologie. La psychologie sera aux sciences de la société ce que la physiologie et la physique sont aux sciences de la nature ^.

(ï) Zeitschrifl fur Vôlkerpsychologie.l, p. 19, III, 395.

Mais, pour qu'elle transforme ainsi Thistoire en lui donnant des lois, il faut que la psychologie se transforme ellemrmc, et, d'individuelle qu'elle restait, se fasse sociale. Quelle dislance en eflTet et quelle disproportion entre une action purement individuelle et un grand phénomène historique, entre une théorie dans le cerveau d'un Franklin et la domestication de l'électricité dans nos usines, entre un discours dans la bouche de Luther et un mouvement religieux dans toute l'Allemagne ! Entre ces deux termes, l'Ame individuelle et Thisloire, la disproportion est si éclatante qu'on est tenté de négliger, ou l'une, ou l'autre. Tantôt, on renoncera à adapter à l'histoire toute espèce d'explication psychologique, tantôt, pour lui mieux adapter les explications de la psychologie individuelle, on déformera riiisloirc même. Ainsi s'expliquent la plupart 'des erreurs du xvm'' siècle. Il faut, si l'on veut les éviter et garder en même temps de la psychologie ce qui est nécessaire à riiisloirc, passer de la philosophie du moi à la philosophie du nous, et constituer une psychologie sociale dont les lois éclaireraient l'histoire des peuples, la biographie de l'humanité, comme les lois de la psychologie individuelle éclairent la biographie des individus.

Dès longtemps en effet les lacunes de la psychologie individuelle auraient dû se faire sentir. Nous sommes trop portés à prendre ses postulats pour des réalités : l'individu isolé est son objet d'étude, mais l'individu n'est isolé que par abstraction ^ Celte abstraction nous est habituelle et nous paraît naturelle : la conscience nous pose en nous opposant, les sens nous montrent les individus séparés par l'espace. Nous croirions volontiers, par suite, quand on nous fait considérer les individus en masse, en composition, en société, que ce groupement est l'œuvre de notre intelligence, sorte d'artifice tout subjectif. Mais l'isolement, non le groupement, est subjectif. La connaissance, pour constituer la psychologie individuelle, tranche pour ainsi dire dans la vie, et détache les membres que la réalité

(I) Leben der Seele, III, 405.

présentait unis. Prendre Tindividu tel qu'il est donné à l'observation intérieure, étudier la matière et la forme de son esprit, abstraction faite de la société qui lui olVre ou lui impose Tune et l'autre, c'est un artifice scientifuiue dont il ne faut pas ôlre dupe. En faisant la science des mutuelles dépendances des individus, la psycholofxic sociale ne construira pas un monde d'abstractions, elle nous rendra le sentiment de la réalité. Cette solidarité essentielle, on l'a depuis longtemps remarquée dans Tordre économique ; leurs intérêts forcent les hommes à en premlre vite conscience, et les choses économiques, par leur côté matériel, la rendent visible et comme palpable. Mais pour être cachées aux yeux, les dépendances idéales n'en sont pas moins puissantes. Si quelque prestige pouvait rendre sensibles ces forces impondérables, le monde des idées nx)us apparaîtrait comme un immense réseau de iils ; leurs points d'entre-croisement seraient nos âmes.

Si donc nous voulons expliquer la forme comme le contenu d'un esprit individuel, nous devrons partir de l'ensemble : logiquement et chronologiquement, la société précède l'individu*. Elle lui est ce qu'est l'universel au jxirticulier, le primitif au dérivé. C'est en elle et par elle qu'il développe toutes ses activités. Par ses idées formatrices et ses idées théoriques, elle lui indique ses actions et lui fournit ses connaissances. Elle s'interpose entre lui et la nature. Plus indiscrète que celle-ci, elle ne se contente i)as de se laisser observer, elle nous crie ses vérités par ses mille bouches. Ainsi elle aide Tindividu à franchir la distance infinie qui le sépare de la connaissance scientifique des choses. Ceux qui, par hasard, ont été dès l'enfance, privés de son concours, n'ont jamais pu atteindre aux plus humbles j)rivilèges de l'esprit. L'esprit est l'œuvre commune de la société ^.

On peut même soutenir que non seulement nos idées théoriques ou pratiques, mais encore ce qu'il y a en nous

(1) Leben der Seele,ly 305.

(2) Zeilschrifl, I, 4 ; Leben, I, 333.

de plus intime, la conscience que nous prenons de nousmêmes, reste dans la dépendance de la société. L'individualité est un produit de l'histoire '. Faible à l'origine, pour , ne pas dire nul, le sentiment de l'individualité grandit peu à peu sous la pression des circonstances sociales.

D'ailleurs, des sociétés très différentes en grandeur comme en nature peuvent exercer leur influence sur l'individu. Il appartient à une famille, à un corps de métier, à une nation, à l'humanité, et aucun de ces groupements n'est sans action sur sa vie. Il semble cependant, que le plus important d'entre eux soit le peuple ^. Aucun individu n'appartient purement et simplement à l'humanité sans appartenir à un peuple ; d'autre part, c'est au sein du peuple que se forment les groupes plus étroits auxquels l'individu peut appartenir. Il est donc permis d'appeler psychologie des peuples la psychologie nouvelle, et il convient d'étudier spécialement l'influence des peuples sur ceux qui les composent.

On dira peut-être que le meilleur moyen de connaître et d'expliquer les caractères qui sont communs à une multitude d'individus et en font un peuple est de les rattacher aux phénomènes physiques, à la terre et à la race^. Etablissant entre ces phénomènes et les phénomènes sociaux des relations de causalité, l'anthropologie ne pourra-t-elle compléter la psychologie individuelle et suppléer à la psychologie des peuples? Comparée à celle-ci, n'aura-t-elle pas l'avantage de fonder l'histoire, non plus sur le monde invisible et mouvant des pensées, mais sur le monde tangible et immuable des choses ? de faire partager, par suite, aux sciences de la société, la rigueur des sciences de la nature ? Malheureusement les choses physiques ou même physiologiques ne suffisent pas à déterminer le cours des événements historiques. Les Turcs, observait déjà Hegel,, habitent là où les Grecs habitaient ! Bien plus, un même

(1) Leben, III, 381.

(2) Lehcfi, I, 335.

(3) Zeitschriff, I, 12.

peuple, sur un même sol et sous un même climat, s'élève, puis s'abaisse. La présence de la mer ne donne pas également à tous les peuples du littoral un caractère de marins. D'un autre côté, l'influence de la race est très limitée. Elevez dès l'enfance un Chinois en Europe ; sa tournure d'esprit sera plus européenne que chinoise. Ni le caractère ni l'intelligence ne distinguent plus aujourd'hui des Allemands les descendants des réfugiés français. L'esprit triomphe de la race comme de la terre. Les peuples sont des principes spirituels.

En vain on essaiera d'en donner une définition autre que psychologique, — une définition géographique, par exemple, ou ethnographique, ou môme philologique. Sur une même île des peuples différenls se battront. D'une même race sortiront plusieurs peuples, et dans un même peuple on reconnaîtra plusieurs races. On ne peut trouver, sinon dans l'esprit de ceux qui le composent, les vraies^ frontières d'un peuple. Les langages même ne les marquent pas. Une même langue peut appartenir à des ennemis. — A vrai dire, Têtre des peuples ne repose sur aucun rapport objectif, identité de race ou communauté de langue, mais sur des rapports tout subjectifs. Un peuple est un ensemble d'hommes qui se regardent comme un peuple. 11 est Tœuvre spirituelle de ceux qui le composent, qui le créent încessamment 1. Toute son essence est dans les âmes.

Ce n'est pas à dire que les circonstances extérieures soient indifférentes à la constitution d'un peuple. Elles aident au contraire les individus à prendre et à garder cette conscience de leur ressemblance qui les réunit. La communauté géographique leur permet, si l'on peut ainsi dire, de se sentir les coudes, les soumet aux mêmes impressions, les attache aux mêmes intérêts. La communauté généalogique les rassemble, non seulement dans le présent, mais dans le passé, et leur offre des ressemblances physiques qui ne sont pas sans faciliter la communication des âmes. La communauté linguistique enfin leur apporte

(1) Leben, I, 372.

un patrimoine commun non pas seulement de mots, mais de pensées et de formes de pensées : la langue est pour l'esprit du peuple ce que le sol est pour son corps. Ainsi les rapports objectifs s'impriment sur les dispositions subjectives. Il faut reconnaître seulement que l'action des choses sur la psychologie des peuples n'est pas immédiate et directe. La nature ne forme pas les peuples par une sorte d'opération mystique, les peuples se forment euxmêmes en profitant, consciemment ou inconsciemment, avec plus ou moins d'adresse ou de bonheur, des données de la nature. Les choses extérieures agissent donc sur l'histoire, mais en passant par l'esprit. Ainsi l'anthropologie ne saurait remplacer la psychologie des peuples.

A vrai dire, la définition que celle-ci nous donne de son objet d'études, le peuple, est toute subjective, et celte subjectivité môme est un danger. Ce sentiment qui fait que les individus se considèrent comme un peuple n'est pas le même chez tous les peuples *. Pour juger qu'un homme est de leur peuple, l'Américain, le Français, l'Allemand demanderont des signes différents. Les consciences nationales ne se ressemblent pas. La définition de la nation différera donc avec les nations. Par suite on dira peut-être qu'une psychologie des peuples est possible, non une psychologie du peuple, vraiment générale, offrant à l'histoire des lois universelles.

Sans doute, plus encore que les individus, les peuples diffèrent. Et nous n'en trouverons peut-être pas deux que nous puissions, en considérant l'ensemble de leur histoire, faire rentrer sous une même catégorie. Mais, si différents que soient les ensembles, les mêmes éléments peuvent s'y retrouver, soumis aux mêmes lois. On pourra soumettre à une étude abstraite les rapports qui unissent entre eux les différents éléments dont se composent les esprits publics, religion, art, science, droit, économie. On pourra même classer les différentes façons dont ces éléments se distribuent entre les classes et les individus. Enfin, sous la diver-

(l) Leben, I, 375.

site des êtres sociaux concrets, on pourra reconnaître des lois abstraites qui serviront à expliquer le concret même. Malgré les différences qui séparent les peuples, la psychologie sociale aura un objet propre, l'esprit public*.

On remarquera que cet objet manque d'unité. Vous abusez des mots si vous appelez psychologie la science des phénomènes multiples que vous rassemblez dans le concept métaphorique d'esprit public. 11 n'y a de psychologie que des âmes, et il n'y a d'âme que partout où il y a, sinon substance, du moins unité. Le moi social n'est qu'une unité verbale, sous laquelle sont rassemblés les moi individuels, seules unités réelles.

On répondra en distinguant les différentes espèces de Tunilé^. La psychologie moderne s'occupe moins de l'unité de substance que de l'unité d'activité. Or il arrive souvent

qu'une multiplicité d'êtres distincts se fasse une par l'action. En ce sens, le règne inorganique, le règne organique, le règne psychologique enfin, nous offrent différents types d'unité qui peuvent se réaliser dans l'âme des peuples. Déjà, dans le règne inorganique, une somme d'éléments distincts, d'atomes, peut produire une action unique, résultant de la similitude de leurs propriétés, de l'égalité de leurs actions individuelles. De même, dans les peuples, l'identité de certaines qualités et de certaines habitudes individuelles pourra produire une unité d'action. Dans le règne organique, nous voyons les unités reposer, souvent, moins sur l'identité, que sur la diversité des propriétés et des fonctions des éléments. Ainsi, dans la vie politique, des activités diverses des individus s'unissent dans une action d'ensemble. L'unité de l'armée naît de la diversité même des fonctions militaires. Mais il faut s'élever encore, et, pour comprendre ce que peut être l'unité de l'esprit public, demander des analogies à l'esprit individuel même. L'esprit ne peut être mesuré que par

(2) Cf. Zeîtschnft, III, Synfhelîsche gedanken fiir Volkerpsrjcholof/ie.

(3) Cf. Leben, 1, 350, 360.

BOUGLÉ. 2

il'.

Tesprit*. On se défie de ces assimilations parce qu'on est habitué à considérer l'unité de l'individu comme une unité de simplicité, non comme une unité de composition. Mais il faut se souvenir que, à côté, ou plutôt à l'intérieur de l'unité purement formelle du moi, se constitue au jour le jour, faite pour ainsi dire de pièces et de morceaux, l'unité réelle de l'individu empirique, reposant sur la similitude ou sur la diversité des représentations. L'individu, en ce sens, est un peuple ; aussi bien que le peuple, il est un composé. Une idée est à l'âme individuelle ce que l'âme individuelle est à l'âme sociale^. Si bien que, en passant rapidement en revue les principales formes de la vie sociale, nous nous apercevrons qu'elles ont leurs analogues dans les formes de la vie psychologique.

On peut distinguer quatre formes principales de l'action commune ^.

Le plus souvent l'activité des individus qui composent les groupes est, eu égard à sa fin, purement individuelle. Leur conscience ne les met pas en rapport avec le tout ; ils n'agissent que pour eux. Cependant toutes ces actions individuelles constituent une unité qui, sans qu'elle ait. été voulue par les consciences, réagit cependant sur elles. La vie économique, vie < spirituelle » par tant de côtés, enrôle pour ainsi dire les individus, alors même qu'ils ne cherchent que leur propre bien, dans une sorte d'organisme qui, s'il n'est révélé qu'assez tard à la conscience par la science, agit sans discontinuer tant sur les volontés que sur les sentiments des individus. La vie intellectuelle, morale, religieuse, nous offre mille exemples de ces communions qui, pour n'être pas voulues, n'en sont pas moins efficaces. — Ces communions sont d'ailleurs qualitativement inférieures à celles qui se produisent quand les individus mettent leur activité au service de la vie pubhque et la dirigent vers des fins sociales. La prospérité de

(1) Zeitschriff, III, 7.

(2) Zeitschrift, 111,9.

(3) Zeitschrift, III, 21-39.

l'esprit public dépend de la force avec laquelle les individus savent se représenter et aimer ces fins communes. Mieux les individus prennent conscience de leur fonction sociale et plus l'esprit public est puissant. — Mais, pour en bien comprendre la vie, il ne suffit pas de montrer comment les individus agissent sur lui ; il faut indiquer aussi la façon dont il réagit sur les individus. Organisé, l'esprit public s'appellera l'Etat. Il n'a d'ailleurs pas besoin pour agir de prendre cette forme. Que l'instruction soit publique ou privée, que le jugement soit légal ou mondain, le tout agit sans relâche, par mille moyens, sur ses parlies. — Dans certains cas, enfin, l'union de l'individu et de sa société est telle qu'il ne faut plus parler de l'action de l'un sur l'autre, mais d'une action véritablement publique par laquelle la nation agit comme un seul homme. Tous les individus qui la composent se trouvent réunis pour une action', la défense de la patrie par exemple, dont la fin et la forme ne sont pas données dans Tindividu en tant que tel et se trouvent dans l'ensemble.

A ces quatre formes de l'activité sociale correspondent des analogues dans l'esprit individuel. On y verra des représentations, alors même que leur contenu est tout individuel, se lier, se grouper, s'organiser, exercer une action d'ensemble. D'autre part, certaines auront pour mission moins de nous présenter un objet particulier que de régler et de diriger le cours des autres représentations. Ainsi les formes logiques, morales, esthétiques, ont comme la charge des services publics de l'esprit individuel. De plus, l'ensemble des représentations ainsi ordonnées exerce sur chaque représentation particulière une action indéniable analogue à l'action de la société sur l'individu. Enfin certains cas, plus rares, nous permettent de saisir dans l'âme une sorte de mobilisation de toutes les idées qui, malgré leurs difiTérences, collaborent toutes à une action commune, analogue à l'action commune des individus dans certaines crises de la vie sociale.

Mais, dira-t-on, si exactes que soient ces comparaisons, elles ne doivent pas nous voiler la différence radicale qui

28 LES SaENCES SOCIALES EN ALLEMAGNE

sépare le moi social et le moi individuel. Quelque multiples et divers que soient les phénomènes particuliers dont celui-ci est constitué, ils se passent dans une conscience qui elle-même est faite d'expérience ou, mieux, condition de l'expérience. Mais où est la conscience de l'esprit public ? Entre les consciences individuelles et les choses l'expérience nous montre-t-elle un substrat particulier des phénomènes sociaux ?

