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76 LKS SCIENCES SOCLVLES EN ALLEMAGNE
Quel que soit le prix de ces objections, il ne faut pas cependant, d'un autre côté, que la diversité de l'histoire nous fasse négliger Tuniversalitc de la nature économique. A cet égard Terreur de la jeune école historique ne serait pas moindre que celle de l'ancienne école abstraite. Traitant l'idée de Tégoïsme de dogme superficiel *, elle oublie qu'à travers toutes les évolutions et les révolutions Thomme reste homme. Les traits de sa nature économique sont fondés en sa nature corporelle et spirituelle, et l'observation, tant interne qu'externe, nous apprend que, du moins dans les périodes historiques qui nous sont accessibles, ces traits n'ont pas beaucoup plus changé que ceux de la nature extérieure -. Entre ces deux opinions extrêmes il nous faut donc trouver un milieu à la fois abstrait et réel ; la psychologie devra le fixer en déterminant les rapports réciproques des causes qui déterminent la nature économique : puisque celle-ci agit , non par une impulsion mécanique, mais par des motifs, le premier objet des Fondcmeats sera la classification de ces motifs.
Wagner en distingue cinq groupes, cinq Leit motive^ dont quatre égoïstes ^. Ce sont : la recherche de l'avantage économique personnel et la crainte de la < gêne » ; la recherche des récompenses et la crainte des punitions ; la recherche de l'honneur et la crainte du déshonneur ; la recherche de l'activité et la crainte de la passivité. Le cinquième motif enfin est la recherche de la satisfaction de conscience et la crainte du blâme intérieur.
Ces motifs se mêlent perpétuellement dans l'histoire : les proportions de ce mélange varient entre certaines limites qu'il importe de fixer, si l'on veut, en se fondant sur ces motifs, expUquer le passé, ou préparer l'avenir. D'une façon générale, le premier motif reste toujours dominant. Mais il est certain que, partout où l'individu ne
(1) Sch nieller, Gviindfracjen des Rechts und der VolksmrthsclHift, p. 30.
(2) Grundlef/uuf/, I, 82.
(3) Grundlef/ung, I, p. 83-137.
fait CJL ihj. -.i:»!!!- Lin si dire, avor son i:ri>ir.ir, '.'irK! ^ •.'^i; j»o cLert'Lr î<:»r. cTî;r.i;ii"e qu'où ttijorcîiîjy:; ;'f'.:i:. r!:-^< ;).::vs. .ir sa fan^il-t . r-'j ::f- se irii'U. ou Je sr: "or.frj-nc. 1 "r-iroiNi'îir sr foni iL-f ûîLi- ■ÎLiLruisnjt : .•!: i\ d";;:. louis lôr:. u!; ^^ ;»i-no^ . de TocL::r lt'^ ::'J'Oser riidjraiomfîriî ; c.v.:vc ic> Sicv.x s.m:ve n l < e 1 :r L: ; : ■- ez. ; » 1 u t Jt un €■ sorî r vî r r yv:-. ; ! r. u i î t . A .v ' r. u ;.:t> moiiioiii-j- :-- :';'Li:':.:rf . 1= mesure crue los lievis des i.-?or.;"^r>
commerce, cj.: crée un monde do lr?.nsnci.-r'n> ros-.'i'ïo;'»»'» 1 it e s . a 1 rs . â v € .■ c e q u ' on f i } -p el : e q ue i q u c foi > : ' * r.nio ri e;i nisme » ou le t ;u-Jaisme >. Tt-^c^ïsme n'nppnrn'il quo Irop clairement c-mine ]e molLf diriire.ant lio ■"nrlîx-îc o^'oni'vmique : le dèveioppemenl de ia lil'erlo. d'une ineon cont"^raie, le p'ace en évidence. — C/esl ie réprime de î\<iuîoriî<\ au contraire, qui met surtout en valeur le second molil\ Que cette autorité soit un Dieu, un Kîat. une viiîo ou \ïi^ patron de fciLrique. elle ^-ouverne la nature éoonomiquo par l'espoir des récompenses ou la crainte dos punitions matérielles qu'elle peut distribuer. Présent dans îortfanisation économique de la plupart des irriHipes étants et formés, ce motif est encore celui sur lequel repose presque tout le système de nos impôts : et, peut-être» si Ton devait en croire Richler, par exemple, et reconnaiire que IVgalit^^ ne peut augmenter que par la diminution de la lil>erlt^. serait-il appelé, dans l'avenir socialiste, à jouer un riMo plus important encore. — Le troisième motif, dans beaucoup de cas, s'ajoute au second, dans d'autres s'y substitue. Prenant les formes les plus diverses, apparaissant chez le parvenu et chez le prolétaire, chez le frrand brasseur d'affaires et chez le petit employé, il peut, suivant les cas, tantôt développer, tantôt restreindre le désir de posséder, susciter tantôt le luxe insolent, tantôt la bienfaisance, tantôt riionnôteté. Puissant dans une corporallon, vi* motif l'est aussi dans une société individualiste, «ù il npjmrnitra, par exemple sous la forme du désir <les tilroH ot deM décorations ; l'utopie do Hcllamy nous faisait eroin? c|u'une société socialiste devrait le développer J)1uh oneoro : postulat peut-être difficile à accorder avec coin! (h? régalib^ car
68 LES SCIENCES SOCIALES EN ALLElfAGNE
rer les qualités et les intensités morales. — Si ni Tobservalion ni la logique ne peuvent résoudre les problèmes qu'elles posent, que nous reste-t-il donc? Le sentiment? Lui seul, peut-être, est capable de fixer les valeurs éthiques. 11 est à la fin comme il est au commencement de révolution morale ; il en est l'introduction et le résumé ; et peut- être l'humanité doit-elle se fier à lui, sûre qu'il représente et contient en lui tout le travail moral de rhistoire*. La réflexion et l'observation peuvent élargir le champ de notre conscience, découvrir mille relations nouvelles, et en mettant en présence les éléments différents, poser des problèmes nouveaux ; mais, peut-être la solution n'appartient-elle qu'au sentiment qui sait, par une sorte de chimie intérieure, de ces relations innombrables tirer un absolu, une valeur morale. On aboutirait ainsi, non à une morale de la vérité, puisque la vérité morale ne saurait être ni logiquement démontrée, ni scientifiquement constatée, mais à une morale de la sincérité : le devoir serait d'être consciencieux. Il faudrait s'en remettre, à la fin de la science de la morale, à l'antique conscience morale.
Si telle paraît être, à de certains moments, la conclusion pratique des analyses de Simmel, il y aurait sans doute avantage à ce qu'elle fût éclaircie et discutée, et non seulement sous-entendue. Au lieu de nous laisser croire, en comparant la science de la morale aux sciences physiques que les sentiments moraux restent, comme les objets extérieurs, invariables sous les yeux du savant, l'auteur aurait peut-être été ainsi conduit à reconnaitre que sa science, en vertu même de son caractère psychologique, se passera difficilement de tout caractère moral.
Il ne paraîtra pas moins difficile, sans doute, d'imaginer une science de la morale sans abstractions que de l'imaginer sans impératifs.
(1) Einleituncj, I, 230.
