II
riniroduction ne nous prépare guère aux conclusions pratiques de Wagner. Elle ne nous montre pas les racines de ces concepts proprement sociaux, dont il doit tant user dans la pratique, en les opposant aux concepts individuels. Ce sera un de ses procédés habituels que de distinguer entre un ensemble et un tout ; il établira contre Bastiat que Téconomie sociale est autre chose que la juxtaposition des économies privées * : aux intérêts individuels qui voudraient se réaliser par une sorte d'atomisme, il oppose les intérêts communs qui se réalisent d'abord naturellement par l'organisme social, puis rationnellement par l'organisation sociale. Mais cette opposition n'eût-elle pas gagné à être éclairée, dès le début, par la psychologie ? Nous pouvons ici en appeler aux théories de Lazarus — comme tout à l'heure nous en appelions à celles de Simmel — pour regretter que Wagner n'ait pas fait place, à côté de la psychologie individuelle, à une psychologie sociale. Elle eût approfondi l'idée de la conscience commune , dont Koscher faisait déjà si grand usage, et montré comment les sociétés sentent et cherchent leurs intérêts. Il ne se fût pas agi de ressusciter des entités nouvelles. Les êtres sociaux ne valent plus comme substances, mais ils ont droit, comme fins, formes et fonctions, à une étude spéciale. Les conditions mômes de la vie sociale imposent aux individus certaines matières comme certaines formes d'action ; elles président à la formation d'un esprit public qui peut être l'objet d'une étude à la fois matérielle et formelle. Puisque Wagner devait faire si souvent appel, dans l'ordre pratique, à l'opposition de ce qui est purement individuel et de ce qui est proprement social, ne devait-il pas classer les fins sociales comme il a classé les fins individuelles ? Ne devait-il pas nous montrer comment une nation, une race, une classe comprend et poursuit ses intérêts économiques ? N'était-ce pas la seule façon de reUer comme il le voudrait la théorie et la pratique, de nous préparer, par la psychologie, aux problèmes du pro-
(i) Grundle(/ung, I, 360.
Icclioniiismc, de ranlisémilisme ou du socialisme international ?
On ijonscra peut-ôlrc que, si Wagner paraît négliger rêlude des cnléfrories delà psychologie sociale, leur valeur toute relative et historique en est cause. Elles ne trouvent d'ai)i)Hcalions qu'entre des limites parfois assez étroites ; les fjiits auxquels elles pourraient s'appliquer tantôt disj)araissont très vite de l'histoire, tantôt y apparaissent très tard : un économiste a pu soutenir * que les conditions histori({nes répondant à l'idée d'une économie publique ( WolLsn'isthsr/Kf/'l) sont de date relativement très récente. Wagner, occupé de lutter contre Thistorisme, voudrait donner comme points de départ à ses déductions des abstractions de valeur universelle ; c'est pourquoi il s'adresserait à In psychologie individuelle et se défierait de la psychologie sociale.
Mais, parce que Wagner veut que les sciences de l'esprit, ])our se constituer, se fassent, dans une certaine mesure, al)slrailes et déduclives, comme les sciences de la matière, il ne faut pas croire qu'il demande à celles-là tout ce qu'on obtient de celles-ci. Mieux que personne, il se rend compte que les sciences sociales ne peuvent jouir ni d'abstractions aussi universelles, ni de déductions aussi rigoureuses. C'est dans les faits psychologiques, non dans les idées métaphysiques, qu'il cherche les abstractions nécessaires à la construction des sciences nouvelies : en tant que faits psychologiques, ces abstractions sont, en dernière analyse, historiques, et n'ont pas une valeur éternelle. Wagner ne prétend pas revenir à une sorte d'économie politique de l'éternité : il entreprend une économie politique temporelle, destinée à expHquer l'histoire et en soumet les principes mêmes aux conditions de l'histoire. C'est ainsi qu'il reconnaît la relativité de ceux qu'il demande à la psychologie individuelle elle-même. Que l'homme recherche le maximum de bien par le minimum de peine, c'est un fait constant, rien de plus. L'expérience,
(1) Karl Bûcher. Die Enislehung der Volkswirlhschaff, 1893.
du moins celle des périodes historiques, nous montre sa constance, mais aucun raisonnement ne nous démontre sa nécessité. Aussi pourrions-nous dire qu'aucune raison logique ne nous empêche d'imaginer l'existence d'une invention telle qu'elle réformerait, en se perpétuant, la nature de 1' « homme économique », et, en changeant les faits, nous forcerait à changer les principes mêmes de l'Economie politique. Wagner déduit, de certains faits psychologiques, les faits économiques, mais il ne déduit pas ces faits psychologiques eux-mêmes. Il reconnaît que ce ne sont pas des faits premiers, et que, pour produire les cinq grands motifs que son analyse distingue, bien des forces élémentaires doivent entrer en composition. Les forces élémentaires du monde matériel, le physicien les connaît : il part de faits premiers, ou, pour mieux dire, d'idées premières à l'aide desquelles il s'explique les mouvements que ses sens constatent. Les forces élémentaires du monde moral restent au contraire inconnues à l'économiste. Mais qu'importe ? si l'on veut faire non une métaphysique, mais une science de l'économie poUtique, on n'a pas besoin de tout démontrer. Du moment que nous partons de faits dûment constatés, assez généraux pour mettre une certaine unité dans la multiplicité des phénomènes historiques, nous faisons œuvre scientifique. Et nous pouvons même dire que, en constatant ces faits par l'observation intérieure, nous avons un avantage sur le physicien, les causes réelles des phénomènes nous sont plus prochaines, nous les atteignons plus directement, nous les prenons en quelque sorte sur le vif.
Ces causes sont des désirs. Cela seul nous fait comprendre la profonde différence qui sépare ces déductions des sciences sociales des déductions des sciences physiques. Je considérerais une organisation économique comme expliquée si je savais pour quels motifs égoïstes, honorifiques, moraux, les hommes ont dû l'adopter de préférence à quelque autre. J'aurais donc expliqué les actions des hommes par leurs fins, ma déduction serait téléologique. Il faut reconnaître qu'une déduction téléologique use de
BOUGLÉ. C
îïs u:s st:ii:N(:ES socialks en allemag?îe
procrdrs assez distincts de ceux d'une déduction mécanique ot n'atteint pas aux môme résultats. La déduction mécanique va do la cause à l'elTet, qu'elle unit par un lien de néccssiir. La déduction téléologique va de la fin à l'action : la ni<^nip néccssiti'; ne les relie pas. Pour prouver que l'action d'un homme va prendre telle direction précise il no mo sutTit jias de montrer la tin qu'il poursuit : pour une mrnio lin. qu»»i qu'on dise Mayer, plusieurs moyens peuvent ôlrc bons. Kntre l'instinct de la conservation, par oxomplc. et telle forme de la lutte pour la vie, il n'y a aucune liaison loiricjue nécessaire. Pour éviter les conséquences do la concurrence, les hommes différencient leurs activités. Peut-on dire que cette différenciation soit un effet niécani(juenn.*nt nécessaire de leur concurrence ? D'autres effets étaient i)ossibles. Par conséquent, outre qu'il est souvent très difliciie de constater l'existence des fins, les fins, une lois constatées, ne déterminent pas les phénomènes avec la niênie ri^^ueur que les causes proprement dites. La déduction léléoloiriquc est très loin d'atteindre aux certitudes de la déduction mécanique.
Il semble bien cependant que, malgré tout, les sciences sociales ne puissent se passer de cette déduction approximative. A vrai dire, théoriquement, les deux genres d'exl)lication semblent pouvoir s'appliquer à tous les objets de science. Un phénomène m'étant donné, aucune raison logique ne m'empêche de chercher ou les mouvements qui le ixmssent, en quelque sorte, ou les sentiments qui Tattirenl. Mais la nature môme des phénomènes limite l)raliquenient l'application des méthodes. Je choisis Tune ou l'autre suivant qu'elle est, d'une part, plus ou moins aisément applicable, d'autre part, plus ou moins déterminante, suivant qu'elle est enfin, en prenant le mot vulgaire dans une acception philosophique, plus ou moins pratique. Par exemple, rien ne m'empêche d'essayer d'expliquer mécaniquement, par les mouvements du cerveau, tel désir humain, d'autre part, d'expliquer téléologiquement, comme on a quelquefois voulu le faire, par un désir et une sorte d'amour, les attractions de tels corpuscules dont on ne
A. WAGNER. — l'économie l'OLITIQUIil 90
sait pas avec certitude s'ils appartiennent déjà au monde des organismes. Mais d'une part l'application de ces méthodes est difficile. Il faudrait, pour ainsi dire, pénétrer dans le cerveau pour y constater avec précision les mouvements qui précèdent le désir, pénétrer aussi dans la prétendue âme des corpuscules pour y constater les désirs qui précèdent le mouvement. D'autre part, fussent-elles applicables, ces explications ne seraient pas à proprement parler déterminantes. De tel mouvement que, dans le premier cas, je constate, de tel désir que, dans le second cas, je suppose, je ne peux déduire, ici, tel mouvement déterminé, et là tel désir. Car entre ces désirs et ces mouvements je peux voir une succession de faits, non une liaison logique. Appliquons au contraire au premier cas la déduction téléologique, au second la déduction mécanique ; nous expliquerons la naissance de tel désir par la conscience de tel besoin, la direction de telle attraction par la force de tels mouvements antérieurs ; nos explications seront à la fois applicables et déterminantes. Or on peut, théoriquement, essayer d'appliquer aux sciences sociales l'explication mécanique. On mesurera donc tout d'abord les mouvements qui correspondent à la vie des sociétés. C'est en ce sens que Steinthal a pu dire que la statistique était comme la psycho-physique des peuples. Elle peut mesurer les phénomènes extérieurs qui accompagnent les phénon^ènes sociaux ; mais, dans ces phénomènes qui se laissent mesurer parce qu'ils sont dans l'espace, il n'y a rien qui détermine le cours du temps. Riimelin nous a montré que l'essence de la loi, la cause, leur échappait. Tant que je n'ai pas eu recours à une explication psychologique, et substitué le procédé téléologique au procédé mécanique, les phénomènes extérieurs ne sont que des lettres mortes, dont l'ordre et le groupement peut s'expliquer par toutes les causes possibles ; c'est dire qu'ils restent, jusqu'à nouvel ordre, indéterminés. On est forcé, pour les déterminer, d'en chercher la clef, pour ainsi dire, dans les désirs des hommes. Et s'il est vrai, comme nous l'avons indiqué, qu'une telle
HK) Li:S SCIENCES SOCIALKS EN ALLEMAGNE
<h'"lonniii:ilion reste toujours moins stricte qu'une détermination nu'caniquo, il est juste de reconnaître qu'ici elle siMnhlo s(Mil(» nj)i>licablc ; elle seule établit un lien au moins vraisemblable entre des faits que la succession mrcanifiuc laisse encore logiquement séparés.
Les sciences sociales augmenteront donc le degré de leur vraisemblance non pas tant en cbercbant à emprunter les modes d'explications des sciences physiques qu'en jirenant i)lus claire conscience de ceux qui leur sont proj)res, j)our les appliquer rationnellement. Il ne s'agit pas tant de renvoyer la déduction léléologique àia méta- })liysi(|ue, ce qui abandonnerait le monde à l'empirisme, que de lixer scientifiquement, sur la terre même, ses ])oints (le dcparl. Il faut donc que les sciences sociales au lieu de recevoir, du flux de l'histoire, des conceptions l(»utos faites, à la fois pratiques et théoriques, où les préoccupations du })résent se mêlent aux souvenirs du passé, constituent elles-mêmes, non plus par des généralisations sj)ontanées, mais par des isolements en <iuel(]uc sorte prémédités, les abstractions qui leur sont nécessaires. Aux concepts bAtards que toutes les forces de l'histoire ont indistinctement contribué à créer, elles doivent substituer des concepts purs de tout mélîin^^e, tirés autant que possible de la considération d'une seule de ces forces. Ainsi la masse complexe du devenir ])ourra être divisée et résolue en ses éléments. L'esprit humain avait cru, tout d'abord, embrasser toute l'histoire dans une seule abstraction. La philosophie de l'histoire était moniste, et d'une seule idée, voulait déduire tout le devenir. Wagner combat, comme Simmel, ce monisme (|ui nie la multipHcité des forces élémentaires de l'histoire, mais, plus convaincu que Simmel de la nécessité des abstractions, il n'abandonne pas, du même coup, la déduction pour l'observation purement empirique des réalités. Entre l'Un, peut-on dire, objet de la philosophie de l'histoire, et l'Infini, objet de l'histoire, il veut qu'on intercale une série d'idées, objets des sciences sociales particulières. Aucune d'elles par conséquent n'a la préten-
A. WAGNER. — l'Économie politique lOi
tion d'expliquer la complexité des faits historiques : elle n'est vraie que dans certaines limites, vraie parce qu' elle est partielle. C'est pourquoi Wagner, confiant dans l'avenir d'une science spéciale de l'économie politique, reste sceptique, comme Dilthey \ à l'égard du succès d'une sociologie, qui devrait embrasser tous les côtés delà vie sociale. A vrai dire, la sociologie elle aussi prétend se spécialiser. Pour ne parler que de l'Allemagne, Tunnies, Simmel, qui veut faire pour la sociologie proprement dite ce qu'il n'a pas toujours fait pour la science de la morale, s'efforcent de définir une science non plus de tout ce qui se passe daiis la société, mais de ce qui est proprement social ^, une sociologie non plus matérielle, pourrait-on dire, mais formelle. L'évolution des sciences sociales les conduit toutes, ainsi, à se séparer les unes des autres, à se différencier, à élever sur un des côtés de l'histoire un système particulier d'abstractions.
Ainsi à la question tant agitée depuis quelques années en Allemagne : « L'histoire est-elle une science ? » on répond : « L'histoire n'est pas une science proprement dite, parce que, des causes infiniment complexes des phénomènes humains, on ne peut tirer une loi générale du devenir historique ; mais qu'on sépare ces causes les unes des autres, chacune d'elles nous donnera une loi abstraite, une science partielle de l'histoire. »
Sans doute on peut rêver que ces sciences partielles conduiront elles-mêmes un jour à une science totale. La philosophie de l'histoire, qui a précédé la division du travail scientifique, le terminerait et le couronnerait ; après l'analyse des différentes forces élémentaires viendrait la synthèse qui reconstituerait le composé. Ainsi serait déterminé, jusque dans les plus petites réalités, le devenir, dont les sciences sociales partielles ne peuvent que nous indiquer, comme dit Wagner, les tendances.
(1) EinleUunf/ in (ie'tstesv)issenschaften^ fin du I*' livre.
(2) Simmel, dans son cours sur la Sociologie, à l'Université de Berlin. Cf. son article sur le Problème de la Sociologie, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, septembre 1894.
JOO Li:S SCIENCES SOCIALES EN ALLEMAGNE
détermina lion reste toujours moins stricte qu'une détermination mécanique, il est juste de reconnaître qu'ici elle semble seule applicable ; elle seule établit un lien au moins vraisemblable entre des faits que la succession mécanique laisse encore logiquement séparés.
Les sciences sociales augmenteront donc le degré de leur vraisemblance non pas tant en cherchant à emprunter les modes d'explications des sciences physiques qu'en prenant plus claire conscience de ceux qui leur sont propres, pour les appliquer rationnellement. Il ne s'agit pas tant de renvoyer la déduction téléologique à" la métaphysique, ce qui abandonnerait le monde à l'empirisme, que de fixer scientifiquement, sur la terre même, ses points de départ. Il faut donc que les sciences sociales au lieu de recevoir, du flux de l'histoire, des conceptions toutes faites, à la fois pratiques et théoriques, où les préoccupations du présent se mêlent aux souvenirs du passé, constituent elles-mêmes, non plus par des généralisations spontanées, mais par des isolements en quelque sorte prémédités, les abstractions qui leur sont nécessaires. Aux concepts bâtards que toutes les forces de l'histoire ont indistinctement contribué à créer, elles doivent substituer des concepts purs de tout mélange, tirés autant que possible de la considération d'une seule de ces forces. Ainsi la masse complexe du devenir i)ourra être divisée et résolue en ses éléments. L'esprit humain avait cru, tout d'abord, embrasser toute l'histoire dans une seule abstraction. La philosophie de l'histoire était moniste, et d'une seule idée, voulait déduire tout le devenir. Wagner combat, comme Simmel, ce monisme qui nie la multiplicité des forces élémentaires de l'histoire, mais, plus convaincu que Simmel de la nécessité des abstractions, il n'abandonne pas, du même coup, la déduction pour l'observation purement empirique des réalités. Entre l'Un, peut-on dire, objet de la philosophie de l'histoire, et l'Infini, objet de l'histoire, il veut qu'on intercale une série d'idées, objets des sciences sociales particulières. Aucune d'elles par conséquent n'a la préten-
A. WAGNER. — l'Économie politique lOi
tien d'expliquer la complexité des faits historiques : elle n'est vraie que dans certaines limites, vraie parce qu' elle est partielle. C'est pourquoi Wagner, confiant dans l'avenir d'une science spéciale de l'économie politique, reste sceptique, comme Dilthey \ à l'égard du succès d'une sociologie, qui devrait embrasser tous les côtés de la vie sociale. A vrai dire, la sociologie elle aussi prétend se spécialiser. Pour ne parler que de l'Allemagne, Tonnies, Simmel, qui veut faire pour la sociologie proprement dite ce qu'il n'a pas toujours fait pour la science de la morale, s'efforcent de définir une science non plus de tout ce qui se passe dans la société, mais de ce qui est proprement social ^, une sociologie non plus matérielle, pourrait-on dire, mais formelle. L'évolution des sciences sociales les conduit toutes, ainsi, à se séparer les unes des autres, à se différencier, à élever sur un des côtés de l'histoire un système particulier d'abstractions.
Ainsi à la question tant agitée depuis quelques années en Allemagne : « L'histoire est-elle une science ? » on répond : « L'histoire n'est pas une science proprement dite, parce que, des causes infiniment complexes des phénomènes humains, on ne peut tirer une loi générale du devenir historique ; mais qu'on sépare ces causes les unes des autres, chacune d'elles nous donnera une loi abstraite, une science partielle de l'histoire. »
Sans doute on peut rêver que ces sciences partielles conduiront elles-mêmes un jour à une science totale. La philosophie de l'histoire, qui a précédé la division du travail scientifique, le terminerait et le couronnerait ; après l'analyse des différentes forces élémentaires viendrait la synthèse qui reconstituerait le composé. Ainsi serait déterminé, jusque dans les plus petites réalités, le devenir, dont les sciences sociales partielles ne peuvent que nous indiquer, comme dit Wagner, les tendances.
(1) Einleiluiif/ in Gehlesioissenschaflcn^ fin du I*' livre.
(2) Simmel, dans son cours sur la Sociologie, à l'Université de lierlin. Cf. son article sur le Problème de la Sociologie, dans la Revue de Métaphysique et de Morale^ septembre 1894.
Mais d'une part, en supposant ces sciences sociales achevées, il est probable qu'elles n'arriveraient pas à redescendre jusqu'à cette réalité dont elles se seraient abstraites, elles devraient toujours finir dans les idées, TEAE'jTàv El; tlùr^, D'autre part, il y a peut-être une contradiction dans ridée d'une science totale du devenir, qui devrait terminer et arrêter en quelque sorte l'infini. Enfin l'heure de cette synthèse grandiose serait, dans tous les cas, indéfiniment éloignée : jusque-là, le devoir scientifique resterait, en matière de sciences sociales, la spécialisation, c'est-à-dire l'abstraction.
La science du droit en Allemagne a accompli en ce siècle à peu près la même évolution que l'économie politique. Elle est, comme celle-ci, entrée dans l'historisme et, comme elle, veut le dépasser pour prendre la forme d'une véritable science. — R. von Jhering *, peut-être plus systématique encore que Wagner, nous indiquera le sens de ses efforts.
La plupart des ouvrages, d'ailleurs énormes, de Jhering restent inachevés. Gela même est un indice de sa vocation philosophique. Il ne pouvait entrer dans un sujet sans l'élargir aussitôt. Derrière les problèmes particuliers, historiques et juridiques, il apercevait vite les problèmes généraux, philosophiques, et quittait bientôt les premiers pour les seconds, ne s'arrêtant qu'où dernier pourquoi.
(1) Geisl des rômischen Rechls, 5e édit., 189L Dev Zweck iin liecht, 1" voL; 3e édlL, 1893, 2« vol., 2e édit., 1886. Vor(/eschich/e (1er Indo Eitropaer^ 189 i. Enlwic/celunr/sgeschichle des rOmlschen Hechfs, 1894.
On consultera avec profit, outre les ouvrages classiques de Stahl, d'Ahrens et de Post, ceux de Dahn (Vevnunft im Rechl^ 1879), de Tïmmes [Gemeiiischaft vnd Gesellschaft, 1887), de Bergbohm (Juvfsprudenz und Rech/sphilosophie, 1892), enfin VHistoire de la Science du Dro'tl en Allemagne, 1880, par R. Stintzing.
lOi LES SCIENCES SOCIALES EN ALLEMAGNE
C'était, dit-il, comme des sphinx qui lui barraient la route * ; il ne pouvait, avant d'avoir résolu leur énigme, reconquérir la paix scientifique, trop facilement achetée par l'érudition.
C'est en écrivant l'Esprit du Droit romain qu'il rencontra cette idée de la Fin qui fut depuis, comme il le déclare dans son dernier ouvrage, son étoile directrice^. Avant d'expliquer, non plus seulement l'histoire du Droit romain, mais le système général des phénomènes juridiques à la lumière de celte notion, il voulut l'analyser. Les analyses de ses prédécesseurs ne le satisfaisaient pas. De fait, depuis Kant, les esprits métaphysiques avaient inconsidérément usé de la finalité, les esprits scientifiques, par réaction, s'en étaient inconsidérément privés. Il fallait tracer le cercle au sein duquel elle garde une valeur objective.
Ce cercle est, suivant Jhering, aussi large que celui de l'activité psychologique. « Pas d'action sans but », tel est le principe de finalité, aussi universel dans le monde psychologique que l'est dans le monde physique le principe de causalité : « Pas de fait sans cause. » Le mouvement d'une éponge qui s'imbibe d'eau est déterminé par une cause. ; mais le mouvement d'un animal qui boit est suscité et comme appelé par une fin. Le chien boit pour satisfaire sa soif; il s'abstient de boire pour éviter les coups de son maître. Des actions les plus simples aux plus compliquées, la vie consiste ainsi à adapter, aux besoins intérieurs, le monde extérieur. Agir, et agir en vue d'une fin, c'est tout un ^.
Mais, dira-t-on, l'expérience ne nous affirme-t-elle pas l'existence d'un grand nombre d'actions sans but ? Ce n'est qu'une apparence. Qu'il s'agisse d'actions communes, ou au contraire d'actions extraordinaires et déraisonnables, ou d'actions habituelles, ou môme d'actions forcées, tous les quia peuvent être transformés en ut. Si, la plupart du temps, nous n'exprimons pas le but des actions communes,
(1) Zweck un Recht : I. vorrede.
(2) Vorf/eschichte der Indo Europlier, p. 379.
(3) Zweck im Recht, I, p. 3-33.
R. VON JllKRING. — LA PUILOSOPIIIE DU DROIT 105
répétées par la vie de tous les jours, c'est qu'il est trop évident. Si, au contraire, nous déclarons qu'une action déraisonnable est sans but, c'est simplement que son but nous déroute et nous parait incompréhensible. Pour l'action habituelle, si sa répétition a comme enfoncé dans l'inconscient l'idée de la fin, c'est du moins une fin, plus ou moins clairement conçue, qui l'a fait naître. Enfin, dans l'action forcée, c'est encore à la finalité que nous obéissons. En effet, à moins que celui qui nous donne un ordre ne nous contraigne matériellement, et, par exemple, ne nous arrache notre bourse des mains, auquel cas l'action est sienne, et non plus nôtre, nous agissons toujours, même dans les cas dits de force majeure, en vue d'une fin. Coacti tnmen volunt^ disaient avec finesse les juristes romains. On donne la bourse pour sauver la vie.
