‹ Les sculptures de SolesmesChapitre 11 sur 48 · JEAN D'ARMAGNAC A LA COUR DE CHARLES VIII · texte numérisé non relu

JEAN D'ARMAGNAC A LA COUR DE CHARLES VIII

A quels artistes devons-nous attribuer les sculptures du . tombeau de Notre-Seigneur? Nous n'avons, pour le dire, aucun document positif, aucun acte authentique, et nous sommes forcés de chercher la solution du problème dans Tétude de l'histoire contemporaine et dans l'examen des monuments de la même époque. Nous espérons, à force de probabilités, arriver à une certitude véritable.

Plusieurs points nous semblent acquis. Nous avons d'abord une date certaine. Le monument a été terminé en 1496. L'unité de l'ensemble et la variété de l'exécution indiquent l'œuvre d'un grand atelier. Le donateur est un seigneur de Sablé, favori de Charles VIII. L'influence de l'art italien se fait sentir à la fin de l'œuvre, au moment où le roi revient de son expédition d'Italie. D'après ces données, c'est vers la Touraine que doivent se diriger nos premières recherches.

Le xv e siècle a été pour la Touraine, l'époque la plus brillante de son histoire. Pendant que Paris s'agitait dans les convulsions de la guerre civile et qu'Isabeau de

Bavière livrait la France à l'étranger, Tours, fidèle à ses princes, devenait le refuge de l'honneur national et la capitale de la civilisation, de l'industrie et des arts. La Touraine restait vierge de l'usurpation anglaise. Charles VII y organisait la victoire avec l'assistance miraculeuse de Jeanne d'Arc. Il y bâtissait des églises pour remercier Dieu de ses triomphes, et les seigneurs de sa cour ornaient de beaux châteaux les fraîches vallées et les riants coteaux de la Loire.

Louis XI fixa aussi sa résidence à Tours et en développa les richesses et l'importance par les affaires politiques qu'il y traita, les états généraux qu'il y assembla et la protection qu'il donna aux fabriques de soieries. Charles VIII eut la passion du pays qui l'avait vu naître, et son rêve fut de l'embellir de toutes les merveilles qu'il avait vues en Italie.

Au commencement du xvi e siècle, Louis XII eut des préférences pour Blois, sans abandonner cependant la Touraine, et ce fut François I er , son successeur, qui déserta les bords de la Loire pour aller inaugurer à Fontainebleau, le règne de la Renaissance italienne.

L'art français l'avait déjà accueillie avec faveur en Touraine et avait profité avec intelligence des trésors conquis sur l'antiquité païenne. La grande école qui s'était formée à l'ombre de la basilique de Saint-Martin, avait envoyé, dès le milieu du xv e siècle, ses peintres en Italie. Le célèbre Jean Fouquet en rapportait, vers 1443, le goût de l'architecture et de l'ornementation qu'il avait admirées à Rome, où il avait eu l'honneur de faire le portrait du pape Eugène IV, et son exemple dut influencer ses nombreux élèves et ses rivaux.

Le plus grand artiste de la Touraine, à cette époque, fut sans contredit Michel Colombe. Sa réputation s'étendait dans toute la France et jusqu'à l'étranger. Un auteur

contemporain le proclame : Le plus grand de son art qui fust en chrest tenté (i).

Il n'eut malheureusement pas d'historien et beaucoup de ses œuvres ont disparu. Mais l'archéologie, grâce à ses fouilles infatigables dans les archives, a pu nous donner quelques renseignements précieux sur sa vie, comme elle donne quelque idée de la magnificence d'un monument d'après les ruines et les colonnes brisées, éparses sur le sol. Nous devons les recherches les plus savantes sur Michel Colombe à M. Benjamin Fillon (2) et à M. Ch. L. Grandmaison, archiviste de Tours (3).

Les documents qu'ils ont publiés sur notre grand artiste fixent sa naissance en t43i et sa mort en i5i2. La Bretagne a voulu disputer à la Touraine l'honneur de son berceau, mais M. Fillon, juge qu'on ne peut récuser sur cette question, déclare « que la ville de Tours a tous les droits possibles jusqu'à preuves contraires solidement établies, à revendiquer Michel Colombe pour l'un de ses plus nobles enfants, puisqu'elle a pour elle l'autorité des preuves écrites ; constatant qu'il a passé dans ses murs les quarante années les mieux employées de sa vie, entouré de parents et d'alliés dont les noms ont tous le cachet du terroir. » (Doc. inéd., p. 21.)