G. SIMMEL. — LA SCIENCli: DE LA MORALE G9
Sans doute Simmel a raison de dénoncer les équivoques qui se cachent sous les abstractions morales et de rappeler l'éthique au sentiment de la réalité historique. Mais cela suffit-il ? N'est-il pas vrai de dire que, la réalité lui étant donnée comme matière, toute science se constitue par une abstraction systématique? Connaître n'est pas reproduire, mais transformer. Qu'on imagine un esprit doué de sens assez puissants pour percevoir, d'une mémoire assez vaste pour retenir tous les phénomènes de l'histoire, la matière de l'histoire serait en quelque sorte doublée, la science n'en serait pas encore construite. Il faut, pour qu'elle soit construite, analyser la masse des phénomènes historiques, réduire leur multiplicité à l'unité, en les rassemblant par groupes, sous quelques concepts que seule une abstraction peut nous fournir. Et sans doute il ne s'agit pas de demander ces concepts à une spéculation pure ou soidisant pure, qui ne ferait qu'obéir à des impulsions hétérogènes. Simmel la dénonce avec raison. Mais n'y a-t-il pas lieu de distinguer, avec Wundt, deux sortes d'abstractions, les unes généralisantes, les autres isolantes ? Pourquoi celles-ci ne seraient-elles pas utiles, sinon indispensables à la science? Elles ne seraient pas le fruit d'une spéculation hâtive, mais d'une observation méthodique qui, pour mieux nous expliquer les phénomènes complexes de l'histoire, nous ferait étudier, Tun après l'autre, leurs différents éléments. Chaque science sociale en étudierait un à part, sans oublier que cet isolement n'est qu'une nécessité de méthode, et que, dans la réalité, les différentes forces sociales entrent perpétuellement en composition. Par suite, le devoir d'une introduction à la science de la morale qui voudrait être non pas seulement négative, mais positive, serait double; elle devrait écarter les abstractions anciennes, obtenues sans méthode, et en même temps proposer des abstractions nouvelles, méthodiques, nécessaires à la science. Sinon, on verrait celle-ci se dissoudre, pour ainsi dire, dans l'histoire générale. Elle serait tout empirique et n'aurait plus rien d'exact. Les difficultés avec lesquelles nous verrons l'historisme économique aux
prises ne seraient pas épargnées à la science de la morale. On se demandera commenl elle peut rester une science et se passer d'abstractions par lesquelles seraient distingués, d'abord les faits moraux des autres faits sociaux, puis les faits moraux les uns des autres et, par exemple, l'égoïsme de l'altruisme.
Si vraiment il est impossil)le d'user de concepts moraux clairs et définis, peut-être alors faut-il renoncer à la science proprement dite de la morale, ou du moins il ne faut pas lui demander ces lois exactes et cette certitude rigoureuse que nous sommes habitués à attendre des sciences. C'est peut-être un des résultats de V Introduction de Simmcl que de nous préparer à nous contenter, en fait de sciences morales, de vraisemblances. Il ressort en effet de son étude que le savant ne peut nous faire connaître les faits moraux qu'en éveillant en nous des sentiments, qu'il ne peut les analyser que dans sa propre conscience, et qu'à un même événement il peut presque toujours adapter plusieurs explications. L'expérimentalion, les métiiodes exactes des sciences physiques, ne s'appliquant pas aux choses psychologiques, on ne peut clioisir à coup sûr entre les hypothèses suggérées par l'observation. Par cela même qu'elle demande sa matière à l'histoire et sa forme à la psychologie, la science de la morale est sans doute condamnée à ne trouver que des probabiUtés.
Celte conclusion ne serait peut-être pas pour déplaire à Simmel. Son ingéniosité critique l'a depuis longtemps convaincu du caractère hypothétique des concepts qui appartiennent au domaine de la psychologie. S'il désire sortir de l'empirisme historique, il craint surtout de retomber dans le dogmatisme métaphysique, que celui-ci soit d'ailleurs idéaliste ou naturaliste. Psychologique, historique et critique, son Introduction à la science de la morale nous présente peu de solutions et beaucoup de problèmes.
Depuis plus longtemps que l'éthique, l'économie politique a essayé de s'organiser, de prendre la forme d'une science ; depuis plus longtemps, elle a réagi, en Allemagne, contre la spéculation. Elle n'est donc pas au même « moment » de son histoire que la science de la morale. Il paraît aujourd'hui urgent à quelques-uns de pousser la nationalôkonomie moins vers les réalités concrètes que vers les abstractions scientifiques. A. Wagner a, plus que tout autre, le sentiment de cette nécessité. Il fera œuvre plus positive que Simmel ; il nous apparaîtra comme un esprit moins critique, mais plus systématique*.
(1) Leh)\ und Handbuch der polilischen Œkonoynie, I. Grundlef/uiif/ der politischen Œko?iomie, 3« édition, 1®' vol. 1892, 2* vol. 1893, 3e vol. 1894. Les autres ouvrages de Wagner sont plus spéciaux et touchent moins directement aux questions de méthode.
Pour l'étude générale de ces questions, on consultera avec profit, outre les ouvrages classiques de Knies et de Roscher et le Dictionnaire de Conrad, certains ouvrages de SchmoUer : Grundfragen des Redits und der Volkswisthschaft, et sa JAtteratur r/eschichte, déjà citée), de Menger (Untersuchungen ilber die Méthode der Soclalwissenschaften), de Brentano (Die Klassische nationalôkonomie)^ de Dargun {Egoïstnus und allruismus in Nationalokonmnie), de Wenzel {Beitrdge zur Logik des socialwisthschaftlehre) ', enfin des articles importants de Neumann {Tilb. Zeitschrift fur Staatswissenschaflen, 1892) et de Dietzel [Jharbil^ cher fur Nalionalœkononiie, 1884). D'ailleurs, pour chaque question, on trouvera dans l'ouvrage de Wagner même une bibliO" graphie assez complète.
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(1) l.ehr. und Ihindbuch der polilischen Œkonomie : I, Grun- <He(/un(/ der Vidilischen Oekonomie, 3* édition, 1er vol., 1892, 2^ vol., 1893, 3^ vol., 1894.
(2) Huohenberger, Bûcher, Dietzel.
(3) (irundlef/unf/ der polilischen Oekonomie, I, p. 1-286.
morale que nous avons analysée, l'œuvre de Wagner est systématique. Les classifications, divisions et subdivisions scolastiques y abondent. Aussi les adversaires de Wagner l'accusent-ils d'avoir une « tête dogmatique > et du « sang de métaphysicien » *. Il répond que la négligence des définitions et des divisions n'a pas été sans influer, souvent, sur l'imprécision et l'indécision soit des concepts, soit des réformes, et que, seul, un « système » peut opposer, aux solutions partielles et extrêmes des problèmes modernes, un ensemble de solutions moyennes, à la fois logiques et pratiques.
De ce système la psychologie contient les prémisses. Il ne peut se constituer qu'en prenant conscience des différences qui séparent les sciences de l'esprit des sciences de la nature. Le prestige du mécanisme et du naturalisme a pu imposer autrefois à Wagner lui-même 2, il reconnaît aujourd'hui Topportunité de la réaction psychologique qui se fait sentir dans la plupart des sciences sociales. En cela, Wagner est d'accord avec son principal adversaire, Schmoller ^ . Le caractère dominateur de l'économie politique n'est pas d'être « nationaliste » ou « étatiste > ; elle doit être tout d'abord une « psychologie appliquée » *.
Les erreurs, pratiques ou théoriques, que le système devra combattre, se laisseront toutes ramener à des erreurs de psychologie. Le principal objet de l'Introduction sera
(1) Grundler/ung, Ic'vol., p. 54.
(2) Grundler/ung^ 2® vol., p. 809.
