‹ Les sculptures de SolesmesChapitre 21 sur 48 · LE TOMBEAU · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU

autres extrémités du linceul sont tenues par deux figures qui ne sont pas des Apôtres. Aux pieds, un religieux bénédictin dont la tête très-finement modelée nous offre le portrait de Jean Bougler, le grand prieur de Solesmes, et en face de lui, un personnage drapé à l'antique dont la physionomie rappelle les types de la Renaissance. Nous croyons, sans en donner encore la preuve, voir dans ce personnage un des artistes auxquels Jean Bougler confia l'exécution de son poëme et qui était bien digne par conséquent de tenir ainsi compagnie au prieur de Solesmes.

Sur le devant du tombeau, un jeune religieux assis et lisant dans un livre. Cette figure est évidemment destinée à faire le pendant de la Madeleine du tombeau de Notre- Seigneur. Ce doit être aussi un portrait, mais la tête a été malheureusement mutilée. Le costume semble plus simple que celui de Jean Bougler. Serait-ce celui d'un novice, et ce novice serait-il le neveu du Prieur de Solesmes, François Bougler, qui fut plus tard sacristain du monastère?

La face du tombeau est ornée de bas-reliefs très-bien sculptés, représentant l'histoire de Judith et d'Esther. Judith, suivie de sa servante Abra, montre la tête d'Holopherne aux défenseurs de Béthulie. Esther est prosternée aux pieds d'Assuérus qui lui offre la moitié de sa couronne; derrière le roi, Aman est attaché à la potence.

Judith et Esther sont des figures de l'Église, mais aussi de la Vierge. Marie est la Judith, la femme forte qui seule a triomphé du chef des ennemis. Le peuple qu'elle a sauvé peut lui dire comme Ozias : Vous êtes bénie par le Seigneur Dieu, par le Très-Haut plus que toutes les femmes qui sont sur la terre ! Béni soit le Seigneur qui a créé le ciel et la terre, qui vous a dirigée pour briser la tête du chef de nos ennemis ; il a aujourd'hui tant glorifié

votre nom, que votre louange ne tarira jamais dans la bouche des hommes qui se rappelleront la puissance de Dieu éternellement. (Judith, xii, 23.)

Marie, comme Esther, a été la préférée du Roi des rois « qui l'aima plus que toutes les femmes. » Elle trouva grâce et miséricorde devant lui, plus que toutes les autres et il mit sur sa tête le diadème royal. (Esther, h, 17.) Aussi lorsqu'elle s'incline pour solliciter quelque faveur, le Roi lui dit : Que voulez-vous, reine Esther ? Que demandez-vous ? Quand même vous me demanderiez la moitié de mon royaume, je vous le donnerais. (Ib. v, 3.)

Au chevet du tombeau est un autre bas-relief représentant les honneurs rendus par Salomon à sa mère : « Bethsabée vint trouver le roi Salomon pour lui parler, et le roi vint au-devant d'elle et lui rendit honneur. Il s'assit sur son trône, et un trône fut placé pour la mère du roi qui s'assit à sa droite, et le roi lui dit : Demandez, ma mère, car il ne serait pas juste de vous refuser. » (III Reg. Ch. 11, 19, 20.) On ne pouvait rendre plus heureusement la toute-puissante intercession de Marie auprès de son Fils.

A l'autre extrémité, on voit la scène de l'Évangile, choisie par l'Église pour la fête de l'Assomption. Notre-Seigneur déclare en présence des deux sœurs, Marthe et Marie, types de la vie active et de la vie contemplative, que sa Mère, bénie entre toutes les femmes, a choisi la meilleure part, puisqu'elle a été la plus fidèle à écouter sa parole, et la plus parfaite dans son amour.