Non, et c'est dans les consciences individuelles d'une part, dans les choses de l'autre que vivra l'esprit public*. Nous pourrons l'appeler esprit objectif, pour rappeler qu'aucun sujet propre ne lui correspond et qu'il ne réside que dans les sujets particuliers, et dans les objets.

Les choses elles-mêmes peuvent en effet garder l'empreinte de l'esprit, et sont par suite capables de porter les idées, sur de longs espaces et pendant de longs siècles, de conscience en conscience. L'homme a la faculté d'objectiver sa pensée. L'esprit s'incarne dans la matière. Tantôt il la met en mouvement perpétuel ; tantôt il dort pour ainsi dire en elle, voilé sous des symboles. Les formes de ses incarnations sont infinies.

L'une des plus fécondes en conséquences est l'incarnation de l'esprit dans l'instrument, outil ou machine. Franklin définissait avec raison l'homme : un faiseur d'outils. On n'a trop souvent noté que les avantages ou les inconvénients matériels de l'outillage ou du machinisme sans en noter les conséquences psychologiques. L'opposition qu'on établit entre le travail à la main et le travail à la machine n'est pas absolue ; qu'il s'agisse d'un bras de chair ou d'un bras de fer, c'est toujours une force physique au service d'une force psychique. Mais dans la machine un esprit objectif est contenu, qui régit les forces matérielles, et le propre de la machine n'est pas seulement de suppléer ou d'ajouter aux forces matérielles de l'individu, mais de suppléer ou d'ajouter à ses forces spirituelles. La locomotive, transportant en deux heures ce que cent chevaux

(l) Zeilschnft, III, 43-53.

transportaient en un jour, économise, non pas seulement l'effort moteur des chevaux, mais l'effort intellectuel des cochers, puisqu'elle n'a besoin que d'un mécanicien et d'un chauffeur pendant deux heures. Ainsi les avantages des machines, grandes ou petites, sont plus que quantitatifs ; c'est la qualité qu'elles remplacent; aux formes de l'esprit individuel, elles substituent ou ajoutent celles d'un esprit plus puissant, le génie de l'inventeur, qui a pris corps dans son œuvre. Le génie d'un James Watt travaille ainsi dans toutes les machines à vapeur et aide perpétuellement l'humanité. Et tandis que l'esprit subjectif qui n'use que du travail manuel meurt avec l'individu, l'esprit qui s'est objectivé dans les choses demeure capable d'un progrès indéfini. — A vrai dire, même au travail manuel correspond un esprit objectif. L'esprit ne s'incarne pas seulement dans la nature extérieure, mais dans le corps humain. Le type psychophysique permet ainsi aux générations d'hériter des mille efforts des siècles passés. L'âme guerrière d'une nation, qui l'aura habituée aux luttes et aux exercices, vivra dans la force et l'adresse de ses fils. — Qu'on ajoute, aux corps et aux machines, les monuments de toutes sortes, qui sont, plus évidemment encore, dépositaires des idées, écoles et églises, poèmes et codes, et l'on comprendra quelle réserve d'esprit l'individu peut trouver dans les choses.

D'ailleurs, ces choses n'agissent pas par elles-mêmes et demandent, pour agir, la collaboration des esprits. Une de nos machines, trouvée par des sauvages, peut leur rester inutile, comme un de leurs monuments, trouvé par nous, peut nous rester incompréhensible. L'esprit objectif ne vit dans les choses que parce qu'il vit dans les consciences.

Cherchons ce qu'il y a de commun aux consciences individuelles d'une nation, et nous obtiendrons la conscience nationale. Cette partie commune est considérable^. Les idées qui appartiennent en propre à un individu sont

(1) Zeitschriff, III, 50-80.

^> LL^ >aE3;C£S ^rjClAJXS rs AlLOUkGXE

peu de chcr^e auprê- de ctïiey qn"il parta^ avec ses compîjlriotc.'». S^iijfe doule il hrTi\e souvent que nous n'avons pyjb conscience de ce parlà^'e. et criC*Ton> ùriginal un sentiifjenl q'ii *e reproduit autour de nous par milliers d'exempbire*. M?»:» >ouveiit au^^i. nous sentons, nous vivons cette identité des pensées que la science constate : nous les pen»on» en les» rapportant non plus à notre individu, inHïs au tout dont nous faisons partie.

li a illeurs, ce n'est pas seulement un nombre considérable détat-ï d'esprit qui est commun aux consciences individuelles, c'est encore et surtout un nombre considérable de formes. A côté de la masse il faut distinguer le système de l'esprit public. Il est pour les individus non-seulement un dictionnaire, mais une grammaire. Nous partageons, non seulement des pensées, mais des façons de penser. Par là se trouve déterminé et nationalisé non seulement notre acquis, notre passé, mais notre avenir. La forme se détache de la matière sur laquelle elle nous est apparue, et va s'appliquer sur d'autres. Notre société nous transmet, avec les vérités particulières, des méthodes générales. L'esprit objectif n'est pas seulement, dans tous les esprits individuels, un même airain ou une même statue, mais un même moule.

Ainsi l'esprit public est ce qu'il y a d'universel dans les esprits particuliers, de permanent dans les esprits qui passent. On comprend comment, sur cette identité, toute une vie intellectuelle peut s'élever. Nous pouvons parler non seulement des raisonnements d'un individu, mais de ceux de tout un peuple. Une déduction commence dans la la tête d'un individu pour s'achever dans celle d'un autre. Nous posons les prémisses dont nos fils tirent les conclusions. L'identité des activités individuelles qui composent l'esprit objectif lui tient lieu de l'unité du sujets

Mais tous les individus sont-ils également porteurs de l'esprit objectif? Non sans doute. La langue d'un peuple n'est pas également connue de l'ouvrier, du paysan, du

(1) Zeilschrifl, III, 68.

noble, du savant. Tous les Grecs ne portaient pas en eux tous les trésors du génie grec. L'histoire se trompe souvent en étendant à toute une nation le privilège d'une élite. Intellectuel ou matériel, le patrimoine national est inégalement distribué.

D'abord, au sein même de l'esprit public, certaines idées constituent comme la propriété particulière d'un groupe. Par une sorte de division du travail, des habitudes d'esprit différentes se localisent dans des cercles différents. Ainsi se forment les esprits de classes. On pourrait dire que le noble, le bourgeois, l'ouvrier ont chacun leur façon d'être Allemands. Cette diversité même n'est pas sans utilité pour l'esprit public. Chaque classe en entretient une part avec un soin jaloux. Cette différenciation est souvent la condition d'une harmonie supérieure. Mais il ne faut pas qu'elle conduise à une séparation absolue, ou bien à une opposition systématique. L'opposition mettra la haine au cours des classes et déchirera l'esprit public. La séparation fera pis encore, et, mettant au cœur des classes l'indifférence à l'égard des choses qui leur sont communes, elle laissera l'esprit public flotter et tomber lentement. Dans les deux cas, l'âme du peuple est près de sa fin.

D'ailleurs, dans les classes même, des idées communes sont inégalement partagées aux individus. Les uns restent toujours au-dessous de ce niveau moyen. Ils sont à la norme de l'esprit public ce que sont les crétins au type de la race. Ainsi, dans un esprit individuel qui a déjà atteint un certain degré de culture, certains éléments restent inférieurs à ce degré même. D'autre part, il arrive que certains individus dépassent le niveau commun et s'élèvent au-dessus de l'esprit public. Ils ne sont plus seulement passifs, mais actifs et créateurs.

Les hommes de génie sont ces créateurs. Il semble que nous n'ayons plus à parler, ici, de l'influence de l'esprit public. Cependant, même sur les génies, on reconnaît sa marque. Ils créent pour lui, et par lui. Une haute individualité est une synthèse d'idées universelles. Et si elle s'impose et fournit comme un modèle idéal à la conscience

nationale, c'est qu'elle répond aux secrètes aspirations de celte même conscience, et donne un corps à ses rêves. Elle ne trouve que pour qui cherchait. On ne comprendrait pas, sans cette liarmonie entre les héros et leur société, comment leurs idées pourraient se répandre dans le vulgaire. Pour que le génie mène les peuples, il faut qu'il soit compris des peuples. Et cette intelligence sociale a elle-même pour condition une certaine identité des esprits. Si difficile qu'il soit de lui rendre avec précision ce qui lui appartient, l'esprit public vit assurément dans ce qu'il y a de plus individuel, dans l'acte de génie *.

Ainsi notre science, si elle ne peut pas déterminer la cause dernière de l'individualité, déterminera du moins ce qu'il y a de social dans le mouvement des idées, et nous aidera parla même à comprendre le cours des événements historiques.

Il serait aisé de montrer ce que la sociologie contemporaine presque tout entière doit à cette psychologie ; montrons d'abord ce qu'elle a pris elle-même et ce qu'elle a ajouté aux théories des écoles qui prétendaient, de leur côté, à formuler les lois de l'histoire, — école dialectique,^ historique, naturaliste.

D'une façon générale, on peut dire d'abord que tous ceux qui signalaient les lacunes de la philosophie individualiste traçaient la route de la psychologie des peuples. Qu'il s'agît des lois du monde économique ou de l'origine des religions, de la formation des poèmes homériques ou de la genèse du droit, le dix-neuvième siècle était porté à rectifier, dans le sens de la psychologie sociale, les théories du dix-huitième. Force des choses, logique des faits, puissance des idées, instinct des races, autant de concepts familiers aux écrivains du dix-neuvième siècle, à l'aide

(1) Leben, I, 385-391.

desquels ils essaient de combler la distance qui sépare l'histoire de la psychologie individuelle. Ces concepts sont, à vrai dire, ambigus et vagues. Ils font sentir la nécessité d'une psychologie sociale plutôt qu'ils n'en indiquent les principes. Par force des choses, on entend souvent des forces qui se cachent justement toutes dans les times ; par logique des faits, des processus tout étrangers à la logique. On invoque l'instinct des races pour cacher son ignorance des causes, et on en appelle à la puissance des idées quand on ne sait pas comment elles se répandent et se réalisent*. Il importait donc de ne pas se contenter d'allusions vagues aux forces qui dépassent Tindividu ; il fallait en entreprendre une étude systématique.

Le système de Hegel ne satisfait pas encore à ces exigences. Sans doute Hegel distingue et nomme le Volksgeist ; en faisant évoluer l'humanité, il caractérise les peuples et indique leurs rapports. En représentant l'histoire comme l'œuvre de l'Idée, il nous prépare à comprendre que des forces spirituelles vivent dans la société même. Mais d'abord son système fait violence à la réalité qu'il s'agit d'expliquer. L'école historique nous a montré les faits tronqués pour le besoin de l'Idée, Thistoire dénaturée par la philosophie de l'histoire. De plus, le système nous donne moins une explication qu'une description abstraite de la réalité historique*. Il ne fait que reproduire et exprimer en termes métaphysiques l'évolution des phénomènes. Les Idées représentent la succession des événements plutôt qu'elles n'en indiquent les causes réelles. L'Idée hégélienne eût-elle une réalité métaphysique, il nous faudrait encore savoir comment elle se réalise dans l'histoire, et étudier par conséquent les processus psychologiques. Ainsi, après que le théologien aurait démontré l'existence d'un Dieu, le naturaliste aurait encore à étudier les lois de la nature. A vrai dire, la connaissance de cette Idée serait indilîérente à la connaissance des lois des idées : la connaissance des

(1) Cf. Zei/schriflyUl. l'ehev clieldeen in Geachichle.

(2) Zeilschrifl, I, 20, 21.

3i LES SCIENCES SOCIALES EN ALLEMAGNE

su])Stanccs est, ainsi, indilTérenle à la connaissance des lois des pliénomènes. Si l'on savait pour quelles raisons météorologiques après la pluie vient le beau temps*, on n'aurait pas besoin d'invoquer, pour expliquer cette succession, quelque nécessité dialectique de la nature.

Aussi nous redescendrons du ciel sur la terre et substituerons, à la méthode de construction dialectique, une méthode d'observation psychologique. Nous étudierons la m.irclio des idées réelles qui agissent, non pas hors de nous et sans nous, mais dans nos âmes, et principalement dans leur partie commune, qui est Tâme sociale.

On peut d'ailleurs, indépendamment du sens métaphysique, donner deux sens difl'érents au mot idée : ou bien nous le gardons pour désigner ce qu'il y a dans l'âme de formel et d'idéal, opposant aux idées les forces matérielles et grossières. En ce sens il serait faux de soutenir que riiisloire n'est que la vie des idées. On serait déçu si l'on croyait que l'esprit social obéit toujours aux lois de la morale ou de la logique. Ce sont des normes dont le prix peut cire absolu sans que leur action soit universelle. Elles délinissent un idéal, mais ne déterminent pas toujours la réalité. Il ne suffit donc pas de les connaître pour comprendre la vie des peuples. Autre chose est prescrire, autre chose expliquer. Mais on peut opposer les idées aux choses, et, dans ce terme vague d'idées, embrasser l'ensemble des forces psychologiques, même obscures et inconscientes. On verra dès lors qu'il y a peu de phénomènes sociaux qui ne s'expliquent par elles. Nous avons vu que l'action du physique sur le social ne va pas sans l'entremise du psychique. Dans ce qu'on nomme matériel, en science sociale, se cachent des forces psychologiques. En ce sens la philosophie qui cherche à expliquer toute l'histoire par l'action des phénomènes économiques et qu'on a coutume d'appeler matériaUste est mal nommée. Les phénomènes économiques sont tissus de désirs, de croyances, et enfin d'idées proprement dites. Le caractère le plus important

(1) ZeUschrifL, III, 467.

de la nouvelle économie politique sera la conscience d'ôtre avant tout une science psychologique. Il n*est peut-ôlre pas un phénomène historique qui ne provienne des idées ou n'y aboutisse. On peut dire, en ce sens, que les idées sont rhistoire même * ; tout le reste est leur moyen ou leur conséquence.

On voit que si Lazarus, pour se dégager de l'école dialectique, s'aide de l'école historique, il ne se laisse pns conduire parcelle-ci jusqu'à la défiance des idées. Il croit que si Ton veut, pour être aussi objectif que possible, les négliger, on s'interdit de remonter jusqu'aux causes de l'histoire, on se rend par suite très difficile la découverte de ses lois.

Gomment ferait-on en effet pour trouver les lois des événements historiques sans connaître les lois des idées ? pour constituer une science de l'histoire sans psychologie?

On voudrait sans doute, en s'abstenant de toute hypothèse psychologique, comparer les événements concrets tels que l'histoire nous les donne, avec l'ensemble de leurs traits particuliers, remarquer l'ordre de leurs phases, établir la loi de leur évolution*. Mais, outre que de pareilles lois seraient très difficiles à formuler, elles ne seraient encore, une fois formulées, que des descriptions, non des explications '.

Comment les établir? Comparons, tels qu'ils nous sont donnés, les complexus qui constituent les phénomènes historiques ; nous n'en trouverons pas deux qui se ressemblent exactement : l'ordre de leurs différentes phases ne sera pas identique. Analysons psychologiquement au contraire ces mêmes ensembles ; remontons jusqu'aux forces élémentaires et étudions leurs processus. Nous retrouverons, dans les cas concrets les plus différents, le jeu des mêmes lois. Nous pourrons ainsi connaître scien-

(1) ZeiUchrlfl, JII, 433.

(2) ZeiUchnft, III, 416.

(3) ZeiUchrift, III, 86-80.

tlr.Tueraent même les fjhénomênes historiques qui n*ont ji3> à'.-ïnalT'-rues. ceux que jamais on ne verra deux fois^ en àfr-.-ôuvriir.i ies îois universelles conformément auxquelles ils >e réalisent. *^uand nous dirons, appuyés à la science psvcîiolo^'lque. que telle transformation historique devait n»fcessairement se produire, nous entendrons, non jns seulement qu'elle s'est produite ainsi en fait, toutes les f-.'is q:je des condilîons analo^es se sont rencontrées, mais que. en vertu de lois psychologiques universelles, iespiil public devait ainsi réairir.