(3) Un des résultats de la nouvelle édition du livre de Wagner est de définir nettement les différences qui le séparent de Schmoller. Les deux professeurs de l'université de Berlin, dont chacun, dans son cours, dit en parlant de l'autre « mein Hauptgegner >» : « Mon contradicteur principal », ont sans doute bien des idées communes. M. Durkheim pouvait encore, dans les articles de la Revue philosophique de 1887, réunir leurs théories en une seule analyse. Mais leur opposition devient plus nette de jour en jour. Wagner dit dans sa préface qu'il éprouvait depuis longtemps le besoin de prendre position contre l'école de Schmoller, quMl appelle, par opposition à celle de Roscher et de Knies, la jeune école historique.
(4) GrundleQung, I, p. 15.
donc de fixer la psycholo*rie économique, de déterminer à quels motifs ou à quelle combinaison de motifs obéit la nature économique de Tliomme.
Hue faut-il entendre, d'abord, par nature économique? L'homme est un animal < besoigneux », comme tous les autres. Mais ses besoins ont sur ceux des animaux le privilège ou du moins le monopole de la multiplication et de la complication indéfinies. Extérieurs ou intérieurs, c'està-dire cherchant leur satisfaction dans les choses physiques ou dans les choses psychologiques, ils s'amplifient par toutes les transformations de la nature physique ou psychologique, par les changements de la technique aussi bien que par ceux de la morale. Mais cet accroissement n'est pas soumis à une loi naturelle ; il est possible, non nécessaire. La première erreur de psychologie économique consiste à assimiler ces besoins à des forces naturelles ; ce sont des forces psychologiques, soumises comme telles à l'influence des volontés aussi bien {ju'à celle des circonstances, variées en un mot et variables à l'infini.
Si nous cherchons à définir les formes essentielles de cette variété de phénomènes, nous pouvons les distinguer en besoins d'existence, que nous appellerons du premier ou du second degré, selon qu'ils sont absolument ou relativement nécessaires à l'homme, et en besoins de culture, soit matérielle, soit immatérielle. On peut les distinguer encore en besoins individuels, résultant de la nature psycho-physique particulière des hommes, et besoins sociaux, résultant do leur nature sociale.
A ces besoins correspondent les désirs de les satisfaire iBcfricdigungstriebé). Le désir correspondant aux besoins d'existence du premier degré n'est autre que l'instinct de conservation, les autres rentrent dans la catégorie de l'intérêt personnel. Donnés à l'homme, pour ainsi dire, avec l'existence même, et en ce sens légitimes, ces désirs sont des faits naturels*. Mais il faut se garder de dire : des forces naturelles. Ils n'agissent sur l'âme, en tant que
(1) Grundlegungj I, 77.
A. WAGNER. — l'Économie politique 'îo
psychologiques, qu'en donnant, pour ainsi dire, leurs motifs. Le plus souvent c'est par rinlermédiaire de tout un système de motifs où les éléments les plus étrangers à l'intérêt personnel peuvent entrer qu'ils déterminent nos actions.
Du besoin et du désir de le satisfaire naît l'effort, le travail. Au point de vue de la nature économique, le travail n'est qu'un moyen, une nécessité, à laquelle Thomme sacrifie le moins possible. Il mesurera son effort à la satisfaction qu'il en attend. 11 cherchera le maximum de plaisir par le minimum de peine (Lust moment. Last moment) *. Nous disons alors que son action est réglée par le principe économique. Ces besoins, ces désirs, ces efforts se déterminant réciproquement, se mesurant les uns les autres par ce principe, constituent ce que nous appellerons la nature économique.
Mais jusqu'à quel point cette nature, que nous construisons par l'abstraction, recouvre-t-elle la réahté ? L'erreur de l'économie politique orthodoxe était de croire d'une part que cette nature était le tout de l'homme, d'autre part qu'elle était la même absolument pour tous les hommes. C'était méconnaître les formes différentes qu'elle peut prendre chez les individus considérés soit comme êtres individuels, soit comme êtres sociaux, membres d'une race, d'un peuple, d'un Etat, d'une classe. La nature économique n'est qu'une des composantes de la nature humaine, unie aux autres forces, religieuses, ou morales, ou nationales, par des rapports que l'histoire même varie. Et, malgré la différence de ses composantes, l'activité de l'homme restant une, il en résulte qu'on ne peut déduire exactement de la nature économique les actes qui lui appartiennent, car l'acte auquel elle donne l'impulsion peut changer de direction sous la poussée du système des autres forces. De la seule nature économique, on ne pouvait donc déduire l'histoire économique, a fortiori^ l'histoire générale de la civilisation.
(1) Grundle(jun(j^ I, 80.
Quel que soit le prix de ces objections, il ne faut pas cependant, d'un autre côté, que la diversité de Thistoire nous fasse négliger l'universalité de la nature économique. A cet égard l'erreur de la jeune école historique ne serait pas moindre que celle de l'ancienne école abstraite. Traitant l'idée de l'égo'isme de dogme superficiel*, elle oublie (ju'à travers toutes les évolutions et les révolutions l'homme reste luanme. Les traits de sa nature économique sont fondés en sa nature corporelle et spirituelle, et l'observation, tant interne qu'externe, nous apprend que, du moins dans les périodes historiques qui nous sont accessibles, ces traits n'ont pas beaucoup plus changé que ceux de la nature extérieure -. Entre ces deux opinions extrêmes il nous faut donc trouver un milieu à la fois abstrait et réel ; la psychologie devra le fixer en déterminant les rapports réciproques des causes qui déterminent la nature économique : puisque celle-ci agit , non par une impulsion mécanique, mais par des motifs, le premier objet des Fon(te//ients sera la classification de ces motifs.
Wagner en dislingue cinq groupes, cinq Leit motive, dont quatre égoïstes ^. Ce sont : la recherche de l'avantage économique personnel et la crainte de la « gène > ; la recherche des récompenses et la crainte des punitions ; la recherche de l'honneur et la crainte du déshonneur ; la recherche de l'activité et la crainte de la passivité. Le cinquième motif enfin est la recherche de la satisfaction de conscience et la crainte du blâme intérieur.
Ces motifs se mêlent perpétuellement dans l'histoire : les proportions de ce mélange varient entre certaines limites qu'il importe de fixer, si l'on veut, en se fondant sur ces motifs, expliquer le passé, ou préparer l'avenir. D'une façon générale, le premier motif reste toujours dominant. Mais il est certain que, partout où l'individu ne
(1) Schmoller, Grundfragen des Redits und der Volkswirthsclmfl, p. 30.
(2) Grundlef/uju/, I, 82.
(3) Gnmdlefiunrj, I, p. 83-137.