La liste des ouvrages connus de Michel Colombe nous montre qu'il était de la race des Phidias et des Giotto, excellant dans une branche de l'art, mais connaissant toutes les autres et pouvant diriger un peuple d'artistes. C'est à lui que les princes et les évêques veulent demander l'immortalité de leur tombeau. Louis XI lui commande le

(1) Le Pleigney : Décoration du pays et duché de Touraine, 1541, fol. 13-14.

(2) Documents sur Michel Colombe; extrait de Poitou et Vendée.

(3) Documents inédits sur les arts en Touraine, t. XX des Mémoires de la Société A rchéologique de Touraine.

projet du sien; il exécute celui de François II, duc de Bretagne, de Louis de Rouhault, évêque de Maillezais, de Guillaume Gueguen, évêque de Nantes. Il est l'organisateur des fêtes publiques; à l'occasion de l'entrée de Louis XII, à Tours, il fait le modèle de la médaille commémorative à l'effigie du roi, et le moule du harnais de Turnus, le fondateur mythologique de la ville, qui devait figurer dans la cérémonie.

La pièce la plus curieuse publiée sur Michel Colombe est assurément le traité qu'il fit avec Marguerite d'Autriche pour l'exécution du tombeau que cette princesse voulut élever à la mémoire de son dernier mari, Philibert le Beau, duc de Savoie, dans l'église de Brou,près de Bourgen-Bresse. Cette préférence donnéeàMichelColombe, par la gouvernante des Pays-Bas, prouve lagrande réputation de notre artiste ; car les Flandres et l'école d'Anvers surtout, comptaient alors des sculpteurs et des architectes trèsremarquables. Marguerite d'Autriche, du reste, avait pu voir Michel Colombe dans sa jeunesse; c'était par la Touraine qu'elle avait commencé son odyssée matrimoniale. La politique avait disposé de bonne heure de sa main, puisqu'à l'âge de trois ans, un traité passé entre Louis XI et les Flamands l'avait fiancée au Dauphin de France et qu'elle avait été amenée en 1483, au château d'Amboise, pour y être élevée par la reine Charlotte de Savoie. Elle y resta jusqu'en 1493. La politique rompit le mariage qu'elle avait préparé. Charles VIII trouva plus avantageux d'épouser l'héritière de Bretagne que l'héritière de. Bourgogne, et il renvoya la fille de Maximilien d'Autriche, pour lui prendre sa femme ; car ce prince avait déjà épousé par procuration la duchesse Anne de Bretagne, qui l'avait d'abord préféré à son rival. Marguerite d'Autriche pensa remplacer la couronne de France par la couronne d'Espagne, en allant épouser, en 1497, l'infant Jean d'Aragon

qui mourut Tannée suivante. En i5oi, elle quitta de nouveau la Flandre pour épouser Philibert II, duc de Savoie, dont elle devint veuve en 1504 (i).

Nommée gouvernante des Pays-Bas par l'empereur son père et par son neveu Charles-Quint, Marguerite montra, dans l'administration de ces provinces, une grande intelligence des affaires, et prit part à des négociations importantes entre la France, l'Angleterre et V Allemagne.

Elle confia celle qui regardait Michel Colombe à Jean Lemaire, solliciteur de ses édifices, et l'envoya à Tours en 1 5 1 1 . Jean Lemaire trouva « le bonhomme Colombe fort ancien et pesant; c'est assavoir environ de IIIIXX ans, goutteuz et maladif à cause des travaulx passez. » Le vénérable artiste fut très-flatté de l'ambassade qu'il recevait, et le négociateur écrivait à Marguerite: « Le bonhomme rajouenist pour l'honneur de vous, Madame, et a le cuer à votre besoigne, autant ou plus qu'il euet oncques à autre. Je vous assure, Madame, que vous aurez un des plus grands chiefs d'oeuvres qu'il fit oncques en sa vie. »

Les archives de Flandres nous ont conservé l'acte passé le 3 décembre 1 5 1 1 « par devant le saige et discret homme Macé Formon, notaire royal et personne publique, cytoien de Tours, entre M. Colombe et Lemaire, indiciaire des Belges. » Qu'on nous permette d'étudier quelques instants cette pièce où nous espérons trouver des renseignements précieux qui nous serviront à expliquer les sculptures de Solesmes.