On comprend dés lors la nature et la mesure de Tinfluencc que les circonstances extérieures peuvent exercer sur les actions humaines. Jhering est prêt à accorder au milieu, à la constitution géographique du sol, par exemple, la plus grande influence sur l'histoire. Mais, ayant défini la nature de notre activité, il tient que ces causes n'agiront jamais directement, mécaniquement sur elle. Il faut, pour qu'elles provoquent un mouvement de notre part, qu'elles traversent notre Ame et s'y transforment en motifs. La causalité ne peut agir sur notre volonté qu'en prenant la forme de la finalité*. Le monde extérieur ne sera jamais que la cause occasionnelle de nos actions. Le vrai moteur du monde social reste le désir.
Que poursuit-il donc, à travers les différentes formes que les circonstances lui imposent, véritable Prêtée de l'histoire ? Quelles que soient nos actions, on peut dire que nous désirons toujours, non pas l'action en elle-même, mais l'effet qu'elle doit produire sur nous : sans doute, cet effet n'est pas toujours consécutif à l'action, comme dans le cas d'un voyage d'affaires, il en est souvent contemporain, comme dans le cas d'un voyage d'agrément ; mais,
(1) Zweck, I, p. 2i.
alors même que nous aimons, cemme dit Lessing, l'effort plus que la possession, ou, comme dit le vulgaire, la chasse plus que le lièvre, notre but n'est pas dans l'action, il est dans le plaisir qu'elle nous procure. Ainsi il ne faut pas dire que le but essentiel et primitif des êtres soit, à proprement parler, de persévérer dans leur être ; de même que, quand il se reproduit, l'animal ne songe pas à la conservation de son espèce, de même, quand il se nourrit, il ne songe pas à sa propre conservation, mais seulement à sa propre satisfaction*.
Sans doute, en cherchant l'une, il trouve l'autre. La conservation de l'espèce ou de l'individu est, si l'on veut, le but de la nature, et l'on peut admirer l'adresse avec laquelle elle distribue aux individus l'appât du plaisir ou la crainte de la douleur pour en arriver à ses fins, faisant coïncider, dans un même acte, la satisfaction de leurs désirs particuliers avec la réalisation de son but général. Mais ce but, atteint tantôt avec et tantôt sans la conscience des individus qui le réalisent, ne doit pas être confondu avec le désir qui les pousse ; on peut appeler le premier /m objective et le second fin subjective^ ^ distinction capitale pour l'intelligence de toute vie sociale. Une même fin objective peut être réalisée par des individus qui obéissent à des fins subjectives très différentes. Par exemple, la construction d'un chemin de fer peut être exécutée par une société d'actionnaires dont les uns poursuivent des fins financières, les autres des fins politiques, sans qu'aucun d'eux, peut-être, désire pour elle-même la construction en question. A vrai dire, si l'on y regarde de près, il semble que Jhering réduise les fins dites objectives à être ou bien des résultats, atteints sans être poursuivis, ou bien des moyens, poursuivis en vue de la fin subjective, qui est toujours le plaisir. Dans la finalité, dit-il, le mouvement de la volonté part de l'être pour revenir à l'être^.
(1) Zweck, I, p. 28.
(2) Zweck, I, 37 ; II, 98.
(3) Zweck, I, 31.
Agir en vue d'une fin, c'est donc, en principe, agir pour soi. Ainsi Jliering déduit l'égoïsme, au sens large du mot, de ridée même de finalité.
L'homme ne diffère pas de l'animal par la nature, mais par Texlension de son égoïsme. Plus prévoyant, il « s'affirmera j non pas seulement physiquement, mais économiquement et juridiquement. Il jugera que sans capital la jouissance de la vie est incertaine, que, sans droit, est incertaine la jouissance de la vie et celle du capital. Ainsi le désir juridique et le désir économique sont comme les développements naturels du désir primitif de jouir de la vie ^
Mais, si ce désir est essentiel, toute action morale n'estelle pas inexplicable ? Le désintéressement reste un mystère. Sans doute il n'y a pas d'action purement désintéressée, au sens absolu du mot. Une action sans intérêt est une impossibilité psychologique. On ne veut pas pour vouloir, et Kant essaie vainement de tirer, des lois de la volonté, un motif d'action. Le désintéressé a pour but l'inlérôt des autres, de sa famille, de sa patrie, de l'humanité même, et dans la recherche de leur intérêt il place son plaisir. On pourrait donc soutenir qu'un certain égoïsme, ici même, se glisse. Mais il faut reconnaître que, entre les avantages que l'action désintéressée rapporte à l'égoïsme et les sacrifices qu'elle lui demande, la disproportion est souvent éclatante, si bien que, entre le désintéressement et l'égoïsme proprement dit, il n'y a plus de commune mesure. L'égoïste devra juger que, si le désintéressé fait un calcul, ce calcul est absurde : l'homme qui cherche son plaisir en se dévouant est comme celui qui, pour se chauffer quelques secondes, brûlerait tous ses billets de banque^. Force est donc de reconnaître, à côté de l'égoïsme, l'existence d'un autre facteur du monde social, ou du moins si, comme Jhering le laisse prévoir, le dévoûment est encore un produit de l'égoïsme, il faudra expliquer à la suite de
(1) Zi/To/.-, 1, 62-77.
(2) Z//;ec/.-, I, 46-60.
quelles luttes et de quels accords celui-ci a pu se transformer en son contraire. Ce problème rentre dans le problème plus frénéral : Comment, si l'égoïsme est essentiel, la société est- elle possible 1 Comment, les buts subjectifs étant par déiinilion égoïstes, la réalisation de buts objectifs, sociaux, s'explique-t-elle ? L'bomme n'est isolé que par abstraction ; de fait, il vit toujours par et pour une société. Tout l'univers est là pour chacun, et réciproquement, chacun pour tout l'univers *. Le développement des sciences sociales rend chaque jour plus saillants les liens qui réunissent les individus ; comment comprendre cette solidarité ?
Quatre forces concourent à la produire. La mécanique sociale a quatre leviers. Deux reposent sur l'égoïsme, la rétribution et la coercition ; deux reposent sur la moralité, le devoir et l'amour.
Le phénomène de la rétribution ^ introduit déjà un ordre social dans le monde des égoïsmes. L'individu ne se suffit pas à lui-même, ne crée pas de ses propres mains tout ce dont il a besoin ; il entrera donc en relation avec son semblable. Tantôt ils échangeront l'un avec l'autre ce qui leur eut inutile contre ce qui leur est utile, tantôt ils rechercheront ensemble ce qui leur est utile à tous les deux. Ainsi se constituent, d'une part le commerce, d'autre part l'association.
Par le commerce les égoïsmes s'équilibrent. Les intérêts sont difl'érents, opposés même, mais c'est de leur opposition, pourait-on dire, que naît leur coïncidence. C'est parce que Pierre a besoin d'un champ tandis que Paul 3 besoin d'un cheval que se produit l'échange. La coïncidence des intérêts manifestée par l'échange peut être d'ail-
(1) Zweck, I, 77-93.
(2) Zweck, I, 93-234. Nous choisissons à dessein pour traduire Je mot Lo/uiy qui d'ailleurs paraît mal choisi (cf. TOiinies. GemeinS' ■cftaft und Gesellsc/iaft, p. 217), le mot vague de rétribution; car à Taide du mot Lohn, Jhering veut désigner non pas seulement le salaire proprement dit, mais le gain, les honoraires, les appointements.
R. VON jnERING. — LA PDILOSOPHIE DU DROIT 109
leurs réelle ou imaginée, et souvent l'éloquence d'un des échangeurs entraînera l'autre à imaginer une coïncidence qui n'est pas réelle. Mais le commerce idéal, par lequel les deux égoïsmes en jeu sont également satisfaits, est celui qui établit l'équivalence entre les valeurs des choses échangées. L'égoïsme se charge d'ailleurs lui-même, le plus souvent, d'amener le commerce à cet état idéal. D'une part la concurrence des égoïsmes force le marchand à vendre au plus juste prix ; d'autre part, son propre calcul lui apprend que, s'il exploite ses clients, il les perdra.
Ainsi le commerce repose essentiellement sur l'égoïsme ; et cela môme est heureux. Un commerce fondé sur la bienveillance serait intolérable. Il détruirait notre liberté économique et même morale en nous mettant à la merci des caprices et des préférences individuelles. Devant le commerçant égoïste, au contraire, tous les hommes sont égaux. En ce sens on peut dire que l'argent est le grand apôtre de l'égalité ^ Par le seul jeu des égoïsmes, le commerce réalise une certaine indépendance des personnes, une certaine équivalence des choses, une certaine justice.
Pour comprendre l'extension de cette première justice, il faut étendre la notion même du commerce. On peut vendre non pas seulement des choses, mais du travail. Et, de même qu'il n'est pas toujours juste de ne vouloir payer, dans un achat, que la valeur réelle de l'objet acheté, sans payer, par exemple, une part des frais généraux du marchand, de môme il ne serait pas juste de ne vouloir payer que le temps précis du travail vendu, sans payer au travailleur, comme au médecin par exemple, son temps d'études, ou même, comme au commissionnaire, son temps d'attente forcée. La notion d'équivalence est donc plus large qu'elle ne paraît au premier abord, et le système de la rétribution, fondé sur l'égoïsme, nous explique non seulement l'organisation du commerce proprement dit, mais encore celle du travail.
A vrai dire, n'y a-t-il pas des cas où cette loi d'équiva-
(1) Zmech, I, 229.
lence trouve difficilement son application ? Quand il s'agit d'un travail intellectuel, on ne peut mesurer ni raifort qu'il a coûté, ni le résultat qu'il a produit ; il semble impossible par suite d'en donner une rétribution équivalente. Aussi, dans les cas de ce genre, à la rétribution matérielle, précise, évaluée on argent vient s'ajouter, quand elle ne la remplace pas tout à fait, la rétribution idéale, faite d'honneur et de considération. Môme dans les temps modernes, où le travailleur inlollectuol est obligé de gagner sa vie comme les autres, on n le sentiment qu'on ne peut mesurer, et, par suite, payer avec précision les services d'un avocat, d'un ingénieur ; on ne dit pas qu'ils ont un gain, un « salaire », mais des « honoraires », des « appointements ». Mais, si dilïércnts que soient ces phénomènes des phénomènes de rétribution commerciale proprement dite, nous y trouvons encore une coïncidence d'intérêts fondée sur une diversité d'intérêts, un échange d'un certain travail, matériel ou intellectuel, contre une certaine rétribution, matérielle ou idéale ; nous pouvons par suite les faire rentrer sous la catégorie générale du commerce.
Tout autres sont les phénomènes d'association. Ici les intérêts sont par définition identiques. Cette identité des lins peut d'ailleurs s'accorder soit avec l'identité des moyens, comme dans le cas où tous les sociétaires font le même travail, soit avec la diversité des moyens, comme dans le cas où le travail est divisé entre ses sociétaires et diflerencié. Mais, quelles que soient ses différentes organisations , l'essence de l'association , au point de vue de la fin, se dislingue nettement de celle du commerce. L'association ne nous fait pas encore sortir de l'égoïsme ; mais tandis que par le commerce, Tégoïsme cherchait son intérêt aux frais de l'intérêt d'autrui, il cherche, par l'association, son intérêt dans l'intérêt d'autrui. L'intérêt de mon associé et le mien ne font plus qu'un; ce qui est avantageux à l'un, l'est du même coup à l'autre. En ce sens, l'association établit entre l'égoïsme et le désintéressement une sorte de transition. Si elle n'élève pas encore le tien aux dépens du mien, elle n'élève pluslemien
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aux dépens du tien ; elle fond pour ainsi dire le tien et le mien dans un profit commun, contribuant ainsi, plus encore que le commerce, à la constitution d'un ordre social.
Mais il s'en faut qu'une pareille harmonie se réalise toujours, partout, et d'elle-même. Souvent, pour maintenir cette coïncidence des fins subjectives nécessaire à la vie sociale, il faut, non seulement l'attrait du gain, mais la crainte du châtiment : à la rétribution s'ajoute ainsi la coercition K
Le mécanisme de la coercition, comme celui de la rétribution, s'explique par la finalité. Tant qu'elle n'est pas proprement phj'sique, la coercition effectue l'accord des fins individuelles en substituant à une fin subjective une autre fin subjective, par exemple au désir de prendre l'argent du voisin la crainte d'aller en prison. Opérer, partout où elle est nécessaire, cette substitution de fins, tel est l'objet du droit : le droit devra donc organiser la contrainte et, par suite, avoir pour lui la force. Sans elle il n'agirait pas sur les fins individuelles ; pour qu'il soit respecté, il faut qu'il puisse se réaliser : un droit sans force est un fantôme. Aussi a-t-on raison contre les théoriciens du Naturrecht de dire qu'il n'y a un Droit, à proprement parler, que dans un Etat qui le réalise. Cependant il ne faut pas aller jusqu'à déclarer, avec Hegel, que la période antérieure à l'existence de l'État est indifterente à l'histoire du droit. Il faut, au contraire, essayer de comprendre par quelle dialectique téléologique apu sortir, du conflit des égoïsmes, le Droit complet, formulé par des lois, garanti par un Etat, et obligeant non pas seulement des individus, mais l'Etat luimôme.
Comment se représenter cette genèse? Ce serait une faute de méthode que d'attribuer la création du système juridique à la puissance de l'idée ou du sentiment du droit. L'idée ou le sentiment du droit ne sont pas des dons innés, mais des produits historiques, à la formation desquels le droit positif, lui-môme, a collaboré ; ils lui sont postérieurs,
(I) Zweck, I, 23i-420.
et non aniôricurs. Nous ne devons poser, comme antérieur à ia constitution d'un ordre juridique, qu'un seul principe, régoïsnic, ou plutôt, les égoïsmes. Comment les égoïsmes arrivent-ils à donner à l'ordre juridique la force nécessaire à sa vie? On peut so représenter cette « déduction » de deux façons. Le droit aura pour lui la force tantôt de tous les individus également forts qui composent la société, tantôt de l'individu ou des individus plus forts que les autres qui la dominent. Il sera garanti, pourrait-on dire, tantôt par la force de la majorité, tantôt par celle de la minorité.
Dans le premier cas, la société se réglemente pour ainsi dire elle-même. L'individu lésé trouve des alliés qui, unissant leur force à la sienne, font pencher la balance du droit. Les coutumes juridiques de la Rome primitive, le rôle des témoins, de l'assemblée du peuple oiïrent une illustration de cette théorie*. On dira peut-être : celui qui lèse le droit d'un autre peut, lui aussi, trouver des alliés; la théorie n'explique pas, par suite, comment la force tombe nécessairement du côté droit. On répondra en montrant que l'intérêt du plus grand nombre est évidemment attaché au respect de certaines règles, à l'observation des contrats, par exemple, sans laquelle toute vie sociale serait impossible, que par suite il est difficile de supposer qu'un individu dont l'intérêt particulier est de violer, à un certain moment, ces règles, puisse mettre de son côté, comme on dit, la majorité des autres. Plus la société sera nombreuse, et mieux, par suite, le droit sera garanti ; les égoïsmes réunis des bons citoyens triompheront plus facilement de l'égoïsme du criminel.
Mais on peut supposer des cas où une minorité, une unité même accapare la force sociale. Gomment expliquer, ici, que la force vienne soutenir le droit? C'est là un phénomène historique très fréquent, et, au point de vue de la finahté, facilement explicable. Leur propre intérêt, bien entendu, conduit ceux qui détiennent la force à faire aux
(1) Zweck^ I, 209. Geint des rOmischen Rechis, I, 118-176.
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autres des concessions : le Droit apparaît ici comme la politique de la force*. Du jour où elle s'aperçoit que, au lieu de massacrer tous ses prisonniers de guerre, elle a intérêt à en faire des esclaves, au lieu d'emmener tous les habitants d'un pays en esclavage, elle a intérêt à leur demander un tribut, de ce jour la force se domine ellemême ; substituant à la passion le calcul, elle remplace la lutte perpétuelle par un modus Vivendi, par une paix tout à son avantage, et ouvre ainsi, par la seule vertu de son égoïsme, le chemin du droit. On comprend dès lors comment, peu à peu, se dominant de plus en plus, elle en arrivera à constituer et à garantir des lois qui l'enchaînent elle-même -. En effet, supposons que les normes édictées par la force restent, comme elles l'étaient à l'origine, tout individuelles, ce qui veut dire, non pas qu'elles obligent un seul individu, mais qu'elles s'appliquent à un cas particulier, qu'elles sont créées en vue de telle ou telle circonstance sociale. La circonstance disparue, et remplacée par d'autres, la force devra créer de nouvelles lois : elle sera, dans cette phase, en mouvement perpétuel. Aussi substituera-t-elle bientôt, à ces normes particulières, des normes abstraites, valables pour un certain nombre de cas. Ces lois ne seront encore qu'unilatérales. Elles lieront les sujets, non l'Etat. Avec de telles lois une certaine égalité est compatible, mais elles sont toujours dans la dépendance de la volonté des gouvernants, elles ne donnent pas à la vie sociale cette sécurité qui est l'œuvre de la justice parfaite. Pour que l'État réalise pleinement le but du Droit, il faut qu'il écarte cette perpétuelle insécurité et donne au droit une vie propre en l'installant, pour ainsi dire, audessus de lui-même aussi bien qu'au-dessus des citoyens. La loi devient alors bilatérale. L'Etat se reconnaîtra obligé par elle. Il donnera des garanties de sa dépendance vis-à-vis de la loi ; telles seront l'indépendance du pouvoir judiciaire, l'inamovibilité des juges, la constitution du jury.
(1) Zireck, I, 249.
(2) Zweck, I, 346-435.
Mais il faut remarquer que celte dépendance même a des limites. i*our l'Ktat comme pour les individus il y a des cas de foi'ccî majeure : quand la vie sociale est en jeu, la force peut briser le droit (lu'elle a conslilué. En vain les spéculatifs s'écricMit : < Fuit justi lia ^ perenl mundus ! b En réalité, s'il fallait absolument cboisir, tous les peuples diraient plutôt : « Pcrctit justilia, riv((t mundus! > ^
Cela mémo nous renseigne sur le but que poursuit l'é.îjroïsme en construisant le droit, sur la fin du droit. Nous nous rendons compte que le droit n*est pas une fin en soi, mais seulement un moyen en vue d'une fin, qui est la vie même de la société. Ou encore, ce n'est pas une fin particulière parmi les lins que les hommes recherchent, mais une fin générale, condition de la recherche des autres., Assurer les conditions de la vie sociale, tel est son rôle ^. Ce rôle cxj)li(iuc ses métamorphoses. Si le critérium de la valeur du droit était théorique et non pratique, si l'idéal du droit était la vérité, et non l'utilité, on ne pourrait justifier ces sortes de palinodies de l'histoire grâce auxquelles une prescription juridique se trouve remplacée, au cours des siècles, par une prescription contraire également valable. Il ne faut pas oublier que, dans le droit, c'est moins Tintelligcnce que la volonté qui est en jeu, et que la volonté se détermine par l'intérêt. L'intérêt social sera donc la mesure du droit. On comprend, dès lors, à la fois les analogies et les différences des Droits que se donnent les difï'érenls peuples. On se rend compte que les formules juridiques non seulement peuvent, mais doivent changer avec les circonstances. Par exemple, parmi les conditions générales de l'existence des sociétés, il en est de tellement naturelles, que les égoïsmes laissés à eux-mêmes suffisent à les remplir, et que la société n'a pas besoin d'en prescrire, par des lois, le maintien ; au nombre de ces conditions sont la conservation des individus, leur reproduction, le travail même et le commerce. Pourtant il est des cas où,
(1) Ziceck, I, 425.
(2) Ziveck, I, 435-466.
à la suite de certaines nécessités sociales, sous l'influence de la surpopulation, par exemple, ces ressorts primitifs de la vie sociale ont besoin d'être tendus ou au contraire détendus par l'intervention des lois. Sous la pression des circonstances, le droit élargit ses cadres ou même y fait rentrer des prescriptions opposées aux prescriptions antérieures. Avant la guerre de l'indépendance des Noirs en Amérique, le droit interdisait logiquement, c'est-à-dire, ici, conformément à l'intérêt social réel ou supposé, d'instruire les nègres; peut-être rendra-t-il bientôt, avec la même logique, leur instruction obligatoire. En un mot, la relativité même du Droit est la meilleure preuve que son idéal est, non la vérité, mais l'utilité sociale.
Que l'utilité du Droit soit sociale, cela ne signifie pas d'ailleurs qu'il doive se mettre au service de quelque être abstrait, dont les intérêts seraient autres que ceux des individus. Il sert les intérêts de tous les individus dans ce qu'ils ont d'identique ^ A vrai dire, cette identité est souvent cachée par le défaut d'intelligence ; elle est souvent troublée par la méchanceté de la volonté, qui cherche à profiter à la fois des avantages généraux résultant de l'observation du droit et de l'avantage particulier qu'elle trouve, en certains cas, à le transgresser. Ainsi s'explique que le droit, tout en n'étant que la politique des égoïsmes, doive s'imposer par la contrainte aux égoïsmes mêmes. La coercition ne se confond donc pas avec la rétribution, et reste, dans le monde social, indispensable.
Elle est, comme la rétribution, indispensable, mais, comme elle, insuffisante ^. La vie sociale demande aux individus d'autres actions que celles qu'il est possible de payer ou de forcer. D'abord, pour que la rétribution produise ses effets sociaux, il faut que les individus puissent, d'une part la désirer, d'autre part Toffrir. Ce n'est pas toujours le cas, pour le riche, d'un côté, qui a trop, pour le pauvre, d'un autre côté, qui a trop peu. De plus, le travail
(1) Zn:vch, I, 512-570.
(2) YAKCck, II, 1-9.
mi^mc n'est pas bon, cl ne donne pas tout ce qu'il peut donner, s'il est excité par le seul espoir de la rétribution. D'un autre côté, un homme qui n'obéirait à la justice que par la crainte du châtiment ne serait pas souvent juste. Quand la loi ne le verrait pas, elle serait pour lui comme si elle n'existait pas. Tous les crimes qui échappent aux prises de la loi seraient possibles, bien plus, si Tégoïsme seul pousse les hommes, théoriquement inévitables.
Conil>lcr ces lacunes de Tégoïsme, telle est l'œuvre des forces morales. Comme le langage l'indique, elles paraissent (Mrc des négations des forces précédentep. Pour connaître leur essence, il faut répondre à trois questions. D'où viennent-elles? où vont-elles? Pourquoi les suivons-nous? En d'autres termes : quelle est leur origine? Quelle est leur fin objective, le résultat qu'elles doivent atteindre? Quelle est leur fin subjective, le motif en vertu duquel nous leur obéissons ^ ?
C'est dans la société qu'il faut chercher la réponse à ces trois questions. Elle est d'abord la source des notions morales. En dépit des théories nativistes, les notions morales ne nous tombent pas du ciel, comme des aérolithes, elles se sont formées peu à peu, comme par alluvions, au cours de l'histoire des sociétés. Les règles môme les plus simples, qu'il ne faut pas tuer, voler, mentir, l'homme a dû les découvrir, peu à peu, par l'expérience, qui lui a montré que, sans elles, la société ne subsisterait pas. Ainsi tout le système du monde moral est un produit de l'histoire ou, pour parler avec plus de précision, l'œuvre de la finalité -.
On le voit, la question de l'origine et celle de la fin de la morale se confondent ; si la société a engendré les règles morales, c'est qu'elles lui sont utiles. Elle en est la fin objective, ou, ce qui revient au même, le sujet téléologique. Le sujet des fins morales, celui pour qui elles existent, ne peut en effet être Dieu. Autrement la réalisation des fins de
(1) Zwech, II, 98.
(2) Zweck, II, H0*120.
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Dieu dépendrait de noire obéissance aux règles morales : Dieu dépendrait de nous. Ce sujet ne peut être non plus l'individu, puisque, par définition, les fins morales sont la négation des fins individuelles. D'ailleurs si la fin morale de l'individu était en lui-même, on ne comprendrait pas pourquoi la violation des règles morales nuit le plus souvent non à l'individu, mais à la société, pourquoi leur détermination est fonction, non des nécessités individuelles, mais des nécessités sociales. Il reste donc que ce sujet soit la société.
