‹ Les sculptures de SolesmesChapitre 20 sur 48 · LE POEME DE JEAN BOUGLER · texte numérisé non relu

LE POEME DE JEAN BOUGLER

ornent les plus anciennes églises grecques. Le précieux manuscrit Le Guide de la peinture, qui a été traduit par le docteur Durand de Chartres, nous donne ainsi le programme dé la mort de la Vierge : « Maison. Au milieu, la sainte Vierge couchée sur un lit, les bras croisés sur la poitrine ; de grands flambeaux et des cierges allumés ; aux pieds de la sainte Vierge, saint Pierre l'encensant avec un encensoir; à sa tête, saint Paul et saint Jean le Théologos, qui l'embrassent. Tout autour, les autres apôtres et les saints évêques Denys l'Aréopagite, Hiérothée et Timothée tenant les Évangiles ; des femmes en pleurs. Au-dessus, le Christ tenant dans ses bras l'âme de la sainte Vierge, vêtue de blanc ; elle est environnée d'une grande clarté et d'une foule d'anges (i). »

L'Occident n'a pas un Guide de la peinture comme l'Orient, mais la Légende dorée de Jacques de Voragine peut nous en tenir lieu et nous aider à comprendre les vitraux et les sculptures de nos cathédrales. On y retrouve l'explication de toutes les représentations de la mort de la Vierge, au moyen âge et jusqu'au xvn e siècle. La légende du jour de l'Assomption est un poëme admirable en l'honneur de Marie.

La Vierge-Mère ne peut plus supporter la privation de son Fils. Un ange resplendissant de lumière lui apparaît et lui annonce sa délivrance, en lui présentant une palme du paradis qui doit être portée devant son cercueil. Sur la demande de Marie, tous les Apôtres assistent à ses derniers instants.

« Saint Jean qui prêchait à Ephèse disparaît tout à coup, et il est déposé à la porte de Marie ; il entre et l'Apôtre

(1) Manuel d'iconographie grecque et latine, p. 281. Il parait qu'il existe à Oxford un manuscrit, ayant beaucoup de rapport avec le Guide de la peinture du Mont-Athos. Ce manuscrit nous a été signalé autrefois par M. André Salmon, de Tours.

vierge salue avec respect la Vierge-Mère. L'heureuse Marie l'apercevant, ne put retenir ses larmes : Mon fils Jean, ditelle, souviens-toi des paroles de ton Maître qui m'a donnée à toi pour mère et qui t'a donné à moi pour fils. Voici qu'à la voix du Seigneur, je vais payer la dette de la nature humaine et je confie à ta tendresse le soin de mon corps. Tu feras porter cette palme devant mon cercueil, lorsque vous porterez mon corps au tombeau. Et Jean dit : Oh ! si mes frères, les Apôtres, étaient tous ici, nous pourrions vous préparer de belles funérailles et vous rendre les honneurs que vous méritez. Lorsqu'il disait ces mots, tous les Apôtres furent enlevés des lieux où ils prêchaient, sur des nuées et déposés devant la porte de Marie. Ils s'étonnaient de se voir ensemble et disaient : Pourquoi le Seigneur nous a-t-il ainsi réunis ? Jean sortit et leur annonça la mort prochaine de leur Souveraine.

« Lorsque la bienheureuse Marie vit tous les Apôtres, elle rendit grâces au Seigneur et s'assit au milieu de lampes ardentes et de flambeaux. Vers la troisième heure de la nuit, Jésus arriva avec la hiérarchie des anges, la suite des prophètes, l'armée des martyrs, la troupe des confesseurs, les chœurs des vierges. Ils se rangèrent devant le trône de la Vierge en chantant de doux cantiques. Jésus, le premier, disait : Viens, ma Préférée, et je te placerai sur mon trône, parce que j'ai désiré ta beauté. Elle répondait : Mon cœur est prêt, Seigneur, mon cœur est prêt. Tous ceux qui étaient venus avec Jésus, chantaient doucement : Celle-ci a ignoré la souillure du plaisir : elle recevra le fruit qui rassasie les âmes saintes. Et Marie chantait en parlant d'elle-même : Toutes les générations me diront bienheureuse ; car le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses, et son nom est saint. Alors le Chantre par excellence entonna : Viens du Liban recevoir la couronne. Et elle répondit : Me voici ; car il est écrit de moi que je ferais