L'explication serait ainsi substituée à la description. La connaissance des lois des éléments rend pour ainsi dire inutile celle de la loi d'évolution du composé. Je connais scientiriquement un chêne si je connais les lois physioloifiques. chimiques, physiques qui se réalisent en lui. La loi de son évolution n'est pas une cause spéciale qui prend à son service toutes ces lois, elle en énonce seulement les efl'els. Une loi d'évolution est à la dynamique de l'histoire naturelle ce qu'une notion d'espèce est à sa statique. Elle donne la formule d'un type moyen, produit, dans telles conditions, par telles lois générales. — formule de moins en moins précise à mesure que les êtres sont plus compliquées et leurs conditions d'existence plus variées. Il importera donc d'éclairer l'histoire, plus que toute autre science de composés, par Tétude analytique des causes *. Ainsi se justifie la comparaison indiquée plus haut : la psychologie servira de science rationnelle à l'histoire de l'humanité comme la physique et la chimie à la biologie, ou comme la mécanique à la physique et à la chimie.

Celte comparaison mérite de retenir raltcntion. Nous la retrouverons, sous différentes formes, chez la plupart des logiciens et des sociologues allemands contemporains ^. Elle a l'avantage d'opposer les sciences descriptives aux sciences explicatives, et de signifier en môme temps que, pour être explicatives, les sciences de l'esprit doivent se

(1) Zeilschrifl, III, 412.

(2j Dlllliey, Figwart, Wundt, Wagner, Simmel.

LAZARUS. — LA PSYCnOLOGIE DES PEUPLES 37

détacher des sciences de la nature. Mais il faut reconnaître aussi qu'elle prête aux interprétations les plus diverses et cache plus d'un malentendu.

Cette psychologie qui doit c informer > Thistoire serat-elle plus abstraite encore que la mécanique et déduirat-elle, des formes de l'esprit une fois ûxées a priori , les lois de devenir historique ? Nos auteurs sont loin de l'entendre ainsi. La psychologie nécessaire à la construction des sciences sociales n'est pas une sorte de psychologie sans corps, spéculation sur l'esprit abstrait, indépendamment de toutes conditions physiques et de toutes relations sociales. Personne ne pense plus, suivant Steinthal *, à tirer les lois de l'histoire de la considération d'une raison intemporelle qui n'aurait ni faim ni soif, ni chaud ni froid. Nous demandons, pour expliquer Thistoire, une psychologie qui connaisse les hommes de chair et d'os, et se fournisse de réalités concrètes.

Mais où prendra-t-elle ces réalités ? L'observation intérieure, tout individuelle, lui en apporte trop peu. C'est justement l'histoire qui doit l'enrichir. Les fins qui peuvent expliquer les faits sont elles-mêmes données à titre de faits et découvertes par la recherche historique. Il apparaît ici que les rapports qui unissent les sciences explicatives aux descriptives diffèrent suivant qu'il s'agit de phénomènes physiques ou de phénomènes sociaux^. La connaissance des êtres physiques concrets est indifférente à la construction des lois abstraites du mouvement. Au contraire la connaissance des êtres historiques particuliers est nécessaire à la construction des lois des désirs et des idées. 11 y a ainsi entre l'histoire et la psychologie un échange perpétuel ^ . L'esprit, pour constituer les sciences sociales, parcourt un cercle.

Ainsi les lois psychologiques qui doivent servir de pré-

(1) ZeilscJinft.XWl, Begriff der volkerpsychologie, p. 251.

(2) Cf. Wundt. Ueber Ziele und Wer/e der VOlkerpsychologie^ p. 5, in Vhilosophische Stiidien, IV, 1888.

(3) Leben der Seele, III, 352.

BOUGLÉ. 3

misses aux sciences sociales ne sont pas acquises par le môme procédé que les lois mécaniques : il suit du mode môme de leur acquisition qu'elles jouiront d'une moindre universalité. En eflet, tandis que les théorèmes des sciences mécaniques valent pour tous les temps et tous les lieux, les abstractions à l'aide desquelles les sciences sociales essaient d'expliquer ce qui se passe dans le temps sont prises dans le temps et passent elles-mêmes : on comprend par suite qu'elles ne puissent s'appliquer au réel que dans certaines limites et sous certaines conditions. Elles ne s'opposent pas aux faits qu'elles veulent expliquer comme l'universel absolu au particulier, mais comme le constant au variable. Le sens commun considère un fait social comme expliqué quand il l'a ramené à un autre plus fréquent : les sciences sociales ne feraient, à un certain point de vue, que perfectionner le procédé du sens commun, en essayant de remonter le plus haut possible, jusqu'aux faits les plus durables. Les points auxquels la psychologie veut pour ainsi dire attacher l'histoire sont eux-mêmes mobiles et entraînés par l'histoire.

Peut-être cependant ne faut-il pas dire pour cela que les lois ainsi obtenues manquent d'universalité, car, suivant la remarque de Wenzel *, n'est-il pas contradictoire qu'une loi manqued'universalité? A vrai dire, ces lois sont universelles, mais théoriquement, c'est-à-dire que l'expérience ne nous les montrera pas toujours et partout réalisées. Elles démontrent que si telles conditions sont réunies, tel événement se produira. Mails elles ne démontrent pas que telles conditions doivent être réunies. Or, en fait, les conditions physiques se répètent sans cesse, les conditions sociales, infiniment plus complexes, se prêtent beaucoup moins à la répétition et beaucoup plus à la variation. Ainsi s'explique ce fait qu'une loi, pourtant universelle, ne se réalise que dans un cercle très particulier 2. La psychologie sociale énoncera telles lois qui ne se réahsent et ne

(1) Beitrlige zurLoffik ilerSocialwirthschafllehre. Leipzig, 1894.

(2) Zeitschrifé far Volkerpsycholofjie, III, 93.

peuvent se réaliser que dans les sociétés supérieures, sans pourtant cesser d'être explicatives.

Toutes ces considérations nous font comprendre la spécificité djBS objets des sciences sociales, et nous font par suite sentir la nécessité de leur appliquer une méthode propre : elles nous préparent donc à juger la confusion des sciences sociales avec les sciences naturelles, et à mesurer la valeur scientifique des métaphores naturalistes. Lazarus reconnaîtra que les sciences naturelles ont l'avantage de nous habituer à la recherche des éléments et des processus, et qu'il n'est pas inutile, en ce sens, de transporter leur esprit à l'étude des phénomènes sociaux ^ Il reconnaîtra encore que, en comparant la société à un organisme, on nous aide à nous dégager de l'atomisme social du xviii^ siècle. Mais le succès relatif du naturalisme sociologique lui fait sentir les dangers de ces rapprochements. Il juge qu'il a pu être bon d'assimiler sociétés et organismes pour montrer que les unes comme les autres sont objets de science ; il est utile aujourd'hui de les différencier et de chercher, par une méthode propre, leurs lois spécifiques. Pendant que Steinthal se déclare affranchi des superstitions naturalistes*, Lazarus reproche ^ à Schaffle et à Spencer de prendre des analogies pour des explications, les échafaudages pour la construction. Si l'on veut une métaphore qui convienne à l'esprit public, qu'on le compare à l'esprit individuel*, car on trouvera dans les mouvements de celuici, non seulement les modèles, mais les causes des mouvements de celui-là.

Herbart déjà avait noté ce rapport^ et marqué la supériorité des comparaisons psychologiques sur les comparaisons biologiques. Sur ce point comme sur beaucoup

(1) Zeilschrift, llf, 387.

(2) Zeitschrift desvereins fur Volkskunde^ I, 1891, p. 14.

(3) Dans son cours à l'Université de Berlin.

(4) Zeitschrifl.Wl, 9.

(5) Tome IX des Œuvres complètes. Ed. IJartenstein, p. 205, 212, 216.

i" LES S.JItNCES SOOULES EN ALLE1UG!«E

d'aulr»>s. il faut, si Ion veîit cm prendre les habitudes de la per.sve ie L-jz iru>. se rappeler la philosophie herbarlienne. Ck'A ■;•:• se* principes q'i'il <e réclame pour prendre posili-n entre rëcoie diîilecli'iue. l'école historique et l'école r.îilur:il:>to. La p5ychoIo.::e des peuples est en effet dans K'i l'»u':'|Tîe du sysieme de Herbart. Les modifications qu'il ;ippr.rî'j :i I.i pHycholoirie individuelle semblent faites pour pt-niietlre l:i con>t:tulion d'une psychologie sociale. Dans >.'! lulle c-:»nlre la doctrine des facultés, il apprenait à con- >i'lérer le» représentilions comme des centres de force, et ;i les détacher de l'unité du moi. Il préparait les esprits à admettre une >orte de psycholoi.'ie sans moi, qui étudierail le mouvement des représentations en dehors des consciences individuelles, dans la société même.

Cette alliance de la psychologie sociale avec la philosophie herhartienne n'est d'ailleurs pas sans danger. Le sort de l'une paraîtra lié aa sort de l'autre. Et si le mouvement des (.'Sprits les éloi;rne des postulats de Herbart, si la réaction, seu^ihle en .\liemagne comme ailleurs, contre toutes les esj)(.ces de ce qu'on a appelé l'a atomisme psychologique > les pousse à adopter une dynamique plutôt qu'une mécanique (le l'esprit, à étudier les pliénomènes spirituels moins dans leurs prétendus éléments que dans leur ensemble, dans leur rapport au moi, peut-être soutiendra-ton ' . contre les partisans de la psychologie des peuples, (ju'il n'y a de psychologie que des individus.

Ainsi s'explique l'objection classique cent fois portée contre la psychologie sociale. On veut enfermer ses adeptes dans ce dilemme : ou vous affirmez, ou vous niez Texistcncc d'une conscience sociale distincte des consciences individuelles. Dans le premier cas, vous personnifiez une abstraction et revenez à la mythologie, ou du moins à la inélapbysi({uc ; dans le second, vous ôtez sa raison d'être une science particulière à voire psychologie, et revenez à la

(1) Cf. Sigwart. Lof/ik II, Meffiodenlehre, 2« éd. 1893, p. CI5. — On pcul rapprocher de son opinion celle de ^Vundt, assez dilTércnle. Cf. sa Lof/i/c II, 2'' AbL 2° éd., 1895, p. 233.

psychologie individuelle. Lazarus peut aisément échapper à la première de ces objections ; pour y échapper il n'a pas besoin d'imaginer, comme paraissent le faire Post ou Gumplowicz, une psychologie sans sujet, aux termes de laquelle on ne dirait pas, t je pense », mais < il pense en moi », comme on dit : c il pleut sur la ville ». Xous avons vu qu'il prend en effet pour objet de sa science les parties communes des consciences individuelles. — Mais peut-être n'évite- t-il la première objection qu'en tombant sous la seconde. La psychologie sociale reste-t-elle une science à part, ou n'est-elle qu'une dépendance, une apphcation delà psychologie individuelle ?

Quand on compare le rapport de la psychologie sociale avec les sciences de Thistoire à celui de la mécanique avec les sciences de la nature, on donne à penser que la psychologie sociale a pour objet d'étude des éléments simples et des causes dernières. La conscience sociale estelle cependant une cause élémentaire ? N'est-ce pas plutôt un effet qu'il faut rapporter à ses causes ? Un composé qu'il faut résoudre en ses éléments ? Nous avons vu que la psychologie sociale reproche aux théories des écoles dialectique , historique et naturaliste , de ne pas être assez explicatives ; ne pourrait-on lui reprocher de s'arrêter à son tour dans l'explication, si elle ne remontait pas aux individus, éléments et causes des phénomènes sociaux? La conscience sociale résulte de la ressemblance naturelle on acquise des consciences individuelles. Demandez-vous quelles influences naturelles ont imposé aux individus des sentiments différents ou analogues, quels moyens leur ont permis de les échanger, de les confirmer ou de les modifier les uns par les autres ; posez-vous le problème de la communication des consciences individuelles, et vous aurez une connaissance analytique de la conscience sociale. Dès lors, ce que la psychologie sociale veut être à riiisloire, la psychologie individuelle l'est à la psychologie sociale elle-même. Celle-ci ne se détacherait donc de la métaphysique que pour perdre aussitôt son indépendance.

Quoi qu'il en soit, et qu'on doive regarder la psychologie

sociale comme une partie de la psychologie proprement dite ou comme une science à part, l'effort qu'on a fait pour la constituer a eu le mérite d'amener à la lumière un grand nombre de phénomènes inaperçus. Nous allons voir, en examinant l'état de la science de la morale, du droit, de Téconomie politique, combien leur est nécessaire une connaissance des lois générales de ces mêmes phénomènes. Les sciences sociales particulières nous apparaîtront toutes comme des applications de la psychologie sociale.

De toutes les sciences sociales, la science de la morale est peut-être la plus utile, mais aussi la moins facile à constituer. Plus que toute autre, les exigences pratiques l'appellent et en même temps l'entravent. Demandons à Simmel * de nous préciser ces difficultés, et de nous indiquer, s'il se peut, le moyen de les faire disparaître.

Pour donnera l'éthique le caractère d'une sciefice, il faut substituer, aux impératifs et aux abstractions en usage,

(1) Uber sociale Differenzierung. Leipzig, 1890. — Einleiiung in die Moral'Wissenchaftj 2 vol., Berlin, 1892-93. — Die Problème dev Geschichts philosophie. Berlin, 1893.

Siramel a publié en outre de nombreux articles de Revue, dans la Zeitschrift fur Volkerspsycholoffie {Psychologie der Frait) dans le Jharbuch filr gesetzgebung (Psychologie des Gelds, 1889), dans la Revue de Métaphysique (Le Problème de la sociologie, 1894), dans V International Journal of Ethik (Comment les imperfections morales peuvent développer des fonctions intellectuelles^ 1894), dans ïArchiv fUr Systematische Philosophie (Uebereine Beziehung der Selectionslehre zur Erkennlnistheorie, 1895). Il enseigne actuellement la sociologie à l'Université de Berlin.

Pour bien comprendre la distinction radicale qu'il prétend établir entre la morale et la science de la morale, on rapprochera avec profit de son œuvre celle de Steinlhal (Allgemeine E//iiA\ Berlin, 1885}, de Staudinger(Z)rt5S///e«//ese/i.Darmstadt, 1887), de Wundt

Tanalysc Iiistorique. Il appartient à la psychologie, à la sociologie, à Thistoire, qui nous font distinguer dans les formes sociales tantôt la cause, tantôt l'effet des forces morales, d'édifier peu à peu, à force d'observations, la science de l'éthique . Oue cette science soit à jamais refusée à la spéculation abstraite , Simmel se propose de le démontrer, précisément en spéculant sur les notions morales. Leur simplicité apparaîtra illusoire, et leur sens indélinissahle. Notions indéterminées, prêtant à des interprétations diverses et même contraires, elles sont l'œuvre de ce que Simmel appelle, en prenant le mot dans son acception vulgaire, le platonisme de l'esprit, le péché qui consiste à transformer les réalités en abstractions, puis ces abstractions en réalités. 11 faut donc, en appliquant à la morale la critique de la connaissance, pousser la pensée abstraite jusqu'au point où elle doit renoncer à elle-même, et céder la place à Tobservation. Simmel espère ainsi, sans prendre parti jjour aucun impératif, et sans formuler à son tour aucune morale positive, préparer l'esprit à la naissance d'une science positive de la morale.

Le but entraîne la méthode. Elle consistera, une notion morale étant posée, à la traiter, pour ainsi dire, dialectiqucmenl tout d'abord, à essayer de lui appliquer des définitions pour démontrer qu'elle est indéfinissable, à prouver, comme par jeu, qu'on peut tirer les conceptions les plus dilTérenles d'un même principe, ou une même conception des principes les plus différents. Elle devra en même temps indiquer les idées psychologiques, sociales, historiques, qui se cachent dans ces abstractions mêmes, et montrer comment l'esprit, en construisant celles-ci, obéit encore à celles-là. Ce sera en un mot un mélange de dialectique et d'histoire, destiné à découvrir, en môme temps que les illusions de la pensée, les réalités qui les expliquent.