Signalons d'abord quelques passages qui se rapportent à la vie de l'artiste. Michiel Colombe, habitant de Tours et tailleur d'ymaiges du roy> parle de meistre Claux et

(i) Philibert mourut d'un verre d'eau trop froide qu'il but, en revenant de la chasse. Ce mariage rapprochait Marguerite d'Autriche de la cour de France, puisque son mari était le neveu de la reine Charlotte de Savoie, dont elle avait dû être la bru.

meistre Anthoniet souverains tailleurs d'ymaiges dont il a autre fois eu la cognoissance. L'habitant de Tours y était né, comme nous Pavons dit ; mais pour se perfectionner dans son art, il avait voyagé et s'était arrêté à Dijon où les ducs de Bourgogne patronnaient une école qui avait une grande influence en France. Les artistes flamands y dominaient ; les plus habiles sculpteurs étaient ceux que Michel Colombe nomme et qui lui donnèrent sans doute des leçons. Claux Sluter et Antoine le mouturier ou maistre Anthoniet. Claux Sluter fit deux chefs-d'œuvre, le tombeau de Philippe-le- Hardi, duc de Bourgogne, et le célèbre puits de Moïse.

Michel Colombe nous fait connaître sa famille ; il n'a pas d'enfants pour lui succéder, mais des neveux qui sont ses élèves et les soutiens de sa vieillesse. Il stipule « tant à son propre et privé nom, comme es noms de Guillaume Regnault, tailleur d'ymaiges, Bastyen François, maistre masson de l'église de sainct Martin de Tours, et François Colombe, enlumineur, tous trois ses nepveux. » Il « confesse, promect, affirme et certifie en foi de loyal prud'homme de faire le monument demandé par la très haulte et très excellente princesse, madame Marguerite, archiduchesse d'Austriche et de Bourgoigne, duchesse douairière de Savoye, et comtesse palatine de Bourgoigne. »

Il nous initie à sa manière de procéder en pareille circonstance et nous fait connaître l'organisation de son atelier, « et de laquelle sépulture, je Michel Coulombe dessubs nommé, feroy de ma propre manufacture, sans que aultre y touche que moi, les patrons de terre cuitte, selon la grandeur et volume dont j'envoie à ma dicte dame deux pourtraictz, l'un en platte-forme, pour le gisant, l'auetre en élévation, faitz les diz patrons de la main de dicts François Coulombe, enlumineur, et Bastyen François, masson, mes nepveux.

« Et le dict Bastyen fera de pierre de taille toute la massonnerie servant à la dicte sépulture en petit volume par vrayz traicts et mesures, tellement que, en réduisant le petit pied au grand, Madame pourra veoir toute la sépulture de mon dict feu seigneur de Savoye, dedans le terme de Pasques, pourvu que aucun inconvénient ou fortune ne survienge au dict Coulombe durant le dict temps, et iceulz patrons, je promets loyaument à l'aide de Dieu faire pour un cheif-d' œuvre, selon la possibilité de mon art et industrie.

« Oultre plus, pour ce que le dict solliciteur Jehan Lemaire nous a affermé que Madame dézire d'estre servye en ses édifices, de gens meurs, graves, savans, seurs, certains, expérimentez, bien condicionnez et observant leur promesse, comme bien raison le veult, mesmement de ceulz que j'ai dessubs nommés, assureroy à ma dicte dame estre telz ; d'ici et desjà j'asseure et afferme que Guillaume Regnault, tailleur d'ymaiges, mon nepveu, est souffisant et bien expérimenté pour réduire en grand volume la taille des ymaiges servant à la dicte sépulture en suivant mes patrons ; car il m'a servy et aidé l'espace de quarante ans ou environ, en telle affaire, en toutes grandes bezoignes petites et moyennes, que par la grâce de Dieu, j'ai eues en main jusques aujourd'hui et auroy encoire et tant qu'il plaira à Dieu. Mesmement il m'a très bien servy et aidé en la dernière œuvre que j'ai achevée ; c'est à savoir la sépulture du duc François de Bretaigne, père de la royne, de laquelle sépulture j'envoye un pourtraict à Madame.