On peut d'ailleurs le prouver positivement de deux façons, par la déduction ou par l'induction *. — Par la déduction. La société est un tout. Un tout est autre chose que la somme de ses parties. C'est un système organisé en vue d'une fin. Or cet organisation suppose un ordre, une subordination des parties au tout. Pas de société sans ordre social, sans subordination des individus aux fins sociales, sans morale. Ainsi, vis-à-vis des individus, la société se pose comme un sujet qui, lui aussi, veut réaliser ses fins et dont l'égoïsme s'oppose à leurs égoïsmes. — L'induction apporte à ces raisonnements l'appui de tous les faits historiques. Elle nous montre qu'il n'y a pas de faits moraux qui ne soient, ou qu'on ne croie être socialement utiles, et réciproquement que les actes socialement utiles, quand du moins ils ne s'accomplissent pas tout seuls de par la nature, sont commandés par la morale. Nous ne sommes plus, dès lors, étonnés de voir l'idéal moral varier avec les peuples, pasteurs, agriculteurs, guerriers, avec les classes môme ; nous serions plutôt légitimement étonnés du contraire.
Ce ne sont pas seulement les règles proprement morales, ce sont les mœurs, et jusqu'aux modes qui sont ainsi déterminées par les fins sociales. Et Jhering, pour rendre plus éclatante la puissance de la fin, prend à tâche de montrer que les plus petits usages, qui naissent, semblet-il à première vue, du caprice et du hasard, obéissent,
(l)Zw;ec/r, II, 134-230.
IIK LLS SCItINCliiS SO<:iALKS EN ALLEMAGNE
en réaliu'', dans leurs moindres détails, à quelque ulililé. La niotle dans son mouvement peri)étuel n'échappe pas plus à celle loi que la coutume dans sa permanence relative. Dans toutes l(^s obligations mondaines, règles de décence, de convenance, de politesse, Jhering retrouvera, avec une ingéniosilé sans exemple, des prescriptions utiles, des mesures proj)liyl.t<-li(iuos, toute une police de sûreté de la morale *. Kn Irai né plus loin qu'il ne l'avait pensé par le plaisir d'explorer ce champ tout nouveau, Jhering n*eut pas le temps (le répondre expressément à la troisième des questions ([u'il s'était adressées : « Ouelle est la fin subjective des régies morales ? » mais, d -après quelques indications qu'il donne en posant le problème, il est permis de reconstituer s.'i réi)onse. 11 critique vivement les morales qui, pour atteindre le but social, proposent h l'homme des plaisirs individuiîls tout difVérenls de ce but, comme les mères qui, l)()ur obtenir de leurs enfants qu'ils prennent un remède, leur proposent du sucre (/Mc/.<?/7/a*o/*/e7i^). La vraie morale, dit-il, doit élever les fins subjectives à la hauteur des fins objectives ; l'iiomme moral ne doit pas chercher d'autre motif d'action (|ue le désir de remplir son rôle social ; il doit agir, en somme, non pour lui-même, mais pou;r la société. Sans doute celle force morale est encore née historiquement de l'égoïsme, et Jhering se promettait de montrer à la suite de quelles transformations l'égoïsme, dans les mains de l'histoire, se change en altruisme, comme le verjus, dans les mains de la nature, se change en raisin doux ^. Il n'en est pas moins vrai que ces deux forces, au point d'arrivée, demandent à être radicalement distinguées. C'est de leur opposition que naît, dans l'âme, le sentiment du devoir. A vrai dire, Jhering laisse entrevoir un sentiment supérieur à celui-là môme : dans l'amour, qui serait la poésie de la morale comme le devoir en est la prose, le tien et le mien ne pourraient plus être distingués, les deux
(1) Zwedc, II, 243-723.
(2) Ziceck, II, J49.
(3) Vorfjeschichle der Indo-Europiier, p. 60.
Ud^.
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termes opposés, égoïsme et altruisme, ne feraient plus qu'un. Ainsi la dialectique téléologique, ayant parcouru les différents cercles de la vie sociale, se serait achevée en une synthèse, qui aurait réconcilié les forces opposées par la thèse et Tanlilhèse.
Les derniers livres de Jhering nous montrent que, s'il en avait eu le temps, il eût élargi encore le cercle des applications de la finalité, que par elle il eût essayé d'expliquer la genèse, non pas seulement des idées juridiques et morales, mais encore des idées religieuses et môme des idées scientifiques.
Sa méthode apparaît clairement dans les quelques problèmes d'origines qu'il traite, à propos de l'histoire primitive des Indo-Européens. Il se plaint qu'on prenne les effets pour des causes et qu'on attribue à la puissance des idées la création d'institutions qui sont nées des besoins pratiques de Tégoïsme K C'est ainsi qu'il reprochera à Fustel de Coulanges ^ d'essayer d'expliquer par l'histoire d'une croyance toutes les institutions de la cité antique, à Renan ^ d'essayer d'expliquer, par le développement de ridée monothéiste, toute l'histoire du peuple juif. Les croyances ne sont pas des faits premiers, elles demandent à èlrc expliquées ; les mômes tendances qui expHquent tous les faits sociaux les expliqueront. Les tendances religieuses nous paraissent au premier abord assez différentes des tendances égoïstes ; elles en sont pourtant le fruit naturel. L'Aryen qui offre des sacrifices aux mânes de ses pères obéit à la crainte, et est utilitaire. Les actes religieux paraissent assez différents des actes utiles. Mais, outre qu'il suffit, pour les justifier du point de vue utilitaire, que leur utilité soit imaginée, on peut, la plupart du temps, y reconnaître des habitudes engendrées par des actes anciennement utiles '\ On expliquerait de la sorte l'origine
(1) V(u'fjc,schic/ile, 51.
(2) Vurfjeachic/ilCj 63-73.
(3) Vorf/eachichle, 288-305.
(4) Vof'f/e^cfLlchlCj 413.
des rites les plus bizarres, el par exemple celle du syslùiiio augurai des Romains. Tout ce système est un souvenir de la période d'émigration pendant laquelle les ancôtrcs des Romains allaient de l'Orient vers l'Occident. Pendant cette période, il était utile aux conducteurs des émigrants, pour savoir s'ils devaient arrêter leur armée ou continuer leur marche, de contempler l'état du ciel du côté de rOccident, de consulter le vol des oiseaux, les vestiges des quadrupèdes, de scruter les entrailles des bœufs ^ Ainsi les nécessités pratiques sont mères des formes comme des idées religieuses.
Les mômes nécessités ont sur l'histoire des sciences la plus grande influence. Si les Babyloniens ont fait beaucoup pour le progrès des mathématiques et de l'astronomie, leurs découvertes sont dues, non pas tant aux spéculations théoriques de la pure science, qu'aux exigences pratiques de Tarchitecture et de la nautique ^. Les idées scientifiques apparaissent sous la pression des besoins. C'est la fin qui fait naitrc les sciences comme elle fait naître les religions. D'une façon plus générale, les inventions se produisent au moment et à l'endroit où, d'une part, les besoins humains sont les plus exigeants, où, d'autre part, les conditions naturelles sont les plus favorables s. A l'aide de cette double détermination la finalité peut, suivant Jhering, expliquer tous les phénomènes sociaux, et < nécessiter » l'histoire.
(1) Vorfjcschichle^ 439-459.
(2) Vorcjeschichle^ p. 141-179-223. On trouvera, dans la nouvelle édition de YUhLoire ancienne des peuples de l'Orient classique, de Maspero, des explications analogues. C'est ainsi qu'il explique le développement de la géométrie chez les Egyptiens par Tobligation où le Nil les mettait, en modifiant et en efTaçant, dans ses crues, les bornes naturelles des champs, d'arpenter avec précision. I, 328.
(3) Vovfjeschichie, 106, 186.
Quelle est la valeur scientifique de cette philosophie sociale ? Et d'abord quel est son sens historique ? Quelles tendances des sciences sociales exprime-t-elle ? Quels sont, en Allemagne, les courants d'idées qu*elle a suivis, ceux qu'elle a remontés?
Quand Jhering entra dans les études juridiques, Técole historique avait déjà triomphé de Tancienne'philosophie du droit, et imposait sa méthode. C*est à elle que Jhering devra naturellement le plus, mais c'est contre elle aussi qu'il prendra position ; c'est en signalant ses excès ou ses défauts qu'il spécifiera sa propre doctrine.
Il fera tout d'abord cause commune avec l'école de Hugo et de Savigny contre l'école de Rousseau et contre celle de Hegel, contre le Natuirecht et contre le 5toaterecA^ H reconnaît, dans l'individualisme, le péché originel de la philosophie du droit naturel. Elle oublie que de nos jours comme autrefois l'intérêt social est la mesure de tous les droits et des droits privés eux-mêmes ^ Contre cet individualisme, l'étatisme a raison de prouver que l'existence d'une force publique est nécessaire à l'existence du droit. Mais la genèse de cette force elle-même demande à être étudiée ^. Quand Hegel regarde comme des quantités négligeables , indifférentes à l'idée, les phénomènes sociaux antérieurs à l'existence de l'État, qu'il divinise, il prouve, par son mépris de l'histoire, l'insuffisance de sa dialectique ^. A vrai dire, quelque forme qu'elles prennent, ces philosophies du droit substituent toujours, aux faits, des idées à priori, qu'elles supposent manifestées soit dans les individualités, soit dans l'État. De ces constructions
(1) Zweck, I, 237, 523, 532.
(2) Geist der rômischen Rechts, I, 225.
(3) Zweck, I, 258.
tVîiliMiHMil arl)ilraircs, il faut revenir à robservation des faits et r^inviulre piod dans la réalité historique.
Mais si JlKM-iiii: rccoiinait la nécessité de riiistorisme, il est le i)rtMiiicr à en signaler les dangers *. Il veut ({u'on ro[)ivnne pied dans Thistoire mais non qu'on ^'v t'iMoMCi' el jju'on y demeure enlisé. 11 sent, comme \\ .'iiriitT. «iiie riiistorisme entretient souvent, au milieu niinip do lôruditioii, une certaine paresse d'esprit, un «jni'-lisiiio qui désintrrosse les hommes, non pas seuleiinMit «h*s n'iornies i)ralivjues, mais des efforts théoriques d»'>liiii'< à ramoner à l'unité la multiplicité des phénomènes siu-i.iiix. On décrit, on n'explique plus; on a peur des i<lr»'s, nii s'cnt'ormi» dans les faits. Jhering proleste contre ces cxirs (le la réaction ((ue dans nommait déjà l'anti-philosi»j)liisinc. Il se i)laint ([u'on assimile le savoir juridique, la comiai>sance des faits avec la science du droit. 11 raille le pi»ilivi>me ilo ces savants, véritables disciples de saint 'riiniii.is, qui ne veulent croire ({ue ce qu'ils peuvent voir ri toui-licr, prélcnilant borner l'élude du droit à la conii.iis.N.incc lies droits positifs dûment formulés'^. Ils oublient aiii>i. non i)as seulement le droit idéal, mais surtout la majeure partie des droits i)osilifs, dont une minorité seulement a pu être exj)rimée : ])our formuler un droit, une grande puissance d'observation et d'expression est en elVel nécessaire, ([ui n'a pu être (jue tardivement acquise. Ainsi les formules du droit positif doivent être les poteaux indicaliMirs. non les bornes de la recherche du juriste. II faut «lu'il retrouve, sous les fonnules, les tendances, sous la lettre l'esprit du droit. La méthode dite chronologique aussi bien ([ue la méthode dite synchronistique ne saisissent (juo les coïncidences extérieures des j)hénomènes juritli(tuos ; il faut en faire saillir la « connexion philosophique » ''. En un mol, pour connaître le droit, il faut le
J) (U'isf, I, 58-80. liiilicickdun(is(iC!scliichle dea ronùschen licL'hl.s. KiidviluiKj.
(2) (ivlsf, I, 47.
(3) Enticickelunfjfifjcachk'hley G. Hekt^ I, 43.
R. VON JnERING. — LA. PHILOSOPHIE DIT DROIT 123
connaître par les causes, et si ces causes ne sont pas tangibles, visibles dans les codes, si elles sont cachées dans les âmes, il faut savoir entrer dans les âmes ; si les causes ne sont pas offertes à la pure observation, mai^ promises aux théories, il faut savoir faire des théories. En ce sens on pourra dire que toute science du droit est subjective. Mais, dit Jhering dans une phrase qui semble être le contre-pied de la fameuse devise de Ranke, réclamer partout, en histoire, Tobjectivité absolue, n'est-ce pas méconnaître la nature de la connaissance humaine * ? Qui veut, en matière de science sociale, ne retenir que l'objectif, pourra décrire, à la rigueur, mais n'expliquera pas. Or, pour introduire un ordre dans la masse confuse des phénomènes juridiques, un principe d'explication est nécessaire ; la véritable science du droit est à ce prix. On pourrait donc dire que, suivant Jhering, ce terme ambigu de science du droit, qui sert à désigner des choses si différentes, le savoir historique aussi bien que l'habileté technique 2, devrait être réservé à la désignation de ce qu'on nomme, souvent, philosophie du droit. Si toute science doit être, ou tendre à être ^explicative, il n'y a pas de science du droit sans une recherche des causes, ou, ce qui revient au même, des fins des phénomènes juridiques, en un mot sans une philosophie sociale.
Quels principes d'explication l'école historique offraitelle donc à Jhering ? On croyait et on croit encore, parfois, expliquer les phénomènes juridiques en assimilant le droit à un organisme. Savigny, en discutant le pouvoir de légiférer ^ , en combattant le rationalisme du xviii® siècle qui, domme il attribuait à la raison individuelle la création du droit dans les temps primitifs, lui accordait le pouvoir de la transformer, de la créer à nouveau de notre temps, en montrant enfin que le droit n'est pas une œuvre artificielle,
(1) Entwickelungsgeschichte^ 1.
(2) Cf. Die vergleichende Rechtswissenschaft, par T. Meili, dans la Zukunft du 16 juin 1894.
(3) Dans l'ouvrage intitulé : Veber den Beruf unserer Zeit zur
Geselzfjehumj,
qui résulte d'uii calcul, mais un produit naturel, qui sort du plus profond de l'Ame populaire et s'épanouit lentement comme une fleur, ouvrant la porte au naturalisme. — Jhoriii^' en ressentit Tinfluence. Comme Stahl, comme Posl, il comparera le droit à un organisme, et se placera, pour le décrire, tantôt au point de vue anatomique, tantôt au point de vue physiologique *. Mais il reconnaît vite que, si ces analogies sont commodes pour la description des faits jundl(jues, elles n'en font pas avancer Texplication. Leur avantage est négatif. Sans doute la métaphore naturaliste a le j)rivilège de rendre sensible l'erreur de l'hypothèse individualiste, mais il faut comprendre qu'elle nous présente un problème, et non une solution. 11 ne suffît pas de montrer que les droits n'ont pas été fabriqués, de toutes })icces, par la réflexion individuelle ; il faut encore découvrir les forces réelles dont ils sortent. La notion de l'organisme nous met-elle sur le chemin de cette découverte ? N'est-elle i)as une notion confuse par excellence que le nîiluraliste trouve au début, non au terme de son analyse, et qu'il essaie de résoudre en ses éléments ? Si elle veut, (lil.)liering contre Stahl ^, se mettre à l'école des sciences naturelles, la science du droit, pas plus que la chimie organique, ne doit souffrir des organismes, elle doit les dissoudre. Ainsi Jhering ne s'arrête pas à l'idée d'organisme, il n'en retient que ce qui est principe d'explication, l'idée de finalité. A la lumière de cette idée, les phénomènes juridiques apparaîtront, non plus comme des fruits de la nature, mystérieux, inexplicables, mais comme des produits de l'art humain ^. La philosophie paresseuse du naturalisme laissait croire qu'ils se faisaient pour ainsi dire tout seuls ; on pourra au contraire leur assigner des causes précises dans les tendances, soit de l'État, soit de l'individu. Jhering rendra de la sorte, dans sa philosophie du droit, une certaine place aux deux théories que le natu-
(1) (ichf, I, 48-58.
(2) r;m/, IH, 40.
(3) (;('/.v/, IV, 3, 300.
ralisme écartait. L'histoire du droit prouve en effet que, bien souvent, des phénomènes dont on attribuait Torigine à quelque floraison spontanée de Tâme populaire sont dus à l'action de l'État ; seul, il pouvait, préoccupé, non pas sans doute de réaliser quelque idée, mais d'agir au mieux de son égoïsme, donner, à telle formule juridique, force de loi. Bien plus, si l'on remonte plus haut dans la recherche des causes, et qu'on poursuive le principe de cette force même de l'État, on le trouve dans les individus *. La finalité ne se réalise pas en quelque sorte d'elle-même, comme ridée hégélienne ; le désir ne vit que dans les consciences, c'est-à-dire dans les consciences individuelles. Toute tendance pour Jhering part des individus et revient aux individus . L'histoire du droit romain est là pour prouver que la force primitivement créatrice du droit est le t principe subjectif », non pas sans doute la recherche réfléchie et calculée de la justice, mais le désir instinctif de vivre, Tégoïsme enfin. C'est du conflit et de l'accord des égoïsmes que résultent des lois qui sont vraiment alors des conventions 2, c'est le besoin d'assurer les conventions qui fait naître l'État lui-même. Ainsi Jhering, conduit par l'idée de finalité, en arrive, comme Wagner, Tônnies, Dietzel, Menger, à rendre à l'hypothèse individualiste, comme principe d'explication, une certaine valeur ^.
Ce n'est pas le seul avantage que Jhering reconnaisse à l'esprit du Naturrechi, Sur un autre point encore, il l'opposera à l'historisme : il jugera les tendances cosmopolites de l'un plus utiles à la science que les tendances nationalistes de l'autre. Et, sur ce point comme sur les autres, nous pouvons comparer l'attitude que prend Jhering vis-àvis des juristes à celle que prend Wagner vis-à-vis des économistes. A la théorie de |Savigny, qui représente les Droits comme des émanations des âmes nationales, Jhering reprochera d'abord de mal s'accorder avec l'histoire elle-
(1) Zweck, I, 258.
(2) Geits, I, 211, 216.
(Z)Geist, 1,224.
120 LLS SCIKNCKS SOCIALKS ES ALLEMAGNE
luriiic. La conquête de TAllemagno par le droit romain n'osl-elUî i)a.s un fait historique ? Apparemmenl il ne sortait pas du i>lus profond de râmc germaine. Venu du (K'iinrs, il l'a cependant pénétrée. Ce qui décide en effet les peuples à adopter un système juridique, ce n'est j)as son caraclcre national, mais son caractère pratique *. I/ulililc conduit les nations à s'emprunter des formules do droit aussi bien qu'à s'en créer pour elles-mêmes. Le nali(ïnalisni(î no rend pas compte de la tendance à s'univiM'saliser, ([uo manifestent les droits, sous la pression de rinlcrcl sociaL En ce sens, le cosmopolitisme même du Xtifurri't'hi repondait, au moment où il est apparu, à une tendance réelle ilu droit -. A vrai dire, l'école historique se fait une fausse idée de la vie des nations si elle s'imagine qu'elles tirent tout d'elles-mêmes. Un évolutionnisme mal compris nous fait croire à tort que, d'un germe une fois posé à l'origine, tous les phénomènes sociaux doivent sortir par une sorte do développement solitaire, unilinéaire. L'histoire nous prouve au contraire que les transformations attribuées à ([uchpie spontanéité interne sont dues souvent à quelque cause externe. Comme des individus, les nations se nourrissent d'emprunts faits au monde extérieur^. Les Droits ne sont pas des produits de la nature qui ne se laissent pas transplanter, mais des produits de l'art qu'on peut transporter ou imiter. VA si ce transfert est possible, c'est que, malgré les dilVérences (jui les séparent, il y a entre les Droits queUpie chose de commun : leur rôle social. L'historisme, occui)é de noter les diversités, a perdu de vue celte miité des systèmes juridiques. Jhering, comme Posl'*, veut la remettre on lumière, mais en se plaçant, d'emblée, par la téléologie, comme au cuîur de tous ces systèmes, dans leur fin. D'ailleurs Jhering est loin de nier l'influence que peut
(!) <,V;.s7, I, S, 315; III, 8.
(4) Cr. Crundris.'i dcr elhnolofjlschen Jilrlsprudcnz^ 1805, f, Ein- Icitumj.
R. VON JIIERING. — LA PUILOSOPUIE DU DROIT 127
exercer sur les phénomènes sociaux en général et juridiques en particulier le caractère national. Lui-môme a donné, dans son Geist des rômischen Bcchts, un des plus illustres exemples de V'o7Ae/73.<??/c/io/o/7/*e appliquée, prétendant déduire, des traits généraux de leur caractère, le détail comme l'ensemble du système juridique des Romains. Il semble même qu'il prenait, à cette époque, le caractère nationalpour un principe d'explication dernier, lui-même inexplicable. Les qualités des peuples lui paraissent être alors, comme celles des individus, des faits donnés, bornes de la recherche ^ Ses derniers livres prouvent qu'il dépassa ce point de vue, et faisant encore une fois appel à son idée maîtresse, l'idée de fin, tenta d'expliquer la formation des Ames nationales elles-mêmes. Le fameux Volksgeisl^ ne lui apparaît 'plus alors comme une puissance innée, originelle, antérieure ou inférieure aux phénomènes historiques : la vie du peuple fait son àme, 11 n'est pas une fois né, il devient, et son devenir est déterminé par les circonstances, permanentes ou passagères. 11 faut, pour comprendre le rapport du caractère d'un peuple avec son histoire, retourner la formule scolastique et dire : IJsse sequitur opcrari. Supposer que des tendances spécifiques sont innées aux nations, c'est encore arrêter arbitrairement l'analyse. A vrai dire, il n'y a qu'une tendance primitive, commune à tous les êtres, et c'est justement la tendance à persévérer dans leur être. Mettez cette même tendance aux prises avec des milieux différents, ici avec des montagnes arides, là avec des plaines fertiles, et vous verrez se former peu à peu, sous la pression des circonstances, dans la lutte de la fin avec les moyens, une individualité nationale. On eû^ si l'on peut ainsi dire, changé de berceaux les premiers Aryens et les premiers Sémites, fixé ceux-là dans les plaines de l'Euphrate et ceux-ci sur les plateaux d'Asie, on eût inévitablement obtenu de leur histoire, ici un peuple pasteur, peu civiUsé, indolent, là un
(!) r.eisi, in, 200.
(2) Ko/v/e.vo//;c-///e, 95, 270, 29J.
môme. La conquête de l'Allemagne par le droit romain n'ost-cllo pas un fait historique ? Apparemment il ne sortait pas du plus profond de Tame germaine. Venu du dehors, il l'a cependant pénétrée. Ce qui décide en effet les peuples à adopter un système juridique, ce n'est pas son caractère national, mais son caractère pratique ^ L'utilité conduit les nations à s'emprunter des formules de droit aussi bien qu'à s'en créer pour elles-mêmes. Le nationalisme ne rend pas compte de la tendance à s'universahser, que manifestent les droits, sous la pression de l'intérêt social. En ce sens, le cosmopolitisme môme du Xaturrecht répondait, au moment où il est apparu, à une tendance réelle du droit 2. A vrai dire, l'école historique se fait une fausse idée de la vie des nations si elle s'imagine qu'elles tirent tout d'elles-mêmes. Un évolutionnisme mal compris nous fait croire à tort que, d'un germe une fois posé à l'origine, tous les phénomènes sociaux doivent sortir par une sorte de développement solitaire, unilinéaire. L'histoire nous prouve au contraire que les transformations attribuées à quelque spontanéité interne sont dues souvent à quelque cause externe. Comme des individus, les nations se nourrissent d'emprunts faits au monde extérieur '. Les Droits ne sont pas des produits de la nature qui ne se laissent pas transplanter, mais des produits de l'art qu'on peut transporter ou imiter. Et si ce transfert est possible, c'est que, malgré les différences qui les séparent, il y a entre les Droits quelque chose de commun : leur rôle social. L'historisme, occupé de noter les diversités, a perdu de vue cette unité des systèmes juridiques. Jhering, comme Post'% veut la remettre en lumière, mais en se plaçant, d'emblée, par la téléologie, comme au cœur de tous ces systèmes, dans leur fin. D'ailleurs Jhering est loin de nier l'influence que peut
(1) r.elst, I, 8, 315; III, 8.