Nous croyons devoir rattacher à la scène de l'ensevelissement de la Vierge les quatre statues placées entre les colonnes qui ont été transportées dans la chapelle de droite. La hauteur qu'elles occupaient dans l'ensemble du monument, leurs poses, la direction de leurs regards et de leurs gestes, tout le montre avec évidence. Ce sont des pro-

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phètes, des personnages de l'Ancien Testament qui s'entretiennent de la Vierge-Mère. Ils avaient devant eux les textes qu'ils ont écrits et les explications que les docteurs de l'Église en ont données. Les fragments de ces inscriptions retrouvées et malheureusement incomplètes, ont été déchiffrés et expliqués par le R. P. Dom Gauthey, abbé de Sainte-Madeleine de Marseille. Nous pouvons reconnaître dans ces personnages, David, Salomon, Isaïe, et Jérémie. David est indiqué par sa couronne et la harpe qu'il tenait. Les textes du Cantique des cantiques de Salomon sont commentés d'après les auteurs du moyen âge. Il y en a deux rédactions gravées, en caractères différents, qui se rapportent à des versets du cinquième chapitre.

« Sa tête est brillante comme un or très-pur ; ses cheveux sont comme les rameaux des palmiers — et noirs comme le corbeau, — ses yeux comme ceux des colombes sur le bord des ruisseaux. » L'or très-pur est l'intention de l'amour et de la charité, car l'amour est le principe des actes comme la tête du corps... Les cheveux noirs sont les humbles pensées... »

Un troisième fragment, très-fruste, présente quelques mots dont il est difficile de suivre le sens ; ils paraissent se rapporter, comme les précédents, au v e chapitre du Cantique, et être le développement du verset 1 3 .

« Ses joues sont comme des corbeilles de plantes aromatiques plantées par les parfumeurs ; ses lèvres sont des lis qui distillent la myrrhe la plus excellente (i). »

(/) Voici ces fragments incomplets dont on pourrait peut-être découvrir l'origine :

/. Quid caput insignitum M... — oculi tui ut columba circons — pectio, ïabia tua est — distillans locutio, manus tue tornatiles sunt opéra,

2... Caput tuum — aurum optimum est amo [risseu char) itatis intentio nom sicut caput corporis, ita (amor) est operis principium. Corne tue sicut

Sur un fragment retrouvé dans une cave, se lisent quelques mots de ce célèbre passage d'Isaïe, ch. vu, 14, Dabit (vobis stgnum, ecce virgo) concipiet et pariet (filium et

VOC) ABITUR D...

Enfin une autre inscription commente cette prophétie d'Isaïe et celle de Jérémie. Femina circumdabit virum, ch. xxxi, 22 : » Une femme environnera un homme. » Quoi d'extraordinaire qu'une femme conçoive un fils, si elle n'était pas vierge; et le Seigneur a-t-il créé quelque chose de nouveau, si une femme a environné un homme conçu d'un homme (1)?

Au-dessus de l'ensevelissement, l'artiste a représenté l'Assomption de la très-sainte Vierge. La scène est encadrée par un arc de triomphe. Au centre, le Sauveur, sa Mère et des anges. De chaque côté des personnages de l'Ancien, et du Nouveau Testament.

Avant d'étudier et d'expliquer ces sculptures, nous devons remarquer l'infériorité flagrante des deux principales figures. Comparées à toutes celles qui les entourent, le Christ et la Vierge sont désagréables à voir, et en dehors de toute lot perspective. Il est impossible d'admettre un instant que l'artiste qui a fait la Vierge si belle dans la Pâmoison et dans l'ensevelissement l'ait représentée d'une manière si barbare dans la gloire. Ces deux statues sont d'un autre ciseau ; elles ont remplacé celles qui ont été détruites par un accident contemporain de celui que nous avons déjà

elate — (palmarum) et nigre,sunt cogitationes humiles preteritorum

memoria, presentium... et futurorum providentiel, quasi trium steîlarum...

3.,. lis. videntiumpu... — pigmentis ornata — ... tis patientia... sperat. — — Locutiones... adulatoribus... is-operation... compte delectabiles. (?)

(1) Quid altum, mulierem concipere filium si non sit virgo; aut quid novum Dominus creavit si femina masculum de masculo circumdedit.