Ce but et cette méthode laissent comprendre pourquoi

{Ethik,2^è(i, Stuttgart, 1890). de Vaulsen, {Sys/enuier Ethik. Berlin, 1889) et les articles de Éhrenfels [Werththeonc and Elhïk in Vietceljaht'schrifl fur œhsensdiaflUche l'hilosupftle^ 1893-94).

l'Introduction de Simmel n'a pas, ainsi qu'il le reconnaît lui-même*, d'unité systématique. Il analyse l'une après l'autre un certain nombre de notions morales courantes, regardées à tort comme des unités et des forces, devoir, égoïsme, bonheur, liberté ; et il fait partir son analyse des points les plus différents, son but étant justement de prouver que, des points les plus différents, une même notion peut être déduite. Aussi ne pouvons-nous résumer dans leur suite ces chapitres si abondants en déductions et en observations ingénieuses. Un tel livre ne comporte qu'une unité d'inspiration. Nous nous bornerons à essayer, par quelques exemples, de mettre cette unité en lumière. S'agit-il de prouver que l'idée du devoir ne peut servir à la construction d'une science de la morale *, Simmel établira tout d'abord, pas une dialectique idéaliste, que cette idée est une pure forme, indifférente à toute matière. Il comparera sous ce rapport l'idée du Devoir à l'idée de l'Être : la psychologie critique prouve que de l'une comme de l'autre on ne peut rien tirer, et dénonce l'ontologie morale comme Tontologie métaphysique. La spéculation sur le Devoir et l'Être est impuissante à déterminer les objets de nos représentations ou de nos actions ; car le Devoir et l'Être n'entrent pas dans la série de ces objets, mais seulement dans la série des formes psychologiques, que l'expérience peut adaptera toutes les matières. Chacune de nos représentations comprend en effet deux éléments, l'objet, puis le sentiment qui l'accompagne, qui nous dit, par exemple, si l'objet est réel ou seulement idéal. Le réel et l'idéal, encore confondus pour le sauvage, pour l'enfant, pour le primitif qui croient invinciblement à la réalité de leurs idées, se distinguent peu à peu sous les pressions de l'expérience. Mais cette distinction, à laquelle des chemins différents nous conduisent, ne nous fait jamais sortir de l'esprit. C'est toujours une attitude de l'esprit, un sentiment, qui fait l'opposition du réel et de l'idéal ; et

(i) EinleUaiiQ in die Moralwisaenschaft^ II, Vorrede. (2) Einleitunfj, I, p. l-Si.

46 LKS St:iENCES SOCIALKS EN ALLEMAGNE

l'on peut dire ainsi qu'entre ces deux termes, qui désignent dos j)ropriétés non des choses, mais de la pensée, il n'y a qu'une tlilïorence de sentiment. A fortiori, les intermédiaires qui relient ces extrêmes ne seront pas autre chose que des qualités psychologiques. Vouloir, espoir, pouvoir, — autant d'états de l'esprit qui échelonnent les choses entre le réel et l'idéal. Ils transposent pour ainsi dire une même mélodie en des tonalités différentes. Le devoir est un de ces tons, une façon de penser comme le futur ou le prétérit, une forme qu'on peut appliquer à toutes les matières, et séparer de toutes les matières. Kant, en spéculant sur le Devoir, commettait donc à son tour l'erreur qu'il reprocliait à ceux qui spéculaient sur l'Etre. Le Devoir, comme l'Ktre, n'est qu'un nom pour certains caractères psychologiques de nos représentations ; c'est dire que l'Être et le Devoir ne seront pas prouvés, mais seulement vécus et sentis. Prouver qu'un objet est réel, ou qu'une action est due, ce n'est pas autre chose que ramener à la conscience les conditions qui permettent la renaissance de cet état psychologique que nous appelons réalité ou devoir. La logique ne crée pas ces états, elle les suppose. Il faut donc, pour qu'elle nous démontre un devoir, qu'un devoir nous soit déjà donné ; elle ne peut que nous en faire éprouver, en quelque sorte, le sentiment. En un mot, on nous fait reconnaître le Devoir comme l'Etre : on ne déduit ni l'un ni l'autre de purs concepts. C'est pourquoi ni le premier Etre ni le premier Devoir ne seront jamais susceptibles de preuve. Un moraliste déduit les devoirs particuliers d'un devoir une fois posé, recherche du bonheur universel, obéissance à la volonté divine, culture de la personnalité; mais d'où ce premier devoir se déduit-il à son tour, on ne peut le dire. Dans la série des devoirs, chaque terme emprunte sa valeur au terme suivant, mais le terme dernier sur qui retombe, pour ainsi dire, la responsabilité de toute la série, se dérobe à toute déduction. Il en est de lui comme de ces axiomes qui servent à tout prouver sans être prouvés eux-mêmes. Le Devoir est un absolu, c'est-à-dire qu'il reste sans fondement logique.

Vr:

G. SIMMEL. — LA SCIENCE DK LA MORALE 47

Ce caractère logique du concept abstrait du devoir est le symbole du caractère psychologique de ses contenus. Leur propre est de ne pas s'expliquer à la conscience. Elle ne remonte pas loin dans la série des causes qui permettent d'expliquer pourquoi tel acte est un devoir. Celles-ci sont comme perdues dans la multiplicité des relations sociales, passées et présentes. La foule des intérêts et des sentiments dont la lutte ou l'association produit les formes de notre activité morale est trop grande pour permettre à l'esprit de se fixer sur une représentation déterminée ; elle reste sous le seuil de la conscience, donnant ainsi aux devoirs, qu'elle fonde, l'apparence de faits sans fondement, premiers, causes d'eux-mêmes. Ils obtiennent de la sorte une autorité sacrée ; car nous idéalisons l'obscur et l'inconnu. Ce n'est pas notre science, mais bien plutôt notre ignorance de tout ce qui est compris et caché dans nos devoirs qui fait leur force morale. La conscience résume ainsi et condense en autant d'absolus les nécessités relatives qui sont nées au cours de l'histoire. Une chose ne nous paraît purement morale que si elle conserve ce caractère mystique ; nous l'attribuons alors non à des causes phénoménales mais à des causes transcendantes et inconditionnelles. Les deux termes, entre lesquels est enfermée toute l'activité morale, le point de départ et le but dernier, la liberté et le devoir, expriment, tous deux à leur manière, ce même sentiment. Les causes psychologiques qui font la nécessité de nos devoirs disparaissent dans l'inconscient ; la nécessité seule reste, comme un héritage qui nous paraît, si l'on peut dire, tomber du ciel. C'est pourquoi les principes de la morale nous apparaissent comme inconditionnels . Ainsi l'histoire de nos états d'esprit reflète ou plutôt éclaire nos efforts et notre impuissance logiques. Livrée à elle-même, la logique ne nous indique en effet aucun devoir. Les principes des divers systèmes de morale supposent l'idéal qu'ils prétendent fonder. Le principe du juste milieu, par exemple, suppose que ce qui est moral est déjà déterminé en fait. Car, théoriquement, la distance qui doit nous séparer de l'un des

extrêmes n*est déterminée que par celle qui doit nous séparer de l'autre ; mais celle-ci à son tour est fonction de celle-là. Vouloir tirer une règle du principe du juste milieu, ce serait donc vouloir fixer un point à l'aide de deux grandeurs variables et fonctions l'une de l'autre*. Le point fixe est toujours un idéal moral antérieurement constaté. Les principes moraux ne sont que les formules analytiques de cette réalité donnée. C'est l'histoire qui se charge de remplir les formules vides de la logique.

L'histoire s'y prend de cent façons différentes. Tantôt c'est une contrainte qui engendre un devoir. Tel acte, accompli d'abord par force, s'accomplit bientôt par conscience. Tantôt, c'est une fin qui impose telle forme à notre activité ; la fin disparaît, la forme reste. Souvent enfin, le devoir naît du fait seul, sans plus. Il suffit, parfois, qu'une chose ait longtemps existé pour qu'elle nous semble avoir droit à l'existence, pour qu'elle s'impose. Il y a là une sorte d'habitude de la conscience analogue à l'induction : parce qu'un fait se répète souvent, on croit qu'il doit se répéter encore. Un acte nous paraît souvent expliqué et justifié si nous constatons seulement qu'il est habituel, que « cela se fait ». Nous disons que l'acte est « normal », mot qui exprime à la fois qu'il est fait et devoir, fait pour l'ensemble des individus, la société, la race, devoir pour l'individu. L'idée de la race, dont on dit souvent qu'elle est l'idéal de l'individu, n'est rien que le résumé des qualités réelles de cette race, découvertes par l'histoire. C'est la réalité qui détermine l'idéal. Ce qui est doit être : sorte de pléonasme de la moralité dont les métaphysiques nous offrent comme une illustration, en définissantle mal parle non-être, et en nous commandant de nier ce qui n'existe pas. Entre le Devoir et l'Etre, l'histoire établit souvent le même rapport d'identité. Mais elle peut établir aussi le rapport contraire. Et cela même prouve bien le caractère purement formel du Devoir, qui se laisse remplir par les contenus les plus différents. Le manque de réalité crée aussi souvent des

(J) Einlei tarif/, I, 48.

G. S1MMEL. — LA sCIENCB DE LA MORALE 49

devoirs que la réalité. Ce qui n'est pas est l'idéal. Ainsi nous estimons et idéalisons tantôt ce que nous avons, tantôt ce que nous n'avons pas, tantôt le présent, tantôt le passé, tantôt l'avenir. Le devoir combat le fait. Un penchant moral porte les hommes à protester contre la réalité, à prendre, contre la majorité, le parti de la minorité, à dresser, contre l'idée de leur race^ leur idéal personnel. Les plus beaux efforts moraux sont nés de l'opposition à la morale courante, de la négation du fait. Ainsi l'esprit d'opposition, aussi bien que l'esprit de conservation, fait la morale. De même que notre connaissance comprend à la fois le principe de la permanence et celui du changement, est à la fois éléate et héraclitéenne, de même que notre organisme contient la puissance de conservation et celle d'adaptation, de même notre morale prend sa matière d'une main dans ce qui est, parce que cela est, de l'autre dans ce qui n'est pas, parce que cela n'est pas. Comme l'amour naît de r.ô^oç et de Tzvnoi, le Devoir naît de l'Être et du non-Être.

Mais cet Être et ce non-Être qui constituent le devoir, sont, pour M. Simmel, des faits psychologiques, et non des idées métaphysiques . Les idées métaphysiques, images et symboles, empruntent toute leur vie aux réalités historiques. On ne peut mieux éclairer un concept qu'en découvrant les relations sociales et psychologiques dont il est l'expression. Ainsi pour comprendre l'idée de liberté, il faudra connaître les libertés réelles, dans leur rapport avec les droits et les pouvoirs * . Ainsi l'analyse psychologique des devoirs trahit les causes de l'indétermination du devoir. L'ontologie ne peut expliquer les processus historiques : l'histoire au contraire peut expliquer les processus ontologiques. C'est pourquoi la science de la morale doit substituer à la spéculation logique l'observation réelle.

Dans sa critique de l'idée du devoir Simmel semblait, parfois, faire cause commune avec les morales naturalistes,

(1) Einleilung, II, 131-205.

Mais ce n'était qu'une alliance d'un instant. Il est aussi sévère pour les théoriciens de l'égoïsme que pour ceux du devoir. La critique de l'idée de l'égoïsme * nous fera comprendre quelle place il veut occuper au-dessus de tous les systèmes de morale particuliers, dévoilant dans l'un ou dans l'autre, avec Tindifférence de la science, les mêmes prétentions et les mômes erreurs.

Pour faire la théorie de l'égoïsme on s'appuie sur la connaissance, soit de la nature, soit de l'esprit.

La vie sous toutes les formes, dira-t-on, nous apprend que l'égoïsme est plus naturel que l'altruisme. Celui-ci n'est qu'une exception, bien plus, qu'une apparence. L'expliquer, c'est le réduire à l'égoïsme. On fait ainsi l'éloge indirect de l'égoïsme; avec la pensée qu'il est naturel, on s'y résigne aisément, on en prend son parti, on regarde l'altruisme comme une véritable folie : résister à l'égoïsme, autant vaudrait résister, par exemple, au principe de causalité. Ainsi l'égoïsme se pose en fait, d'abord, puis en idéal. Mais que signifie cette affirmation : « L'égoïsme est plus naturel que l'altruisme » ? Elle signifie ou qu'il est plus général, ou qu'il est plus primitif, ou qu'il est plus simple.

Est-il plus général ? La psychologie critique nous fera remarquer d'abord la difficulté qu'on éprouve à le définir et à le constater. Sans parler de l'hypocrisie, qui parfois est dupe d'elle-même, il se fait dans l'esprit, à chaque instant de la vie morale, une telle combinaison de motifs conscients et inconscients que l'auteur même de l'acte ne saurait, la plupart du temps, le qualifier avec précision. L'égoïste n'est pas isolé, et ne tire pas de lui seul. la fin, puis les moyens de son activité. En admettant que sa fin soit primitivement tout individuelle, il ne peut le plus souvent l'atteindre que parla société. Elle seule lui assure, par son droit, par son commerce, l'acquisition et la jouissance de ce qu'il souhaite. Elle le fait forcément passer par ses institutions et ses coutumes. Il en sort tranformé.

(l) EuileUunfj, I, 85-212.

Les moyens sociaux réagissent sur le but individuel, la réalisation sur l'intention. Car, suivant la loi qui dirige toute l'histoire de la morale, les moyens, insensiblement, deviennent fins. L'égoïsme et l'altruisme se mêlent ainsi, comme malgré eux ; et ce mélange ne laisse pas discerner lequel des deux est le plus naturel.

L'égoïsme serait-il donc chronologiquement antérieur à l'altruisme? Qui dit « antérieur », d'abord, ne dit pas forcément € plus naturel ». A ce compte ne faudrait-il pas dire que la faim est plus naturelle que l'amour ? Et puis, s'il fallait absolument choisir, peut-être devrions-nous reconnaître que l'altruisme est plus primitif que l'égoïsme. Par hommes primitifs, en effet, nous ne pouvons entendre que des hommes réunis en société. (Un homme qui ne serait pas un animal social serait tellement différent de nous par toutes ses facultés qu'il serait difficile de lui conserver le nom d'homme.) Or, plus les sociétés sont primitives, inorganisées, menacées, plus elles exigent, de la part de l'individu, le dévoûment au but commun, l'abnégation, l'altruisme.

Dira-ton que l'égoïsme est le principe le plus simple, le plus naturel, que par suite il contient l'explication de l'autre, qu'il faut le poser comme étant le principe destiné à éclairer la science de la morale? Mais d'abord simplicité n'est pas toujours preuve de réalité. C'est une illusion de croire que la nature agit toujours par les voies les plus simples. Et puis on ne demeure satisfait des explications de faits sociaux ou moraux par l'égoïsme que si l'on s'en tient à une conception atomistique de la société. Elles paraîtront trop « simplistes » à qui se rappelle le nombre incalculable d'actions sociales qui président à la naissance de toute action individuelle. En fait, l'altruisme a été l'hypothèse directrice à laquelle les sciences sociales ont dû leurs derniers progrès. 11 ne nous reste donc aucune raison de croire qu'il est moins naturel que l'égoïsme.

A vrai dire, une épithète comme celle de naturel ne détermine aucun caractère. Ou bien, elle est pure forme, et alors, s'appliquant à tout, elle ne peut servir à rien dis-

52 LES Sai^NCES SOCULES EN ALLEMAGNE

linguer. Ou bien elle s'applique à certains phénomènes seulement, elle a une matière, mais cette matière lui vient du dehors, apportée par l'histoire, non construite par la logique. Il en est ainsi delà raison, qu'on veut quelquefois opposer à la nature, comme la moralité à Tégoïsme. Ou bien on prend la raison dans son sens défini, la capacité de déduire et de raisonner, et /alors, dit Simmel *, je demande, malgré Kant, ce qu'il peut y avoir de commun entre ma volonté de préférer l'avantage des autres au mien propre, et le pouvoir de tirer de certaines prémisses une conclusion. Ou bien on embrasse dans l'idée de raison celle de conscience et d'ame. Les distinctions qu'on introduit après coup dans cette confusion sont d'origine non plus logique, mais historique et psychologique. La raison, instrument des philosophes, devient leur fin, en vertu de la même loi dont nous avons si souvent constaté l'effet. Il reste que, logiquement, une vie égoïste n'est pas moins rationnelle qu'une vie morale, que, d'un autre côté, elle n'est pas plus naturelle. Raison et nature sont abstractions également vides. La réalité déborde de l'infini nos abstractions ; c'est pourquoi elle se prête aux unes et aux autres avec la même générosité. Elle se plie également au pessimisme et à l'optimisme, nous y pouvons trouver des contradictions ou des harmonies, des exemples d'altruisme autant que d'égoïsme, l'exaltation à côté de l'abaissement de l'individu. Elle ne nous donne aucune leçon parce qu'elle les donne toutes. L'observation ne peut donc fonder la théorie de l'égoïsme.