A. WAGNER. — L ECONOMIE POLITIOL'E 77
fait qu'un, pour ainsi dire, avec son groupe, l'individu ne cherche son avantage qu'en cherchant celui des autres, de sa famille, ou de sa tribu, ou de sa confrérie. L'égoïsme se fond ici dans l'altruisme : on a d'ailleurs tort, dit Wagner, de vouloir les opposer radicalement ; entre les deux souvent se trahit bien plutôt une sorte de continuité. A d'autres moments au contraire, à mesure que les liens des groupes se relâchent, que leurs barrières s'abaissent devant le commerce, qui crée un monde de transactions cosmopolites, alors, avec ce qu'on appelle quelquefois 1' « américanisme j> ou le « judaïsme >, l'égoïsme n'apparaît que trop clairement comme le motif dirigeant de l'activité économique ; le développement de la liberté, d'une façon générale, le place en évidence. — C'est le régime de l'autorité, au contraire, qui met surtout en valeur le second motif. Que cette autorité soit un Dieu, un Etat, une ville ou un patron de fabrique, elle gouverne la nature économique par l'espoir des récompenses ou la crainte des punitions matérielles qu'elle peut distribuer. Présent dans l'organisation économique de la plupart des groupes étroits et fermés, ce motif est encore celui sur lequel repose presque tout le système de nos impôts : et, peut-être, si l'on devait en croire Richter, par exemple, et reconnaître que Tégalité ne peut augmenter que par la diminution de la liberté, serait-il appelé, dans l'avenir socialiste, à jouer un rôle plus important encore. — Le troisième motif, dans beaucoup de cas, s'ajoute au second, dans d'autres s'y substitue. Prenant les formes les plus diverses, apparaissant chez le parvenu et chez le prolétaire, chez le grand brasseur d'affaires et chez le petit employé, il peut, suivant les cas, tantôt développer, tantôt restreindre le désir de posséder, susciter tantôt le luxe insolent, tantôt la bienfaisance, tantôt riionnêleté. Puissant dans une corporation, ce motif l'est aussi dans une société individualiste, où il apparaîtra, par exemple sous la forme du désir des titres et des décorations ; l'utopie de Bellamy nous faisait croire qu'une société socialiste devrait le développer plus encore : postulat peut-être difficile à accorder avec celui de l'égalité, car
78 Li:s SCIENCKS SOCIALES EN ALLEMAGNE
il scml)lc que riné^alilé soit toute la vie du motif en question. - - Le motif de l'amour de Tactivité n'est pas aussi rare qu'il le semble peut-(^tre au premier abord. Manifeste dans Tordre de la production dite désintéressée, scientifique ou artistique, il est sensible encore dans Tordre de la production matérielle, partout où un semblant d'art ou de jeu ])cul intéresser la personnalité. Malbeureusemenl le développtMuonl de la technique et la division du travail, réduisant Tliomme à une activité mécanique, lui enlèvent toute la joie de TefTort : il ne trouve plus, suivant Texpression poj)ul;uro, de goût au travail. Plus facile, le travail est moins intéressant. L'idéal utopique de Fourier semble s'éloi;j:ner de i)lus en plus ; et ce ne sera pas, peut-être, le moindre problème des sociétés de l'avenir que de rendre à ce motif sa force et sa valeur économiques. — Le plus rare des motifs est naturellement le motif moral propremont (lit. D'abord il est quelquefois extrêmement difficile do le discerner au milieu des autres, et quand il se montre, par exemple, sous la forme religieuse, de distinguer ce (|ui est })nrement moral de ce qui n'est qu'un égoïsme patient, comptant avec l'éternité. En fait, on a essayé souvent d'expliquer son existence par les transformations et les combinaisons des quatre motifs précédents. Cependant, quelle (pie soit son origine, certains actes relèvent de lui et Ton i)eut, par Téducation, par la religion, et même indirectement, ])nr les lois qui supprimeraient les tentations, augmonlor le nombre de ces actes. Mais il est impossible, pourtant, malgré tous les avantages économiques que présenterait le développement d'un tel motif, de résoudre par la seule morale les questions sociales, et de fonder, comme le voudrait par exemple un Tolstoï, une société sur « le princii)e caritatjf ». Le motif moral ne peut être la règle générale de l'activité économique.
L'importance relative de ces cinq motifs est donc bien différente. On peut dire que, en allant du motif égoïste au motif moral, leurs valeurs économiques forment comme une série de grandeurs décroissantes. Il n'en est pas moins vrai qu'aucune d'entre elles ne se laisse traiter
A. WAGNER. — l'Économie politique 79
comme une quantité absolument négligeable. Il importe donc d'avoir toujours sous les yeux cette table des motifs : c'est en faisant varier leurs coefficients, pour ainsi dire, en fonction des variations de l'histoire elle-même, que le système de l'économie politique pourra résoudre, par des solutions moyennes, les questions pratiques et théoriques que le présent nous pose.
Il nous est en effet, dès maintenant, facile d'apercevoir les erreurs psychologiques qui conduisent aux solutions extrêmes des problèmes pratiques, adoptées par l'individualisme et par le socialisme ; erreurs tantôt communes aux deux systèmes, tantôt, au contraire, toutes différentes.
L'erreur cent fois i:eprochée, et avec raison, à l'individualisme, est de ne retenir des cinq motifs de l'activité économique, que le premier. 11 feint ainsi une sorte de monde mécanique dont les atomes obéiraient à une seule force naturelle, Tégoïsme. Il oublie que les individus tiennent des sociétés qui les unissent des obligations de tout ordre, juridiques et morales ; il met en un mot la nature humaine sur un lit de Procuste en la réduisant au matérialisme.
Mais il faut noter que le socialisme, en tant du moins qu'il s'applique à l'histoire du passé, prend sa bonne part de ces erreurs. Lui aussi ne voit dans l'histoire que le produit de la nature économique de l'homme. A l'idéalisme il a substitué la philosophie de l'histoire dite matérialiste : il prétend expliquer non pas les évolutions économiques par les idées, mais les idées mêmes par les évolutions économiques. Le centre de l'histoire n'est plus pour lui la tête, mais l'estomac. « Dis-moi ce que tu manges, et je te dirai qui tu es. » ( Was er û7, ist der Mann.) Ces dogmes de l'orthodoxie matérialiste, qui témoignent que le besoin de croyance est loin d'être éteint, prouvent que si l'individualisme et le socialisme diffèrent sur le choix des moyens, ils ont même fin et même origine psychologique*.
(1) Gnmdler/iffif/, I, 11, 14, 38.
80 LES SCIENCES SOCfALES EN ALLEMAGNE
Il est vrai que le socicilismc, dès qu'il se tourne non plus vers le passé, mais vers l'avenir, aperçoit une humanité toute différente. Les conditions économiques, dont tout le reste découle, étant changées, les hommes ne sont plus égoïstes. La constitution de la société actuelle semblait faite pour hypertrophier le premier des motifs de l'activité économique ; en modifiant cette constitution par une organisation rationnelle de la production et de la distribution des biens, la société future enlève à ce motif, pour ainsi dire, sa raison d'être. Ainsi le socialisme passe, suivant des expressions que Wagner aime à employer, du supermatérialisme à riiyperidéologie. Il transformait, tout à l'heure, les hommes en bêtes, il les transforme maintenant en anges. En'tis sicut iJeus/
Il tombe ainsi dans l'erreur contraire à celle de l'individualisme. Il exagère la variabilité de la nature humaine comme l'individualisme en exagérait la constance. Il n'est pas vrai que notre nature doive être la même dans tous les pays et dans tous les temps, dans tout l'avenir comme dans tout le passé. Mais il n'est pas vrai non plus qu'il suffise de changer les formes de l'économie publique pour que notre nature se trouve, du même coup, radicalement transformée. Les motifs de toute sorte qui ont présidé à la construction des formes économiques demeureraient les mêmes sur les ruines de ces formes. C'est donc sur eux qu'il faudrait agir. Les difficultés que rencontrerait le socialisme ne seraient pas tant, en ce sens, techniques ou pratiques que psychologiques *.
D'une façon générale on peut dire que le sociaUsme, trop pessimiste à l'égard de la réalité, est trop optimiste à l'égard de l'avenir. De même l'individualisme, en déclarant que le système de la libre concurrence crée le meilleur des mondes possible, et que, si le jeu des lois économiques semble choquer les lois morales, on n'y peut rien faire, est à la fois, en des sens différents, trop optimiste et trop pessimiste. Les erreurs morales des deux adversaires
(I) GrundlegiinQ,], 120-130.