Ce texte est tiré d'un sermon sur l'annonciation de la sainte Vierge, du vénérable Guerric, disciple de saint Bernard. Ce sermon se trouve à la suite des ceuves de saint Bernard dans les anciennes éditions.

l'arche d'alliance 59

signalé dans les voûtes; et cet accident, nous n'avons pas besoin d'en chercher lés preuves dans l'histoire ; elles sont écrites en caractères très-authentiques sur le fond du monument. Le mur auquel étaient attachées ces statues a cédé à cette masse d'architecture qui ne reposait en devant que sur de légères colonnes. Il a entraîné dans sa ruine, les statues et compromis la solidité des voûtes de l'arc de triomphe qui sont toutes lézardées. La partie supérieure a dû être refaite entièrement. Le fond a été rebouché en maçonnerie grossière, et c'est à peine si on retrouve quelques restes du mur en pierre de taille auquel étaient fixées les statues. Les seules statues du fond qui ont été conservées sont deux anges d'une finesse d'exécution très-remarquable. Ils sont au-dessus d'une arche d'alliance et tiennent une tablette, en fixant leurs regards sur un point plus élevé.

L'arche d'alliance est bien reconnaissable. L'artiste s'est conformé au texte de l'Exode et a suivi les proportions indiquées. « Vous ferez une arche dont la longueur sera de deux coudées et demie ; la largeur d'une coudée et demie et la hauteur également d'une coudée et demie, et vous ferez au-dessus une guirlande d'or tout autour. » (Exod. xxv, 11, 12.) Deux trous placés aux extrémités prouvent que les anneaux n'avaient pas été oubliés ; « et vous placerez quatre anneaux d'or aux quatre angles de l'arche; deux anneaux seront d'un côté et deux de l'autre. » (Id. 12.)

Personne ne sera surpris devoir dans cette composition, l'arche d'alliance comme symbole de la sainte Vierge. L'Eglise l'appelle dans ses litanies, fœderis arca. Saint Jean Damascène, dans un sermon sur l'Assomption, a dit : « Aujourd'hui la très-sainte Vierge est élevée au trône céleste; aujourd'hui l'arche sacrée et vivante qui a porté en elle-même son auteur, est placée dans le temple que

n'a pas fait la main des hommes, et David, son ancêtre, s'en réjouit avec les anges. » Ludolphe le Chartreux qui résume à ce sujet, les explications des saints Pères et l'iconographie du moyen âge, expose ainsi cette figure de Marie dans l'Ancien Testament : « L'arche renfermait les deux tables des Commandements et le livre qui les expliquait; Marie en observait fidèlement tous les préceptes et se complaisait dans l'étude des saintes Ecritures. L'arche possédait la verge miraculeuse qui avait produit des fleurs ; Marie aussi fleurit miraculeusement et donna au monde le fruit béni de ses chastes entrailles. L'arche renfermait l'urne d'or qui contenait la manne tombée du ciel; Marie offrait aux hommes le véritable Pain de vie. L'arche était faite d'un bois incorruptible; Marie n'éprouva jamais de corruption dans sa chair sans souillure. L'arche avait sur les côtés quatre cercles d'or; Marie brillait par les quatre vertus cardinales qui sont le principe et la source de toutes les autres. L'arche avait deux bâtons qui servaient à la porter d'un lieu dans un autre et les deux bâtons figuraient la double charité de Marie. L'arche était dorée en dedans et dehors; Marie brillait par toutes les vertus extérieures et intérieures (i). »

Saint François de Sales, dans sa très-aimable et trèsélevée théologie, présente aussi l'arche d'alliance comme le symbole de Marie :

« Le torrent de l'iniquité originelle, dit-il, vient rouler sur ses ondes infortunées sur la conception de cette sacrée Dame, avec autant d'impétuosité, comme il eust fait sur celle des autres filles d'Adam, si est-ce qu'estant arrivé là, il ne passa pas outre, ains s'arresta court, comme fit anciennement le Jourdain du temps' de Josué, et pour le même respect; car le fleuve retint son cours, en révérence au

(i) Vie de Notre-Seigneur, liv. I, ch. xn.

LE PROPITIATOIRE 6l

passage de l'arche d'alliance, et le péché originel retira ses eaux, révérant et redoutant la présence du vray tabernacle de l'éternelle alliance. » (Traité de l'Amour de Dieu, II, ch. vi.)