Essaiera-t-on de la déduire d'une théorie de la connaissance ? On dira par exemple : Je ne peux sortir de moimême. Toutes volontés, comme toutes représentations, sont miennes. Je ne peux vouloir que mes buts. L'intérêt des autres ne me touche que par mon intérêt, car je ne peux me le représenter que par mes représentations. Mais parler ainsi, ce n'est rien expliquer. Enfermés dans le sujet, l'altruisme et l'égoïsme ne cessent pas de s'opposer ; quand

(1) Einleiliuiff^ I, 99.

G. SIMMEL. — LA SHENCE DE LA MORALE 53

on a une fois prouvé que tout objet est dans le sujet, cela n'efface en aucune façon, au sein du sujet même, la distinction entre le subjectif et Tobjectif, ou si Ton veut, entre le plus et le moins subjectif. Le caractère subjectif de mes motifs ne détermine donc en aucun sens leur caractère moral. C'est encore une fois une forme dont ne se déduit aucun contenu. La preuve en est que, de cette même forme, les contenus les plus différents ont été déduits. Du moi, où l'on a fait rentrer toute la réalité, on fait sortir les règles les plus opposées. L'idéalisme semble consacrer, tantôt Tégoïsme, tantôt l'altruisme. Selon Schopenhauer, quand j'ai une fois reconnu que les souffrances des autres sont miennes, je ne puis plus être égoïste ; mais je puis dire, d'un autre côté, que cette même identité ne me donne aucune raison de sacrifier mon bonheur propre à celui des autres. Une théorie de la connaissance ne peut donc commander, ni même définir Tégoïsme ou l'altruisme. Le moi, point de départ de ces déductions, est en effet la forme vide par excellence, où tous les éléments peuvent entrer.

Ces éléments qui, nés au cours de l'histoire, se combattent ou s'organisent, sont les facteurs réels de la moralité, et la complexité de leurs relations ne se laisse pas définir par les abstractions des théories morales. La société, la réunion des individus impose à chacun d'eux ses volontés. Elles sont comme résumées dans les ordres de notre conscience : nous devons obéir à la plus grande somme de volontés possible. Or le but dernier de ce concert de volontés nous échappe ; elles s'en rejettent pour ainsi dire la responsabilité de l'une à l'autre. On peut dire en ce sens que notre devoir se fonde réellement sur une régression à l'infini, sur une faute de logique. Mais à cette faute de logique un certain mode d'action psychologique correspond. Pour notre conscience, une régression à l'infini s'arrête forcément à un certain point, laissant seulement aux devoirs qu'elle devait expliquer un caractère vague et -indéterminé. Indétermination difficile à dissiper ; car notre conscience ne nous présente pas seulement la résultante

5i LES SCIENCES SOCIALES EN ALLEMAGNE

unique de volontés dont nous ne pouvons mesurer ni le nombre, ni l'intensité ; elle nous présente simultanément les résultantes de volontés qui diffèrent, et parfois s'opposent. Les cercles sociaux dont nous faisons partie s'entrecroisent en notre conscience morale : et nous ne pouvons pas déterminer si tel acte est égoïste ou altruiste, car, altruiste par rapport à l'un de ces cercles, la famille par exemple, ou la cité, il peut être égoïste par rapport à l'autre, la patrie ou l'humanité. Tel autre acte se refuse encore plus nettement à ces qualifications ; il n'est plus déterminé par l'intérêt des sujets, mais par l'amour d'un objet, par la pure idée du bien, par exemple. Ainsi, de mille façons, la réalité échappe à la prise de ces abstractions. Les mots d'égoïsme et d'altruisme ne peuvent plus nous apparaître que comme des dénominations a potiori, non comme des conceptions capables de fonder une science de la morale.

La source de ces abstractions, dont on voudrait faire découler la multiplicité des faits moraux, est la croyance au moi, un et permanent. De ce même moi on veut déduire, soit l'égoïsme, soit le devoir. On ne voit pas que le moi qui seul importe à la morale n'est que le point d'intersection des cercles sociaux. Alors même qu'il s'oppose à la société qui l'entoure, sa personnalité, son indépendance sont œuvres des lois de la différenciation sociale, conséquences de l'extension et de la multiplication des groupes auxquels il appartient * . Les tendances morales sont les résultantes de mouvements partis de points différents. L'étude spéciale de ces diverses composantes du moi réel doit remplacer la spéculation sur le moi abstrait. Cédant au désir de l'unité, celle-ci essaie de réduire la réalité morale à un seul principe. Elle ne peut s'arrêter à la constatation des buts différents proposés par l'histoire à l'activité humaine ; elle veut poser au-dessus d'eux un but dernier dont tous les autres dériveront. Elle méconnaît ainsi les origines et les destinations variées des phénomènes

(1) Ueber Sociale Differeîizieninf/.

éthiques, pressée d'enfermer la morale entre une seule cause et une seule fin. C'est ce que Simmel appelle le monisme éthique, péché originel de toutes les théories abstraites de la morale.

Les réflexions de Simmel sur les conflits de devoirs» vont nous apprendre comment il combat le principe même, et non plus seulement telle ou telle forme déterminée, de ce monisme.

Le seul fait du conflit des devoirs suffirait, suivant Simmel, à exclure de la science de la morale, pour un esprit non prévenu par quelque impératif, le postulat moniste. L'observation des « forces réelles » de la morale nous apprend que ce conflit n'est pas toujours, comme le voudraient les théories, une apparence ou un accident, ou un état provisoire. Parmi les groupes sociaux auxquels nous tenons, et dont les intérêts peuvent, dans notre conscience, lutter entre eux, ou lutter avec nos intérêts propres, il en est dont cette lutte est pour ainsi dire la raison d'être. Telle forme sociale ne naît que contre telle autre. Souvent même des formes sociales parentes, d'origine commune, comme la famille et l'État, seront amenées, par leurs développement historique, à opposer leurs exigences morales sans qu'aucune des deux puisse renoncer aux siennes. Ainsi s'élèvent dans la conscience de l'individu des conflits essentiels, sans solution logique. Le sentiment de ces oppositions irréconciliables estpeut-être le sentiment tragique par excellence. Nous nous rendons compte qu'elles survivent à ceux qui les ressentent et qui meurent par elles : la lutte des lois religieuses et des lois politiques ne meurt pas avec Antigone. D'un autre côté, les formes sociales qui ont engendré ces conflits peuvent disparaître sans les supprimer. Les groupes sociaux n'ont pas besoin d'être vivants pour se combattre dans nos consciences. Leur esprit demeure et entre en lutte avec l'esprit nouveau. Ainsi les conceptions dupasse subsistent dans notre sentiment et s'opposent, à chaque heure, aux conceptions du présent que notre

(1) Einleitnaq, II, 188426.

intelligence nous apporte. Nos connaissances vont plus vile que nos sentiments. Quand nos conceptions actuelles, conformes à rétat de notre connaissance, seront descendues dans l'inconscient et devenues sentimentales, la connaissance aura progressé. Ainsi ces deux forces, le sentiment et l'intelligence, dont Tune n'est souvent que le produit et la transformation de l'autre, se suivent tout le long de l'histoire de la morale, et leur lutte recommence à chaque étape. Ainsi Tinlelligence apparaîtra souvent comme destructrice de toute morale, et Socrate sera traité comme un corrupteur. Ainsi notre conduite semblera, suivant les points de vue, tantôt plus morale, tantôt moins morale que notre intelligence. Ainsi, enfin, nous serons perpétuellement partagés entre le désir moral d'obéir à ces impulsions obscures qui nous semblent sacrées, de redevenir enfants, et celui d'agir rationnellement, de conformer notre vie aux lois et aux résultats de notre science : conflit sans cesse renaissant, que ni la spéculation logique, ni la recherche scientifique, ni l'histoire elle-même ne peuvent supprimer.

Il est remarquable en effet que le besoin d'unité logique, au lieu d'apaiser le débat, le réveille le plus souvent. Deux devoirs opposés peuvent vivre côte à côte dans notre esprit sans se troubler. Mais le désir de les ramener à un devoir unique fait ressortir leur incompatibilité. On est choqué du caractère fragmentaire, non systématique, que la coexistence des devoirs multiples donne à l'activité morale, on tente de les réduire, de les organiser, on les traite par la logique. Les contrariétés deviennent alors des contradictions. Le monisme lui-même, enfin, suscite ici son contraire.

A défaut de la pure logique, la science ne peut-elle pas mesurer les quantités de bien contenues dans chacun des devoirs qui s'opposent, et résoudre le problème par un calcul ? En rapportant, par exemple, nos différents devoirs aux cercles sociaux qui en contiennent les origines et les fins, ne pourrait-elle déterminer le plus large, quantitativement supérieur aux autres ? Malheureusement on ne peut se borner à mesurer l'extension des conséquences de

nos actions morales, et décider du même coup que l'action la meilleure est celle dont la sphère est la plus développée, que tout devoir, par exemple, envers Thumanilé, est mathématiquement préférable à tout devoir envers la famille. 11 faudrait mesurer en même temps l'intensité des conséquences de nos actions morales, examiner si le bien que nous faisons à des êtres moins nombreux, ressenti plus vivement, ne pèse pas autant que le bien que nous faisons 5 des êtres plus nombreux, ressenti moins vivement, il faudrait additionner les étendues et les intensités, puis comparer les sommes. Opérations impossibles : la réduction des questions à des problèmes de quantité est utile quand il s'agit de choses réellement et précisément mesurables ; partout ailleurs elle ne fait que doubler les difficultés.

Dira-t-on enfin que l'histoire elle-même doit faire disparaître par son progrès les conflits de devoirs, et réaliser ainsi, petit à petit, le monisme moral ? L'histoire au contraire multiplie le nombre des cercles sociaux, religieux, intellectuels, commerciaux, auxquels les individus appartiennent, et n'élève leur personnalité que sur l'implication croissante de ces cercles. Par suite, leur devoir n'est plus relativement simple, clair, unilatéral, comme au temps où l'individu ne faisait qu'un avec sa société. La différenciation croissante des éléments sociaux, la différenciation correspondante des éléments psychologiques dans la consscience, toutes les lois du développement parallèle des sociétés et des individus semblent bien plutôt devoir augmenter que diminuer le nombre et l'importance de ces conflits. L'histoire en effet, en même temps qu'elle rend plus nombreux les objets de la morale, en rend les sujets plus sensibles.

Ainsi, contre le postulat du monisme moral, reste établi le fait des conflits moraux. Qu'il y ait, sous ces forces qui s'opposent, parties des points différents de l'histoire, une unité latente, c'est là une hypothèse métaphysique etcomme un article de foi des théories abstraites de la morale. On peut nier ces oppositions pratiquement, par ordre, en vertu d'un impératif, mais on n'a aucun droit à déclarer a priori,

en théorie, que la variété des forces morales est réductible à un seul principe. Qu'un seul principe doive diriger toute notre conduite, il appartient au réformateur de la morale de l'ordonner ; mais cet impératif ne peut être le point de départ de qui veut construire la science de la morale. Si le postulat moniste est regardé comme le fondement de cette science, c'est que la pratique et la théorie sont encore, en matière morale, mêlées et confondues. La dernière des sciences, la science de la morale, se trouve en cet état d'amorphisme qui l'empêche de sortir de la phase métaphysique, et grâce auquel des notions confuses, mélanges indéterminés d'impératifs et d'abstractions, cachent la réalité éthique. Distinguer radicalement entre la pratique et la théorie, par suite dénoncer la confusion des notions vulgaires, substituer enfin aux déductions qui partent de ces notions l'observation précise des forces historiques, sociales et psychologiques, dont l'accord ou la lutte est toute la vie de la morale, telle est l'œuvre de Simmel, introduction à la science nouvelle.

Pour mesurer les ambitions et les pouvoirs de celte science, comparons ses principes aux principes généraux des sciences sociales en Allemagne.

Nous remarquerons d'abord qu'elle refuse nettement d'entrer dans les cadres des sciences naturelles. Pour Simmel, l'idée de science et celle de science naturelle sont liées d'une liaison historique, non d'une liaison logique nécessaire. Plus pénétré que tout autre de l'esprit critique, il prémunit la science de la morale contre les invasions du naturalisme. Il prouve que la nature même ne confirme pastoujours les hypothèses évolutionnistes, que le principe suivant lequel elle agirait toujours par les voies les plus simples n'est qu'un postulat métaphysique, que î'égoïsme n'est pas une loi universelle, que la lutte pour

la vie n'est pas la seule solution, la conséquence logique de la concurrence : il n'a pas de peine à moiilrer dôs lors, a fortiori^ que ces lois soi-disant naturelles sont lo plus souvent et comme systématiquement démenlies par l'histoire des faits moraux.

D'ailleurs, d'une façon plus générale, toute histoire doit demander ses lois, non à la biologie, mais à la psyeliologie. Les phénomènes extérieurs n'ont de valeur aux youx de l'historien que parce qu'ils sont des traits d'union entro les âmes. Les philosophies de l'histoire dites matérialistoH essaient en vain de faire abstraction des phénomènes psychologiques. La faim ne mettrait pas le monde éconoiniciui^ en branle si elle n'était pas sentie. D'un autre coté, lo hoI et le climat de la terre seraient aussi indifTérents à rhistoire que le sol et le climat de Sirius, s'ils n'agissaient, directement ou indirectement, sur la constitution psychologique des peuples*. Force nous est donc, pour comprendre l'histoire, de connaître les sentiments, c'est-à-diro de les faire revivre en nous. L'âme est à fois le sujet et l'objet de l'histoire^. Et, de même que le réalisme esthétique cache toujours, forcément, un certain idéalisme, de même l'historisme le plus objectif, le plus empirist(î, lo plus respectueux des « faits » ne peut se passer des hypothèses psychologiques par lesquelles nous ressuscitons les idées. Ranke formait le vœu de faire disparaître son moi pour connaître les choses, telles qu'elles se sont passées en réalité. Mais, si son vœu avait pu être réalisé, ses connaissances eussent été sans prix. Notre moi, avec ses sentiments et ses idées, est l'intermédiaire nécessaire à l'aide duquel nous nous représentons les idées et les sentiments des autres moi, causes de l'histoire. Cette circonstance rend sans doute extrêmement difficile et rare l'acquisition de vérités historiques objectives ; et, plus que personne, Simmel en a le sentiment. 11 n'est pas moins vrai que, sans psychologie, toute histoire serait inintéressante et inintelligible.

(1) Die Problème cler Geschichls philosophie, p. 2.

(2) Die Problème.., p. 18.

A fortiori^ toute science de la morale. La science de la morale réclame, à côté de Tobservation précise des événements, la supposition méthodique des sentiments qui sont leurs causes. Seule une psychologie trop étroite ou trop abstraite peut retarder les progrès de la connaissance. Sur ce point la conception de Simmel n'est pas sans analogie avec celle que les économistes allemands se font aujourd'hui de leur science*. L'économie politique prétend, elle aussi, être une « psychologie appliquée. 2 > Cette tendance explique presque tous ses caractères. C'est une erreur de psychologie que la nouvelle école a reprochée aux Anglais. Cédant au monisme signalé par Simmel, l'école anglaise essayait de déduire tous les faits économiques d'un seul principe, l'égoïsme. L'école allemande élargit cette psychologie trop étroite 3, et constate que beaucoup d'autres principes agissent sur les mômes faits, l'esprit national par exemple, ou les idées morales. En un mot, au principe qui résultait d'une psychologie abstraite, et qui, ne pouvant suffire à l'explication de la réalité, en réclamait la transformation et se faisait impératif, elle substitue une diversité de principes qui, découverts par l'induction, pourront expliquer la variété des phénomènes économiques. Ce que l'économie nationale a fait pour l'égoïsme, Simmel voudrait que la science nouvelle le fît pour toutes les notions morales. Et de même que celle-là reconnaissait dans la vie économique, sous les abstractions de l'école anglaise, l'action de forces de tout genre, et entre autres de forces morales, de même celle-ci doit retrouver par la psychologie, sous les abstractions des théories morales, les forces réelles de toutes origines, dont la lutte ou l'accord constitue la vie morale.