« D'autre part, le dict Bastyen François, gendre de mon dict nepveu, j'affirme estre souffissant pour exploicter et dresser en grand volume, les patrons de la dicte sépulture quant à l'art de massonnerie et architecture, lesquels patrons seront faicts en petit volume de sa propre main.

« En après ces dicts patrons achevez, dedans le terme de Pasques dessubs ditz et iceulz estoffes de peincture blanche et noire, selon ce que la nature du marbre le requiert par le dict François Coulombe, enlumineur, la taulette de bronce dorée et les lisières, armes, fourries d'ermine, carnation de visaiges et de mains, escriptures et toutes autres choses à ce pertinentes fournies, selon que le debvoir le requiert, je dessoubz signé prometz envoyer lesdits Guillaume Regnault, mon nepveu, et Bastyen François, son gendre, porter ladicte sépulture en petit volume, à Madame, quelque part qu'elle soit, dedans le terme de la purification de Notre-Dame, et quant les dicts Guillaume et Bastyen mesnepveux auront présenté la dicte sépulture en petit volume, à ma dicte dame et icelle dressée, en la présence et déclaré toutes les circonstance et dépendances d'icelles, s'il plaît à Madame, j'entreprendroy volontiers la charge et marché d'icelle faire réduire en grand volume par le dict Guillaume, tailleur d'ymaiges, et Bastyen, masson. Lesquels j'envoiroy sur le lieu du dict couvent lez-Bourg-en-Bresse, avecques Jehan de Chartres, mon disciple et serviteur, lequel m'a servi l'espace de dix-huit ou vingt ans, et maintenant est tailleur d'ymaiges de Madame de Bourbon, et aussi autres mes serviteurs dont je respondroy de leur science et preudomie et dont je ne penseroy avoir honte ni dommaige.

« Et ce pour autant que, à cause de mon aige et pesanteur, je ne me puis transporter sur le dict lieu personnellement, ce que aultrement, j'eusse fait volontiers pour l'honneur, excellence et bonté de la dicte très-noble prin? cesse. »

Après avoir réglé les conditions du voyage de ses neveux en Flandres et choisi les matériaux du monument qu'il demande à exécuter, le vieil artiste veut prouver que l'âge n'a point affaibli son talent : « à la requeste du dict Jehan

Lemaire, ai taillé de ma propre main, un visaige de sainte Marguerite, et mon nepveu Guillaume Ta poly et mis en œuvre, dont je fais un petit présent à ma dicte dame et lui prye qu'il lui plaise le recevoir en gré. *

Cet acte nous montre une âme simple, loyale et chrétienne. Le vieux maître promet de faire, avec l'aide de Dieu, un chef-d'œuvre, et il espère, malgré ses quatrevingts ans, que ce ne sera pas le dernier ; car il compte sur ses neveux qui, depuis quarante ans, le servent en toutes grandes besoignes petites et moyennes que par la grâce de Dieu, qu'il a eu en main qu'il aura encore et tant qu'il plaira à Dieu.

On comprend par les détails qu'il donne sur ses disciples et serviteurs dont il loue la science et la « preudomie » etdont il ne peut « avoir honte ni dommaige, » quelle était l'organisation de ces ateliers, de ces loges du moyen âge qui bâtissaient nos cathédrales. L'art y conservait toute son unité; l'architecture, la sculpture et la peinture travaillaient ensemble. Chaque artiste se servait de son instrument et l'accordait à celui des autres. Tous vivaient sous le sceptre d'un maître de l'œuvre, et ce sceptre pouvait être un compas, un ciseau ou un pinceau, parce que celui qui excellait dans un art, devait par cela même comprendre tous les autres. L'atelier était une famille se développant sous le régime patriarcal ; on y travaillait fraternellement pendant vingt ans, quarante ans, comme les neveux de Michel Colombe. La grande ambition de tous était la perfection de l'œuvre et le progrès de l'art. Quand le chef mourait, le plus digne devenait son successeur. Quelques-uns se séparaient alors quelquefois de leurs compagnons, pour aller fonder d'autres ateliers, qui perpétuaient les mêmes usages et les mêmes traditions.