Mais cette arche d'alliance est-elle à sa véritable place ? N'était-elle pas portée autrefois par les anges qui sont maintenant au-dessus ? Ce changement serait, il me semble, inexplicable. L'inclinaison de l'arche n'est pas la même que celle du support tenu par les anges, et les bras des anges seraient trop délicats pour soutenir ce bloc de pierre ; leurs yeux d'ailleurs regardent plus haut. En continuant la lecture du passage de l'Exode, nous trouverons la solution de la difficulté. « Vous ferez aussi un propitiatoire, un couvercle d'un or très-pur. Il aura deux coudées et demie de long et une coudée et demie de large. Vous ferez aussi deux chérubins d'or, aux deux extrémités de l'oracle, un chérubin d'un côté, et un autre de l'autre ; et ils se regarderont, les visages tournés vers le propitiatoire qui couvre l'arche, dans laquelle sera mis le témoignage que je vous donnerai. C'est là que je vous donnerai des ordres et je vous parlerai sur le propitiatoire; et du milieu des deux chérubins qui seront au-dessus de l'arche du témoignage, je vous dirai tout ce que j'ordonnerai aux enfants d'Israël. » (Exod. xxv, 17-22.)

Ce texte est évidemment le programme donné par Jean Bougler à l'artiste. La science théologique lui a indiqué une manière nouvelle de représenter l'Assomption. Au lieu d'être portée par les anges dans une gloire, selon l'iconographie grecque et latine, ou sur un nuage comme à l'époque de la Renaissance, Marie, la véritable Arche d'alliance qui a renfermé le grand témoignage, la plénitude de la loi et des prophètes, est élevée au ciel par les deux chérubins sur le propitiatoire ; et les chérubins ont le visage tourné vers elle, parce qu'elle est aussi le véritable propitiatoire

où Dieu rend ses oracles et donne ses ordres et ses grâces aux enfants d'Israël. Pouvait-on présenter à l'esprit et au cœur, une idée plus lumineuse et plus féconde ? Les artistes qui ont été appelés à réparer le monument, n'ont rien changé à la composition, mais ils n'ont pas su remplacer la gracieuse figure dont les draperies devaient descendre jusque sur le propitiatoire. L'Epouse des cantiques s'élevait avec son Bien- Aimé; et le ciel et la terre saluaient leur Reine.

L'explication que nous donnons est confirmée par les fragments d'inscriptions retrouvées. Jean Bougler y considère Marie comme l'arche d'alliance de l'Ancien et du Nouveau Testament. Les deux alliances sont représentées par les deux chérubins, dont l'un signifie la foi au Christ à venir, promis aux Patriarches, et l'autre, la foi au Christ qui est appelée ipsa Justifia, l'accomplissement de la promesse étant la Justice de Dieu, qui, d'après saint Paul, revelatur defide injidem (i).

Toutes les générations qui doivent accomplir la prophétie de la Vierge et la proclamer bienheureuse, assistent à son triomphe et contemplent sa gloire. D'un côté, les personnages de l'ancien Testament ont pour interprète le roi David, prosterné devant la véritable Arche d'alliance et chantant sur sa harpe les divins cantiques (2). De l'autre

(1) Justitia Dei in Evangelio revelatur ex fide injidem, sicut scriptum est, Justusexfide vivit. AdRomanos i°capite.... Nam ex eu jus fide... ineipsius d... etjuravit David in semine ejus, id est in Christo itidem Abrahœ etpatribus per virginis uterum daturum se nobis. Hujus itaque fidei prima faciès esthœc misericordiarum Dei promissio; altéra promissi expectatio. Atpromissi redditio ipsa est justitia... inter utramque fidem quasi duo cherubini sese aspicientes, versis vultibus in propitiatorium Jesum speciosum forma vitœquem in Evangelio nosse pieta...

Il reste des fragments d'une autre rédaction. Nous ignorons où cette inscription était placée, peut-être au-dessous de l'arche d'alliance.

(2) Un texte de Ludolphe le Chartreux explique aussi la présence de David dans le groupe de l'Assomption, c Assumptio Beatœ Virginis fuit

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