Que d'ailleurs cette psychologie doive être sociale, et

(1) Simmel, dans un article récent, indique lui-môme cette comparaison. {Jahrbuch filr Geaetzf/ebunf/, herausgegeben von G. Schmoller, 1894, lleft i.)

(2) Wagner. Gnindlequnq der Politischen Œkonofnie, p. 15.

(3) Cf. SchmoUer, Litteraturgeschichle der Slaals vnd Socialwissenschaft, p. 282.

qu'elle doive étudier d'abord, pour s'expliquer les senlimenls moraux, raction du groupe sur l'individu, Simmel s'en rend compte. On reconnaît en lui l'élève de Lazarus et de Sleinthal. Il nous fait comprendre, par une comparaison ingénieuse, quel est actuellement, aux yeux de la science de la morale, le prix des rapports qui unissent rindividu à la communauté. Il compare celle-ci à Dieu*, et montre que le développement des sciences do la société nous fait apercevoir dans toute idée religieuse le symbole d'une réalité sociale. Il déduit toutes les représentations qui vont se rencontrer dans l'idée de Dieu, comme dans un foyer imaginaire, des rapports réels que la société soutient avec l'individu. Elle est la puissance universelle dont il dépend, à la fois différent d'elle et identique à elle. Par les générations passées et les générations présentes, elle est à la fois en lui et hors de lui. La multiplicité de ses volontés inexpliquées contient le principe de toutes les luttes des êtres, et cependant elle est une unité. Elle donne à l'individu ses forces en môme temps que ses devoirs : elle le détermine et elle le veut responsable. Tous les sentiments en un mot, toutes les idées, toutes les obligations que la théologie explique par le rapport de l'individu à Dieu, la sociologie les explique par le rapport de l'individu à la société. Celle-ci tient, dans la science de la morale, le rôle de la divinité.

Qu'on ne croie pas cependant qu'il y ait rien de mystique dans l'idée que M. Simmel se fait de la puissance de la société. Les modes d'action en sont extrêmement complexes et ne se laissent aujourd'hui saisir que par une espèce d'intuition, ses voies sont inconnues ; mais la science de la morale aura justement pour effet de les éclairer et de dissiper par suite toute métaphysique. Plus encore que Lazarus, Simmel prétend se garder de la métaphysique, soit idéaliste, soit naturaliste. 11 ne s'inspire plus de Herbart, mais directement de Kant. Ses habitudes d'esprit nous offrent un remarquable témoignage de l'in-

(1) Eiiileilunf/^ I, p. 445,

fluence que Kant exerce sur la plupart des philosophes ' allemands contemporains. JLant est plus vivant actuelle- ' ment, en Allemagne, que ses successeurs. 11 est en quelque

sorte ressuscité après le déclin de l'école dialectique, moins pour arrêter l'impulsion qu'elle avait donnée que pour la diriger, la ramener sur la terre et distinguer, par la délimitation des objets et la définition des méthodes, ce qui appartient à la métaphysique, à la physique, à la psychologie. C'est à lui qu'on revient pour échapper aux erreurs de l'hégélianisme. Mais en même temps, on ne s'attache pas servilement à sa doctrine, on la transforme sous la pression de différentes influences, parmi lesquelles on pourrait retrouver celle de l'école dialectique, de l'école historique, de l'école naturaliste. Simmel nous offre un exemple de ces transformations ; il élabore à sa façon les distinctions kantiennes.

Il paraît surtout préoccupé de rendre la critique plus psychologique d'une part, plus historique de l'autre. C'est ainsi que la distinction kantienne entre Va prioi'i et l'a posteriori lui paraît trop absolue. 11 découvre entre ces deux termes, principalement dans la connaissance historique, une série d'à priori relatifs, résultats de la puissance plastique de l'esprit, habitudes psychologiques qui deviennent anticipations, formes et principes *. Il ne séparera donc plus radicalement la forme et la matière, montrant que ce qui était matière hier est forme aujourd'hui, que ce qui est matière à un point de vue est forme à un autre '^. De même entre l'objectif et le subjectif il découvre toute une suite de degrés : Kant s'arrêtait à ces catégories tranchées parce qu'il n'avait pas ce sentiment du devenir et du développement qui nous apprend que tout se relie et se mêle. Entre la science certaine, la science probable, la conjecture et la croyance, il y a des transitions insensibles. Les connaissances ne sont pas absolument ou subjectives ou objectives : nous en découvrons

(1) Die Problème des Geschichtsphilosophie, premier chapitre.

(2) Sociale Differenzierunf/, p. 18.

de plus oc zTiyjLî^ 'Si^'^VL^^r. :>>':- i-dirf -rtÎLÎOtS p.v^ir u:: plus ou niiiiLî çTLLZ iiDiLirt it su e;^. ali:>L I :*:,-:• .'::v::z du mécanisne ij-r sx-pz-i-ert T-iLi> iuiit fti^.c r.: >:ilûe ;: la subjectivîiê îr >r tz^ill'it. KcJi: en hxkl: L-er.f ii>:jîv-iici:: faisait la part îr:-: i-rllf î ux s-'ieD-f-s if 1e ri=:z^^ ^-: r^econnaissait les irciis ie crl-es àf 1 esi-r::. Pc-Tir cfUes-vi la téléoloirle i-?i: r'j^e :i f '.-lÏTr - : à?^ rris Iit s:»::: i^as nécessairemer.: if izres :îff*î^ eu si:;?! c:»nn?i>s=r-:. piLÎsqu'elles peuvent f x:-:er ree lleziei:: dLns l>^: ri: de> sujets connus. Sans ?To:r i»?s::r. pour cela de p>ser au-iessus des phénomènes une ±ii unique et trans.endsnte. elles peuvent constater que de^ ±its semllailes s'imposent à un grand nombre de ^u;et^. et expliquent air. s: un crand nombre de faits liisloriques. En un mot. en ssdapîant sous les mains de Simmel à i'esprit Listorlque, l>sprit critique tendra à substituer aux distinctions et aux oppositions la continuité et le développement.

Il y a cependant une opposition que Simmel marque plus fortement peut-être quaucun de ses contemporains ; l'opposition entre la théorie et la pratique, entre la science et Taction. Pour lui. c'est leur confusion qui retarde la marche de la connaissance, et le progrès consiste à les différencier : la pire ennemie de la science de la morale est la morale. En ce sens. Simmel s'oppose aux économistes dont nous le rapprochions tout à l'heure. La tendance normative était en effet et reste au cœur de la plupart des économistes allemands : ils veulent tirer des règles de l'histoire, et Karl Menger a pu leur reprocher de n'être que de faux moralistes. Wagner, par exemple, placera toujours les problèmes pratiques parmi ceux de la science économique-. Simmel au contraire prétend s'abstenir de formuler quelque règle que ce soit, et, en traitant théoriquement ce qui est pratique par essence, la morale elle-même, dissiper les confusions qui se sont établies, dans les sciences sociales, entre la pratique et la théorie.

(1) Elnleilunfj, II, p. 345-350.

(2) Cf. plus bas, p. 87.

6i LES SCIENCES SOCIALES EN ALLEMAGNE

Aucune éthique, même parmi les plus scientifiques, n'avait encore si nettement séparé ces deux termes. Steinlhal au début de son Ethique universelle^ déclare *, dans une phrase que Simmel relèvera pour la contredire ^, que celui qui fait la science de la morale ne peut, comme Tanatomiste, rester indifférent et désintéressé devant l'objet qu'il étudie, et il regardera le caractère impératif comme le caractère essentiel et distinctif de la science nouvelle. La même union de la pratique et de la théorie se retrouvera dans V Ethique de Wundt. Celle-ci en effet ne se contentait pas de constater les faits moraux, elle aboutissait à une conclusion morale, qu'elle préparaitpar un mélange d'empirisme et de spéculation. Après avoir parcouru les différents cercles des mœurs, des religions, des éthiques, elle cherchait à poser à son tour un idéal, elle supposait en un mot un cercle embrassant tous les autres, une humanité, un devoir^. Par là elle se rapprochait du monisme critiqué par Simmel : elle imposait à la morale une unité que les faits ne justifiaient pas ; elle ne séparait pas assez nettement pratique et théorie, norme et explication. La distinction entre les sciences normatives et les sciences explicatives ne faisait que prêter à . cette confusion. Simmel juge en effet que l'expression science normative est une expression mal faite. Les sciences dites normatives supposent des règles et des fins données en fait, elles ne peuvent les démontrer ou les produire. On devrait donc les appeler sciences de normes, non sciences normatives *, car en tant que sciences elles n'imposent pas un seul but à notre activité. Elles peuvent ou constater nos buts, ou, ces buts étant constatés, découvrir les moyens propres à les atteindre, mais non pas des fins nouvelles. De l'Ethique en tant que science, dit M. Simmel, il ne sort pas un

(1) Allgem. Eihik, p. 5.

(2) Einleiluîif/, II, p. v.

(3) Cf. les articles de M. Durkheim {Revue philosophique^ 1887, p. 141).

(4) Einleilung in die Moralwissenschafl^ I, 221.

devoir nouveau. Le moraliste, le réformateur des mœurs peut seul dire : c ceci doit être », et fixer une valeur morale, car toute valeur est affaire de sentiment ou de volonté qui échappe à la science, et que la science ne peut ni démontrer, ni créer.

En un mot, pour construire la science du bien et du mal, il faudrait résolument se placer au delà du bien et du mal. Si Ton voulait préciser les influences contemporaines auxquelles Simmel obéit en posant cet idéal scientifique, peut-être faudrait-il consulter les œuvres deNietzche. On y trouverait cette critique des métaphysiques — traductions ambitieuses de concepts usuels, constructions destinées à justifier une fin pratique, mélanges de connaissances et d'appréciations — à laquelle Simmel nous a habitués. On y trouverait aussi la définition de cette sorte d' € amoralisme » que le savant doit revêtir pour être en état de traiter la morale comme science.

Que cet état soit difficile à atteindre, c'est ce que nous pouvons pressentir. 'Après avoir défini l'idéal scientifique de Simmel, signalons les difficultés qui pourraient s'opposer à sa réalisation.

On comprendra peut-être difficilement que la science de la morale prétende s'achever dans l'impartialité et l'indifférence, connaître nos sentiments moraux sans les transformer, les traiter, suivant la comparaison de Simmel, non à la manière du médecin, mais à la manière de Tanatomiste. Peut-être cette comparaison entre la future science et les sciences biologiques ne revient-elle ici que pour faire oublier, une fois de plus, les conditions et le caractère propres des sciences de l'esprit. On pourra dire d'abord qu'en un sens toute connaissance est action et change le rapport du sujet à l'objet. Quand cet objet est physique, il n'est pas transformé lui-même par l'acte de la connaissance ; l'anatomiste, après qu'il les a connus et expliqués, peut retrouver les tissus invariables sous les regards de ses sens. La conscience, au contraire, est toujours à la fois réflexion et action ; si le sujet même est l'objet de la connaissance, elle agit sur lui rien qu'en l'observant.

Elle ne peut plus être pure observatrice des mouvements psychologiques, comme les sens le sont des mouvements physiques, puisqu'elle est elle-même une des composantes de ces mouvements. Qu'on réduise sa force autant que l'on voudra ; qu'on déclare que sa part, dans l'histoire de la morale, est infiniment petite auprès de celle des forces inconscientes, il n'en est pas moins vrai que certains faits moraux naissent de sa seule présence, qu'il lui est par conséquent difficile et qu'il serait plus difficile encore à une science de la morale, qui serait comme une conscience générale de tous les sentiments moraux, de rester indifférente aux problèmes qu'elle fait naître.

Sans doute on a abusé de ces sortes d'arguments. On a exploité r € influence dissolvante de l'analyse » ; delà s'est élevée, contre l'intellectualisme d'une part, contre l'observation scientifique de l'autre, une réaction dont nous ne voudrions pas nous faire les complices. Simmel dénonce avec raison Terreur qui consiste à penser que toute valeur morale scientifiquement connue est une valeur perdue. Trop souvent on a laissé croire que l'histoire, en nous découvrant les origines de nos sentiments moraux, nous invite à retourner aux origines, nous dévoile, dans les obligations morales, des sortes de ruses, des conspirations de la société, nous apprend à ne plus en être dupes et à revenir à la nature. A ces sentiments soi-disant naturels, l'histoire n'attribue aucune valeur absolue ; qu'ils aient précédé les autres, cela ne prouve pas du tout qu'ils soient meilleurs. Toutes les valeurs morales, actuelles ou passées, sont, aux yeux de l'histoire, également relatives, c'est-à-dire que chacune d'elles est, en un sens, un absolu. Son prix ne se déduit pas; c'est un fait. La subjectivité même des sentiments moraux est telle que leur autorité ne dépend pas de leurs origines historiques, et qu'on peut les dévoiler sans l'ébranler ^

Il n'en reste pas]moins que nos sentiments, en prenant conscience de ces relations historiques ou logiques, s'éclai-

(1) E'mleUunr/, II, p. 6-8.

rent, s'examinent, se comparent et se jugent. Simmel nous a démontré à plaisir que les idées morales sont obscures, et même, en un sens, qu'elles sont souvent morales parce qu'elles sont obscures. C'est la disparition de la conscience de la fin d'un acte qui transforme un impératif hypothétique en impératif catégorique, qui, d'une contrainte ou d'une habileté, fait un devoir. Si la science dissipe ce mystère et fait reparaître la conscience de cette fin, l'acte est-il un devoir encore? En fait, Simmel constate lui-même plus d'une fois cette influence de la science de la morale sur la morale. De l'idée que les valeurs sont toutes subjectives, il attend des transformations pratiques ; il ne doute pas que l'idéalisme, en se répandant, en apprenant aux hommes que non seulement la connaissance, mais aussi la possession des choses est une pure représentation ^ que la propriété, par exemple, n'est qu'une façon de penser, ne rende plus facile la solution des questions sociales. Il reconnaît ainsi que la science agit sur les sentiments, qu'elle élimine les uns, qu'elle confirme les autres, qu'elle fait un choix.

C'est le principe de ce choix qu'on aurait peut-être voulu voir déterminer. Jusqu'ici la critique des faits moraux s'était rarement exercée sans tirer des faits même le principe moral : on constatait par exemple que tous les devoirs tendent à être logiques, que par conséquent la logique est le devoir suprême qui sert à juger tous les autres ^. Ou bien on démontrait que nos devoirs sont l'œuvre de l'histoire, et on demandait alors à l'histoire, consultée scientifiquement, de nous enseigner le devoir présent. La logique et l'histoire, chacune de leur côté, prétendaient ainsi fonder la morale au lieu de la détruire. Mais nous avons vu que Simmel refuse à l'une comme à l'autre le pouvoir de déterminer une valeur morale. La logique est indifférente à la qualité des sentiments et des actes qu'elle enchaîne. L'histoire essaie en vain de mesu-

(1) Einleitufig^ I, p. 251.

(2) Cf. Staudinger, Bas Sittengeselz.

os LES SCIENCES SOaALES EX ALLEMAGNE

(tu théorie, que la variété des forces morales est réductible il un seul principe. Qu'un seul principe doive diriger toute notre conduite, il appartient au réformateur de la morale (Je l'ordonner ; mais cet impératif ne peut être le point de départ de qui veut construire la science de la morale. Si le ]>ostulat moniste est regardé comme le fondement de cette science, c'est que la pratique et la théorie sont encore, en matière morale, mêlées et confondues. La dernière des sciences, la science de la morale, se trouve en cet état d'amorphisme qui l'empêche de sortir de la phase métaphysique, et grâce auquel des notions confuses, mélanges indéterminés d'impératifs et d'abstractions, cachent la réalité éthique. Distinguer radicalement entre la pratique et la théorie, par suite dénoncer la confusion des notions vulgaires, substituer enfin aux déductions qui partent de ces notions l'observation précise des forces historiques, sociales et psychologiques, dont l'accord ou la lutte est toute la vie de la morale, telle est Tœuvre de Simmel, introduction à la science nouvelle.