(2) Geht, I, il.
(3) Gelsf, I, 8.
(4) Cf. (Irundr'iss der elhnolo(jlschen Jilrisprudenz, 1895, 1, Einleilutif/.
R. VON JUERING. LA PHILOSOPIUB DU DROIT 127
exercer sur les phénomènes sociaux en général et juridiques en particulier le caractère national. Lui-même a donné, dans son Geist des rômischen Bechts, un des plus illustres exemples de Vôlkerpsychologie SLi^-pMqviéej prétendant déduire, des traits généraux de leur caractère, le détail comme l'ensemble du système juridique des Romains. Il semble même qu'il prenait, à cette époque, le caractère national pour un principe d'explication dernier, lui-même inexplicable. Les qualités des peuples lui paraissent être alors, comme celles des individus, des faits donnés, bornes de la recherche *. Ses derniers livres prouvent qu'il dépassa ce point de vue, et faisant encore une fois appel à son idée maîtresse, l'idée de fin, tenta d'expliquer la forma lion des âmes nationales elles-mêmes. Le fameux Volksgeist ^ ne lui apparaît fplus alors comme une puissance innée, originelle, antérieure ou inférieure aux phénomènes historiques : la vie du peuple fait son âme, 11 n'est pas une fois né, il devient, et son devenir est déterminé par les circonstances, permanentes ou passagères. Il faut, pour comprendre le rapport du caractère d'un peuple avec son histoire, retourner la formule scolastique et dire : Esse sequitur operari. Supposer quç des tendances spécifiques sont innées aux nations, c'est encore arrêter arbitrairement l'analyse. A vrai dire, il n'y a qu'une tendance primitive, commune à tous les êtres, et c'est justement la tendance à persévérer dans leur être. Mettez cette même tendance aux prises avec des milieux différents, ici avec des montagnes arides, là avec des plaines fertiles, et vous verrez se former peu à peu, sous la pression des circonstances, dans la lutte de la fin avec les moyens, une individualité nationale. On eût, si l'on peut ainsi dire, changé de berceaux les premiers Aryens et les premiers Sémites, fixé ceux-là dans les plaines de l'Ëuphrate et ceux-ci sur les plateaux d'Asie, on eût inévitablement obtenu de leur histoire, ici un peuple pasteur, peu civilisé, indolent, là un
(1) Geist, III, 200.
(2) Vorrjeschichte, 9^, 270, 291. .
peuple agriculteur, conslrucleur, actif *. Les Germains ne portaient pas en eux, comme un don du ciel, une tendance spéciale aux émigrations : le désir de vivre commun à toutes les races, la faim, mal satisfaite par le milieu, les a comme chassés devant elle ^. Les différents caractères nationaux que présentent , aujourd'hui , les différents peuples de TEurope, pourraient être, de la sorte, non plus seulement constatés ou décrits, mais expliqués. La téléologic dépasse la psychologie nationale.
D'une façon plus générale, Jhering, fort de sa téléologie, reproche aux hypothèses explicatives suscitées par Técolc historique une sorte d'arrêt dans l'explication : elles prennent pour causes premières, irréductibles, des phénomènes qui ne sont eux-mêmes qu'effets et conséquences. C'est ainsi que Jhering blâmera l'historisme non pas seulement d'attribuer la création des différents droits aux seuls sentiments nationaux, mais, en général, de vouloir expliquer par la présence du sentiment du droit l'apparition des phénomènes juridiques. En effet ce sentiment n'est pas primitif, mais acquis, et il n'est pas juste de dire qu'il ait créé les droits : c'est plutôt la réciproque qui est vraie''. Sans doute, au moment où nous naissons, notre milieu social est tellement imprégné de droit que nous acquérons sans nous en douter et rien qu'en respirant, semble-t-il, le sentiment juridique. Nous sommes donc tout naturellement portés à croire qu'il sort de nousmêmes. Mais la science de la médecine n'a-l-elle pas prouvé que beaucoup de troubles organiques que 1 on croyait autrefois produits comme spontanément, par des causes tout internes, viennent en réalité du dehors? La science du droit dissipera de même l'illusion nativiste, en découvrant les voies insensibles par lesquelles les notions du droit s'infiltrent, pour ainsi dire, en nous. Sans doute encore, de nos jours, le sentiment juridique crée des lois,
(1) Vorf/eschichfe, 98, 109.
(2) Vorf/eschichlCy 463.
(3) Zioech\ II. Vorrede, p. X. ZiveckVorr/eschichte, 16.
R. VON jnERING. — LA. PHILOSOPHIE DU DROIT 129
sinon le sentiment juridique de la nation, du moins celui de quelques individus qui donnent comme le ton à la foule * . Mais c*est une erreur d'imaginer que le même rapport qui lie aujourd'hui le droit et le sentiment du droit a existé de tous temps : passer de l'actuel à l'éternel, du donné à l'inné est d'une philosophie paresseuse 2. La nature est parcimonieuse : pas plus qu'elle n'a imprimé dans l'esprit des hommes, antérieurement à toute expérience, l'idée de la brouette ou de la machine à vapeui^, elle ne lui a donné toute faite l'idée de la propriété ou de la justice. Elle ne lui a fait qu'un don, Tégoïsme : et c'est de ce sentiment, seul primitif, que l'histoire, après un long travail, tire progressivement tous les autres, y compris le sentiment du droit ^. A la doctrine romantique du sentimentalisme il faut donc substituer, dit Jhering, le prosaïsme de la finalité : la lutte des égoïsmes, non l'attrait mystique de quelque sentiment juridique, a suscité le droit. C'est la nécessité qui fait les lois. On peut donc dire que le droit existait objectivement dans les institutions, avant qu'il n'existât subjectivement dans les âmes, c'està-dire avant qu'elles n'en eussent pris conscience comme d'une puissance spéciale, distincte de la force, et pouvant s'opposer à elle. Ainsi s'explique ce fait que, pendant longtemps, le sentiment du droit ne fait que refléter les institutions : c'est seulement après qu'il a reçu la longue éducation du droit objectif que le sentiment juridique, comme un enfant qui discute les ordres de sa mère, réagit sur le droit objectif. Ainsi le rapport de ces deux termes varie avec l'histoire ; le droit précède d'abord le sentiment du droit, puis l'accompagne, et enfin le suit, comme l'ombre, à mesure qu'avance le soleil, précède, accompagne, et suit un voyageur. Parce que nous sommes au soir, nous ne devons pas croire que l'ombre, au matin, marchait déjà derrière nous *.
{\) Enlwickelungsg€schichte,2^m
(2) Zweck, I, 257, 356.
(3) Vorgeschichte, 50-60.
(4) Entwickelungsgeschichte, 27.
130 LES SCIt:NCKS SOCIALES EN ALLEMAGNE
Le in^ine raisonnement permet èi Jhering de restreindre la part, non pas seulement du sentimentalisme, mais de toute espèce d'idéalisme en matière de science sociale*. Il n'a pas eu occasion de prendre directement à partie la phil()so])hie de l'histoire intellectualiste, suivant laquelle l'histoire des croyances et des connaissances révélerait les vérilal)les causes de toute transformation sociale, mais ce qu'il dit, dans ses derniers livres, du rapport de la reli- ^\on ou de la science avec la finalité, indique assez ce qu'il pensait d'une explication totale du monde social par les idées. 11 est loin de nier leur action, mais il la tient, comme leur être même, pour dérivée, et non pour initiale. Souvent, expliquer à l'aide des notions que nous trouvons actuellement dans nos Ames le cours des événements historiques et la création des institutions juridiques, c'est renverser l'ordre réel, mettre l'effet à la place de la cause et oublier que ce qui est premier pour notre conscience est parfois dernier dans l'histoire. A cette méthode qu'il appelle psycliologique il faut substituer la méthode qu'il appelle réalistique -. Elle nous montrera que partout le concret a précédé l'abstrait, et la pratique, la théorie, que la recherche de la fin est antérieure à l'apparition des idées -^ Cette théorie môme qu'on peut appeler l'idéalisme formel ou rationalisme, et qui consiste à dire que les phénomènes juridiques, comme tous les phénomènes sociaux, ne tendent pas sans doute à réaliser un certain idéal matériel, mais à s'organiser rationnellement, à former un ensemble logique satisfaisant pour la raison*, prêtera à des objections du môme genre. Sans doute Jhering a reconnu, avec Puchta, les services qu'elle peut rendre. Elle décrit fort justement la forme que tendent à prendre
(1) Contre rutilitarisme de Jhering, cf. Kohler : Idéale ira Ilecht. Archive fiir biif/r. licc/i/, 1891, p. 160.
(2) Zwec/c, H, 109-125.
(3) Vnrf/esrhichl(\ 163, 221.'
(i) Cf. F. Dahn, Vcrnttnf'f hn Ilechf. L'auteur y entreprend, de ce point de vue ralionalisle, une critique développée des idées de Jhering.
les phénomènes juridiques; il est très vrai que les formules de droit se relient, s'organisent, forment un systèmede plus en plus logique, et nul, mieux que Jhering, n'a détaillé les opérations grâce auxquelles les droits sont analysés, ramenés à leurs principes, réduits à l'unité dans des formules qui deviennent elles-mêmes productrices, par déduction, de droits nouveaux. Mais il nie que, là même où elle se réalise, cette organisation logique soit son but à elle-même. Des raisons pratiques ont provoqué son développement ; des raisons pratiques peuvent le limiter. C'est une erreur dé définir les systèmes juridiques, avec Dahn, comme une exigence de la raison : Jour forme rationnelle elle-même n'est qu'une exigence des intérêts sociaux. Que ces intérêts changent et ils feront entrer dans les systèmes en question — dussent-ils les briser — des éléments nouveaux. A la dialectique du concept il faut substituer la dialectique des fins. La prétendue nécessité logique n'est qu'un reflet des nécessités pratiques. Les principes se modèlent sur la vie, non la vie sur les principes ^ En un mot, pas plus que le sentiment, la raison n'explique la genèse et le développement des phénomènes sociaux : lorsque la logique apparaît dans l'histoire, il faut encore, pour expliquer sa présence même, en revenir à la téléologie.
Nous comprenons du même coup la place que Jhering peut faire, dans sa philosophie sociale, aux tendancesdites matérialistes. Il refuse de chercher dans les idées, les causes premières des phénomènes sociaux : est-ce à dire qu'il veuille soumettre ces mêmes phénomènes à l'action mécanique des phénomènes extérieurs, qu'il tâche,, en éliminant méthodiquement toute psychologie de ses. explications, à constituer une sociologie sans âme ou du moins sans conscience ? Sans doute les phénomènes extérieurs devront entrer en ligne de compte dans l'explication des phénomènes sociaux : et nous avons vu que Jhering* leur fait large part, puisque, de la présence de sols diffé-
(I) Geist, IV, 310, 599; I, 49; Zweck, I, 420^30.
renls, il prétend déduire les différents caractères de l'Aryen et du Sémite. Mais il est loin d'accorder à ces phénomènes la dignité de causes. Sa définition de l'activité le lui défend. Le monde extérieur peut être la cause occasionnelle, mais non la cause efficiente du monde intérieur ; quand il s'agit de phénomènes sociaux, c'est-à-dire d'actions humaines, la cause efficiente ne fait qu'un avec la cause finale*. Au désir primitif, qui partout est le même, la nature offre des moyens différents : l'action réciproque de cette fin sur ces moyens, de ces moyens sur cette fin explique la diversité comme elle explique l'unité de la vie des sociétés humaines.
Ainsi le finalisme de Jhering garde, au milieu des philosophies sociales courantes, une originalité. 11 ne se subordonne à aucune d'elles et prend, cependant, quelque chose à chacune. Les différents principes d'explication à l'aide desquels on essaie de déterminer les phénomènes sociaux gardent à ses yeux une utiUté ; chacun représente comme un moment de la vérité, que seule la dialectique léléologique peut reconstituer tout entière. En les faisant rentrer sous un principe d'explication supérieure, il ne les détruit pas, il les dérive en quelque sorte et explique ellesmêmes ces forces au delà desquelles on croyait ne pas pouvoir remonter. Pour ne pas perdre la part de vérité contenue dans le naturalisme, dans le nationalisme, dans l'idéaUsmc, dans le matérialisme, il suffit de remettre leurs différents principes à leur rang, d'assigner à chacun sa place dans le système dominé par la fin. Cette largeur syntliétique qui caractérise le système de Jhering nous fait comprendre pourquoi il est si malaisé, parfois, de classer ses tendances, pourquoi les écoles les plus différentes en appellent à son autorité, pourquoi lui-même semble parfois hésiter sur la définition de sa méthode. Occupé de prouver que les différentes philosophies sociales sont vraies dans certaines limites et ne sont vraies que dans certaines limites, il s'opposera, tantôt aux unes, tantôt aux autres.
(1) Zweck, Ij 24.
R. VON jnERlKG. — LA. PHILOSOPHIE DU DROIT 133
Contre les idéalistes il dira qu'il est réaliste, contre les matérialistes, qu'il est psychologue. Ces changements de front ne doivent pas nous faire illusion. Au fond, de par sa définition de Taction, sa méthode reste, forcément, psychologique. On ne peut pas dire, pour transposer une formule fameuse, qu'il explique jamais, en dernier ressort, l'intérieur par l'extérieur. Sans doute il refuse de placer à l'origine des phénomènes sociaux un phénomène intérieur complexe, spécifique, élaboré, tel que le sentiment du droit par exemple, qui n'a pu lui-même s*élever sans l'aide de phénomènes extérieurs, tels que les formules des droits positifs, mais il y étabht le phénomène intérieur essentiel, simple, primitif, véritable fait premier, le Dé^ir. Le Désir donne la vie à tout le reste et met en branle les différentes forces de l'histoire ; c'est le véritable créateur du monde social.
Dans quelle mesure et à quelles conditions ce principe téléologique peut-il déterminer les phénomènes sociaux ?
Il serait injuste de juger de sa valeur scientifique d'après les hypothèses parfois aventureuses auxquelles il entraîne Jhering. Dans son enthousiasme téléologique, Jhering va parfois jusqu'à prêter à la nature des intentions dont il serait difficile de prouver l'objectivité. Mais, qu'une idée puisse suggérer des hypothèses métaphysiques, cela prouve-t-il qu'elle ne puisse provoquer des découvertes scientifiques ? Trop souvent on a fait, de la sorte, au finalisme, des procès de tendances. Parce que des abus ont été commis en son nom, faut-il se priver de ses services? Il importe seulement de délimiter ses applications.
Autant il est téméraire d'expliquer, par l'attrait d'une fin, les mouvements de la nature, autant, s'il s'agit d'actions humaines, cette explication est légitime. L'observation intérieure nous montre, dans les fins, les causes de nos actions ; et, quelque théorie que l'on professe d'ailleurs sur la nature intime et la cause dernière de ces phénomènes téléologiques, nous avons le droit, pour expliquer les actions du prochain analogues à nos actions, de sup-
poser qu'un désir les a suscitées analogue à notre désir, que les mêmes fins ont produit les mêmes effets. On dira : ce n'est qu'une hypothèse. Sans doute, mais, à ce compte, toute psychologie qui veut être autre chose qu'une autobiographie et qui tache à suppléer, par l'emploi des méthodes dites objectives, à l'insuffisance de la méthode subjective, ne sera jamais qu'hypothèse. Les consciences n'ont pas de fenêtre par où l'une puisse constater, dans l'autre, et prendre sur le fait une tendance quelconque. Le psychologue n'entre pas dans l'âme des autres, il ne fait qu'interpréter leurs actes, et, sous les phénomènes extérieurs, seuls accessibles à robservation proprement dite, supposer, par une opération qu'on peut appeler, avec Avenarius, introjection, les phénomènes intérieurs*. Plus les êtres nous ressemblent, nous sont « prochains », plus cette hypothèse a chance de correspondre à une réalité ; plus ils diffèrent de nous, et plus elle est aventureuse. Nous interprétons avec assez de sûreté les mouvements d'un de nos frères en civilisation, avec une sûreté décroissante ceux d'un enfant, d'un sauvage, d'un animal. S'il est vrai de dire que l'observation des êtres est d'autant plus fructueuse que les êtres sont plus différents de nous, il faut ajouter qu'elle est, en même temps, d'autant plus incertaine ; en ce sens la richesse de la psychologie comparée ne croît qu'en raison inverse de sa certitude. L'hypothèse téléologique est donc loin de nous procurer toujours des vérités indiscutables. Elle n'en reste pas moins notre seul moyen d'expliquer toutes les actions dont une explication mécanique ne nous offre pas une raison suffisante^. Pour s'expliquer les actions humaines, il ne suffit pas de constater tous les phénomènes extérieurs qui les précèdent, il faut supposer le désir qui les détermine.
A vrai dire, la supposition générale du désir primitif ne
(1) Cf. Vierteljahrsschrift fur vcissenschaftliche Philosophie^ 1894-1895, Avenarius. Bemerkungen zum Begriff des Gegenstandes der Psychologie,
(2) Cf. Wundt, Phys. Psychologie, I, 20, 396.
R. VON jnERING. — LA PHILOSOPHIE DU DROIT 135
suffit pas à déterminer le détail des phénomènes sociaux. Après que Jhering nous a prouvé, par l'analyse du fait de la tendance, que tout être recherche son bien, ou pour mieux dire, son plaisir, cet égoïsme radical reste si indéterminé que des actes très différents et même opposés en peuvent sortir. Il n'est pas jusqu'aux phénomènes qui sont la négation de l'égoïsme, jusqu'aux actions désintéressées, qui ne rentrent sous la même catégorie que leurs contraires ; puisque, dans tous les cas, de par la définition que Jhering a donnée de l'action, l'homme qui agit satisfait une de ses tendances. En ce sens le principe téléologique de Jhering pourrait sembler mal fait pour contenter l'esprit scientifique. Celui-ci veut sans doute ramener à la plus haute unité possible la plus grande multiplicité possible de phénomènes ; mais il ne veut pas poser, d'emblée, une unité si large qu'elle n'explique aucune distinction et laisse indéterminé tout le détail de la réalité. Ce qui explique tout n'explique rien. De là le reproche qu'on adresse souvent à la téléologie : le principe d'explication qu'elle propose manque jde spécificité, il convient à tout et par suite ne sert à rien.
Faut-il dire, d'un autre côté, que si l'on veut spécifier ce principe et expUquer les actions humaines, non plus par le désir général de vivre, mais par tel ou tel désir particulier, on tombe nécessairement dans l'excès inverse, offrant des explications trop particulières après avoir offert des explications trop générales, passant d'une trop grande unité à une trop grande multiplicité, non moins contraire à l'esprit scientifique? Pourquoi déclarer à priori, avec Barth ^ , que la téléologie ne peut poser ou qu'une fin universelle, ou qu'un nombre infini de fins spéciales? Ici encore entre l'Un et l'Infini, entre le Même et l'Autre, on peut placer des intermédiaires.
Au lieu de passer brusquement de la fin universelle aux fins toutes particulières que suscite la diversité infinie des circonstances, on peut arrêter Tesprît sur un certain
(1) Die Geschichts philosophie HegeVs und der Hegelianer, p. 122.
noml)re do fins inlennédiaircs, plus générales que celles-ci, moins générales que celles-là, espèces léléologiques. Ce seront, par exemple, la iin juridique, économique, militaire, religieuse. Ne faut-il pas, et ne suftît-il pas qu'elles soient distinguées et classées pour que l'explication téléologique, échappant au double reproche d'être trop générale ou trop particulière, puisse devenir scientifiquement déterminante, et oiï're, aux diiTérentes sciences sociales, des principes constitutifs 1
Sans doute ces lins se mêlent intimement dans la réalité historique. Une mèhie action, soit individuelle, soit sociale, satisfait souvent en même temps, dans des mesures différentes, aux tins religieuses et aux fins esthétiques, aux fins économiques et aux fins juridiques ; et il est rare que Tune d'entre elles soit poursuivie pour elle-même à l'exclusion des autres, et détermine, par conséquent, à elle seule, une série de phénomènes sociaux. Le rôle de l'école historique a été justement de montrer, par exemple, que toutes les fins nationales réagissent à chaque instant sur les fins économiques proprement dites, et que Thistoire des phénomènes économiques est, non pas l'efîet d'une seule force, mais la résultante d'une composition de forces différentes. Mais si utiles qu'aient été ces vues synthétiques pour rendre à Tesprit le sentiment de la complexité historique, n'est-il pas méthodique, pour résoudre celte complexité , d'en dissocier les causes, de les abstraire, et d'étudier chacune à part ? 11 faut, suivant une comparaison de Jhering, entreprendre une analyse analogue à l'analyse des juristes * ; un cas complexe leur étant soumis, ils étudient à part tout ce qui, dans ce cas, est du ressort de tel principe, puis tout ce qui est du ressort de tel autre. De même, pour connaître les lois des phénomènes sociaux, nous essaierons d'en expliquer l'organisation par la poursuite d'une des fins sociales une fois posées, abstraction faite de la présence des autres fins. Pour connaître scientifiquement le tissu social, il faudra en séparer les différents
(I) Zweck, II, 188.
quer, entre les différeoles fins que poursuivent les sociétés, roriginalité de la fin juridique *. Et l'on peut trouver que sa définition manque encore de précision ; mais il faut reconnaître (jue son effort, du moins, indique le sens du progrès des sciences sociales. Pour qu'elles se constituent syslématiqucmenl, il faudra que Ton classe les différentes fins poursuivies par les sociétés.
A vrai dire, si l'on veut que la téléologie s'applique aux sciences sociales avec toute ro])jeclivité désirable, il faudra ajouter, à cette classification des fins qu'on pourrait appeler téléologie matérielle, une classification des différentes manières dont ces fins peuvent être conçues ou réalisées, une téléologie formelle. On ne conçoit pas toujours avec la môme clarté les fins qu'on réalise, on ne réalise pas toujours avec la môme sûreté les fins que l'on conçoit. Si l'on veut expliquer les actions humaines par les recherches des fins, il importe de soigneusement distinguer les formes particulières des phénomènes téléologiques.
Déjà, quand il s'agit d'actions individuelles, on sent combien il est difficile de les classer sous les différentes catégories de la finalité. Les actions qui, vues du dehors, nous paraissent les mieux adaptées à des fins ne sont pas toujours celles qui sont accompagnées, au dedans, par la plus claire conscience de ces fins. Quelquefois même, comme dans les actions habituelles et instinctives, la facilité de la réalisation d'une fin semble croître en raison inverse de la conscience de cette fin. D'un autre côté, certaines actions sont si mal adaptées à la fin conçue du dedans, par l'auteur, que nous sommes portés en les interprétant, du dehors, à lui attribuer de tout autres fins que celles qu'il a dans l'esprit. La conception de la fin n'implique pas celle des moyens. Pour que nous puissions déterminer par avance et prévoir les actions d'un homme, il faut que nous sachions non seulement quelles fins il désire, non seulement quels moyens sont en réalité à sa disposition, mais encore quels moyens il croit être propres
(1) Zweck, I, 390.