A. WAGNER. — l'Économie politique 81
reposent sur leurs erreurs psychologiques. L'un demande trop à Thomme, l'autre, trop peu.
Le socialisme d'État, tel que Wagner l'entend, destiné à prendre place entre ces deux extrêmes, s'attachera à n'oublier ni les intérêts communs ni les intérêts individuels. Pour le bien même de la communauté*, il laissera une place, dans son système socialiste, à l'individualisme. Il voudra lier le réalisme à l'idéalisme^; reconnaissant que l'homme, bien qu'il reste toujours à peu près le même, est susceptible d'un certain développement, il s'efforcera de faciliter le progrès de l'humanité, par une combinaison rationnelle de tous les motifs économiques, non par l'exclusion de l'un ou de l'autre.
Comme les questions pratiques, la psychologie dénouera les questions théoriques. Grâce à elle, l'induction et la déduction, présentées trop souvent, aujourd'hui, comme exclusives l'une de l'autre, pourront être réunies.
L'école historique après avoir constaté l'inexactitude des résultats obtenus par l'école abstraite, a le tort d'en vouloir atout prix écarter la méthode, comme maîtresse d'erreur et de fausseté. Elle prétend, pour substituer les réalités aux idéologies, les vérités aux conjectures personnelles, ne s'appuyer que sur l'histoire et ne s'élever que par l'induction. A vrai dire, les erreurs de l'ancienne école sortent moins de sa méthode déductive que du point de départ de ses déductions. Il importe de changer, non pas tant le mode du raisonnement, indispensable, sans doute, à la construction d'un système, que ses prémisses. L'école anglaise prenait pour point de départ l'hypothèse d'une force unique, absolue, mécanique 3. La psychologie élargira en quelque sorte celte hypothèse, la fera plus souple en la pliant au contact des faits. Mais cette hypothèse servira toujours à une déduction. On compare quelquefois la science économique aux sciences naturelles en disant que, comme celles-
(1) Grundlegutif/, I, 59.
(2) Grundlef/unf/, I, 25.
(3) Grundlegiuuj^ I, 809.
fi, v\\o doit renoncer aux a priori, et se contenter de l'indin'iion. Mais les sciences naturelles, elles aussi, s'efforccnl (le « raisonner » les faits ; tout l'effort de leur induction ost d'atteindre à des faits premiers dont elles pourraient tléduire tous les autres. Le privilège de l'économie pulitique est qu'elle n'est pas astreinte à chercher pas à j)as. .sans en avoir aucune idée, ces faits premiers. L'observation intérieure les lui donne tout d'abord : elle met en luniirre certains motifs, et éclaire ainsi toute l'histoire, où l'cjbsrrvation extérieure les retrouve et les reconnaît. Cette doubli* observation établit les faits sur lesquels la déduction écoïKjmiqne jicut s'élever. Sans doute ce ne sont pas des faits ])remiers au sens métaphysique du mot, des causes onlolo^^i<Iues. mais l'économie politique n'a pas besoin de remonter si haut, et de découvrir Tôtre métaphysique de ses motifs. Llle les prend pour ce qu'ils sont : des faits*. In fait constant, vérifié par l'observation intérieure et extérieure, et non jilus un principe absolu en quelque sorte iiitenii)orel, tel sera j)our nous Tégoïsme. Sa qualité de constance sufdra à lui faire dans nos déductions une place si)éciale. Nous aurons le droit de supprimer hypothétiquenienl les variables qui contrarient les mouvements de cette constante. Ce genre d'abstraction est d'un usage courant dans les sciences physiques. Et, de même que l'expérimentation des sciences physiques a été comparée à une abstraction palpable^, on pourrait comparer l'abstraction des sciences sociales à une expérimentation idéale. Il ini])orle seulement de ne pas perdre de vue les hypothèses sous lesquelles la déduction partant de cette abstraction nous sera permise. Elles concernent, en économie politique, tant le vouloir que le savoir et le pouvoir de l'homme. Pour ([ue nous puissions attacher légitimement à l'égoïsme une déduction économique, il nous faut supposer que les hommes veulent uniquement leur bien économique, qu'ils le connaissent parfaitement, et qu'ils peuvent le chercher
(1) (Irundleuunii, I, 15-20, 167-241.
(2) Sleinthal. Zellschnft fUr VOlkcrpsycholof/œ, 1887, p. 244.
librement ^ Les conditions d'une déduction sont parfois, en physique, un certain état de la température et de la pression atmosphérique. Elles seront, ici, un certain état de la morale, de la science et du droit. En restant dans ces conditions idéales, la déduction peut être aussi exacte que possible, et rien n'empêche, dit Wagner, qui semble ici aller plus loin que beaucoup des partisans de la déduction économique 2, qu'on lui donne la forme mathématique. Contre la méthode mathématique de l'économie politique pure, il n'y a pas d'objections de principe ; mais il faut dire que le cercle de son application est extrêmement étroit.
11 est certain en effet que, dès qu'il s'agit d'appliquer la déduction à la réalité, la méthode mathématique manque, en quelque sorte, de prise. La réalité ne nous présente jamais réunies les conditions idéales delà déduction. Pour que celle-ci conserve une valeur, il nous faut faire varier méthodiquement ces conditions elles-mêmes, en faisant correspondre, autant que possible, ces variations aux circonstances historiques. Nous aurons ainsi à faire entrer en ligne de compte les variations que les dispositions, conceptions et habitudes des nations, des classes, des métiers imposent aux trois hypothèses du pur vouloir, du plein savoir et du libre pouvoir économiques. La déduction perd ainsi en exactitude ce qu'elle gagne en réalité. Wagner ne va pas jusqu'à dire avec Helmholtz'* qu'il s*agit moins, alors, d'un procédé logique que d'un tact psychologique; mais il est forcé de reconnaître que toute détermination quantitative est, ici, illusoire. Nous ne pouvons plus obtenir que des valeurs approchées de la réalité. Il n'en est pas moins vrai que notre procédé reste essentiellement déductif*. Sans doute, la part de l'induction se fait de plus en plus large ;
(1) Griinfllcf/unf/,!, 170-180.
(2 Cf. Tiib, ZeUschrifl filr Slaahnssenschnflen, 1892, Heft 3, p. 463 : Neumann, J.oi nalurelle et loi économique. Môme revue, 1893, Heft 4: Voigt, les Ma/hétnafi(jues en économie politique.
(3) Ilelmholtz, Ziel und Forfschrifl der Nalifr Wissenschaften^ p. 130.
(4) Wagner le soutient contre Wundt. Lor/ik, II, 590.
8i LKS SCIKNCES SOCIALES EN ALLEMAGNE
elle aura à vérifier, d'un côté, les hypothèses, et, d'un autre côté, les conclusions de la déduction, son point de départ comme son point d'arrivée. Elle n'est cependant pas autre chose, ici, qu'un procédé complémentaire de la déduction.
Supposons, en effet, l'induction livrée à elle-même. Peut-elle, comme le prétend la suffisance des statisticiens et des historiens, nous donner cette exactitude qu'elle reproche à la déduction de ne pas atteindre?