L'atelier de Michel Colombe avait exécuté, pour l'église de Saint-Sauveur de La Rochelle, un monument qui a un

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grand rapport avec celui de Solesmes, comme le prouve le traitépassé en 1507. En voici la principale disposition, citée par mon père dans VAthenceum français du 2S novembre 1SS4.

« Le dict Michel Colombe a promis et promet de faire et enlever en pierre un sépulcre de Saint-Saulveur, avecques les dépendances d'icellui, auquel il fera et ordonnera les pourtraicts et ymaiges de Notre-Dame, saint Jehan l'évangéliste, Marie Magdaleine, Marie Marte, Joseph d'Arimatie , Nycodemus avecque le gisant et tombeau dudit sépulcre, de la sorte et manière que le cas requiert et qu'il est accoustumé défaire en tel cas, de la grandeur et de telle pierre que sont faicts les ymaiges de la sépulture et trèspassement de Notre-Dame, de présent fait en l'église parroschal de sainct Saturnin de Tours. »

Ce traité de La Rochelle devait beaucoup ressembler à celui passé pour le monument de Solesmes. Reste à savoir si le traité était signé aussi par Michel Colombe et si ce monument était un de ceux que le maître était accoustumé de faire en tel cas.

Le choix de l'artiste dépendait entièrement du donateur Jean d'Armagnac, duc de Nemours, seigneur de Sablé ; et si nous interrogeons l'histoire sur ce sujet, nous verrons que le bienfaiteur du prieuré de Solesmes n'a pu s'adresser qu'à Michel Colombe, habitant de Tours et tailleur d'ymaiges du roi.

Jean d'Armagnac, duc de Nemours, était fils de Jacques d'Armagnac dont la fin fut si tragique. C'était un de ces seigneurs qui conspirèrent contre Louis XI, après avoir conspiré avec lui, lorsqu'il était dauphin. Le parlement le condamna comme criminel de lèse-majesté à être décapité. La sentence fut exécutée, a-t-on dit, avec un raffinement d'une odieuse cruauté. Ses trois enfants, Jacques, Jean et Louis furent placés sous l'échafaud de leur père, pour que

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son sang coulât sur leurs têtes (i). Jacques mourut, peu de

temps après, de la peste. Jean et Louis furent protégés et

réhabilités par Charles VIII qui les combla de faveurs.

> • Dès la première année de son règne, dans des lettres datées

du Plessis-lez-Tours, le 5 mars 1483, le roi accorde « à ses très-chers et très-amez cousins, Jean et Louis d'Armagnac, la jouissance des terres et seigneuries venant de la succession de Charles d'Anjou, roi de Sicile, comme enfants de Louise d'Anjou, sœur de Charles d'Anjou et sa seule héritière. Parmi les seigneuries se trouvait celle de Sablé (2). »

Dans un autre acte daté des Montils-lez-Tours, juillet 1491,1e roi rétablit dans leurs biens et honneurs les deux fils de Jacques d'Armagnac; il rappelle les grands, louables, recommandables services qu'ont rendus à la France, leurs ancêtres, tant du côté paternel que du côté maternel, et il ajoute : « considérant aussi que depuis nostre avènement à la couronne, nosdits cousins ont esté continuellement nourris et entretenus à l'entour de nostre personne, où ils ont fait plusieurs bons et agréables services et curialitéz, e* les avons tousiours trouvez prêts et appareillez de nous servir et obéir en grand "soin et diligence, tellement que leur service, bonne inclination et vertueuse conduite qu'ils ont tousiours eue à l'entour de nous, nous a esté et est à singulier plaisir, sçavoir faisons que nous, pour ces causes et autres grandes, justes et raisonnables considérations, voulons reconnoistre les dessusdits grands et louables services, par l'advis des princes et seigneurs de nostre sang et gens de nostre conseil, avons de notre propre mouvement, grâce spéciale, certaine science, pleine puissance et

(1) Il est prouvé maintenant que ce fait est un des mensonges histo- # riques de Voltaire.