R. VON JHERING. — LA PHILOSOPIUE DU DROIT 139
à la réalisation de cette fin. Certaines actions enfin nous paraissent si utiles à l'être qui les produit que nous sommes portés à croire qu'il les a faites exprès. Mais souvent, tandis que nous croyons qu'il poursuit un but lointain , il en poursuit un autre plus rapproché, ou réciproquement, et nous prenons pour une fin ce qui n'est qu'un résultat. S'il s'agit, non plus seulement d'actions individuelles, mais d'actions sociales, l'application de l'hjrpothèse téléologique devient naturellement de plus en plus difficile. Les fins de certaines actions sociales ont pu être conçues par nos ancêtres ; nous les réalisons souvent aujourd'hui sans plus les concevoir. L'utilité même de ces actions a pu disparaître, elles survivent. Ce sont, dit Jhering, des formes résiduaires. Elles n'étaient que moyens, elles deviennent fins elles-mêmes; ou encore elles changent de fins, comme ces vieux vases qui, après avoir contenu les boissons des anciens Germains, se remplissent de vins modernes ^ Ces phénomènes rendent très difficile l'explication téléologique. Si une même action est déterminée, tantôt par une fin, tantôt par une autre, comment pourronsnous déterminer les actions par leurs fins? D'un autre côté, une même fin peut susciter bien des actions différentes, car bien des moyens peuvent servir à la réaliser ' et le choix même de ces moyens est déterminé non pas seulement par les circonstances extérieures, mais par toute la vie intérieure, par les croyances et les connais-sances d'un peuple. Enfin, dans la vie sociale plus que dans la vie individuelle, les résultats, sont malaisés à distinguer des fins proprement dites. Souvent, Jhering nous l'a montré, l'action commune de plusieurs individus produit un résultat qu'aucun d'eux ne cherchait ; d'autre part, certains individus peuvent avoir conscience de ce but, et d'autres le réaliser sans conscience. Il faudrait distinguer les différentes façons dont se distribuent, dans les afférentes sociétés, suivant que leurs formes sont plutôt démor cratiques, ou aristocratiques, ou monarchiques, la cons-
(IJ VorgeschichtCf 180,
cience et la réalisation des fins sociales. On arriverait ainsi, en combinant de toutes les manières les différents éléments téléolo^^iques des actions, leur utilité, leur conception, leur réalisation, à définir un nombre considérable de cas possibles ; ici l'action serait utile à tous, conçue par tous, réalisée par tous; là, utile à tous, conçue par quelques-uns, réalisée par tous, etc. On établirait de la sorte une sorte de classification téléologique des formes sociales, et Ton pourrait, en confrontant les cas réels avec ces cas idéaux, appliquer plus justement aux phénomènes historiques les différentes catégories de la finalité sociale.
En résumé, il ne s'agit pas d'appliquer d'un seul coup et sans élaboration préalable l'idée de fin à l'explication des phénomènes sociaux. Pour qu'elle les détermine, il faut qu'elle soit elle-môme spécifiée, que ses différentes formes aient été classées, qu'on ait soumis en un mot à une sorte de critique l'hypothèse téléologique. C'est l'honneur de Jhering d'avoir commencé cette critique par sa distinction de l'identité et de la coïncidence des fins, par celle de la fin objective et de la fin subjective. On peut regretter seulement qu'il n'ait pas poussé ces distinctions plus loin et que, notamment, il n'ait pas analysé avec plus de précision la façon dont les phénomènes téléologiques se distribuent entre les différentes unités sociales ; peut-être eût-il évité, de la sorte, quelques affirmations qui restent sujettes à caution. Il n'en est pas moins vrai qu'il a inauguré cette nouvelle façon d'entendre la téléologie. Après avoir traversé son système on se rend compte qu'il ne suffit plus, pour écarter tout finaHsme des sciences sociales, de montrer que les individus n'ont pas conçu d'avance le plan du monde social et réalisé consciemment ce plan. L'hypothèse de la volonté réfléchie, pleinement consciente de la fin et des moyens, n'épuise pas la téléologie : de l'acte purement volontaire à l'acte purement instinctif elle compte bien des catégories ; il vaut mieux essayer de les classer et de délimiter leur application que de les rejeter toutes, sans les distinguer, en bloc.
En un mot, il ne nous paraît pas juste de faire à Jhering
un procès de tendances. Les sciences sociales pourraient progresser, non en revenant sur ses pas, mais en allant plus loin que lui et en approfondissant les phénomènes téléologiques. Sans doute, nous venons de le voir, l'idée de fin est très difficilement applicable : est-ce à dire que les applications en soient moins précieuses? S'il est avéré, surtout, que pour tracer les lois des phénomènes sociaux il faut connaître leurs causes, et qu'on ne peut trouver ces causes que dans les fins, faut- il, parce que la recherche des fins est difficile, la déclarer vaine? Si l'on a peur de la métaphysique, si l'on garde rancune au finalisme des rêves qu'il a pu suggérer, il faut se souvenir que les instruments les plus dangereux sont parfois aussi les plus utiles, sinon indispensables..
Résumons brièvement les résultats de ces études et rapprochons les idées qui s'en dégagent de celles qui mènent, en France, le mouvement de la science sociale. Ainsi nous éclairerons les unes par les autres et mettrons en valeur les traits qui leur sont communs.
Laissons les divergences de nos auteurs se neutraliser les unes les autres. Leur parenté apparaîtra : ils ne sont ni purement c philosophes » ni purement « historiens >. Ils cherchent à se tenir également éloignés des points extrêmes entre lesquels, sous la poussée de forces de toute espèce, la pensée allemande a oscillé. Ils ne sont satisfaits ni de la spéculation tout à priori, ni de l'observation tout empirique, ils ne se contentent ni de construire, ni de constater, ils veulent expliquer la réalité.
Dans quelle attitude cet effort a-t-il placé les sciences sociales : l*" vis-à-vis de la psychologie ; 2^^ vis-à-vis les unes des autres ; 3^ vis-à-vis de la pratique ?
Elles devront pour obtenir des lois universelles s'adresser à la science générale de la nature humaine. — Elles devront, pour obtenir des lois exactes qui déterminent aussi rigoureusement que possible l'enchaînement des phénomènes sociaux, analyser la complexité du donné, et, en faisant abstraction de leurs interférences, considérer une à une les diverses forces composantes de l'histoire. — Elles devront enfin, pour obtenir des lois pures, où les prescriptions ne troublent pas les explications, se garder de confondre la connaissance avec la réforme de la réalité.
Sans doute nos auteurs n'appuient pas tous également sur tous ces traits. Lazarus marque plus fortement que les autres la fonction de la psychologie ; Jhering, la fonction de la téléologie. Wagner insiste spécialement sur la nécessité de séparer les sciences sociales les unes des autres; Simmel, sur la nécessité de les séparer de la pratique.
Mais, sans chercher à trop préciser la part qui revient à chacun, nous garderons de cette rapide revue de livres allemands une impression d'ensemble que nous pouvons exprimer en trois mots :
Les sciences sociales en Allemagne veulent être : 1® psychologiques; 2^ abstraites; 3® théoriques.
11 ne nous appartient pas d'énumérer ici les influences, intérieures ou extérieures, qui devaient faire varier, en France, les relations des sciences sociales avec la psychologie.
Qu'il nous suffise de rappeler que le positivisme, qui a tant fait pour la science des phénomènes sociaux, semblait tendre à la détacher de la science des phénomènes psychologiques. La psychologie était suspecte : on l'accusait de ne pas fournir de faits positifs, de ne prêter qu'aux analyses littéraires ou aux subtilités métaphysiques. On craignait, si on la laissait dans le système des sciences, qu'elle n'ouvrît la porte à la métaphysique spiritualiste. De plus, une influence lointaine et indirecte du mécanisme de Descartes, se retournant contre son dualisme, poussait à croire que, pour obtenir une connaissance vraiment scientifique des phénomènes quels qu'ils fussent, il fallait les rattacher aux phénomènes matériels, Enfin, par le succès des sciences naturelles, on était porté à plus attendre de la biologie que de la psychologie.
Mais, entre temps, grâce à diverses influences, parmi lesquelles il faut compter celle du criticisme, on comprend
1U LKS SinENCKS SOCIALES EiN ALLFIMAGNE
quo la fortuno de la psychologie n'est pas liée à celle de la mélni)hysique spiritualistc, cl on dénonce le caractère inéla})}iysiqiie du positivisme. On s'aperçoit, en relisant Coinlc. (luo s'il a caché la psychologie dans la biplogie, toute sa i)hilos()phic n'en est pas moins dominée par Thistoire de l'esprit humain, que. d'autre part, loin de tout oxpli(|uor i)ar un mécanisme universel, il établit entre les dilTércntes sciences des solutions de continuité, et veut dclaclier, par exemple, la sociologie de la biologie. Enfin THie connaissance plus étendue et plus profonde de l'esprit liumnin et de ses œuvres apprend que son histoire ne se laisse pas déduire de conditions physiques, qu'elle est bien jilulôt déterminée par les conditions sociales, et on reconnaît (juc les si)irilualisles ont rendu service aux sociologues en maintenant que tout dans l'ame ne s'explique pas par les mouvements de la matière*. Ainsi, de divers cùtés, on travaille à rendre à la psychologie sa place au centre des sciences de la société. Il semble, d'une façon générale, que les métaphores biologiques soient passées de mode et que la j)sychologie soit universellement regardée comme Tàme des sciences sociales-.
Nous nous rendrons mieux compte de la nature de ce mouvement et des analogies qu'il présente avec celui que nous avons constaté en Allemagne si nous l'étudions dans les œuvres de trois penseurs indépendants, qui, sans avoir connu les auteurs que nous avons examinés, les ont souvent riMiconlrés.
M. Lebon"', après avoir donné à l'anthropologie les plus importantes contributions, revient à la psychologie pour lui demander les lois de l'évolution des peuples. Comme Lazarus, il reconnaît que ce qui fait un peuple, c'est une àmo commune, et que les classifications les plus objectives
(1) Durkheim. La Division dtt huicail aucial, 1893; et Izoulet. Jm Cité. i/Kjcivntc, 1895, passiin.
(2) Cf. Ik'vue de Mélaph., mai 1895. Art. de P. Lapie sur VAîinée
sociuluf/i'jac, 1894.
(3) Lebon. Le^ lois psycholof/iquca de VcvoluUon des peuples,
CONCLUSION i4o
des peuples sont celles qui se guident, non sur des phénomènes extérieurs, comme les constitutions anatomiques, les institutions ou même les langues, mais sur des phénomènes intérieurs, comme les caractères. Ainsi une race historique pourra réunir dans une synthèse psychologique diverses races anatomiques. Et, cette race une fois constituée, sa variabilité sera limitée, ses éléments se transmettront difticilemcnt. On verra des peuples s'emprunter des institutions, des mots, des idées ; mais ces translations sont superficielles ; le fond, qui est sentiment, croyance, rêve, reste immuable, et c'est en lui qu'il faut puiser les raisons ])rofondcs de l'histoire des peuples. Leurs caractères forment des espèces psychologiques presque aussi fixes que les espèces anatomiques.
M. Lebon ne fait que décrire et classer ces espèces. Sans doute il cherche les lois de leur évolution ; mais nous savons que de pareilles lois décrivent plus encore cju'elles n'expliquent. M. Lacombc*, dans son elïort pour trouver d^s lois vraiment explicatives, rencontrera plus souvent des idées analogues à celles de Jhering ou de Wagner. Gomme eux il signale les dangers de l'érudition pure et veut qu'on en distingue 1' « histoire considérée comme science ». Il ne suffit pas de constater des réalités, il faut les assimiler les unes aux autres et les rattacher à leurs lois. Ainsi on transformera les « réalités > on « vérités ». Qu'on s'adresse à la psychologie : en distinguant l'hoiume universel, l'homme individuel, et, entre les deux, l'homme tcmj)oraire, elle expliquera tout ce (jui, dans l'histoire, peut être expliqué. Les besoins de l'homme mènent l'histoire, non comme forces biologiques, mais comme forces psychologiques, c'est-à-dire parce qu'ils sont sentis-. Une classification des besoins, rangés d'après leur urgence, nous livrera donc les causes du devenir historique. El, puisque la nature même de ce devenir ne permet pas à l'expérience de faire varier mé-
(1) Lacombe. LlH.i / o ire cous ulérée cotmne science^ 1894.
(2) Jj^Hisluire considérée comme ticience^ p. 32.
HOUULK. 9
l'iti LKS SCIKNCES SOCIALKS EX ALLEMAGNE
llnidiqucnienl les rapports dos phénomènes sociaux, de les \>iAvr i)Our savoir à quelle cause les rapporter, nous devons jjarlir des causes et, i)ar la déduction, descendre jusciu'à leurs ed'ets. I/expérimentalion, disait Sleinlhal, est une abslraclion i)alpaljlc. L'abstraction et la déduction seront. })our M. Laeonibe, des expérimentations imaginaires'. Ainsi nous retrouvons dans l'œuvre de M. Lacombe cette sorte de réhabilitation de la déduction que nous avait j)résciitéc l'œuvre de Wafrner. Nous y trouvons en in»"'ine temps, dans la dassilicalion méthodique des besoins, une esquisse de celte léléologie matérielle dont la lecture de .Iherin^^nous donnait l'idée.
C'est j)lulôl la ])arlic fornicllc de la psychologie sociale que fait valoir M. Tarde, quand il étudie la façon dont les désirs et les croyances, quel que soit leur objet, se répandent dans les sociétés. Plus que personne il a contribué à réhabililer cet idéalisme, non plus métaphysique, mais psychologique, qui consiste à expliquer l'hisloire par les idées de ses acteurs^. Sa psychologie le conduira à reconnaître, comme la ])lupart des auteurs allemands, le caractère provisoire et extérieur des comparaisons biologiques. L'imitation ne laisse pas les sociétés distinctes et indépendantes comme des orpinismcs. Les divers éléments qui composent une nalion ne se trouvent jamais réunis dans les mêmes limites s})aliales, connue les membres d'un corps. Bien plus, à mesure que les sociétés })rogresscnt, elles égalisent leurs unités composantes, bien loin de les inégaliser comme devrait le faire un organisme. Klles se désorganisent à mesure qu'elles se civilisent, et marchent, ainsi que Tavait montré (iournot dans une théorie avec laquelle celle de Tihinies en Allemagne i)résente quelcfues analogies, à une sorte de mécanisme psycliologi(|ue suj)érieur^. Leur évolution, bien loin d'obéir à une sorte de nécessité interne, qui déroulerait les phases prédéterminées d'un germe, est bien
(1) hlllshûi-c cons}(U'i'ée cn/nnw science, p. 63. i'I) Cf. Tarde, les Lnis de rimi/alion, 1890, p. 4. (lij Cf. Tarde. La Lofjique sociale, 1895, p. 128-131.
CONCLUSION i^l
plutôt le résultat d'une série d'insertions successives dues à rintervention des consciences. Avec plus de vigueur encore que Lazarus ou que Wagner, M. Tarde proteste contre l'idée que les seules lois qu'on puisse découvrir dans le monde social soient des lois d'évolution. Cette idée serait une transposition arbitraire d'hypothèses biologiques. L'évolution du droit, par exemple, n'a pas débuté par rhomogénéité et ne tend pas à l'homogénéité, ou du moins, si elle y tend, ce n'est pas sous la pression d'une sorte de nécessité dynamique, mais sous l'action unifiante de courants psychologiques. Ce qu'on appelle une évolution n'est le plus souvent qu'une propagation d'imitations ou une suite d'inventions. Il faut substituer à la recherche des lois d'évolution celle des lois de causation. Etudions les conditions dans lesquelles se produisent, se transmettent, s'équilibrent les syllogismes téléologiques et logiques sur lesquels vivent les sociétés, et nous aurons la « clef qui ouvre toute les serrures ». La psychologie, dit M. Tarde dans une formule qui nous rappelle les formules rencontréps en Allemagne, est aux sociétés ce que la chimie eat aux ôtres vivants*.
Ces nombreuses concordances entre les penseurs français et les penseurs allemands redoublent l'autorité des idées qui leur sont communes. Mais il nous faut signaler aussi au moins une discordance. Elle est d'autant plus digne d'attention que le savant dont l'opinion va ainsi contre celle de MM. Lebon, Tarde et Lacombe est, au rebours de ceux-ci, très informé de la littérature sociologique allemande^.
M. Durkheim, pour constituer une sociologie vraiment scientifique, veut la doter de trois qualités qui tendront toutes trois à l'éloigner de la psychologie. La sociologie devra être objective, spécifique et mécaniste'. Objective,
(1) Les Transformations dU Droit, 1893, p. 127.
(2) Cf. Revue philosophique, année 1887.
(3) Cf. Durkheim. Les Règles de la Méthode aociologiqve^ principalement les chapitres ii et V, 189Si.
1*0 LES SaENCES SOCIALES EX ALLEMAGNE
oionoo et la réalisation des fins sociales. On arriverait ainsi, en ei»inhinant de toutes les manières les différents éléments télrolo^iijues des actions, leur utilité, leur conception, leur réalisation, à définir un nombre considérable de cas possibles : ici l'action serait utile à tous, conçue par tous, réalisée par tous; là, utile à tous, conçue par quelques-uns, réalisée par tous, etc. On établirait de la sorte une sorte de classification téléologique des formes sociales, et l'on pourrait, en confrontant les cas réels avec ces cas idéaux, appliquer plus justement aux phénomènes historiques les dilVérentes catégories de la finalité sociale.
Kn résumé, il ne s'agit pas d'appliquer d'un seul coup et sans élaboration préalable l'idée de fin à l'explication des j»!iénomènes sociaux. Pour qu'elle les détermine, il faut iju'elle soit elle-même spécifiée, que ses différentes formes aient été classées, qu'on ait soumis en un mot à une sorte de critique l'hypothèse téléologique. C'est l'honneur de Jliering d'avoir commencé cette critique par sa ilislinclion de l'identité et de la coïncidence des fins, par celle lie la fin objective et de la fin subjective. On peut regretter seulement qu'il n'ait pas poussé ces distinctions plus loin et que, notamment, il n'ait pas analysé avec plus de précision la façon dont les phénomènes téléologiques se distribuent entre les différentes unités sociales ; peut-être oùt-il évité, de la sorte, quelques affirmations qui restent sujettes à caution. Il n'en est pas moins vrai qu'il a inauguré celle nouvelle façon d'entendre la téléologie. Après avoir traversé son système on se rend compte qu'il ne suffit plus, pour écarter tout finaUsme des sciences sociales, de montrer que les individus n'ont pas conçu d'avance le plan du monde social et réalisé consciemment ce plan. I/hypothèse de la volonté réfléchie, pleinement consciente de la fin et des moyens, n'épuise pas la téléologie : de l'acte purement volontaire à l'acte purement instinctif elle compte bien des catégories ; il vaut mieux essayer de les classer et de délimiter leur application que de les rejeter toutes, sans les distinguer, en bloc.
En un mot, il ne nous parait pas juste de faire à Jhering
R. VON JUERING. — LA PUILOSOPUIE DU DROIT 141
un procès de tendances. Les sciences sociales pourraient progresser, non en revenant sur ses pas, mais en allant plus loin que lui cl en approfondissant les phénomènes téléologiques. Sans doute, nous venons de le voir, l'idée de fin est très difficilement applicable : est-ce à dire que les applications en soient moins précieuses? S'il est avéré, surtout, que pour tracer les lois des phénomènes sociaux il faut connaître leurs causes, et qu'on ne peut trouver ces causes que dans les lins, faut-il, parce que la recherche des fins est difticile, la déclarer vaine ? Si l'on a peur de la métaphysique, si l'on garde rancune au linalisme des rêves qu'il a pu suggérer, il faut se souvenir que les instruments les plus dangereux sont parfois aussi les plus utiles, sinon indispensables..
Résumons brièvement les résultats de ces études et rapprochons les idées qui s'en dégagent de celles qui mènent, en France, le mouvement de la science sociale. Ainsi nous éclairerons les unes par les autres et mettrons en valeur les traits qui leur sont communs.
Laissons les divergences de nos auteurs se neutraliser les unes les autres. Leur parenté apparaîtra : ils ne sont ni purement « philosophes » ni purement < historiens >. Ils cherchent à se tenir également éloignés des points extrêmes entre lesquels, sous la poussée de forces de toute espèce, la pensée allemande a oscillé. Ils ne sont satisfaits ni de la spéculation tout à priori, ni de l'observation tout empirique, ils ne se contentent ni de construire, ni de constater, ils veulent expliquer la réalité.
Dans quelle attitude cet effort a-t-il placé les sciences sociales : 1° vis-à-vis de la psychologie ; 2® vis-à-vis les unes des autres ; 3° vis-à-vis de la pratique ?
Elles devront pour obtenir des lois universelles s'adresser à la science générale de la nature humaine. — Elles devront, pour obtenir des lois exactes qui déterminent aussi rigoureusement que possible l'enchainement des phénomènes sociaux, analyser la complexité du donné, et, en faisant abstraction de leurs interférences, considérer une à une les diverses forces composantes de l'histoire. — Elles devront enfin, pour obtenir des lois pures, où les prescriptions ne troublent pas les explications, se garder de confondre la connaissance avec la réforme de la réalité.
Sans doute nos auteurs n'appuient pas tous également sur tous ces traits. Lazarus marque plus fortement que les autres la fonction de la psychologie ; Jhering, la fonction de la téléologie. Wagner insiste spécialement sur la nécessité de séparer les sciences sociales les unes des autres ; Simmel, sur la nécessité de les séparer de la pratique.
Mais, sans chercher à trop préciser la part qui revient à chacun, nous garderons de cette rapide revue de livres allemands une impression d'ensemble que nous pouvons exprimer en trois mots :
Les sciences sociales en Allemagne veulent être : 1° j)^]!' chologiqucs; 2*^ abstraites; 3** théoriques.
Il ne nous appartient pas d'énumérer ici les influences, intérieures ou extérieures, qui devaient faire varier, en France, les relations des sciences sociales avec la psychologie.
Qu'il nous suffise de rappeler que le positivisme, qui a tant fait pour la science des phénomènes sociaux, semblait tendre à la détacher de la science des phénomènes psychologiques. La psychologie était suspecte : on l'accusait de ne pas fournir de faits positifs, de ne prêter qu'aux analyses littéraires ou aux subtilités métaphysiques. On craignait, si on la laissait dans le système des sciences, qu'elle n'ouvrit la porte à la métaphysique spiritualiste. De plus, une influence lointaine et indirecte du mécanisme de Descartes, se retournant contre son dualisme, poussait à croire que, pour obtenir une connaissance vraiment scientifique des phénomènes quels qu'ils fussent, il fallait les rattacher aux phénomènes matériels, Enfin, par le succès des sciences naturelles, on était porté à plus attendre de la biologie que de la psychologie.
Mais, entre temps, grâce à diverses influences, parmi lesquelles il faut compter celle du criticisme, on comprend
lii Li:> SCIENCKS Soi:iALKS EX ALLKMAGXE
qiio lîi forturio do la psychologie n'est pas liée à celle de la tii<:Ui\)]iy>\<\\ni siiiriluîi liste, et on dénonce le caractère inélîijiliysiqiu: du positivisme. On s'aperçoit, en relisant Coint*;, rjiu; si! a caché la psychologie dans la biplogie, toute; sa pliilc».Mjj»hio n'en est pas moins dominée par Thistoin; «le r<;>i»iit humain, que, d'autre part, loin de tout expliquer jiar un mécanisme universel, il établit entre les didërcntcs sriirnces des solutions de continuité, et veut détacher, })ar exemple, la sociologie de la biologie. Enfin un(! c(»iinaissaiic(» jilus étendue et plus profonde de Tesprit humain et de s(»s «euvrcs api)rend que son histoire ne se laiss(^ pas déiluire de conditions physiques, qu'elle est bien phitôl déterminée j)ar les conditions sociales, et on reconnaît (|no h^s si)iritualistes ont rendu service aux sociologues en maintenant que tout dans l'Ame ne s'explique pas par les monvements delamatièrc^ Ainsi, de divers côtés, on travaille à rendre à la psychologie sa place au (•entre des sciences de la société. 11 semble, d'une façon générale, (jue les métai)horcs biologiques soient passées de mode et (|ue la })sychologie soit universellement regardée comme l'âme des sciences sociales^.
Nous nous rendrons mieux compte de la nature de ce mouvement et des analogies qu'il présente avec celui que nous avons constaté en Allemagne si nous l'étudions dans les œuvres de trois i)onseurs indépendants, qui, sans avoir connu les auteurs (juc nous avons examinés, les ont souvent rencontrés.
M. I.ehon", après avoir donné à l'anthropologie les plus importantes contributions, revient à la psychologie pour lui demander les lois de l'évolution des peuples. Comme l.a/.arus, il reconnaît que ce qui fait un peuple, c'est une âme connnune, et que les elassitications les plus objectives
yV lUirUluMiii. I.ti l^ir'i^'u'i a'fi /.cM'f/iV tioci'.tlj 1803; et Izoulet. /.f/ Cite /..■•(.■■(• ■ u\ t8l*ô. passim.
v-^ Cf. /»rr..t«.V Me: •;''... mai ISiV». Art. de P. Lapie sur VAnnêe i;>^ l.o: on. /c'x à'N />.NVc/'i'/'.' .■■7;.t> uc l'ci\/!u'ion îles peuples.