11 appartient à l'histoire de décrire les faits économiques, mais dès qu'il s'agit de les classer et de les expliquer, d'obtenir des types et des lois, peut-elle se passer de déduction? Sans doute l'histoire comparée peut découvrir certains types économiques* , mais il faut noter la difficulté qu'elle éprouve à les préciser, à en formuler une définition exacte. L'histoire considérée en elle-même, indépendamment de la statistique, ne comporte pas de déterminations quantitatives : elle n'étudie que les qualités des événements. C'est d'un certain nombre de ces qualités qu'elle doit faire abstraction pour dépasser la description des cas individuels, et l'on sent combien il lui est difficile, en se privant du fil de la déduction, de faire un choix logique entre ces qualités. S'il s'agit non plus de types, mais de lois, l'insuffisance de l'histoire proprement dite est encore plus sensible. Les lois qu'elle prétend nous donner sont dites lois d'évolution. Mais quelles équivoques celte expression ne cache-t-elle pas 2? Elle devient aujourd'hui de plus en plus sujette à caution. La plupart des prétendues lois d'évolution, appliquées à des événements particuliers dont elles distinguent les phases, sont de pures descriptions. Prétendez-vous appliquer ces lois à l'ensemble des phénomènes économiques ? Nous vous renvoyons alors aux objections portées contre la philosophie de l'histoire en général. La loi d'évolution ne fait que rassembler sous
(1) GnindleQung, I, 221.
(2) Grundlerjutui, I, 237-140. Cf. Simmel, Die Problème der Geschichlsphilosoph te.
A. WAGNER. — l'Économie i'Olitiquk 85
une expression unique un certain nombre de phénomènes complexes, résultats des causes les plus différentes. Ce sont ces causes qu'il eut fallu connaître pour exprimer des lois partielles ou universelles ; les lois d'évolution ont peut-être, le plus souvent, le désavantage de détourner Tcsprit de la véritable méthode scientifique, dont la fin est la réduction des phénomènes complexes à leurs diverses composantes, dont le commencement doit être, par conséquent, l'abstraction isolante.
La statistique a sur l'histoire l'avantage d'être quantitative. Mais un certain nombre de faits seulement, et les faits d'un certain ordre, se laissent mesurer par elle ; les plus intéressants, peut-être, ceux qui renferment la clef des autres, lui échappent : ainsi tous les facteurs psychologiques, « impondérables spirituels* ». Cette limitation même des faits accessibles à la statistique limite la portée de ses lois. La découverte des nombres dans les choses qui paraissent les mieux faites pour échapper aux nombres a provoqué parfois, chez les statisticiens, une sorte d'enthousiasme mystique^, qu'on pourrait comparera celui des pythagoriciens ; dans leurs nombres ils ont cru trouver les lois, non plus seulement vraisemblables et conjecturales, mais précises, mathématiques du développement historique. Mais l'exactitude tout extérieure des chiffres de la statistique, ne doit pas faire illusion. Un statisticien et un philosophe, Rûmelin, dont l'ouvrage^ a fait date dans l'histoire du concept de la loi^sociale, disait déjà, en 187;i, qu'il ne manquait à beaucoup de prétendues lois de la statistique que ce qui fait précisément la loi, c'est-à-dire une cause. Et Wagner, qui a commencé, lui aussi, par être statisticien, semble reconnaître que la statistique est moins une science proprement dite qu'une description, mathématique descriptive si Ton
(1) Grundlef/unr/, I, 209.
(2) Cf. Schmoller, LUleraturr/eschichte der Siaais-und Social wiasenschaflen, 1889, p. 183.
(3) Rumelin, Reden und Aufààlze, V chap. : Sur le concept de la loi sociale.
Wi LKS SCIENCES SOCIALES EN ALLEMAGNE
veut, histoire plus précise, mais qui, comme l'histoire proprement dite, a hesoin, pour découvrir des lois, d'être guidée par la déduction, partant des causes.
Le résultat de ces discussions du concept de loi, qui dirifront toute l'évolution des sciences sociales, apparaît assez (Clairement dans Topposition des deux sens qu'on donne quelquefois, en Allemagne, au mot c exact > *. Est exacte la description d'un fait aussi précise que possible, la notation quantitative de toutes ses circonstances. Mais d'un autre côté est exacte, seule, l'explication d'un fait qui nous montre le rai)porl logique de ce fait à sa cause, qui le déduit de celle-ci. Les deux exactitudes ne se laissent })as ordinairement atteindre du même coup, ni par le mémo procédé : et si Tune appartient à la statistique, l'autre est réservée à la déduction. La statistique rassemble des régularités et des similitudes : mais tant qu'elles ne sont ])as rallachées à leur cause, ce ne sont que des lois provisoires ou, pour mieux dire, des lois en expectative : jus(iu'à nouvel ordre, elles sont comme du hasard à nos yeux. En ce sens, on pourrait dire qu'un fait psychologiquement expliqué est plus exact qu'un fait mathématiquement constaté, qui attend toujours son explication.
Ainsi la psychologie seule peut nous donner les véritables lois économiques. Leur donnerons-nous le titre de lois naturelles ? Ce serait méconnaître le caractère historique et psychologique imposé à l'économie politique comme à toutes les sciences sociales. Si exactes que leurs déductions puissent être en théorie, elles ne s'adaptent jamais absolument à la réalité. N'ayant été déduites que sous certaines hypothèses, les lois économiques ne peuvent correspondre, dans riiistoire, qu'à des tendances^. De plus, alors que les forces naturelles, point de départ des sciences physiques, sont toujours présentes et seulement plus ou moins évidentes, les forces psychologiques, que la déduc-
(1) Cf. Menger. Unlersuchunoen ilber die Melhode der Socialwissenschaféen.
(2) Grundleyuntj, J, 189, I, 238-242.
A. WAGNEK. — L ÉCONOMIE POLITIQUE 87
lion économique prend pour point de dépari, peuvent être dans la réalité absentes. Enfin leur mode d'action même n'est pas, par le seul fait de leur présence, absolument déterminé d'avance. La complication môme des motifs de notre activité laisse un certain jeu à l'indétermination, et ne permet pas aux lois économiques d'atteindre à la précision des lois naturelles.
Ainsi l'économie politique, bien qu'elle connaisse mieux, à vrai dire,- ses causes que la science pliysique, puisqu'elles lui sont données, comme nous l'avons vu, dans la conscience, ne peut cependant, aussi bien que la science physique, déterminer, dans la réalité, les effets de ces causes. Son caractère psychologique explique donc ses avantages comme ses désavantages. Il nous ordonne de n'user exclusivement ni de l'induction ni de la déduction, mais de compléter l'une par l'autre.
En théorie comme en pratique, nous substituons donc aux antithèses et aux dilemmes, des continuités, du plus ou du moins. Nous pourrons de la sorte, qu'il s'agisse de la découverte des faits, des types ou des lois de l'économie politique, ou encore de la découverte de son sens, de son but et de ses moyens \ résoudre tous les problèmes, sans être forcé, par la faute de l'étroitesse de la méthode, d'en supprimer et d'en méconnaître aucun. Une psychologie et une logique assez larges permettront à notre système de ne rien exclure et d'embrasser, dans ses différentes parties, à la fois la théorie, l'histoire et la pratique.
Il n'est pas inutile, pour bien comprendre quelle part le système fondé sur ces principes prétend faire, de la sorte, à Vidée, au devenir et au devoir, de rappeler brièvement quelles ont été, en fonction de ces trois termes, les évolutions récentes de l'économie politique.
(I) Ce sont les six problèmes, trois théoriques, trois pratiques, que Wagner dislingue, I, 142-16().