Pour mesurer les ambitions et les pouvoirs de cette science, comparons ses principes aux principes généraux dos sciences sociales en Allemagne.

Nous remarquerons d'abord qu'elle refuse nettement d'entrer dans les cadres des sciences naturelles. Pour Sinnuel, l'idée de science et celle de science naturelle sont liées d'une liaison historique, non d'une liaison logique nécessaire. Plus pénétré que tout autre de l'esprit critique, il prémunit la science de la morale contre les invasions du naturalisme. 11 prouve que la nature même ne confirme pastoujours les hypothèses évolutionnistes, que le principe suivant lequel elle agirait toujours par les voies les plus simples n'est qu'un postulat métaphysique, que i'ôgoïsme n'est pas une loi universelle, que la lutte pour

la vie n'est pas la seule solution, la conséquence logique de la concurrence : il n'a pas de peine à montrer dès lors, a fortiori^ que ces lois soi-disant naturelles sont le plus souvent et comme systématiquement démenties par l'histoire des faits moraux.

D'ailleurs, d'une façon plus générale, toute histoire doit demander ses lois, non à la biologie, mais à la psychologie. Les phénomènes extérieurs n'ont de valeur aux yeux de l'historien que parce qu'ils sont des traits d'union entre les âmes. Les philosophies de l'histoire dites matérialistes essaient en vain de faire abstraction des phénomènes psychologiques. La faim ne mettrait pas le monde économique en branle si elle n'était pas sentie. D'un autre côté, le sol et le climat de la terre seraient aussi indifférents à l'histoire que le sol et le climat de Sirius, s'ils n'agissaient, directement ou indirectement, sur la constitution psychologique des peuples ^ Force nous est donc, pour comprendre l'histoire, de connaître les sentiments, c'est-à-dire de les faire revivre en nous. L'âme est à fois le sujet et l'objet de l'histoire^. Et, de même que le réalisme esthétique cache toujours, forcément, un certain idéalisme, de même l'historisme le plus objectif, le plus empiriste, le plus respectueux des < faits » ne peut se passer des hypothèses psychologiques par lesquelles nous ressuscitons les idées. Ranke formait le vœu de faire disparaître son moi pour connaître les choses, telles qu'elles se sont passées en réalité. Mais, si son vœu avait pu être réalisé, ses connaissances eussent été sans prix. Notre moi, avec ses sentiments et ses idées, est l'intermédiaire nécessaire à l'aide duquel nous nous représentons les idées et les sentiments des autres moi, causes de l'histoire. Cette circonstance rend sans •doute extrêmement difficile et rare l'acquisition de vérités historiques objectives ; et, plus que personne, Simmel en a le sentiment. 11 n'est pas moins vrai que, sans psychologie, toute histoire serait inintéressante et inintelligible.

(1) Die Problème cler Geschichts philosophie^ p. 2.

(2) Die Problème,.,^. 18.

A fortiori^ toute science de la morale. La science de la morale réclame, à côté de Tobservation précise des événements, la supposition méthodique des sentiments qui sont leurs causes. Seule une psychologie trop étroite ou trop abstraite peut retarder les progrès de la connaissance. Sur ce point la conception de Simmel n'est pas sans analogie avec celle que les économistes allemands se font aujourd'hui de leur science*. L'économie politique prétend, elle aussi, être une « psychologie appliquée. 2 » Cette tendance explique presque tous ses caractères. C'est une erreur de psychologie que la nouvelle école a reprochée aux. Anglais. Cédant au monisme signalé par Simmel, l'école anglaise essayait de déduire tous les faits économiques d'un seul principe, Tégoïsme. L'école allemande élargit cette psychologie trop étroite 3, et constate que beaucoup d'autres principes agissent sur les mêmes faits, l'esprit national par exemple, ou les idées morales. En un mot, au principe qui résultait d'une psychologie abstraite, et qui, ne pouvant suffire à l'explication de la réalité, en réclamait la transformation et se faisait impératif, elle substitue une diversité de principes qui, découverts par Tinduction, pourront expliquer la variété des phénomènes économiques. Ce que l'économie nationale a fait pour l'égoïsme, Simmel voudrait que la science nouvelle le fit pour toutes les notions morales. Et de môme que celle-là reconnaissait dans la vie économique, sous les abstractions de l'école anglaise, l'action de forces de tout genre, et entre autres de forces morales, de même celle-ci doit retrouver par la psychologie, sous les abstractions des théories morales, les forces réelles de toutes origines, dont la lutte ou l'accord constitue la vie morale.

Que d'ailleurs cette psychologie doive être sociale, et

(1) Simmel, dan''N^n article récent, indique lui-môme cette comparaison. [Jf^' ^sj'w/* Geàelzfjebunf/, herausgegeben von G. SchmoUer, i . 1.)

(2) AVagner. Gru .uegunr/ der PoUtischen Œkonomle, p. 15.

(3) Cf. Schmoller, Liltevalurgeachkhle der Slaais und Socialv/issenschaft, p. 282.

qu'elle doive étudier d'abord, pour s'expliquer les sentiments moraux, l'action du groupe sur l'individu, Simmel s'en rend compte. On reconnaît en lui l'élève de Lazarus et de Steinthal. Il nous fait comprendre, par une comparaison ingénieuse, quel est actuellement, aux yeux de la science de la morale, le prix des rapports qui unissent l'individu à la communauté. Il compare celle-ci à Dieu S 6t montre que le développement des sciences de la société nous fait apercevoir dans toute idée. religieuse le ^mbole d'une réalité sociale. Il déduit toutes les représentations qui vont se rencontrer dans l'idée de Dieu, comme dans un foyer imaginaire, des rapports réels que la société soutient avec l'individu. Elle est la puissance universelle dont il dépend, à la fois différent d'elle et identique à elle. Par les générations passées et les générations présentes, elle est à la fois en lui et hors de lui. La multiplicité de ses volontés inexpliquées contient le principe de toutes les luttes des êtres, et cependant elle est une unité. Elle donne à l'individu ses forces en même temps que ses devoirs : elle le détermine et elle le veut responsable. Tous les sentiments en un mot, toutes les idées, toutes les obligations que la théologie explique par le rapport de l'individu à Dieu, la sociologie les explique par le rapport de l'individu à la société. Celle-ci tient, dans la science de la morale, le rôle de la divinité.

Qu'on ne croie pas cependant qu'il y ait rien de mystique dans l'idée que M. Simmel se fait de la puissance de la société. Les modes d'action en sont extrêmement complexes et ne se laissent aujourd'hui saisir que par une espèce d'intuition, ses voies sont inconnues ; mais la science de la morale aura justement pour effet de les éclairer et de dissiper par suite toute métaphysique. Plus encore que Lazarus, Simmel prétend se garder de la métaphysique, soit idéaliste, soit naturaliste. Il ne s'inspire plus de Herbart, mais directement de Kant. Ses habitudes d'esprit nous offrent un remarquable témoignage de l'in-

(1) Einleitung^ 1, p, 445,

fi

fluence que Kant exerce sur la plupart des philosophes allemands contemporains. JLant est plus vivant actuellement, en Allemagne, que ses successeurs. Il est en quelque sorte ressuscité après le déclin de l'école dialectique, moins pour arrêter l'impulsion qu'elle avait donnée que pour la diriger, la ramener sur la terre et distinguer, par la délimitation des objets et la définition des méthodes, ce qui appartient à la métaphysique, à la physique, à la psychologie. C'est à lui qu'on revient pour échapper aux erreurs de l'hégélianisme. Mais en même temps, on ne s'attache pas servilement à sa doctrine, on la transforme sous la pression de différentes influences, parmi lesquelles on pourrait retrouver celle de l'école dialectique, de l'école historique, de l'école naturaliste. Simmel nous offre un exemple de ces transformations ; il élabore à sa façon les distinctions kantiennes.

Il paraît surtout préoccupé de rendre la critique plus psychologique d'une part, plus historique de l'autre. C'est ainsi que la distinction kantienne entre la jono?^ et l'a posteriori lui paraît trop absolue. Il découvre entre ces deux termes, principalement dans la connaissance historique, une série d'à priori relatifs, résultats de la puissance plastique de l'esprit, habitudes psychologiques qui deviennent anticipations, formes et principes *. 11 ne séparera donc plus radicalement la forme et la matière, montrant que ce qui était matière hier est forme aujourd'hui, que ce qui est matière à un point de vue est forme à un autre'-. De même entre l'objectif et le subjectif il découvre toute une suite de degrés : Kant s'arrêtait à ces catégories tranchées parce qu'il n'avait pas ce sentiment du devenir et du développement qui nous apprend que tout se relie et se mêle. Entre la science certaine, la science probable, la conjecture et la croyance, il y a des transitions insensibles. Les connaissances ne sont pas absolument ou subjectives ou objectives : nous en découvrons

(1) Die Problème des Geschich/sphtlosophie, premier chapitre.

(2) Sociale Differenzierunf/, p. 18.

de plus ou moins objectives, c'est-à-dire valables pour un plus ou moins grand nombre de sujets. Ainsi l'objectivité du mécanisme ne s'opposera plus d'une façon absolue à la subjectivité de la finalité. Kant en fixant cette distinction faisait la part trop belle aux sciences de la nature et méconnaissait les droits de celles de l'esprit. Pour celles-ci la téléologie peut être objective * ; les fins n'y sont pas nécessairement de pures idées du sujet connaissant, puisqu'elles peuvent exister réellement dans l'esprit des sujets connus. Sans avoir besoin pour cela de poser au-dessus des phénomènes une fin unique et transcendante, elles peuvent constater que des fins semblables s'imposent à un grand nombre de sujets, et expliquent ainsi un grand nombre de faits historiques. En un mot, en s'adaptant sous les mains de Simmel à l'esprit historique, l'esprit critique tendra à substituer aux distinctions et aux oppositions la continuité et le développement.

Il y a cependant une opposition que Simmel marque plus fortement peut-être qu'aucun de ses contemporains ; l'opposition entre la théorie et la pratique, entre la science et l'action. Pour lui, c'est leur confusion qui retarde la marche de la connaissance, et le progrès consiste à les différencier : la pire ennemie de la science de la morale est la morale. En ce sens, Simmel s'oppose aux économistes dont nous le rapprochions tout à l'heure. La tendance normative était en effet et reste au cœur de la plupart des économistes allemands : ils veulent tirer des règles de l'histoire, et Karl Menger a pu leur reprocher de n'être que de faux moralistes. Wagner, par exemple, placera toujours les problèmes pratiques parmi ceux de la science économique^. Simmel au contraire prétend s'abstenir de formuler quelque règle que ce soit, et, en traitant théoriquement ce qui est pratique par essence, la morale elle-même, dissiper les confusions qui se sont établies, dans les sciences sociales, entre la pratique et la théorie,

(1) Einleilung, II, p. 345-350.

(2) Cf. plus bas, p. 87.

6i LES SCIENCES SOCIALES EN ALLEMAGNE

Aucune éthique, même parmi les plus scientifiques, n'avait encore si nettement séparé ces deux termes. Steinthal au début de son Ethique universelle^ déclare *, dans une phrase que Simmel relèvera pour la contredire ^, que celui qui fait la science de la morale ne peut, comme l'anatomiste, rester indifférent et désintéressé devant l'objet qu'il étudie, et il regardera le caractère impératif comme le caractère essentiel et distinctif de la science nouvelle. La même union de la pratique et de la théorie se retrouvera dans VEthiqite de W'undt. Celle-ci en effet ne se contentait pas de constater les faits moraux, elle aboutissait à une conclusion morale, qu'elle préparaitpar un mélange d'empirisme et de spéculation. Après avoir parcouru les différents cercles des mœurs, des religions, des éthiques, elle cherchait à poser à son tour un idéal, elle supposait en un mot un cercle embrassant tous les autres, t/«e humanité, un devoir^. Par là elle se rapprochait du monisme critiqué par Simmel : elle imposait à la morale une unité que les faits ne justifiaient pas ; elle ne séparait pas assez nettement pratique et théorie, norme et explication. La distinction entre les sciences normatives et les sciences explicatives ne faisait que prêter à . cette confusion. Simmel juge en effet que l'expression science normative est une expression mal faite. Les sciences dites normatives supposent des règles et des fins données en fait, elles ne peuvent les démontrer ou les produire. On devrait donc les appeler sciences de normes, non sciences normatives '*, car en tant que sciences elles n'imposent pas un seul but à notre activité. Elles peuvent ou constater nos buts, ou, ces buts étant constatés, découvrir les moyens propres à les atteindre, mais non pas des fins nouvelles. De l'Ethique en tant que science, dit M. Simmel, il ne sort pas un

(1) Allgem. Elhik^ p. 5.

(2) Einleitunr/, II, p. v.

(3) Cf. les articles de M. D\irkheim {Revue j^hilosophique^ 1887, p. 141).

(4) Einlei finir/ in die Moralwissenschafl^ I, 221.

devoir nouveau. Le moraliste, le réformateur des mœurs peut seul dire : < ceci doit être », et fixer une valeur morale, car toute valeur est affaire de sentiment ou de volonté qui échappe à la science, et que la science ne peut ni démontrer, ni créer.

En un mot, pour construire la science du bien et du mal, il faudrait résolument se placer au delà du bien et du mal. Si Ton voulait préciser les influences contemporaines auxquelles Simmel obéit en posant cet idéal scientifique, peut-être faudrait-il consulter les œuvres deNietzche. On y trouverait cette critique des métaphysiques — traductions ambitieuses de concepts usuels, constructions destinées à justifier une fin pratique, mélanges de connaissances et d'appréciations — à laquelle Simmel nous a habitués. On y trouverait aussi la définition de cette sorte d' € amoralisme > que le savant doit revêtir pour être en état de traiter la morale comme science.

Que cet état soit difficile à atteindre, c'est ce que nous pouvons pressentir. 'Après avoir défini l'idéal scientifique de Simmei, signalons les difficultés qui pourraient s'opposer à sa réalisation.

On comprendra peut-être difficilement que la science de la morale prétende s'achever dans l'impartialité et l'indifférence, connaître nos sentiments moraux sans les transformer, les traiter, suivant la comparaison de Simmel, non à la manière du médecin, mais à la manière de l'anatomiste. Peut-être cette comparaison entre la future science et les sciences biologiques ne revient-elle ici que pour faire oublier, une fois de plus, les conditions et le caractère propres des sciences de l'esprit. On pourra dire d'abord qu'en un sens toute connaissance est action et change le rapport du sujet à l'objet. Quand cet objet est physique, il n'est pas transformé lui-même par l'acte de ia connaissance ; l'anatomiste, après qu'il les a connus et expliqués, peut retrouver les tissus invariables sous les regards de ses sens. La conscience, au contraire, est toujours à la fois réflexion et action ; si le sujet même est l'objet de la connaissance, elle agit sur lui rien qu'en l'observant.

Elle ne peut plus être pure observatrice des mouvements psychologiques, comme les sens le sont des mouvements physiques, puisqu'elle est elle-même une des composantes de ces mouvements. Qu'on réduise sa force autant que l'on voudra ; qu'on déclare que sa part, dans l'histoire de la morale, est infiniment petite auprès de celle des forces inconscientes, il n'en est pas moins vrai que certains faits moraux naissent de sa seule présence, qu'il lui est par conséquent difficile et qu'il serait plus difficile encore à une science de la morale, qui serait comme une conscience générale de tous les sentiments moraux, de rester indifférente aux problèmes qu'elle fait naître.