CONCLUSION i4ô
des peuples sont celles qui se guident, non sur des phénomènes extérieurs, comme les constitutions anatomiques, les institutions ou même les langues, mais sur des phénomènes intérieurs, comme les caractères. Ainsi une race historique pourra réunir dans une synthèse psychologique diverses races anatomiques. Et, cette race une fois constituée, sa variabilité sera limitée, ses éléments se transmettront difficilement. On verra des peuples s'emprunter des institutions, des mots, des idées ; mais ces translations sont superficielles ; le fond, qui est sentiment, croyance, rêve, reste immuable, et c'est en lui qu'il faut puiser les raisons ])rofondes de l'histoire des peuples. Leurs caractères forment des espèces psychologiques presque aussi tixes que les espèces anatomiques.
M. Lcbon ne fait que décrire et classer ces espèces. Sans doute il cherche les lois de leur évolution ; mais nous savons que de pareilles lois décrivent plus encore qu'elles n'expliquent. M. Lacombe*, dans son effort pour trouver des lois vraiment explicatives, rencontrera plus souvent des idées analogues à celles de Jhering ou de Wagner. Comme eux il signale les dangers de l'érudition pure et veut qu'on en distingue 1' « histoire considérée comme science t>. Il ne suffit pas de constater des réalités, il faut les assimiler les unes aux autres et les rattacher à leurs lois. Ainsi on transformera les « réalités » on « vérités ». Qu'on s'adresse à la psychologie : en distinguant l'homme universel, l'homme individuel, et, entre les deux, l'homme tcmi)oraire, elle expliquera tout ce qui, dans l'histoire, peut être expliqué. Les besoins de l'homme mènent l'histoire, non comme forces biologiques, mais comme forces psychologiques, c'est-à-dire parce qu'ils sont sentis-. Une classiiication des besoins, rangés d'après leur urgence, nous livrera donc les causes du devenir historique. El, puisque la nature même de ce devenir ne permet pas à l'expérience de faire varier mé-
(1) Lacombe. LU i.sloire considérée comme science, 1894.
(2) Lllisfoire considérée comme science^ p. 32.
nOUGLK. 9
Tâô LES SCIKNCES SOCIALES EN ALLEMAGNE
lliodiqucmcnl les rapports des phénomènes sociaux, de les isoler pour savoir à quelle cause les rapporter, nous devons partir des causes et, par la déduction, descendre jusqu'à leurs effets. I/expériinentalion, disait Steinthal, est une abstraction palpable. L'abstraction et la déduction seront, pour M. Laconibe, des expérimentations imaginaires'. Ainsi nous retrouvons dans l'œuvre de M. Lacombe celle sorte de réhabilitation de la déduction que nous avait ])résentée l'œuvre de Wagner. Nous y trouvons en niênic temps, dans la classilicalion méthodique des besoins, une esquisse de celle téléologie matérielle dont la lecture de Jheringnous doiniait l'idée.
C'est plulùl la ])artie formelle de la psychologie sociale que fait valoir M. Tarde, quand il étudie la façon dont les désirs et les croyances, quel que soit leur objet, se répandent dans les sociétés. Plus que personne il a contribué à réhabiliter cet idéalisme, non plus métaphysique, mais psychologique, qui consiste à expliquer l'histoire par les idées de ses acteurs^. Sa psychologie le conduira à reconnaître, comme la plupart des auteurs allemands, le caractère provisoire et extérieur des comparaisons biologiques. L'imitalion ne laisse pas les sociétés distinctes et indépendantes comme des organismes. Les divers éléments qui composent une nation ne se trouvent jamais réunis dans les mêmes limites s})aliales, comme les membres d'un corps. Bien plus, à mesure que les sociétés progressent, elles égaUsent leurs unités composantes, bien loin de les inégaliser comme devrait le faire un organisme. Elles se désorganisent à mesure qu'elles se civilisent, et marchent, ainsi que l'avait montré (tournoi dans une théorie avec laquelle celle de Tiinnies en Allemagne i)résenle quelques analogies, à une sorte de mécanisme psychologique supérieur^. Leur évolution, bien loin d'obéir à une sorte de nécessité interne, qui déroulerait les phases prédéterminées d'un germe, est bien
(I) LHi.s/i»ire considcrée cnt/ime science, p. 63. (•2) Cf. Tarde, les Lois de VlniUdUun, 1890, p. 4. (3; Cf. Tarde. La Luyique sociaU'y 1895, p. 128-131.
plutôt le résultat d'une série d'insertions successives dues à l'intervention des consciences. Avec plus de vigueur encore que Lazarus ou que Wagner, M. Tarde proteste contre l'idée que les seules lois qu'on puisse découvrir dans le monde social soient des lois d'évolution. Cette idée serait une transposition arbitraire d'hypothèses biologiques. L'évolution du droit, par exemple, n'a pas débuté par l'homogénéité et ne tend pas à l'homogénéité, ou du moins, si elle y tend, ce n'est pas sous la pression d'une sorte de nécessité dynamique, mais sous l'action unifiante de courants psychologiques. Ce qu'on appelle une évolution n'est le plus souvent qu'une propagation d'imitations ou une suite d'inventions. Il faut substituer à la recherche des lois d'évolution celle des lois de causation. Etudions les conditions dans lesquelles se produisent, se transmettent, s'équilibrent les syllogismes téléologiques et logiques sur lesquels vivent les sociétés, et nous aurons la « clef qui ouvre toute les serrures >. La psychologie, dit M. Tarde dans une formule qui nous rappelle les formules rencontrées en Allemagne, est aux sociétés ce que la chimie est aux ôtres vivants*.
Ces nombreuses concordances entre les penseurs français et les penseurs allemands redoublent l'autorité des idées qui leur sont communes. Mais il nous faut signaler aussi au moins une discordance. Elle est d'autant plus digne d'attention que le savant dont l'opinion va ainsi contre celle de MM. Lebon, Tarde et Lacombe est, au rebours de ceux-ci, très informé de la littérature sociologique allemande-.
M. Durkheim, pour constituer une sociologie vraiment scientifique, veut la doter de trois qualités qui tendront toutes trois à l'éloigner de la psychologie. La sociologie devra être objective, spécifique et mécianiste'. Objective,
(1) Les Transformations dU Droit, 1893, p. 127.
(2) Cf. Revue philosophique, année 1887.
(3) Cf. Durkheim. Les Règles de la Méthode sociologique, principalement les chapitres ii et v, 1895.
lie LKS SCIKNCES SOCIALKS EN ALLEMAGNE
Uiodiqiiemcnt les rapports dos phénomènes sociaux, de les isoler pour savoir à quelle cause les rapporter, nous devons partir dos causes et, ])ar la déduction, descendre justju'à leurs effets. I/expérimenlation, disait Steinthal, est une abstraction palpable. L'abstraction et la déduction seront, pour M. Laconibe, des expérimentations imaginaires'. Ainsi nous retrouvons dans l'œuvre de M. Lacombe cette sorte de réhabilitation de la déduction que nous avait présentée l'œuvre de Wagner. Nous y trouvons en même temps, dans la classification méthodique des besoins, une esquisse de cette téléologie matérielle dont la lecture de Jheringnous donnait l'idée.
C'est j)lut6t la i)artie formelle de la psychologie sociale ([ue fait valoir M. Tarde, quand il étudie la façon dont les désirs et les croyances, quel que soit leur objet, se répandent dans les sociétés. Plus que personne il a contribué à réhabiliter cet idéalisme, non j)lus métaphysique, mais psychologique, qui consiste à expliquer l'histoire par les idées do SOS acteurs^. Sa psychologie le conduira à reconnaître, comme la plupart des auteurs allemands, le caractère provisoire cl extérieur des comparaisons biologiques. L'imitation no laisse pas les sociétés distinctes et indépendantes comme des organismes. Les divers éléments qui composent une nation ne se trouvent jamais réunis dans les mômes limites spatiales, comme les membres d'un corps. Bien plus, à mesure que les sociétés progressent, elles égalisent leurs unités composantes, bien loin de les inégaliser comme devrait le faire un organisme. Elles se désorganisent à mesure ({u'elles se civilisent, et marchent, ainsi que l'avait montré Cournot dans une théorie avec laquelle celle de Tnnnios en Allemagne i)résente quelques analogies, à une sorte de mécanisme psychologique supérieur^. Leur évolution, bien loin d'obéir à une sorte de nécessité interne, qui déroulerait les phases prédéterminées d'un germe, est bien
(1) LlVisloh'e cuns'tdérée cottune science, p. 63. (•2) Cf. Tarde. J^es Lois de llmi/ation, 1890, p. 4. (iij Cf. Tarde. Lu Loyiquc sociale, 1895, p. 128-13L
plutôt le résultat d'une série crinsertions successives dues à rintervention des consciences. Avec plus de vigueur encore que Lazarus ou que Wagner, M. Tarde proteste contre l'idée que les seules lois qu*on puisse découvrir dans le inonde social soient des lois d'évolution. Celte idée serait une transposition arbitraire d'hypothèses biologiques. L'évolution du droit, par exemple, n'a pas débuté par riiomogénéité et no tend pas à l'homogénéité, ou du moins, si elle y tend, ce n'est pas sous la pression d'une sorte de nécessité dynamique, mais sous l'action unifiante de courants psychologiques. Ce qu'on appelle une évolution n'est le plus souvent qu'une propagation d'imitations ou une suite d'inventions. Il faut substituer à la recherche des lois d'évolution celle des lois de causation. Etudions les conditions dans lesquelles se produisent, se transmettent, s'équilibrent les syllogismes téléologiques et logiques sur lesquels vivent les sociétés, et nous aurons la « clef qui ouvre toute les serrures ». La psychologie, dit M. Tarde dans une formule qui nous rappelle les formules rencontrées en Allemagne, est aux sociétés ce que la chimie est aux êtres vivants ^
Ces noml)reuses concordances entre les penseurs français et les penseurs allemands redoublent l'autorité des idées qui leur sont communes. Mais il nous faut signaler aussi au moins une discordance. Elle est d'autant plus (ligne d'attention que le savant dont l'opinion va ainsi contre celle de MM. Lebon, Tarde et Lacombe est, au rebours de ceux-ci, très informé de la littérature sociologique allemande-.
M. Durkheim, pour constituer une sociologie vraiment scientifique, veut la doter de trois qualités qui tendront toutes trois à l'éloigner de la psychologie. La sociologie devra être objective, spécifique et mécaniste'. Objective,
(1) Les TnuisforinaLwns dU Ih-oit, 1893, p. 127.
("2) Cf. llcritr philosophique, année 1887.
(:î) Cf. Durklieim. Les Uèf/les de la Méthode sociologique^ principalement les chapitres ii et v, 189Eu
liX LKS SCIKNCKS SOCI.VLKS KN ALLEMAGNK
clki traitera los lOiénoinèncs sociaux en choses et se défiera (les idées. Spéciiique, elle considérera ces phénomènes en (Hix-mêincs, indéi)endainment des faits de conscience individuels. Mécanisto, elle se gardera des explications léléo-
l()giriU(?S.
Une sociologie objective commence par faire table nelle dos concepts. Connue Sinimel, M. Durkheim dénonce tout Cl* (jue les r ])réuoli(ms ». formées antérieurement à la science sous la pression des nécessités pratiques, cachent (rorrours et de contradictions ^ Faisons acte d'abnégation, oublions nos idées et nos sentiments pour traiter comme des choses les phénomènes qui nous touchent au plus près. Or, pour les traiter connue des choses, sur lesquelles tout le monde i)eut tomber d'accord, il faut les prendre par leur côté sensible ; et comme nos sensations elles-mêmes sont variables et discutables, nous devons chercher dans le monde extérieur les phénomènes fixes, vraiment objectifs, comme le sont par exemple la hauteur d'une colonne de mercure ou le mouvement d'une aiguille de montre, qui nous serviront à mesurer les phénomènes sociaux*. Les règles juridicpies, par exemple, rempliront ce rôle. En considérant les variations du nombre des règles relatives à certains délits dans certaines sociétés, nous pourrons étudier objectivement les variations de la solidarité sociale^.
On dira qu'on n'atteint ainsi que l'extérieur, et que cette métliode est toute superficielle. M. Durkheim répondra qu'elle ne cherche à réglementer que l'observation, et pas encore l'explication des phénomènes sociaux. Mais au moins faudrait-il, pour que cette observation fût à la fois exacte et féconde, qu'il y eût, entre les phénomènes sociaux i)roprement dits et ces phénomènes matériels qui nous les représentent, une correspondance exacte, et que les variations des Codes, par exemple, fussent précisément parallèles aux variations des sentiments juridiques. Suppo-
(1) Les licf/lcs de la Méthode aoclolof/iquef p. 23.
(2) O/). LUI., p. 56.
(3) Cf. hivislon du Travail,
sons que nous prétendions, connaître les courants de la mer par les seules agitations de sa surface, sous prétexte que celles-ci seules sont visibles, nous aurions la charge de prouver que ces agitations superficielles correspondent exactement aux courants profonds. Or il n'est pas facile en science sociale, de démontrer de pareilles correspondances. Jhering ne nous a-t-il pas rappelé que, pour formuler une règle juridique, une certaine puissance d'observation et d'expression est nécessaire, qui ne peut s'acquérir qu'assez tard et sous des conditions spéciales* ? Par suite bien des sentiments juridiques restent sans expression, sans symbole sensible. Il n'est pas vérifié que, comme le voudrait M. Durkheim, tout sentiment fort et défini s'exprime sous une forme définie-. Un sentiment peut être très vivant sans éprouver le besoin de se formuler. Bien plus, n'est-il pas souvent juste de dire que le moment où il commence à s'exprimer, à entrer dans les choses, marque le moment où il commence à décliner^, à sortir des consciences? Enfin, lors même que toutes les règles juridiques seraient extériorisées, consolidées, on se tromperait souvent si on concluait de la présence de la règle à la présence du sentiment, de l'extérieur à l'intérieur. Jhering encore nous a montré qu'on s'abuserait si on jugeait des rapports réels entre père et fils à Rome par l'expression juridique de ces rapports. Ainsi les choses extérieures ne portent pas toujours Tempreinte fidèle des phénomènes sociaux.
Mais est-il vrai qu'on ne puisse traiter les phénomènes sociaux objectivement qu'en les observant dans les choses extérieures ? Sans doute là seulement ils pourraient être mesurés, connus quantitativement. Mais ne peut-on connaître objectivement des qualités? Et se débarrasser des prénotions est-ce nécessairement se priver de l'intros-
(1) Cf. pkis haut, p. 122.
(2) Cf. Dicision du Travail, p. 321.
(3) M. Durkheim le reconnaît lui-même. Cf. Division du Travail, p. 79.
\t('r\]i,n ! Sirnrnf'l. tout fii oxpulsrihl Ips ])reini(TCS, reconii.'iil <\iu'. >;ins l.i s«m'j»ii(1<', il n'y a ])as dn science sociale. On |»<iit lUï :\\f])t'U'v «J'iino j)sycliolo.irie spéculative, qui se laissf^ jjrcndnî aux ah>l.raclions, à une psychologie observatrice, (jui saisisse, dans notre conscience, des phénoi(n*n«'s concrets. l)ira-t-on que nous ne pouvons que supposer, l'A. non ohsei'ver direcU^nent ces pliénoinènes dans les consci(înces des autn^s? Nous avons vu que telle est la condition nécessaire d(î toute psychologie, si la psychologie est autr(^ chose (pi'un examen de conscience individuel. (i(»l,i rend sans doute la ])sychologie difficile, mais cela ne l'cunpêclK^ pas d'êlre indispensal)lc. Sans cette « interpolalion » i)sycliologi(iue. plus ou moins méthodiquement conduite, les phénomènes extérieurs ne rentreraient en aucune façon dans les sciences sociales cl resteraient dans les scicMices j)hysi(pies. M. Durkheim voudrait, séduit par le dév(»lopp(Mnent de la psychologie })hysiologique, que la sociologie, couinu' ccMle-ci, se passât de Tintrospection*. Mais I.-i psychologie i)hysiologique ellc-môme, moins iniransigeanle à mesure que le spiritualisme est moins redoulahle , reconnail (lu'une j)sychologie sans observalion inlérieure est inféconde, ou même impossible. L'obser- \alion extérieure îles codes el des monuments ne mènerait pas loin si elle n'était éclairée et guidée par l'observation intéritMire.
Mais à rattacher ainsi la sociologie à la psychologie ne risqut* t on pas de mécoiuiaitre le caractère spécifique de la première, et son rote propre?
l.t^s taits soi'iaux sont, pour M. IHirkheim, irréductibles aux laits psyclh^logiques. Ils ont une réalité indépendante vit^s cvMî'jv'iences invlividuollos dans lesquelles ils relenlis- Ncnt '. Ils ne sortent pas d'elles, puisqu'ils les dominent cî s'.mposeîil à elles. \.c carai'tère essentiel du fait social. y\\\\ 0^1 viètre l'iMc ceîît:\îi:^.!e. empèclie i^u'on ne le réduise .\i:\ '.".'..!< dv* civ>v'io:u"o ::ivli\ iduels. La >ociélé est autre
chose qu'un certain état d'âmes. Mais alors où existe, dira-t-on, cette société? Il faut bien reconnaître que la méthode de M. Durkheim paraît, au premier abord, ramener au réalisme, et il est naturel que ses critiques l'aient comparée à celle des scolastiques*. Si M. Durkheim se refuse à réaliser une nouvelle entité, veut-il donc dire, en soutenant que les faits sociaux se réalisent en dehors des faits individuels, qu'ils se précipitent, se cristallisent, ou, comme le disait Lazarus, s'incarnent dans les choses?
Mais remarquons que, s'il n'y avait pas des consciences pour connaître, pour interpréter, pour aimer les choses sociales, celles-ci seraient pour la société comme si elles n'existaient pas. M. Durkheim reconnaît lui-môme qu'elles ne recèlent pas de puissance motrice et qu'elles sont le produit d'actions humaines 2. Apparemment, si les consciences ne s'en mêlaient, les faits sociaux ne s'exécuteraient pas d'eux-mêmes, comme certaines expressions de M. Durkheim tendraient à le faire croire^. Sans vie psychologique, pas de vie sociale. Que M. Durkheim observe que certains états de la conscience individuelle sont communs à toutes les consciences composant une société, qu'il appelle ces parties communes conscience collective, qu'il en étudie le développement, accroissement ou diminution, rien de mieux ; mais pourquoi soutenir alors que la sociologie doit se passer de psycholop:ie ? Ces réactions auxquelles les consciences individuelles, par le seul fait de leur association, se trouvent soumises, sont évidemment des phénomènes . psychologiques, se réalisant à travers le milieu physique. La conscience de ces réactions spéciales peut conduire, comme le voulait Lazarus, à l'idée d'une psychologie sociale distincte de la psychologie individuelle, mais non pas à l'idée d'une sociologie sans psychologie.
Après avoir essayé d'observer les faits sociaux comme
(1) Cf. Tarde. La Logique sociale. Préface.
(2^ Cf. Les Règles de la Méthode sociologique, p. 27, 138. (^) Division du Travail, p. 306.
des choses extérieures, M. Durklieim tentera de prouver qu'on doit, pour expli(iuer ces mêmes faits, adopter le genre d'explication à l'aide duquel on comprend les phénomènes du monde extérieur, l'explication mécaniste. C'est pourquoi il dirigera ses efforts contre cette partie essentielle de la psychologie qui est la téléologie.
Il lui reprochera d'abord de laisser trop de place à la contingence'. Tandis que M. Lacombe et M. Tarde aiment à se donner le sentiment de l'instabilité des choses, à se figurer que le cours de l'histoire aurait pu être tout autre, à réveiller tout ce qui dort dans les limbes du possible, M. Durkheim veut que tout ce passe selon une nécessité mécanique. Vous me montrez ce qu'on désire, dans une certaine société; la connaissance de ce désir laisse indéterminée la forme des institutions sociales. Qui connaît la tin ne connaît pas encore les moyens. Chaque individu poursuit sa fin suivant son humeur. Comment, par suite, la téléologie pourrait-elle expliquer cette étonnante uniformité d'instilulions que la sociologie constate?
On pourrait d'abord contester cette uniformité même et dire avec Lubbock cité i)ar Lazarus*, qu'il s'est presque toujours trouvé des peuples pour réaliser les coutumes les plus dissemblables. Les coutumes et les institutions présentent une diversité qui, aussi bien que leur uniformité, veut être expliquée. Pourquoi la téléologie n'oxpliquerait-elle pas et l'une et l'autre ? En admettant qu'elle découvre chez les hommes des désirs identiques, ne peul-ollo rendre compte de la différence des phénomènes (jue ces désirs provoquent par la différence des conditions dans lesquelles ils se réalisent? Cette Immeur môme dos individus qui influe sur le choix des moyens ne peut-elle être étudiée scientifiquement? Et ne l)eut-on découvrir entre les individus certaines ressemblances d'humeur qui constitueraient justement un caractère national, objet do cette partie de la psychologie
(1) Op. cit., p. 116.
(2) (^ité par J.az.arus (Lchen. der Scnir, III, p. 358).
sociale que StuartMill appelait réthologie des nations? On pourrait donc, tout en usant de la téléologie, restreindre de plus en plus la part de la contingence et déterminer le cours des phénomènes.
La plupart des reproches que M. Durkheim adresse à la téléologie s'expliquent par ce qu'il lui demande autre . chose que ce qu'elle prétend donner. De ce qu'on observe que les besoins des hommes expliquent leurs actions, on ne prétend ni que ces besoins créent de toutes pièces leurs moyens, ni qu'ils aient toujours claire conscience de leurs résultats.
Par exemple, M. Durkheim constate que, si les désirs expliquent p'purquoi les hommes mettent en œuvre certains matériaux, ils n'expliquent pas l'être même de ces matériaux. En biologie on sépare, de l'étude des fins des organes, l'étude de leur constitution essentielle. Ainsi devrait -on faire en sociologie*. — Mais d*abord on peut répondre que, pour la sociologie, les rapports entre désirs et moyens sont beaucoup plus clairs que pour toute autre science. C'est elle surtout qui peut prendre sur le fait la fonction se créant son organe. De plus, la téléologie ne prend pas à sa charge d'expliquer la présence de toutes les conditions naturelles ou artificielles, physiques ou sociales, au milieu desquelles s'exécutent les actions humaines. Cette tâche, du moins, appartiendrait à une téléologie métaphysique. La téléologie scientifique est moins ambitieuse. Je vois des hommes entasser des pierres ; la téléologie m'explique leur action en ine disant qu'ils veulent construire une maison. Mais elle ne m'explique pas et ne prétend pas m 'expliquer la constitution même de ces pierres. Je constfate, d'une part, la fin, d'autre part, les moyens, et de cette double constatation je déduis l'action. Peut-on dire qu'elle me serait suffisamment expliquée par la constitution des pierres, seules choses extérieures ? On pourrait en accumuler autant qu'on voudrait ; si le désir de s'abriter n'intervenait, elles ne s'entasseraient pas d'elles-mêmes.