88 LHS SCIENCKS SOCIALES EN ALLEMAGNE
Avec Adam Smilh, l'économie politique s'attache à définir les « idéos » économiques, valables pour tous les lieux et tous les temps, cosmopolites et perpétuelles, suivant les expressions de Knics. A vrai dire, elle n'oppose pas à ces idées la réalité du devenir, elle absorbe plutôt toute réalité en elles, les considérant comme des forces naturelles qui agissent partout avec une nécessité mécanique. Ou du moins, si telle période de Thistoire ne semble pas s'expliquer par leurs seules actions et réactions, c'est que les lois des hommes contrarient les lois de la nature. L'homme, j)renant conscience du caractère naturel de ces lois, n'a i)lus, dès maintenant, qu'à s'incliner devant elles et à les laisser j)asscr ; le devoir commun à tous les Etats est de s'effacer, j)0ur ainsi dire, devant leur libre concurrence. C'est ainsi que les abstractions de l'économie politique se transformaient en impératifs, et, à défaut d'explications, donnaient des règles. Ainsi l'individuaUsme, laissant de côté l'histoire, unissait immédiatement la théorie et la prati(iue ; son mépris môme du devenir le faisait passer sans transition de l'idée au devoir.
L'histoire se chargera de détruire ce système qui ne lui faisait aucune place. Il se prétendait au-dessus du temps ; mais on découvrira qu'en l'élevant, les penseurs du xvnr' siècle cédaient, sans s'en rendre compte, à la pression de leur temps. Pour Roscher, Ilildebrand, Eheberg, le système d'Adam Smith est le reflet de l'organisation économique (ju'il avait sous les yeux, ses catégories apparaissent, suivant le mot de Lasalle, non plus comme logiques ou naturelles, mais comme historiques. Elles correspondent aux transformations des forces matérielles, techniques, politiques et morales du xviii*^ siècle.
Le mouvement de ces mêmes forces devait, en se continuant, faire naître une économie politique nouvelle. Peu importe ici, d'ailleurs, qu'on attribue à certaines de ces forces le privilège d'avoir entraîné les autres, qu'on explique ce mouvement par une philosophie de l'histoire intellectualiste comme celle de Comte et de Buckle, ou matérialiste comme celle de Marx et de Engels. Les trans-
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formations de la technique, en même temps que celles de la philosophie, conduisaient les esprits à reconnaître : d'une part, que le système de l'ancienne économie politique ne correspondait plus au moment présent de l'histoire ; d'autre part, qu'à des moments différents de l'histoire des systèmes diflerenls pouvaient correspondre.
Ainsi des considérations à la /fois pratiques et historiques combattaient les spéculations théoriques. La part de l'histoire devait se faire de plus en plus grande. Sans doute chez les économistes comme chez les socialistes proprement dits, ce sont souvent les réformes pratiques qui ont postulé, en quelque sorte, les réformes scientifiques. On a pu dire, par exemple, du protectionnisme d'un List qu'il n'est pas tant l'effet que la cause du caractère nationaliste qu'il imprime à sa science. 11 n'en est pas moins vrai que, pour autoriser une réforme du présent, c'est bientôt toute l'histoire du passé qu'on invoque. L'histoire devient ainsi, peu à peu, fin en soi, et réclame toute l'attention des économistes. Sans doute, ils ne s'expliquent pas très clairement sur ce point. Knies dit bien que la recherche du but, du devoir de l'évolution économique ne lui paraît pas appartenir à la science, et SchmoUer, que la seule fin de Téconomiste est la vérité, l'objectivité. Tous deux cependant tirent de leur science des réformes pratiques. Cette espèce d'incertitude* les expose aux reproches les plus opposés. Menger leur reprochera de mêler à la science économique les questions pratiques, Wagner de vouloir les en écarter. Il semble bien en réalité que, du moins chez les plus jeunes représentants de l'école historique, l'état d'esprit auquel conduit Thisloire soit, comme il arrive souvent, une espèce d'abstention pratique, ce que Wagner appelle le « quiétisme des historiens ». La passion de la vérité historique, suivant SchmoUer, remplacerait peu à peu les passions sociales. Ainsi le terme négligé par l'ancienne école abstraite, l'histoire, en arriverait à absorber, en quelque sorte, les deux autres, la pratique comme la théorie. Par
(1) Grundleounf/, J, 16, 51, 146; II, 751.
no LES SCIKNCES SOCIALES EN ALLEMAGNE
l'abaiuloM successif des abslraclions, la science de l'économie iînliii(|uc tend de plus en plus à se fondre dans Thisloire p''nérale de la civilisation : Tidéc et le devoir se diss(>lv(Mit en «luelipie sorte dans le devenir.
dette coniïision devait provoquer une réaction. L'école autrichienne, avec Karl Meni^er*, en a pris Tiniliative. Il s'est elTorcé de séparer nettement les trois termes que l'évolution de l'économie politique avait môles.
La i)rati(iue, à l'origine de l'économie politique, comme à rori;j:ine do toutes les sciences, précède la théorie et l'enlraine. M lis l'elTort des sciences doit être, pour se constituer, de briser cette dépendance, autrefois nécessaire, maintenant dangereuse. Mélangeant en quelque sorte ce qui jiasse et ce qui demeure, tendant, par suite, à nous faire voir le présent sous l'aspect de l'éternité, et réciproquement, elle ne permet pas de poser nettement le problème de la science. La méthode même ne s'en i)cut délinir, car comment imaginer une méthode uniciuo destinée à pervir des fins aussi différentes que le bien écronomique et le vrai? L'économie politique pratique doit donc être distinguée de l'économie politique théorique comme la thérapeutique de la physiologie ; c'est un art.
Dans la connaissance môme, opposée à l'art, il faut distinguer non pas seulement des degrés, mais des genres absolument différents. La connaissance peut être ou historique ou théorique.
Historique, elle ne s'occupe que des faits concrets, particuliers, qu'ils soient d'ailleurs individuels ou collectifs, ce qui ne veut pas dire généraux. Elle peut non seulement les connaître, mais les com])rendre . SeuU;ment l'intelligence liistorique proprement dite reste toujours enfermée dans le concret : ne s'appliquant qu'au devenir particulier, elle ne comprend un phénomène qu'en connaissant dans leur particularité, comme elle connaissait le fait lui-même, les conditions concrètes au miUeu desquelles il est né.
(1) Karl Mengev, Melhode iler Sociabriasenschaflen, 1883; Die Irrlhilmer der Hi^iforismifs, 1884.
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A la connaissance théorique il est réservé de fixer les types et les relations typiques, c'est-à-dire de ne voir dans le fait particulier qu'un exemple de la loi. Deux voies lui sont ouvertes. Elle peut ou chercher ces types dans l'observation des phénomènes complexes : et c'est la direction que Mengcr appelle réaliste-empiriste ; ou au contraire elle peut s'efforcer de c penser >, comme des types, les éléments les plus simples des phénomènes ; elle est alors exacte * .