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votre volonté, mon Dieu, et mon âme a tressailli en vous, mon Dieu et mon Sauveur. Et l'âme de Marie sortit de son corps et vola dans les bras de son Fils. »

Jean Bougler ne suivit pas complètement les récits de l'iconographie grecque et latine. Il donna aux sculpteurs à traduire un texte nouveau. Au premier plan, un Apôtre tient un livre ouvert où sont gravés ces mots : Virginis obdormitioni Jésus occurrit dansque illi sancta dixit : accipe hoc, chara mea, quod mox complebo tibl una cum pâtre meo. « A la mort de la Vierge, Jésus apparut et lui donna la sainte Hostie, en lui disant : Reçois, ma bienaimée, ce que bientôt j'accomplirai avec toi dans le sein de mon Père(i). »

Ainsi Marie ne meurt pas comme une femme ordinaire. Elle n'est pas représentée expirant dans son lit; mais à genoux, s'affaissant dans l'extase. Son Fils vient lui-même ravir son âme dans l'étreinte eucharistique. Il lui rend le corps qu'il en a reçu, pour que ce corps l'attire au ciel et l'unisse éternellement à lui, dans la gloire du Père. Les Apôtres, les disciples et les saintes femmes entourent la Mère du Sauveur que soutiennent saint Pierre et saint Jean, les types de la foi et de l'amour. Cette figure de Marie qui est le centre de la composition, en est le chef-d'œuvre. On ne pouvait mieux représenter l'Épouse du cantique des cantiques, s'unissant dans la mort à son divin Époux.

Nous n'avons jamais vu, en Italie et en France, la mort de la Vierge représentée de cette manière. On ne trouve de

(i) Cette inscription est imitée d'un paysage d'Hilduin, abbé de Saint- Denis et disciple d'Alcuin. Dans la Vie de saint Denis l'Aréopagite, qu'il écrivit par Tordre de Louis le Débonnaire, l'auteur raconte les supplices qu'eut à souffrir l'Apôtre des Gaules et la visite qu'il reçut de Notre- Seigneur dans sa prison : Veniens apparuit ei Dominus Jésus Christ us, etiam cunctis videntibus, quibus est datum videre, cum multitudine angelorum, et accipiens panent sanctum dédit illi dicens : Accipe hoc, chare meus, quod mox complebo tibi, una cum Patrf meo.

composition semblable que dans l'école flamande. Nous nous bornons maintenant à cette remarque dont on verra plus tard l'importance (i).

Deux personnages qui ont assisté à la mort et aux funérailles de la Vierge sont appelés à en rendre témoignage. Denys l'Aréopagite et Timothée, le disciple dejsaint Paul, s'entretiennent ensemble ; leurs statues, placées, sous de riches dais, s'appuient sur des inscriptions tirées de leurs œuvres. Dans son admirable livre des Noms divins qu'il adresse à Timothée, saint Denys fait l'éloge d'Hiérothée « son maître et son ami, auquel, après saint Paul, il doit son initiation à la science divine » et il lui rappelle avec quelle éloquence il s'exprima, lorsqu'ils assistèrent ensemble aux derniers instants de la Vierge. « Hiérothée, dit-il, brillait même entre nos pontifes inspirés ; comme vous l'avez vu, quand vous et moi et beaucoup d'entre les frères, nous vînmes contempler le corps sacré qui avait produit la vie et porté Dieu. Là se trouvaient Jacques, frère du Seigneur, et Pierre, coryphée et chef suprême des théologiens. Alors il sembla bon que tous les pontifes, chacun à sa manière, célébrassent la toute-puissante bonté de Dieu, qui s'était revêtu de notre infirmité. Or, après les Apôtres, Hiérothée surpassa les autres pieux docteurs. Tout ravi et transporté hors de lui-même, profondément ému des merveilles qu'il publiait, et estimé par tous ceux qui l'entendaient et le voyaient, qu'ils le connussent ou non, comme un homme inspiré du ciel et comme le digne panégyriste de la Divinité. Mais à quoi bon vous redire ce qui fut prononcé en cette glorieuse assemblée (2) ? »

(1) On peut voir une de ces compositions, peinte par Schaffner, dans Les Monuments d'architecture, de sculpture et de peinture de V Allemagne, publiés par E. Forster, t. H, p. 114.