(I) lièfjles de la Méthode sociologique ^ p. 111.
loi Li:S SCTENCKS SOCIALES EN ALLEMAGNE
D'un autre côté, en disant que l'homme poursuit des lins, la téléologie ne prétend pas qu'il ait une connaissance exacte de toutes les conséquences de ses actions, ni môme (ju'il réussisse toujours à réaliser ses fins. Des conséquences imprévisibles peuvent se multiplier et engendrer dos lins nouvelles, auxquelles le premier agissant ne pouvait penser : cola n'omj)êche (ju'en agissant il allait vers une lin. I/idée de riiélérogénéilé des fins, illustrée par W'undt, ne délruil i)as l'objectivité de la téléologie. Bien plus, un désir i)eut susciter mille phénomènes sociaux sans arriver à se satisfaire, et, en j)oursuivant une fin qui n'est janiîiis atteinte, mener toute l'histoire. Par conséc{uenl. on ne peut arguer de la non-réalisation d'un désir à sa non-existence. Par exemple, M. Durkheim, pour nous prouver que le i)hénomène de la division du travail ne s'explique pas i)ar l'acliim d'un désir, comme le désir du bonheur, nous montre qu'en fait les hommes ne sont pas, bien })lus, ne peuvent pas être plus heureux*. Mais le savent-ils ? et que ce but ne soit jamais atteint, cela prouvo-l-il (jull ne soit jamais poursuivi? M. Durkheim croit })()uvoir se passer de la supposition d'une fin, parce qu'il lient les causes de la division du travail ; ce seraient le volume et la densité croissantes des sociétés. Mais ce volume et cette densité n'agissent encore sur l'histoire ([ue parce qu'ils surexcitent, ainsi (jue le dit M. Durkheim lui-môme, la lutte pour la vie, et rendant plus difficile la satisfaction des besoins, exigent la recherche de nouveaux moyens, connue la division du travail. Bien plus, ce volume et celle densité naissent toujours de besoins, comme c(;lui (jui i)()usse les hommes à se rapprocher et à se multiplier. D'ailleurs, M. Durkheim a, comme malgré lui. le senlimcnt que le ressort de tous ces phénomènes est téléologie jue et non pas mécanique. Dans la môme })age - où il alTirnie que « tout se passe mécaniquement », il rcconnait i\\u' la division du travail est un « dénoûmenl
(!) (]f. hiri.s'nuf du Travail, liv. IJ, cliup. i. i'I) Cf. nir'isinn (lu Trarail, p. 290.
adouci » de la lutte pour la vie. Elle résulte d'un choix, déterminé par la prédominance de certains besoins, entre diverses solutions possibles, suicide, émigration, guerre civile. C'est joowr pouvoir vivre, dit-iP, dans une phrase que Jhering eût notée comme un aveu, que les hommes se spécialisent. Quand il nous montre que les hommes ont cédé à la loi du moindre effort, croit-il revenir au mécanisme ? Cette loi n'est-elle pas au contraire, suivant la juste remarque de M. Tarde ^, la raison téléologique elle-même ? Sans doute elle est en apparence la même que la loi du mécanisme, et peut-être, pour une métaphysique, le moindre effort téléologique et le moindre effort mécanique apparaitraient-ils comme les mêmes au fond. Il n'en est pas moins vrai que, pour les sciences, cette notion, comme celle de force et de puissance, comporte deux sens, qu'il importe soigneusement de distinguer sous peine de confusions dangereuses. L'un est extérieur et mécaniste, l'autre psychologique et téléologique. Quand on dit que les hommes ont obéi à la loi du moindre effort, on use d'une notion téléologique. Comme tout à l'heure les pierres, réunissez et rapprochez autant d'hommes que vous voudrez ; faites leurs sociétés aussi denses et aussi volumineuses que possible : s'ils ne veulent pas vivre et bien vivre, jamais la division du travail ne se produira « d'elle-même 3 ».
Aussi ne peut-on s'empêcher, quand M. Durkheim compare la densité des peuples à celle des liquides et laisse entendre que la même nécessité régit les mouvements des uns et des autres, de trouver qu'il y a là plus d'analogies de mots que de choses. Et l'on se demande si, en voulant traiter comme des choses extérieures les phénd-
(1) Division du travail, p. 306.
(2) Lof/iqae sociale, p. 163.
(3) En ce sens, M. Beiot remarque avec raison qu'on ne peut «lire que la pluie chasse mécaniquement les promeneurs des rues ; elle ne chasserait personne s'il était indifférent aux gens d'être trempés. CÎAiev. de Métaph., 1894. Article sur VUtilitaristne, p. 4o4.
mènes sociaux, on n'en laisse pas échapper tout Tessenlicl. Sans doute, on est toujours obligé de regarder les j)hénoniônes, (|uels qu'ils soient, par un certain « biais », comme disait Descartes, pour les soumettre à la science. Mais vaut-il mieux envisager de parti pris le côté par lequel, elles se laissent mesurer, même s'il est tout superliciel, nu bien chercher méthodiquement, où qu'elles se cachent, les causes déterminantes ? Sans doute, il vaudrait mieux que le déterminant fût aussi le mesuré, que les causes pussent être connues quantitativement. Mais qu'y faire ? Et si les causes psychologiques sont difficiles à atteindre, faut-il renoncer à les chercher par les procédés qui leur conviennent ? M. Durkheim nous invile avec raison à l'abnégation du sujet devant les objets ; mais n'est-ce pas la pratiquer que d'appliquer à de certains objets les procédés plus ou moins détournés que réclame leur nature, tout en regrettant que les procédés les plus siirs et les plus précis ne puissent s'appHquer également à tout le donné?
Si la plupart des penseurs, en France comme en Allemagne, rattachent les sciences sociales à la psychologie, ils semblent sentir moins qu'en Allemagne la nécessité de les séparer les unes des autres et de les faire abstraites. Le problème des relations des sciences sociales les unes avec les autres ne se pose pas dans les mêmes termes.
En Allemagne, la tendance à spécifier les sciences sociales vient à son heure, comme une réaction contre les excès de rompirisme historique. Celui-ci, se plaisant à mettre en lumière rinflucncc des phénomènes juridiques sur les i)hènomènos économiques, de ceux-ci sur les phénomènes moraux, et réciproquement, tendait à décourager les esprits de la recherche des lois causales de la
vie sociale. On lui répond que, si Ton veut les formuler, il faut étudier chacune des forces sociales à part, abstraction faite de l'action des autres. Ainsi, proclamer la nécessité do Tabstraction dans les sciences sociales, ce n'était pas leur demander de spéculer à nouveau sur des prénotions, mais d'observer à part les différentes catégories de faits. Elles doivent ôtre abstraites, cela veut dire qu'elles doivent être spéciales. Elles doivent se conformer au précepte cartésien de l'analyse et diviser les difficultés pour les mieux résoudre*. 11 restait entendu d'ailleurs, d'une part, que ces postulats scientifiques ne devaient en aucune façon entraîner des réclamations pratiques, qu'en considérant, par hypothèse, Tliomme comme exclusivement soumis au mobile économique, on ne prétendait pas du tout qu'il dût, en droit, s'y soumettre exclusivement. D'autre part, chaque science sociale, en se spéciahsant pour l'analyse, devait garder le sentiment qu'elle était s})éciale, qu'elle ne représentait qu'un côté de la réalité historique, et que, le jour où elle voudrait reconstituer cette réalité tout entière, elle devrait, pour la synthèse, demander l'aide de ses sœurs. Les Allemands savent en eiï'et que le danger de cette manière abstraite est ce qu'ils a})})ellent ÏIuiiseilifji/;eit, la tendance à n'envisager qu'un seul aspect dos choses, et à expliquer un tout par une seule de ses parties. Mais, au moment présent, ce danger les elïraie peu. Les sciences sociales en Allemagne ont séjourné si longlcm])s dans les mains de l'historisme, il leur a si profondément inoculé le sentiment de la complexité du réel, qu'elles paraissent pour longtemps immunisées contre les excès de l'abstraction.
Tout autres sont, en France, les rapports des sciences sociales avec l'histoire.
Les influences pratiques de toutes sortes qui poussaient rAlleniagne à se défier des abstractions du xviii" siècle ne
(I) Il est à rcniarrjiicr que M. lîelot, analysant et commentant un certain nombre de livres de sociologie, arrive, de son côté, à une conclusion analogue. Cf. Reçue 2>hïlosophique^ janvier-février
pesaient pas sur la France. Kllc n'avait pas à invoquer un passé lointain pour réagir contre la Révolution. La nation allemande se levait au nom de l'histoire ; la nation française, au nom de la raison. Les sciences sociales en France devaient donc ôtre portées à chercher l'universel plus que le particulier, l'abstrait plus que le concret. Elles devaient facilement (Mre. pour reprendre les expressions de Knies, perpélualistes et cosmopolites. 11 entre du cosmopolitisme jusque dans le patriotisme de la France. Le rationalisme est sa tradition. Et c'est un rationalisme actif, plus prêt à réformer le réel qu'à l'observer avec le quiétisme historique. Il fera primer sur tout les considérations pratiques. Ainsi s'explique ce fait que nos spécialistes du droit, de l'économie politique, de la morale, n'aient pas très profondément pénétré leurs sciences de l'esprit historique.
Nos juristes, par exemple, nous ont rarement montré les rapports qui unissent les phénomènes juridiques aux autres phénomènes sociaux, ou aux caractères nationaux. La science du droit a peu demandé à l'économie politique ou à la psychologie des peuples. Sans doute elle semble s'orienter en ce moment môme vers les sciences sociales ^ Déjà, les liisloricns ont amassé pour elle de nombreux matériaux; les anthropologistes, s'ils consentent à s'imprégner de psychologie et de sociologie, pourront l'aider à Texpiication des phénomènes juridiques. Elle peut beaucoup attendre, d'un autre côté, des transformations de nos Facultés et du rapprochement des différentes branches de hi science. On a justementremarqué que la constitution des Universités allemandes, en mettant sous les yeux des étu- (Uants la connexion intime des sciences , servait sans il()ul(» à les (léfendre contre ï lù'iwilif/Lritdcfi spécialistes -. Peul-èlro. si Ton veut bien voilier à l'éducation à la fois liislorique cl philosophique de nos étudiants en droit, sauv(^ra-t on la science du droit en France de ce même
(1) Cf. llcviir ({(' Sociolof/ic.
(2) (if. T. Hiiysscii. IjEuseirpicmenl ilc hi PJtUosojtJùe en Aile- //^c/,7«r. dans la llcruc intcnui/iona/c de rEnsrif/ncfnenifayTÏl 1894.
■ ■ >..*^-û.C:=J.2kâM«k4 •
t'cueil. En tout cas, on n'a pas encore à craindre, comme en Allemagne, qu'elle se perde dans l'historisme ; par suite, le même besoin ne se fait pas encore sentir de lui rappeler la fonction scientifique de l'abstraction.
Ce que nous disons du droit, a fortiori le dirions-nous de l'économie politique et de la morale. En morale, plus que partout ailleurs, les prescriptious font tort aux descriptions et aux explications. Nous avons, sans doute, des moralistes qui continuent la tradition de nos moralistes classiques, si riches déjà en observations ou même en explications délicates des choses de la vie morale. Mais les uns comme les autres traitent des phénomènes moraux avec plus de finesse littéraire que de précision scientifique. Jusqu'à nos jours, on rencontrerait en France peu d'œuvres où ces mêmes phénomènes soient étudiés objectivement.
Pour l'économie politique, pénétrée plus encore que les autres sciences de soucis pratiques, elle paraît trop souvent encore s'en tenir à la conception des lois naturelles, « aussi bonnes qu'inéluctables », se réalisant avec une nécessité mécanique ^ On peut encore reprocher aux économistes orthodoxes l'étroitcsse de leur philosophie, qui repose, en dernière analyse, sur les mômes postulats que celle de leurs adversaires, les socialistes. Malgré les progrès de la science économique, la nécessité se fait encore sentir, en France, moins de la tirer de l'histoire que de Fy plonger, pour l'habituer à reconnaître la contingence relative des lois économiques, psychologiques et non mécaniques, et la connexion des différents phénomènes sociaux.
11 est vrai qu'une science sociale, qui paraît faire de plus rapides progrès en France comme en Allemagne, la sociologie })i'oprement dite, parait prendre à charge de combler (•(^s lacunes du droit, de la morale, de l'économie polilique. EUe leur rendra le sentiment de la connexion des ])h(''n()mènes sociaux. N'en est-elle pas la science totale ? Mais 1.1 sociologie elle-même peut être entendue en des
(I) Dans rintrodiiction de sea Principes (rKconomiepoli/iffHCj H'" édition M. Ci<le résume et criliciue ces conceptions courantes.
IGO LKS SCIKNCES SOCIALES EN ALLEMAGNE
sens bien différents. Nous avons vu que les Allemands, comme Dilllioy ou Wagner, se défiaient de Tambition d'une science totale de la société, comprise à la façon d'A. Comte, tenant la clef de tous les événements de l'histoire. La môme défiance j)arait se faire jour en France. On reproche à A. Comte d'avoir voulu faire tenir en une seule formule la loi d'évolution de l'humanité tout entière*. On reconnaît que la loi des trois étals est loin d'être exacte, et que, dans tous les cas, elle reste empirique. On critique, de tous les côtés-, la conception positiviste du progrès. On veut substituer, à la recherche d'une loi d'évolution, celle des lois de causation. La sociologie cherche à se distinguer de la philosophie de l'histoire, à se spécifier.
Pour les uns, Tobjet propre de la sociologie paraît être dans les formes sociales, abstraction faite des fins que les sociétés poursuivent. Tne armée, une famille, une société d'actionnaires ont, quelle que soit la différence de leur origine et de leur lin, certains traits communs, la hiérarchie, l'interdépendance, la différenciation, qui peuvent être étudiés à i)art. Le seul fait que des individus s'associent produit sur eux certains effets spécifiques. Qu'il s'agisse de phénomènes économiques ou juridiques ou moraux, ils sont soumis à l'action du milieu social. On pourra classer les différentes espèces de milieux sociaux, on remarquera que, si leurs propriétés, comme leur valeur, leur densité, lacoalescence de leurs unités, varient, l'action qu'ils exercent sur les individus est soumise à des variations concomitantes. On obtiendra ainsi une science où observation, classification et explication seront })urcment sociologiques. ^
D'autres sont mal satisfaits d'une sociologie aussi formelle. Ils remarquent que les causes des phénomènes sociaux lui échappent. Si les formes sociales se déterminent, si les relations des unités, coordinations ou subor-
(1) Cr. Durklieim. Rrf/Ics de la Mrf/iodc s(n'ioIo(/}<iNc, p. 96.
(2) I.acombe, Tarde, II. Michel.
(3) Telle parait être la conception de M. Durklieim, qui n'est pas sans analogie avec celle (ju'a exposée récemment Simmel dans la llccue de Mcfaph., septembre I89i.
dinalions, ne sont pas les mêmes dans une famille, dans une armée, dans une société d'actionnaires, cela tient à des causes qu'il faut savoir chercher jusque dans les âmes. La sociologie ne doit pas se contenter d'étudier la constitution des sociétés, ou même l'influence de cette constitution sur les individus, elle doit, autant que possible, nous découvrir les raisons de cette constitution même, nous expliquer les états comme les mouvements sociaux. Elle étudiera, en un mot, non seulement les formes et les conséquences, mais les causes de la vie sociale.
On peut, sur ce point, comparer la sociologie à la géographie, qui fait actuellement, elle aussi *, les plus intéressants efforts pour devenir une science. La géographie ne se contente pas de décrire ou même de classer les formes géographiques. Après cette étude des formes, une double tâche lui reste. Elle essaie, d'une part, d'étudier scientifiquement les influences exercées par la terre sur l'humanité. Prenant à ce point les formes terrestres comme données, elle étudie méthodiquement, ainsi que l'a fait Ratzel *, par exemple, après Garl Ritter, l'action, directe ou indirecte, de ces formes sur les facteurs de Thistoire, sur les imaginations et les volontés des hommes ; elle étudie, en un mot, les conséquences des formes géographiques. Mais, d'autre part, elle veut en découvrir les causes. C'est alors qu'elle s'adresse à la géologie. Celle-ci lui expUquera la genèse de tel delta, dont la présence lui expliquait la genèse de toile ville et Torientation de telle civilisation. De même que la géographie s'adresse à la géologie, la sociologie, pour savoir par les causes, devra s'adresser à la psychologie.
Mais comment, en devenant psychologique, rester spécifique et abstraite ? Comment, en obéissant à la première de nos exigences, ne pas désobéir à la seconde? Les sciences sociales particulières le pouvaient. Elles prenaient à part kîs différentes forces psychologiques correspondantes aux
(I) Avec M. Vidal de la Blache et M. Marcel Dubois.
'2) (]f. llaLzol. Aiilhr<}})0(icn<ira})h'ie. (innK/zûf/e cfer Anwendufif/ (1er Erdkandc au f die Geachichle, I, 1882,11, 1801.
U'rl LES SCIENCKS SOCIALIJS EN ALLEMAGNE
difTérents systèmes sociaux, le juridique ou l'économique. Elles faisaient leur objet d'étude d'un mobile particulier, spécifique, dont la prépondérance leur expliquait une série de ])hénomènes sociaux. Mais il n'y a pas un mobile proprement sociologicjue comme il y a un mobile économique ou juridique. Le sentiment de la sociabilité, la sympathie, n'est qu'un des facteurs, et non peut-être le plus important, des sociétés. On s'associe pour toutes sortes de fins. La sociologie ne peut donc chercher dans un mobile, de préférence à un autre, les causes des phénomènes qu'elle étudie. Il reste qu'elle prenne pour base de ses explications une classification des dilïerents mobiles qui se réalisent dans les sociétés. Elle opérerait ainsi la synthèse des forces que les sciences sociales particulières dissoeient par leur analyse. Elle ne serait plus une science sociale entre les autres, prenant place dans leur série, mais elle serait hors série et les dominerait toutes. Elle serait une philosophie des sciences sociales*.
Et sans doute, rien qu'en définissant ainsi la tache de la sociologie, on se rend compte des difficultés qu'elle doit présenter. Comment distinguer et classer ces mobiles qu'aucune main ne peut séparer, qui ne cessent de se combiner au plus profond des âmes ? Comment reconnaître, dans un phénomène social complexe, ce quirevientàchacun d'eux? Sans doute il serait plus aisé, pour la connaissance des causes, qu'une seule force psychologique déterminât les formes comme les mouvements des sociétés. Mais à quoi bon nous faire illusion sur la complexité du réel? 11 importe plutôt, pour en venir à bout, d'en prendre nettement conscience.
La question des rapports des sciences sociales avec la pratique fait lever plus de difficultéïs encore. Nous savons,
(I) Telle parait être la conceiUion de M. Lacombe, qui présente (juelciue analogie avec celle de ^1. de Greef.
par le retentissement d'un débat récent et déjà fameux * quelles passions excite le problème des rapports de la science avec l'action, et à quels malentendus il expose.
Nos sociologues se flattent quelquefois d'en donner une solution, ou plutôt des solutions. On attend de la sociologie qu'elle rapproche Thomme d'action et l'homme de pensée*. On demande à la science de la morale de réconcilier la science et la morale'. Mais pour obtenir cette paix, les uns sont conduits à rapprocher les deux puissances, les autres à les séparer.
Il y a d'ailleurs plus d'une façon de les rapprocher. Leur réunion peut être prononcée à l'avantage de l'une ou de l'autre. C'est ainsi que M. Bernés parait mettre la théorie dans la dépendance de la pratique, et M. Durkheim la pratique dans la dépendance de la théorie.
Pour M. Bernés, les progrès récents de la sociologie dépendent de deux causes, l'une d'ordre pratique, le développement du gouvernement populaire, l'autre d'ordre théorique, le développement des sciences naturelles. Ces deux forces imprimeront à la sociologie deux direct- , ions différentes. Tandis que la première nous pousse à réformer les choses et nous fait croire à la puissance des • idées, la deuxième nous pousse à traiter les idées mêmes comme des choses et à dénier à l'individu tout droit de réforme sociale. Il faut réconcilier cet idéalisme et ce naturalisme. Nous y réussirons par l'association constante de la théorie et de la pratique*. Les phénomènes sociaux sont intérieurs ; sans doute bien des phénomènes extérieurs appartiennent à la société, mais seulement en tant qu'ils sont formés pour et par des esprits. Il faut donc ajouter et dans bien des cas substituer à la méthode objective, qjii voit les choses du dehors, la méthode subjective, qui saisit .
(I ) Cf. Hcoue (les Deux-Mondes, janvier 1895. — Revue de Paris^ février 1895.
(2) Cf. Bernes. Revue de Métaph., mars 1895, p. 182. .
(3) Cf. Durkheim. Division du Travail. Préface, p. vi.
(4) Cf. Les deux Directions de la sociologie contemporaine^
U\'l LES SClEiNCKS SOCIALES EN ALLEMAGNE
(lilTércnts systèmes sociaux, le juridique ou l'économique. Elles faisaient leur objet d'étude d'un mobile particulier, spécifique, dont la prépondérance leur expliquait une série de i)liénonièncs sociaux. Mais il n'y a pas un mobile proprement sociologique comme il y a un mobile économique ou juridique. Le sentiment de la sociabilité, la sympathie, n'est qu'un des facteurs, et non peut-être le plus important, des sociétés. On s'associe pour toutes sortes de fins. La sociologie ne peut donc chercher dans un mobile, de préférence à un autre, les causes des phénomènes qu'elle étudie. 11 reste qu'elle prenne pour base de ses explications une classitication des dilïerents mobiles qui se réalisent dans les sociétés. Elle opérerait ainsi la synthèse des forces ({ue les sciences sociales particulières dissocient par leur analyse. Elle ne serait plus une science sociale entre les autres, prenant ])lace dans leur série, mais elle serait hors série et les dominerait toutes. Elle serait une philosophie des sciences sociales*.
Et sans doute, rien qu'on définissant ainsi la tache de la sociologie, on se rend compte des difficultés qu'elle doit présenter. Comment distinguer et classer ces mobiles qu'aucune main ne peut séparer, qui ne cessent de se combiner au plus profond des âmes ? Comment reconnaître, dans un phénomène social complexe, ce quirevientàchacun d'eux? Sans doute il serait plus aisé, pour la connaissance des causes, qu'une seule force psychologique déterminât les formes comme les mouvements des sociétés. Mais à quoi bon nous faire illusion sur la complexité du réel? 11 importe plutôt, pour en venir à bout, d'en prendre nettement conscience.
La {jucslion des rapports des sciences sociales avec la prali({uo fait lover plus de difficultés encore. Nous savons,
(I) Telle p.iraîl être la coneoption de M. Lacombe, qui présente (|uel(iue analogie avec celle de .M. de Greef.
par le retentissement d'un débat récent et déjà fameux * quelles passions excite le problème des rapports de la science avec Faction, et à quels malentendus il expose.
Nos sociologues se flattent quelquefois d'en donner une solution, ou plutôt des solutions. On attend de la sociologie qu'elle rapproche l'homme d'action et l'homme de pensée ^ On demande à la science de la morale de réconcilier la science et la morale^. Mais pour obtenir cette paix, les uns sont conduits à rapprocher les deux puissances, les autres à les séparer.
Il y a d'ailleurs plus d'une façon de les rapprocher. Leur réunion peut être prononcée à l'avantage de l'une ou de l'autre. C'est ainsi que M. Bernés paraît mettre la théorie dans la dépendance de la pratique, et M. Durkheim la pratique dans la dépendance de la théorie.
Pour M. Bernés, les progrès récents de la sociologie dépendent de deux causes, l'une d'ordre pratique, le développement du gouvernement populaire, l'autre d'ordre théorique, le développement des sciences naturelles. Ces deux forces imprimeront à la sociologie deux directions dilïërenles. Tandis que la première nous pousse à réformer les choses et nous fait croire à la puissance des idées, la deuxième nous pousse à traiter les idées mêmes comme des choses et à dénier à l'individu tout droit de réforme sociale. Il faut réconcilier cet idéalisme et ce naturalisme. Nous y réussirons par l'associatjon constante de la théorie et de la pratique*. Les phénomènes sociaux sont intérieurs ; sans doute bien des phénomènes extérieurs ap])arlienncnt à la société, mais seulement en tant qu'ils sont formés pour et par des esprits. Il faut donc ajouter et dans bien des cas substituer à la méthode objective, qui voit les choses du dehors, la méthode subjective, qui saisit
(1) (if. liri'ifc (/e,s- Detf.r-Mondes^ janvier 1895. — Honte de Paris, f»'',vricr 1890, {"!) Cr. licriiî's. Uevtie (le Méhiph.^ mars 1805, p. 182. (:') (If. Durkheim. D'irision du Travail. Préface, p. vi.