La première méthode n'atteint pas, en effet, à l'exactitude. Parmi les faits qu'elle observe, il n'en est pas un qui se répète deux fois exactement semblable à lui-même ; les types qu'elle en tire restent donc soumis à toute l'imprécision de l'empirisme. La deuxième, au contraire, prenant son point de départ dans les éléments simples, échappe aux inexactitudes. Elle est à la première ce que la méthode des sciences physiques est à celle des sciences physiologiques. Les deux méthodes restent séparées, aussi nécessaires Tune que l'autre. Nier l'une par l'autre, ce serait ressembler à un physiologiste qui, parce que les lois physiques sont abstraites, nierait la physique, ou à un physicien qui, parce que les lois physiologiques sont empiriques, nierait la physiologie. Subordonner l'une à l'autre, dire que les résultats de la méthode exacte ont besoin, pour être valables, d'être vérifiés par la méthode empirique, ce serait ressembler à un géomètre qui voudrait vérifier, par la mesure des corps réels, les lois de la géométrie. La méthode exacte ne se préoccupe donc pas de se plier à la diversité du réel, de parti pris elle ne considère qu'un coté de la réalité, et, sur ce seul côté, bâtit géométriquement son système. Lui reprocher ce postulat scientifique et le traiter de dogme, ce serait reprocher à la chimie par exemple, de supposer un or pur, une eau pure qui ne lui ont jamais été donnés en expérience . En un mot la réalité n'est pas la mesure de l'exactitude. La théorie exacte de l'économie politique ne peut se constituer
(1) Méthode dev ^ocialwissenschaften^ p. 31-49.
qu'à 1.» l'ondilion de s'abstraire du présent comme du j)assi'. de la j)ra tique comme de Thistoire : il faut séparer noltoinonl, en un mot, les termes que l'école historique avait confondus, l'idée, le devenir et le devoir.
11 est facile de se rendre compte de Tinfluence que ces théories ont exercée sur Wagner comme sur la plupart de ceux (jui s'elîorcent de construire, en Allemagne, les sciences sociales. Wagner déclare lui-môme à plusieurs reprises que, dans le combat des méthodes (J/e//tot/e/i«/ret/), il se tient plus près de Menger que de tout autre. Mieux que tout autre en clîet, Menger rappelle, contre les exagérations de riiislorisme, la part de légitimité qui revient à la inéllioJe abstraite et déductive inaugurée par Tancienne école. Mais l'eflbrt de Menger est, comme il arrive souvent aux promoteurs des réactions, de séparer et d'exclure : Tambilion de Wagner serait au contraire de rassenibler et de concilier. La dialectique de l'histoire a pour îiinsi dire analvsé les différents termes réunis tout d'abord dans des svncrétismes confus : le moment serait venu maintenant de faire la synthèse de ces éléments dans un système à la fois logique, historique et pratique, qui rassemblerait les vérités de toutes les écoles.
Certaines phases de la philosophie antique nous offrent comme des symboles de cette dialectique des sciences sociales. La jeune école historique s'abandonne, pour ainsi dire, au principe du -xvtx otl et en arrive à nier la possibilité même d'une science proprement dite de l'économie politique. Une sorte de scepticisme théorique et môme praliiiue, s'il faut en croire Wagner, sortirait de cette constatation du flux universel des phénomènes. Pour sauver la science de ce scepticisme, la nouvelle école abstraite s'efforce de mettre Tôlre, pour ainsi dire, hors des prises du devenir, d'élever l'idée au-dessus des phénomènes : elle crée ainsi comme un monde économique éternel où la théorie se réfugierait loin du monde changeant. A cette conception Wagner oppose l'objection tant de fois adressée depuis Platon, qui l'a formulée le premier, à la doctrine des idées. Entre ces deux mondes, nul rapport ; arbitraire
A. WAGNER. — l'Économie politique 93
est la science que vous construisez dans les nues, et, par suite, les phénomènes qui se passent sur la terre sont livrés à l'arbitraire. Les empiriques en prennent possession, la connaissance n'y est plus que conjecture, la pratique que tâtonnement. L'idée est si loin du devenir qu'elle ne peut plus ni l'expliquer, ni le régler. Il faut donc faire communiquer ces deux mondes, rétablir une \Lz^ili;, Wagner cherchera ce milieu en s'écartant également de SchmoUer et de Menger, ou plutôt en les rapprochant tous les deux. I/un exagère la diversité, l'autre, l'unité des phénomènes économiques. Il faut mesurer plus rationnellement le Même et l'Autre pour trouver, entre Tôtre et le devenir, un juste milieu, où la théorie puisse rejoindre l'histoire et la pratique.
On voit, au terme de cette évolution, jusqu'à quel point l'économie politique s'éloigne, jusqu'à quel point elle se rapproche des conceptions de l'ancienne école abstraite.
Comme Tancienne école, d'abord, Wagner veut embrasser dans un système la théorie et la pratique : il veut res • tituer à la science, et non pas abandonner à une symptomatique et à une thérapeutique d'occasion, la détermination de la fin comme des moyens de l'économie politique. Mais en quel sens la pratique sort-elle ici de la théorie ? Wagner se garde de tirer immédiatement l'une de l'autre, sans passer par l'histoire. Il peut adopter comme un idéal scientifique le postulat de l'égoïsme exploité par Tancienne école, mais il ne confond pas, comme elle le faisait, l'idéal scientifique avec l'idéal morale II emprunte, pour servir de point de départ à sa déduction, l'abstraction individualiste ; mais il est loin de dire qu'il faut supprimer dans la réalité tout ce qu'il supprime en idée. L'ancienne école suppose, puis, tout aussitôt, réclame un État cosmopolite, une économie publique atomiste, un droit individualiste, une société matérialiste. Ce ne sont là pour Wagner que des hypothèses méthodologiques. Nul plus que lui n'est
(1) Cf. Dietzel, BeUrdf/e zur Melhodlk dev Wirthschaflswissens chafl ; Jahrbiicher filr NationalOEkonomie ^ 1884.
\n LKS SCTKNCKS SOCIALKS EN ALLEMAGNE:
jjcrsiiaik'' (juc les Klals, dans la réalité, diffèrent et s'opposent les uns aux autres, (jue l'économie publique est autre chose (jue l'économie privée, que le droit individualiste nesl qu'un des moments du droit, que la société enfin a d'autres forces que les forces matérielles. L'histoire le conduira ainsi à accorder plus que tout autre, dans la pratique, aux intérêts communs, qui sont à ses yeux autre chose <iue l'ensemble des intérêts individuels ; il aboutit à des réformes prati(iues entièrement opposées à celles de l'ancienne école ; alors même qu'il fait dans son système des concessions à l'individualisme, il pense encore, dit-il, à l'intérêt de la communauté ^
A vrai dire, entre ces conclusions pratiques et la théorie, le lien nous échappe souvent. Peut-on dire que la science proprement dite nous y conduise 1 C'est l'histoire qui apj)orte à Wagner les fins d'après lesquelles il prétend régler la vie économique de l'histoire ; il prétend tirer des faits ce qu'il appelle des axiomes sociaux - valables pour un tenii)s donné. Mais y a-t-il dans cette opération rien de proprement scientifique ? Dans quelle mesure peut-on dire que le système détermine ces axiomes ? Ils n'en sortent pas logicjuement, ils restent bien plutôt en dehors de lui, unpossihles à déterminer autrement peut-être que par le sentiment personnel. En ce sens il nous semble que les objections que Simmel dirige contre les sciences dites à tort normatives peuvent porter sur le système de Wagner. La science peut, des fins nous étant données, nous indiquer les moyens propres à les atteindre, mais ces. fins, ces normes dernières, l'économie politique, pas plus qu'une autre science sociale, ne les crée ou même ne les démontre. Elle les prend toutes faites. Et peut-être, dès lors, est-ce une illusion que de vouloir faire entrer dans le système de la science, au même titre, les problèmes pratiques et les problèmes théoriques.
Il faut reconnaître, du moins, que la psychologie de
(1) Grundle(/unf/, I, 59.