Sans doute on a abusé de ces sortes d'arguments. On a exploité r « influence dissolvante de l'analyse » ; de là s'est élevée, contre l'intellectualisme d'une part, contre l'observation scientifique de l'autre, une réaction dont nous ne voudrions pas nous faire les complices. Simmel dénonce avec raison Terreur qui consiste à penser que toute valeur morale scientifiquement connue est une valeur perdue. Trop souvent on a laissé croire que l'histoire, en nous découvrant les origines de nos sentiments moraux, nous invite à retourner aux origines, nous dévoile, dans les obligations morales, des sortes de ruses, des conspirations de la société, nous apprend à ne plus en être dupes et à revenir à la nature. A ces sentiments soi-disant naturels, l'histoire n'attribue aucune valeur absolue ; qu'ils aient précédé les autres, cela ne prouve pas du tout qu'ils soient meilleurs. Toutes les valeurs morales, actuelles ou passées, sont, aux yeux de l'histoire, également relatives, c'est-à-dire que chacune d'elles est, en un sens, un absolu. Son prix ne se déduit pas; c'est un fait. La subjectivité même des sentiments moraux est telle que leur autorité ne dépend pas de leurs origines historiques, et qu'on peut les dévoiler sans l'ébranler ^

Il n'en reste pas]moins que nos sentiments, en prenant conscience de ces relations historiques ou logiques, s'éclai-

(1) Ehileilunr/j II, p. 6-8.

rent, s'examinent, se comparent et se jugent. Simmel nous a démontré à plaisir que les idées morales sont obscures, et môme, en un sens, qu'elles sont souvent morales parce qu'elles sont obscures. C'est la disparition de la conscience de la fin d'un acte qui transforme un impératif hypothétique en impératif catégorique, qui, d'une contrainte ou d'une habileté, fait un devoir. Si la science dissipe ce mystère et fait reparaître la conscience de cette fin, l'acte est-il un devoir encore? En fait, Simmel constate lui-même plus d'une fois cette influence de la science de la morale sur la morale. De l'idée que les valeurs sont toutes subjectives, il attend des transformations pratiques ; il ne doute pas que l'idéalisme, en se répandant, en apprenant aux hommes que non seulement la connaissance, mais aussi la possession des choses est une pure représentation \ que la propriété, par exemple, n'est qu'une façon de penser, ne rende plus facile la solution des questions sociales. Il reconnaît ainsi que la science agit sur les sentiments, qu'elle élimine les uns, qu'elle jonfirmeles autres, qu'elle fait un choix.

C'est le principe de ce choix qu'on aurait peut-être voulu voir déterminer. Jusqu'ici la critique des faits moraux s'était rarement exercée sans tirer des faits même le principe moral : on constatait par exemple que tous les devoirs tendent à être logiques, que par conséquent la logique est le devoir suprême qui sert à juger tous les autres ^. Ou bien on démontrait que nos devoirs sont l'œuvre de l'histoire, et on demandait alors à l'histoire, consultée scientifiquement, de nous enseigner le devoir présent. La logique et l'histoire, chacune de leur côté, prétendaient ainsi fonder la morale au lieu de la détruire. Mais nous avons vu que Simmel refuse à l'une comme à l'autre le pouvoir de déterminer une valeur morale. La logique est indifférente à la qualité des sentiments et des actes qu'elle enchaîne. L'histoire essaie en vain de mesu-

(1) Einleilunr/, I, p. 251.

(2) Cf. Staudînger, Das Sillengeselz.

rer les qualités et les intensités morales. — Si ni Tobservation ni la logique ne peuvent résoudre les problèmes qu'elles posent, que nous reste-t-il donc? Le sentiment? Lui seul, peut-être, est capable de fixer les valeurs éthiques. Il est à la fin comme il est au commencement de révolution morale ; il en est Tintroduction et le résumé ; et peut-être l'humanité doit-elle se fier à lui, sûre qu'il représente et contient en lui tout le travail moral de l'histoire*. La réflexion et l'observation peuvent élargir le champ de notre conscience, découvrir mille relations nouvelles, et en mettant en présence les éléments différents, poser des problèmes nouveaux ; mais, peut-être la solution n'appartient-elle qu'au sentiment qui sait, par une sorte de chimie intérieure, de ces relations innombrables tirer un absolu, une valeur morale. On aboutirait ainsi, non à une morale de la vérité, puisque la vérité morale ne saurait être ni logiquement démontrée, ni scientifiquement constatée, mais à une morale de la sincérité : le devoir serait d'être consciencieux. Il faudrait s'en remettre, à la fin de la science de la morale, à l'antique conscience morale.

Si telle paraît être, à de certains moments, la conclusion pratique des analyses de Simmel, il y aurait sans doute avantage à ce qu'elle fût éclaircie et discutée, et non seulement sous-entendue. Au lieu de nous laisser croire, en comparant la science de la morale aux sciences physiques que les sentiments moraux restent, comme les objets extérieurs, invariables sous les yeux du savant, l'auteur aurait peut-être été ainsi conduit à reconnaître que sa science, en vertu même de son caractère psychologique, se passera difficilement de tout caractère moral.

Il ne paraîtra pas moins difficile, sans doute, d'imaginer une science de la morale sans abstractions que de l'imaginer sans impératifs.

(1) Elnleituncj, I, 230.

Sans doute Simmel a raison de dénoncer les équivoques qui se cachent sous les abstractions morales et de rappeler l'éthique au sentiment de la réalité historique. Mais cela suffit-il ? N'est-il pas vrai de dire que, la réalité lui étant donnée comme matière, toute science se constitue par une abstraction systématique? Connaître n'est pas reproduire, mais transformer. Qu'on imagine un esprit doué de sens assez puissants pour percevoir, d'une mémoire assez vaste pour retenir tous les phénomènes de l'histoire, la matière de l'histoire serait en quelque sorte doublée, la science n'en serait pas encore construite. Il faut, pour qu'elle soit construite, analyser la masse des phénomènes historiques, réduire leur multiplicité à Tunité, en les rassemblant par groupes, sous quelques concepts que seule une abstraction peut nous fournir. Et sans doute il ne s'agit pas de demander ces concepts à une spéculation pure ou soidisant pure, qui ne ferait qu'obéir à des impulsions hétérogènes. Simmel la dénonce avec raison. Mais n'y a-t-il pas lieu de distinguer, avec Wundt, deux sortes d'abstractions, les unes généralisantes, les autres isolantes ? Pourquoi celles-ci ne seraient-elles pas utiles, sinon indispensables à la science? Elles ne seraient pas le fruit d'une spéculation hâtive, mais d'une observation méthodique qui, pour mieux nous expliquer les phénomènes complexes de l'histoire, nous ferait étudier, l'un après l'autre, leurs différents éléments. Chaque science sociale en étudierait un à part, sans oublier que cet isolement n'est qu'une nécessité de méthode, et que, dans la réalité, les différentes forces sociales entrent perpétuellement en composition. Par suite, le devoir d'une introduction à la science de la morale qui voudrait être non pas seulement négative, mais positive, serait double; elle devrait écarter les abstractions anciennes, obtenues sans méthode, et en même temps proposer des abstractions nouvelles, méthodiques, nécessaires à la science. Sinon, on verrait celle-ci se dissoudre, pour ainsi dire, dans l'histoire générale. Elle serait tout empirique et n'aurait plus rien d'exact. Les difficultés avec lesquelles nous verrons l'historisme économique aux

prises ne seraient pas épargnées à la science de la morale. On se demandera comment elle peut rester une science et se passer d'abstractions par lesquelles seraient distingués, d'abord les faits moraux des autres faits sociaux, puis les faits moraux les uns des autres et, par exemple, l'égoïsme de l'altruisme.

Si vraiment il est impossible d'user de concepts moraux clairs et définis, peut-être alors faut-il renoncer à la science proprement dite de la morale, ou du moins il ne faut pas lui demander ces lois exactes et cette certitude rigoureuse que nous sommes habitués à attendre des sciences. C'est peut-être un des résultats de V Introduction de Simmel que de nous préparer à nous contenter, en fait de sciences morales, de vraisemblances. Il ressort en effet de son étude que le savant ne peut nous faire connaître les faits moraux qu'en éveillant en nous des sentiments, qu'il ne peut les analyser que dans sa propre conscience, et qu'à un même événement il peut presque toujours adapter plusieurs explications. L'expérimentation, les méthodes exactes des sciences physiques, ne s'appliquant pas aux choses psychologiques, on ne peut choisir à coup sûr entre les hypothèses suggérées par l'observation. Par cela même qu'elle demande sa matière à l'histoire et sa forme à la psychologie, la science de la morale est sans doute condamnée à ne trouver que des probabihtés.

Cette conclusion ne serait peut-être pas pour déplaire à Simmel. Son ingéniosité critique l'a depuis longtemps convaincu du caractère hypothétique des concepts qui appartiennent au domaine de la psychologie. S'il désire sortir de l'empirisme historique, il craint surtout de retomber dans le dogmatisme métaphysique, que celui-ci soit d'ailleurs idéahste ou naturaliste. Psychologique, historique et critique, son Introduction à la science de la morale nous présente peu de solutions et beaucoup de problèmes.

Depuis plus longtemps que Téthique , l'économie politique a essayé de s'organiser, de prendre la forme d'une science ; depuis plus longtemps, elle a réagi, en Allemagne, contre la spéculation. Elle n'est donc pas au même < moment » de son histoire que la science de la morale. Il paraît aujourd'hui urgent à quelques-uns de pousser la nationalôkonomie moins vers les réalités concrètes que vers les abstractions scientifiques. A. Wagner a, plus que tout autre, le sentiment de cette nécessité. Il fera œuvre plus positive que Simmel ; il nous apparaîtra comme un esprit moins critique, mais plus systématique*.

(1) Lehr. und Ilandbuch der polilischen Œkonomie, I. Grandlef/unf/ der politischen Œkonomie, 3« édilion, 1°' vol. 1892, 2* vol. 1893, 3® vol. 1894. Les autres ouvrages de Wagner sont plus spéciaux et touchent moins directement aux questions de méthode.

PourTélude générale de ces questions, on consultera avec profit, outre les ouvrages classiques de Knies et de Roscher et le Dictionnaire de Conrad, certains ouvrages de Schmoller : Grundf'rafjen des Rechls und der Volkswisthschaft, et sa JAtteratur f/eschichte, déjà citée), de Menger {Untersuchungen ilber die Méthode der Socialwissenscfiaflen), de Brentano (Die Klassische nationalôkonomie)^ de Dargun {Egoismus und altruismus in Nationalokono-itiie), de Wenzel (Beitrdge zur Lofjik des socialwisfhschafllehre)', enfin des articles importants de Neumann {Tûb. Zeitschrift filr Staatswissenschaften, 1892) et de Dietzel {JharbUc/ier ftir Nalionalœkononiie, 1884). D'ailleurs, pour chaque question, on trouvera dans l'ouvrage de Wagner môme une bibliO" graphie assez complète.

Les Fondements de l'économie politique * de Wagner sont faits, plus que tout autre ouvrage, pour nous révéler les symptômes de l'état des sciences sociales. Car d'une part ils servent d'introduction à un système de la science économique contemporaine, dont les parties seront traitées ' par des auteurs différents^, usant à peu près des mêmes méthodes et obéissant aux mêmes conceptions ; nous aurons donc le droit d'y chercher les tendances, non pas seulement d'une personne, mais d'une école. Ils ont été, d'autre part, dans leur troisième édition, entièrement transformés, ainsi que l'auteur le déclare lui-même, sous la pression des faits et des idées qui, depuis J879, date de la seconde édition, ont modifié l'histoire, soit politique, soit scientifique. Les luttes de plus en plus vives du socialisme contre l'individualisme, par lesquelles leur antithèse s'exagère en quelque sorte tous les jours ; les discussions, d'un autre côté, de la jeune école historique avec la nouvelle école abstraite, par lesquelles l'induction et la déduction semblent séparées plus profondément que jamais, ont réclamé, dit Wagner, un nouvel examen des principes. Pour répondre à ces problèmes contemporains, théoriques et pratiques, il a remanié tout le plan de son livre, et ajouté, à Tétude des concepts et à la définition des problèmes fondamentaux de l'économie politique, une longue introduction philosophique, où s'établissent la logique et la psychologie nécessaires à la construction du système.

C'est cette introduction que nous nous proposons d'examiner ». Au contraire de l'Introduction à la Science de la

(1) f^ehr. und Handbuch der polilischen OEkonomie : I, Grundlequiuf der PolUischen Oekoiiomie, 3* édition, l^r vol., 1892, 2« vol., 1893, 3é vol., 1894.

(2) Buchenberger, Biicher, Dietzel.

(3) Grundlef/unf/ der polilischen Oekonomie, I, p. 1-286.

morale que nous avons analysée, l'œuvre de Wagner est systématique. Les classifications, divisions et subdivisions scolastiques y abondent. Aussi les adversaires de Wagner l'accusent-ils d'avoir une « tête dogmatique » et du « sang de métaphysicien » *. Il répond que la négligence des définitions et des divisions n'a pas été sans influer, souvent, sur l'imprécision et l'indécision soit des concepts, soit des réformes, et que, seul, un < système » peut opposer, aux solutions partielles et extrêmes des problèmes modernes, un ensemble de solutions moyennes, à la fois logiques et pratiques.

De ce système la psychologie contient les prémisses. Il ne peut se constituer qu'en prenant conscience des différences qui séparent les sciences de l'esprit des sciences de la nature. Le prestige du mécanisme et du naturalisme a pu imposer autrefois à Wagner lui-même 2, il reconnaît aujourd'hui Inopportunité de la réaction psychologique qui se fait sentir dans la plupart des sciences sociales. En cela, Wagner est d'accord avec son principal adversaire, Schmoller ^ . Le caractère dominateur de l'économie politique n'est pas d'être < nationaliste > ou < étatiste » ; elle doit être tout d'abord une « psychologie appliquée » *.

Les erreurs, pratiques ou théoriques, que le système devra combattre, se laisseront toutes ramener à des erreurs de psychologie. Le principal objet de l'Introduction sera

(1) Grii7idlef/ung, I^'yoI., p. 54.

(2) Grundler/iing^ 2® vol., p. 809.

(3) Un des résultats de la nouvelle édition du livre de Wagner est de définir nettement les différences qui le séparent de Schmoller. Les deux professeurs de l'université de Berlin, dont chacun, dans son cours, dit en parlant de l'autre « mein Hauptgegner » : « Mon contradicteur principal >», ont sans doute bien des idées communes. M. Durkheim pouvait encore, dans les articles de la Revue philosophique de 1887, réunir leurs théories en une seule analyse. Mais leur opposition devient plus nette de jour en jour. Wagner dit dans sa préface qu'il éprouvait depuis longtemps le besoin de prendre position contre l'école de Schmoller, qu'il appelle, par opposition à celle de Roscher et de Knies, la jeune école historique.

(4) Gruîuller/unr/, I, p. 15.

donc de fixer la psychologie économique, de déterminer à quels motifs ou à quelle combinaison de motifs obéit la nature économique de l'homme.

Que faut-il entendre, d'abord, par nature économique? L'homme est un animal « besoigneux », comme tous les autres. Mais ses besoins ont sur ceux des animaux le privilège ou du moins le monopole de la multiplication et de la complication indéfinies. Extérieurs ou intérieurs, c'està-dire cherchant leur satisfaction dans les choses physiques ou dans les choses psychologiques, ils s'amplifient par toutes les transformations de la nature physique ou psychologique, par les changements de la technique aussi bien que par ceux de la morale. Mais cet accroissement n'est pas soumis à une loi naturelle ; il est possible, non nécessaire. La première erreur de psychologie économique consiste à assimiler ces besoins à des forces naturelles ; ce sont des forces psychologiques, soumises comme telles à l'influence des volontés aussi bien qu'à celle des circonstances, variées en un mot et variables à l'infini.

Si nous cherchons à définir les formes essentielles de cette variété de phénomènes, nous pouvons les distinguer en besoins d'existence, que nous appellerons du premier ou du second degré, selon qu'ils sont absolument ou relativement nécessaires à l'homme, et en besoins de culture, soit matérielle, soit immatérielle. On peut les distinguer encore en besoins individuels, résultant de la nature psycho-physique particulière des hommes, et besoins sociaux, résultant de leur nature sociale.

A ces besoins correspondent les désirs de les satisfaire iBefriedigungstriebe). Le désir correspondant aux besoins d'existence du premier degré n'est autre que l'instinct de conservation, les autres rentrent dans la catégorie de l'intérêt personnel. Donnés à l'homme, pour ainsi dire, avec l'existence même, et en ce sens légitimes, ces désirs sont des faits naturels*. Mais il faut se garder de dire : des forces naturelles. Ils n'agissent sur l'âme, en tant que

(1) Grundlegung^ I, 77.

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