(2) Œuvres de saint Denys VAréopagite, traduites par l'abbé Darboy, p. 368. Voici le texte abrégé de l'inscription latine : Divi Dionysi Gallia-

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Timothée répond par ce texte : « Aux funérailles de la très-sainte Vierge, Mère de Dieu, parmi les frères qui avaient été réunis avec nous par les Apôtres se trouvait le divin Hiérothée avec lequel vous avez d'affectueux rapports. Il célébra d'une manière sublime la divinité de Jésus qui est cause de tout, forme formatrice de tout, sans être formée elle-même, lui que la Vierge a conçu et nous a donné comme homme, beau de sa forme même. Ce que le divin Hiérothée a écrit d'une manière si correcte, expliquez-le, mon père (i). »

Ces deux textes, si glorieux à Hiérothée, nous font regretter la perte des ouvrages de ce disciple que saint Denys appelle « d'autres Ecritures qui viennent à la suite des écrits inspirés par Dieu même, » alterasque scripturas quœ divinitus afflatorum scripta proxima assequentur. [De divin, nom. ch. m.)

Il n'est pas étonnant que Jean Bougler ait fait mettre ce saint personnage parmi les témoins de la mort de la Vierge. On doit sans doute le reconnaître dans la grande figure, placée derrière Notre-Seigneur. Au côté opposé se voit un religieux bénédictin dont la physionomie bien caractérisée indique un portrait. La tradition nous en a

rum episcopi, in tertio capite de divinis nominibus, super Virginis transituad Timotheum Ephesium episcopum verbà. c Namque et apud ipsos divino spiritu plenos pontifices nostros, cum et nos (ut nosti) etplerique ex fratribus nostris ad contemplandum corpus illud quod authorem vitœ Deumque ceperatconvenissemus.Aderatautemfrater Domini Jacobus, et Petrus supremum decus; ubipost contuitum placuit ut utramque Jesu naturam et ex M atre, pontifices laudarent omnes, ex quibus unus post apostolos prœstantior erat Hierotheus, cujus laudationum partes inter divina nomina explicandas abs te suscepi. »

(i) Inter virginales sacrosanctœ Virginis Matris Dei exequias, eximie pater Dionysi, ab apostolis unus ex omnibus illic nobiscum congregatis fratribus, extitit divus Hierotheus arnica tibi consuetudine junctus, qui de DivinitateJesu, per mentis excessum, celsius jubilaret, quod sit omnium causa, cuncta replens, forma omnia formons, non formata quam Vïrgo concepit et hominem eademfo> m ma speciosum nobis formatum protulit. Hœc divi Hierothei compendiose scripta, tu pater, clarifica.

conservé le nom. Jean Bougler a voulu ainsi honorer la mémoire de son protecteur et ami, Michel Bureau, le dernier abbé régulier de la Couture.

L'ensevelissement de la Vierge n'offre aucune trace des poétiques légendes du moyen âge. On ne voit représentées ni la palme du Paradis apportée par l'ange, ni la punition et la conversion du prince des prêtres, qui voulut toucher au cercueil, ni la ceinture de la Vierge qui triompha de l'incrédulité de saint Thomas. Les artistes semblent avoir voulu seulement imiter l'ensevelissement de Notre-Seigneur et rivaliser avec l'œuvre de Michel Colombe. La disposition de la scène est la même. Les figures sont plus nombreuses, mais les lignes sont moins sculpturales. La Vierge-Mère, couchée dans son linceul et soutenue par quatre personnages, va disparaître dans le tombeau. C'est le même type que nous venons d'admirer dans la Pâmoison. Marie s'est doucement endormie dans la mort ; elle repose dans ses chastes draperies comme dans sa pureté sans tache. « Son âme, en s'éloignant pour quelques heures de son corps virginal, l'a laissé beau, flexible, angélique. Il est encore le trésor de la terre, en attendant qu'il devienne la merveille des cieux. » (Essai historique, p. n3.)

Le Christ va bientôt lui dire : Lève-toi, ma Préférée, ma Colombe, Tabernacle de gloire, Vase de vie, Temple céleste, tu n'as jamais éprouvé la souillure des sens et tu ne souffriras pas la corruption du tombeau. [Légende dorée.)

Saint Pierre, au centre de la composition, contemple une dernière fois avec amour et dévotion, la Mère du Sauveur. Derrière lui deux saintes femmes et des disciples témoignent leur douleur. Un d'eux montre un texte dans un livre ; à ses côtés deux Apôtres qui tiennent l'extrémité du linceul; à gauche, saint Jean, le fils adoptif, et à droite, saint Jacques, le parent de la Vierge et du Sauveur. Les

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