(2) Histoire de Charles VIII, roy de France, par Godefroy. Paris, 1684, p. 387.

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authorité royale, osté et aboli en tant que mestier serait, toute note, macules, inhabilité et incapacité que iceux nos cousins pourraient avoir encourue au moyen de certain prétendu arrest que l'on dit avoir esté donné et exécuté à rencontre du dit feu Jacques d'Armagnac leur père; et les avons habilitez, restituez et remis, habilitons, restituons, et remettons en tant que mestier seroit, ensemble toute leur postérité (i). »

Ainsi Jean d'Armagnac et son frère Louis avaient été recueillis à la cour de Charles VIII ; ils avaient été continuellement nourris et entretenus près du prince et en avaient toujours mérité l'affection et les faveurs, jusqu'en 1491 (2). L'année suivante, 1492, nous retrouvons Jean d'Armagnac, duc de Nemours, figurant à une place d'honneur dans une cérémonie importante qui se célébrait au Plessis-le\- Tours; il s'agissait de baptiser le Dauphin dont la reine Anne de Bretagne était accouchée le 10 octobre. Le baptême eut lieu, trois jours après, dans la chapelle du château. Jean d'Armagnac, duc de Nemours, tenait le bout de la mante de drap d'or qui couvrait l'enfant. Le roi tenait la main de saint François de Paule, le priant de vouloir bien donner son nom à son fils, mais le Bonhomme s'y refusa par humilité, et proposa les noms de Charles-Orland qui furent acceptés, peut-être en souvenir de Charlemagne et de Rolland. L'enfant mourut jeune et n'eut pas le temps d'avoir la sagesse et le courage du grand empereur et de son célèbre neveu (3). Enfin nous retrouvons encore Jean d'Armagnac à Tours, lorsqu'il vient demander à saint François de Paule des religieux pour fonder un couvent à Chàtellerault dont il était aussi seigneur.

(1) Histoire de Charles VIII, p. 61 5.

(2) Dans une Histoire manuscrite de Sablé, écrite par M. Pillereau, d'après les Archives de la ville, il est dit que Charles VIII vint à Sablé en 1491.

(3) Histoire de Touraine, t. II, p. 294.

De tous ces renseignements donnés par l'histoire, nous croyons pouvoir légitimement conclure que Jean d'Armagnac, duc de Nemours et seigneur de Sablé, passa une partie de sa vie en Touraine, à la cour de Charles VIII, qu'il connaissait parfaitement Michel Colombe et qu'il ne pouvait s'adresser qu'au « tailleur d'ymaiges *> du roi, lorsqu'il voulut enrichir d'un beau monument, l'église du prieuré de Solesmes, d'autant plus que le monument fut payé, en grande partie du moins, par la famille royale, comme nous en donnerons la preuve. Nous avons dit que le tombeau de Notre-Seigneur était l'œuvre d'un grand atelier de sculpture ; et non-seulement celui de Michel Colombe jouissait d'une immense réputation, mais c'est le seul connu, en France, à cette époque.

Ce point une fois admis, et il nous paraît incontestable, le traité passé en i5ii pour les tombeaux de Brou, nous fournit des indications précieuses sur l'exécution du monument de Solesmes. Michel Colombe avait alors vingt ans de moins ; il n'était pas « fort ancien et pesant » et il a pu « se transporter au dict lieu personnellement. » Peut-être fit-il d'abord « de sa propre manufacture, sans que aultre y touche que lui, les patrons de terre cuite, de la dicte sépulture en petit volume par vrayz traicts et mesures, tellement que, en réduisant le petit pied au grand, Jean d'Armagnac pût veoir toute la sépulture. Il fit loyaument avec l'aide de Dieu un chief-d'œuvre, selon la possibilité de son art et industrie. »

Il fut aidé dans son travail « par ses neveux et par d'autres disciples et serviteurs dont il connaissait la science et la prudomie. » Guillaume Regnault, « tailleur d'ymaiges,» lui servit surtout comme il le fit pour le tombeau du duc de Bretagne; son autre neveu, François Colombe, n'y travailla pas comme enlumineur puisque le monument ne paraît pas avoir été peint, mais son gendre Bastien François qui était,

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