(i) (]f. Les deux Direcfious de la sucioloffie conlcmpo raine, 1X03, p. 23.
les idées au dedans. Les valeurs sociales n'ont de sens que si nous considérons leur destination, leur finalité, leur orientation idéale. Pour connaître cette orientation il faut * vivre * les phénomènes sociaux. Devant eux nous ne pouvons rester impassibles, et si nous le pouvions, cela même api)auvrirait notre science. Nous les apprécions en les constatant. Les désirs des hommes déterminent les mouvements des sociétés : désirons, agissons, vivons et nous aurons le secret de ces mouvements. Il faut ramener la science à la vie et revenir à t la donnée pratique prise comme garantie suprême de toutes les analyses *. »
Mais il faut distinguer. Ouand M. IJernès revendique les droits de la méthode sul)jective et se plaint qu'on confonde l'objectif avec l'extérieur, nous sommes d'accord avec lui : il démontre, comme nos auteurs allemands, la nécessité d'éclairer la sociologie par la psychologie. Mais pour être subjective, la méthode doit-elle forcément confondre théorie et pratique ? Nous nous sommes demandé, en rapprochant notre première et notre seconde exigence, si, étant psychologiques, les sciences sociales ne pouvaient rester abstraites ; demandons-nous, en rapprochant la l)remière de la troisième, si, étant psychologiques, elles ne peuvent rester théoriques. Sans doute, pour interpréter les actions des hommes, nous sommes obligés de reproduire en nous-mêmes leurs sentiments, et cette re])roduction est une reviviscence. On pourrait soutenir que nous devons, pour connaître le désir des autres, le désirer à notre tour, au moins en puissance. Mais n'y a-t-il pas lieu de distinguer entre les cas où, poursuivant une iin pratique, nous désirons activement, et ceux où, poursuivant une lin théorique, nous reproduisons en nous-mêmes un désir, avec désintéressement, pour le plaisir de l'examiner ? Quand la fin est praticiuc, nous apprécions les objets indépendamment de l'idée do vérité. Quand elle est théorique, une appréciation nouvelle se surajoute aux a])préciations pratiques; en reproduis;nil des senti-
(1) Cf. Ilevue de yièUipIt.^ mars 189j, p. 17à.
ments, nous portons un jugement sur la Téiité de 'cette reproduction. Au moment où nous portons ce jugement de vérité, n'est-il pas méthodique de faire abstraction desjugements d'utilité ou de moralité ? Quelle valeur scientifique auraient nos analyses si la «donnée pratique > en était prise comme la garantie suprême ? Cela signifie-t-il que nous devons juger des choses d'après nos désirs, et mesurer le vrai à l'utile ou au moral ? Le devoir n'.est-il pas d'affirmer ce qui nous parait être une vérité scientifique, quelles que paraissent être les conséquences pratiques de cette vérité? Et l'expérience ne prouve-t-elle pas que le meilleur moyen de servir l'utilité aussi bien que la moralité, c'est de chercher la vérité par- dessus tout ?
Nous tombons donc d'accord avec M. Durkheim quand il veut écarter systématiquement les suggestions sentimentales de la recherche scientifique. Il proteste contre cet empiétement de l'art sur la science, facilité par les -circonstances mêmes qui déterminent l'éveil de la réflexion scientifique. Elle apparaît à l'appel de besoins toujours pressés qui réclament des remèdes plus encore que dès explications. La pratique est l'origine de la science. Elle reste d'ailleurs sa fin. M. Durkheim estime que, sans ses conséquences morales ou utiles, la sociologie ne vaudrait pas une heure de peine *. S'il veut séparer préalablement l'art de la science, c'est pour mieux les réunir. Le premier ne devra être que le prolongement de la seconde. Ainsi dis- ■ paraîtra l'abîme redoutable entre la théorie et la pratique^ où les mystiques veulent faire sombrer la raison humaine. Tout pour la vie, mais tout par la science. Qu'on laisse seulement la science se constituer dans la paix des laboratoires ; elle en sortira prête à prendre le gouvernement de la vie sociale. Nous retrouvons ici l'idée fondamentale d' A. Comte, nerf de ses derniers aussi bien que de ses premiers ouvrages. Le grand travail de la réorganisation sociale est, pour lui, une entreprise essentiellement théorique. Théorique, c'est-à-dire fondée non sur la spéculation, mais but
(1) Cf. Division du Travail, Prèf., p. m.
U',1', !.«> s«;ii:\i:i:s <;r.i;rALKS i:n allkmagm-:
r<'\|i«'Ti<iif<', ;jpjniy«'r(; ;i iiikî scinnoo dobservalion. De iiK'iiH', (|ri;iii(l M. |)iirklif;iiM s(; dil ralioiialiste', il ne pré- Irtid pas t\\ir Ir.^ lI()ImIl(^s doivent s(; iv^iler sur les principes ti fuinri dr la raison, mais sur drs lois objectives, découvfrh*:, par la raison dans rcxprri(;nr*e. La spéculation ne priit nous livi'cr (pu* des Ihéorios va;i;ues ou incomplètes. Si'idr 1 Observation, aussi objective que jiossible, découvrira dans b's pbénoniènes b»s relations de cause à effet «pi'on pourra Iransl'oriner en rê;^des d'action.
lîecinniajssons (pie celli^ ambition peut éveiller d'abord des pi'éveiilinns léuilimes. I/(*xpérience a prouvé que les piéceples les plus dilVérents })euvent être jiromulgués au noui de la scieiu-e. ('.ontrairenienl à ce qu'on aurait pu altendi'e. il siM'ail plus facih^ d'accorder ceux qui invoipuMil la spéculation (pie ceux (pii se réclament des faits. Au nom des laits, les uns ju.uenl (pie l'Ktat doit diminuer st»s inltM-N entions, et d'autres, au nom dos faits, que tout doit se t'onciMitrer entre ses mains. Los uns qualifient de p.»lholo::ique la renaissance du sonlimonl religieux, les autres, son alVaiblissemenl. I>*un autre côté, on sait où peut uuMUM* riuilutude vie conclure du fait au droit, ou plutôt au devoir. L'ëvolulionnisme mal inlorprétô. a porto svKiNcnl. ainsi, des i-onsèqucnces funestes à la morale, lia dccvl l.i lutte peur la \ îe CvMume un fait, beaucoup l'ont icîiue peu;- uu di^Nv^ir. 1 es espèces animales ont comme e. v'!v^ "..i v\»v.»;;;.:e :;:i:Ma;ne. Pc "■•. iitii» ce:i;i:no di-tianco de i.\ :i\»y.;'c v\v\l: e 'î scicîice.
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une fois lixé, toujours le môme pour toutes les espèces*. Chaque espèce a sa santé. Bien plus, chaque moment de sa vie a des exitrenccs diflerentes. Nous devrons donc, si nous voulons déterminer par l'observation ce qui est normal pour une société, nous garder de la comparer aux exemplaires d'une espèce sociale toute différente, à fortiori,, d'une espèce biologique. Mais nous observerons ce qui est normal i)our son espèce, c'est-à-dire fcar c'est là le seul critère objectif) ce qui se passe dans la moyenne des sociétés du même type, considérées à la môme phase de leur développemenl. Ainsi la science d'observation, aidée de la méthode des moyennes , nous fournira non pas des exemples vagues, choisis dans l'histoire au hasard de la suggestion, mais un modèle précis, approprié à l'espèce sociale pour laquelle nous cherchons une loi morale.
On pourra se demander d'abord si vraiment le normal peut être déterminé avec précision par cette méthode d'observation tout extérieure. Gournot en avait par avance signalé les inconvénients. A tenter de fixer un type par la méthode des moyennes, on risque de n'obtenir qu'une notion très indéterminée, qui possédera tous les défauts qu'on reproche aux idées générales, et s'adaptera difficilement aux circonstances particulières. Si l'on se souvient surtout que le nombre des individus composant une espèce sociale est très restreint, que les contours de cette même espèce restent toujours flottants et indéfinis, qu'il est souvent difficile de dire si le complexus des conditions qui constituent une socûété n'est pas un fait unique dans l'histoire, et si Ton n'est pas en mal d'une forme sociale nouvelle, on sentira combien il est difficile de déterminer ce qui, à un moment donné et pour un tel individu, est normal ^.
De ])lus, à sup})oser que le normal fût connu, cela suffirait-il à déterminer notre action ? Suffit-il qu'un fait soit normal ])our qu'il soit désiré ? Cela reviendrait à dire, si l'on veut avec M. Durkheim définir le normal par la seule
(I) op. cil.,, cliap. III.
(-2) Cf. lleriie do Mclf/p/t., septembre 189i. Article de MM. Brunscliwip cL llalévy, p. 570. . v.
1G8 LES SCIKNCES SOCIALES KN ALLEMAGNK
observation des faits, indépendamment de toute considéralion téléologique, qu'un fait doit être par ce qu'il e&t. Sans doute, pour la conscience commune la simple existence d'un piiénomêne paraît souvent être un motif de le reproduire. « Cela se fait, » nous dit-on. Mais d'abord cette formule est elle-même une expression d*un certain idéal social, d'un certain respect de l'opinion publique, qui est antérieur à la science, loin d'en être le résultat. Et puis, Simmel nous a montré que la conscience se donne, pour agir, des motifs tout contraires à celui-là, et que, souvent, la non-existence d'un fait, tout aussi bien que son existence, apparaît comme une raison de l'espérer et de le désirer. A vrai dire si nous cherchons à reproduire ou à supprimer tels faits, ce n'est pas parce qu'ils sont des faits, mais parce qu'ils flattent ou contrarient tels de nos désirs, moteurs de l'histoire. M. Durkheim le reconnaît en posant que les sociétés comme les individus désirent vivre et vivre en bonne santé ^ ; c'est ce désir qui justifie la recherche du normal. Le type normal contient l'ensemble des conditions d'existence d'un individu ou d'une société.
Mais est-il vrai que nous les recherchions toutes également? Parmi ces conditions, il en est d'utiles ; d'autres, qui peuvent être d'ailleurs répugnantes ou douloureuses, sont seulement nécessaires; on peut dire qu'elles ne servent à rien, elles sont là parce qu'elles ne peuvent pas ne pas être ^. Ainsi la notion du normal tient à la fois de celle de l'utile et de celle du nécessaire. 11 y a des choses utiles qui ne sont pas normales, et des choses normales qui ne sont pas utiles, mais nécessaires. Or est-il vrai que nous poursuivions également les différents éléments que l'analyse distingue dans le lypc normal? Pour les clioses nécessaires, si une nécessité vraiment mécanique les détermine, avonsnous à les désirer ou à désirer leur contraire 1 Que peut-on nous prescrire à leur sujet? Ne serait-ce pas une inconséqu(Micc que de nous démontrer, au nom des lois scienti-
(Ij (if. l{i'(jlos de lit M('//io(/c socittlvf/irjifc, p. 01. (2) Op (-•:>. ,,p, f>2-:3.
liques, qu'elles sont inévitables, et de nous conseiller en môme temps, au nom d'une loi morale, de les rechercher, comme si nous pouvions les éviter ? Mais, si elles ne sont pas nécessaires d'une nécessité absolue, nous ferons, et en réalité nous faisons tous nos efforts pour les détourner de nous. Nous ne les prévoyons que pour vouloir leur contraire. Si certaines douleurs, par exemple, accompagnent normalement, suivant l'opinion de M. Durkheim, certaines fonctions, si la mort est un phénomène normal, on peut dire que la médecine est une lutte, non pas seulement contre l'anormal *et le pathologique, mais contre le normal, contre la santé même, puisque assurément elle fait eiïbrt pour supprimer ou adoucir ces douleurs naturelles, et reculer cette mort naturelle. De même, en matière sociale, si normaux que paraissent être, suivant les théories de M. Durkheim, certains phénomènes comme le crime, nous faisons tous nos efforts pour les supprimer du moment que nous les croyons nuisibles ou immoraux ; ce n'est donc pas le normal qui définit notre idéal. D'autre part, si nous recherchons les choses normales qui sont utiles, c'est un fait que nous recherchons les utiles, même si elles ne sont pas normales. — En quoi nous avons tort, dit M. Durkheim, car l'état de santé est déjà assez difficile à réaliser. — Soit, mais d'abord qui veut le plus peut le moins ; et puis, que pourrait une science toute d'observation contre ce fait, qui paraît universel et qu'on pourrait qualifier de normal, que nous voulons toujours améUorer le normal môme ? — Pour l'améliorer, dit M. Durkheim, il faut encore le connaître ; on ne dépassera donc la science qu'en s'appuyant sur elle. — Sans doute, mais nous ne chercherions pas à la dépasser si une force qui ne naît pas d'elle ne nous y poussait, et ne nous indiquait notre direction. Une amélioration quelconque suppose la connaissance de deux termes : un réel et un idéal. — Mais cet idéal ne vous est donné que par votre sentiment, qui n'est pourtant qu'un fait'. — Il est
(I) Cf. Division du Travail. Préf., p. iv.
170 LKS SClKNCKi StXKALKS ES ALLIlMAGNE
un fait, c'est co que nous retenons. C'est un fait psychologique, un fait en idée. I/idéal est une réalité qui n'est pas encore réalisée. Pour reprendre le langage téléologique, c'est une fin. Ma fin est la mesure de la valeur des choses. Que ma fin change et toute la hiérarchie des valeurs changera avec elle. Si je me décide pour ou contre la division du travail, ce n'est pas parce qu'elle est un fait normal, mais parce qu'elle convient ou s'oppose à telles lins que je poursuis, perfection ou intérêt de l'individu ou de la société. Ces fins, la science peut les constater, mais non leur conférer leur valeur ; elle n'a pas qualité, par conséquent, ])our nous ohliger à choisir entre elles.
Telle est la conclusion à laquelle arrivent naturellement hon nomhre de sociologues, recrutés d'ailleurs dans des écoles assez din'ércntcs. L'homme social, dit M. Tarde, aurait hcau connaître la science encyclopédique, son vouloir et, par suite, son devoir, resteraient dans une large mesure, dans une mesure toujours croissante, indépendants de son savoir. L'esprit omniscient devrait encore demander sa fin au cœur. Les majeures des syllogismes pratiques qui dirigent notre conduite nous sont fournies par quoique grand désir inconscient, quelque croyance traditionnelle, quelque conviction personnelle ; la science peut les découvrir, mais non les juger ^ — De son côté, M. Es])inas, en constituant la technologie, distingue profondément l'art et la science. L'art seul enchaîne les moyens aux fins et pose les fins à poursuivre. Une simple constatation, même scientifique, des faits, ne les pose pas. Il est faux que nous n'ayons qu'à relever les lignes d'évolution des phénomènes et à pousser de toutes nos forces dans la direction où elles nous mènei>t. Nous pouvons faire efl'ort pour m(»difier cette direction. De quoi demain serat-il fait? De ce que nous voulons, croyons, aimons le plus ^.
Est-ce à dire qu'il faille, pour réagir contre les ten-
(1) L<f(/i(jifv socidle, p. '217. — Trtnisf'urnKiriunH du Droit, p, 103.
{2} Vrvin'tère Icrttn du Cours (lltlslo'iri' (L'Economie aociale, dans la llcruc (le SocioUnjie, mai 1894.
dances qui confondent théorie et pratique, les séparer absolument, tenir la science pour indifférente et inutile à Tart ? Ce serait un excès plus dangereux encore.
D'abord, en admettant que la science ne puisse en rien nous dicter nos fins, elle peut du moins, les fins une fois posées, nous indiquer les moyens propres à les réaliser. Il est vrai que cette proposition est contestée. M. Durkheim, pour amener les esprits à s'incliner devant l'autorité suprême de la science, veut leur prouver qu'on ne fait pas sa part au scepticisme qui lui conteste sa valeur pratique. Si elle ne détermine pas la fin, elle ne détermine pas non plus les moyens \ qui sont eux-mêmes des fins par un côté. M. Espinas remarque à son tour - que le choix des moyens est entraîné par celui des fins. Mais, malgré la justesse partielle de ces remarques, nous n'en avons pas moins, dès que nous voulons atteindre une fin, tout à attendre de la science. Si en effet, une fois la fin choisie, un choix de notre part intervient encore dans la détermination des moyens, c'est que la fin en question n'est pas la seule poursuivie. D'autres fins entrent en ligne de compte : et nous tâchons de combiner nos moyens de façon à satisfaire à cette pluralité de fins. Par exemple, je poursuis une fin économique. La science m'offre uu moyen sûr et rapide. Et cependant j'hésite. C'est qu'une fin morale s'est offerte à mon esprit et juge à son tour les moyens proposés. — Il n'en est pas moins vrai que c'est l'expérience, consultée par la science, qui m'apprendra quels sont les moyens appropriés à ces diverses fins. Si je veux réaliser celles-ci, je dois chercher à connaître scientifiquement ceux-là. En un mol, vers quelque sens qu'on tourne le proverbe : « Qui veut la lin veut les moyens » , qu'on lui fasse dire * certains moyens seuls sont licites » ou « tous les moyens sont bons >, il revient toujours à la science de nous instruire sur la qualité des moyens que la nature ou la société mettent à notre disposition.
(1) Rcf/lcs (le la Méthode sociolof/ique, p. 60.
(2) Dans l'article cité plus haut.
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D'ailleurs il ne faudrait pas croire que la science n'eût aucune influence sur la dôterminalion des fins mômes. Celle influence est seulement indirecte. Nos lins ne nous sont i)as dictées immédiatement par la connaissance des faits. Mais la connaissance dos fails peut agir sur elles, au même lilro (|uo loUc ou telle émotion. Uien qu'en élargissant riiorizon intellectuel, la science inquiète et aiguillonne les consciences, et les oblige à recommencer perpétuellement le travail moral. Mais le dernier mol, cependant, n'appartient pas à la science. Elle ne nous fournit que la matière de la moralité. Où en prendrons-nous la forme ? Si nous voulons d'autres critères derniers du bien et du mal que nos sentiments personnels, ne devrons-nous pas les demander à une métaphysique? Elle seule pourrait juger les connaissances scientiliques elles-mêmes, et, en les rapprochant de ses principes, formuler des règles pratiques.
Si donc les sciences sociales veulent, à juste titre, se garder de toute métaphysique, elles feraient prudemment de renoncer à transformer en règles d'action les relations de cause à elïct, et craindre de confondre les lois scientifiques avec les lois morales.
Sans doute, il est malaisé de conserver cette attitude, et de s'interdire, en expliquant des faits qui nous touchent de si près, toute appréciation. Nous avons nous-même remarqué, en résumant les théories de Simmel, combien il était difficile aux sciences sociales de rester théoriques.
Nous savons, d'un autre côté, qu'il leur est difficile de rester abstraites, et de rester psychologiques. Nous n'avons guère fait, en rapprochant les sciences sociales françaises et les allemandes, (jue préciser ces difficultés.
Mais les préciser, n'est-ce pas travailler déjà à les dissiper ?
K V R E r X , 1 M I» H I M F. a I E D K CHARLES II K R I S S E 1"
les idées au dedans. Les valeurs sociales n'ont de sens que si nous considérons leur destination, leur finalité, leur orientation idéale. Pour connaître cette orientation il faut « vivre » les phénomènes sociaux. Devant eux nous ne pouvons rester impassibles, et si nous le pouvions, cela même appauvrirait notre science. Nous les apprécions en les constatant. Les désirs des hommes déterminent les mouvements des sociétés : désirons, agissons, vivons et nous aurons le secret de ces mouvements. Il faut ramener la science à la vie et revenir à t la donnée pratique prise comme garantie suprême de toutes les analyses ^ »
Mais il faut distinguer. Ouand M. Bernés revendique les droits de la méthode subjective et se plaint qu'on confonde l'objectif avec l'extérieur, nous sommes d'accord avec lui : il démontre, comme nos auteurs allemands, la nécessité d'éclairer la sociologie par la psychologie. Mais pour être subjective, la méthode doit-elle forcément confondre théorie et pratique ? Nous nous sommes demandé, en rapprochant notre première et notre seconde exigence, si, étant psychologiques, les sciences sociales ne pouvaient rester abstraites ; demandons-nous, en rapprochant la première de la troisième, si, étant psychologiques, elles ne peuvent rester théoriques. Sans doute, pour interpréter les actions des hommes, nous sommes obligés de reproduire en nous-mêmes leurs sentiments, et cette reproduction est une reviviscence. On pourrait soutenir que nous devons, pour connaître le désir des autres, le désirer à notre tour, au moins en puissance. Mais n'y a-t-il pas lieu de distinguer entre les cas où, poursuivant une lin pratique, nous désirons activement, et ceux où, poursuivant une fin théorique, nous reproduisons en nous-mêmes un désir, avec désintéressement, pour le plaisir de l'examiner ? Quand la fin est pratique, nous apprécions les objets indépendamment de l'idée de vérité. Quand elle est théorique, une appréciation nouvelle se surajoute aux appréciations pratiques; en reproduisant des senti-
(1) Cf. Revue de Mélap/i., mars 1895, p. 175.
ments, nous portons un jugement sur la vérité de cette reproduction. Au moment où nous portons ce jugement de vérité, n'est-il pas méthodique de faire abstraction desjugements d'utilité ou de moralité ? Quelle valeur scientifique auraient nos analyses si la «donnée pratique » en était prise comme la garantie suprême ? Gela signifie-t-il que nous devons juger des choses d'après nos désirs, et mesurer le vrai à l'utile ou au moral ? Le devoir n'est-il pas d'affirmer ce qui nous paraît être une vérité scientifique, quelles que paraissent être les conséquences pratiques de cette vérité? Et l'expérience ne prouve-t-elle pas que le meilleur moyen de servir l'utilité aussi bien que la moralité, c'est de chercher la vérité par-dessus tout ?
Nous tombons donc d'accord avec M. Durkheim quand il veut écarter systématiquement les suggestions sentimentales de la recherche scientifique. Il proteste contre cet empiétement de l'art sur la science, facilité par les circonstances mêmes qui déterminent l'éveil de la réflexion scientifique. Elle apparaît à l'appel de besoins toujours pressés qui réclament des remèdes plus encore que des explications. La pratique est l'origine de la science. Elle reste d'ailleurs sa fin. M. Durkheim estime que, sans ses conséquences morales ou utiles, la sociologie ne vaudrait ])as une heure de peine *. S'il veut séparer préalablement l'art de la science, c'est pour mieux les réunir. Le premier ne devra être que le prolongement de la seconde. Ainsi disparaîtra l'abîme redoutable entre la théorie et la pratique, où les mystiques veulent faire sombrer la raison humaine. Tout pour la vie, mais tout par la science. Qu'on laisse seulement la science se constituer dans la paix des laboratoires ; elle en sortira prête à prendre le gouvernement de la vie sociale. Nous retrouvons ici l'idée fondamentale d'A. (lonite, nerf de ses derniers aussi bien que de ses premiers ouvrages. Le grand travail de la réorganisation sociale est, ])our lui, une entreprise essentiellement théorique. Théorique, c'est-à-dire fondée non sur la spéculation, mais sur
(Ij Cf. h'tclsioii du Travail. Préf., p. ui.
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observation des faits, indépendamment de toute considération léléologique, qu'un fait doit être par ce qu'il e&t. Sans doute, pour la conscience commune la simple existence d'un phénomène paraît souvent être un motif de le reproduire. * Cela se fait, » nous dit-on. Mais d'abord cette formule est elle-même une expression d'un certain idéal social, d'un certain respect de Topinion publique, qui est antérieur à la science, loin d'en être le résultat. Et puis, Simmel nous a montré que la conscience se donne, pour agir, des motifs tout contraires à celui-là, (ît que, souvent, la non-existence d'un fait, tout aussi bien que son existence, apparaît comme une raison de l'espérer et de le désirer. A vrai dire si nous cherchons à reproduire ou à supprimer tels faits, ce n'est pas j)arce qu'ils sont des faits, mais parce qu'ils flattent ou contrarient tels de nos désirs, moteurs de l'histoire. M. Durkhcim le reconnaît en posant que les sociétés comme les individus désirent vivre et vivre en bonne s;mté * ; c'est ce désir qui justiCe la recherche du normal. Le type normal contient l'ensemble des conditions d'existence d'un individu ou d'une société.
Mais est-il vrai que nous les recherchions toutes également? Parmi ces conditions, il en est d'utiles ; d'autres, qui peuvent être d'ailleurs répugnantes ou douloureuses, sont seulement nécessaires; on peut dire qu'elles ne servent à rien, elles sont là parce qu'elles ne peuvent pas ne pas être -. Ainsi la notion du normal tient à la fois de celle de l'utile et de celle du nécessaire. 11 y a des choses utiles qui ne sont pas normales, et des choses normales qui ne sont pas utiles, mais nécessaires. Or est-il vrai que nous poursuivions également les différents éléments que l'analyse distingue dans le type normal? Pour les choses nécessaires, si une nécessité vraiment mécanique les détermine, avonsnous à les désirer ou à désirer leur contraire ? Que peut-on nous prescrire à leur sujet? Ne serait-ce pas une inconsé- ((uonco que de nous démontrer, au nom des lois scienli-
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