‹ Les sculptures de SolesmesChapitre 31 sur 48 · TRADITION DES ARTISTES ITALIENS · texte numérisé non relu

TRADITION DES ARTISTES ITALIENS

teur. Il avait étudié Part italien sans être Italien, et son style appartient plutôt à la Flandre qu'à la France.

Que cette attribution étrangère ne choque pas, tout d'abord, nos lecteurs. Nous espérons la justifier par nos recherches historiques ; mais nous ferons remarquer, dès maintenant, qu'au xyi e siècle, la France fut le rendez-vous des artistes de tous les pays. Charles VIII, François I or , Henri II, mirent au concours, sans distinction de nationalités, les monuments qu'ils voulaient élever, et nous voyons le Primatice régner à Fontainebleau, comme plus tard Rubens au Luxembourg. L'empire était au plus digne, et pendant de longues années, près de quatre cents artistes travaillèrent à l'église de Brou, tantôt sur les plans d'un maître français, tantôt sous la direction d'un architecte et d'un sculpteur d'Anvers.

Non loin de Solesmes, à la cathédrale d'Angers, des artistes étrangers exécutèrent, à cette époque, des travaux importants. Un tombeau très-remarquable qui se trouve dans le transsept, à gauche, a été sculpté par un artiste italien (i), tandis que les statues de saint Maurice et de ses compagnons qui ornent la façade et qui portent la date de 1540, ont été copiées sur des soldats allemands par quelques-uns de leurs compatriotes.

Nous ne discuterons pas la tradition conservée dans la mémoire octogénaire d'un vénérable curé de Solesmes qui survécut à la Révolution française. Selon cette tradition, dont on ne trouve ni preuve ni trace dans l'histoire et les documents écrits, la chapelle de Jean Bougler serait due à la visite fortuite de trois étrangers italiens, voyageant pour se soustraire à la justice de leur pays et venant admirer l'œuvre de Michel Colombe. Le prieur de

(1) Ce tombeau est décoré de têtes de mort, près desquelles on a gravé ces noms : Hercvles — Romvlvs — Semiramis — Cleopatra.

Solesmes les aurait devinés à leur enthousiasme d'artistes et leur aurait confié l'exécution du monument qu'il rêvait pour compléter l'embellissement de son église. Cette légende est assez commune pour expliquer les chefs-d'œuvre dont les auteurs sont inconnus. L'extradition internatio-. nale n'était pas encore établie, et on profitait du talent des coupables. Ce serait ainsi que le célèbre peintre verrier Marcillat, vint à Rome exécuter les vitraux de Sainte- Marie du Peuple, avant d'entrer dans l'ordre de Saint- Dominique.

Jean Bougler n'avait pas besoin d'attendre des artistes de passage pour réaliser son projet. Il y en avait de nombreux et de célèbres en France, et il est naturel de penser qu'il en chercha d'abord sur les bords de la Loire, là où son prédécesseur et son ami, Guillaume Cheminait, avait choisi les siens. C'est de ce côté aussi que nous commencerons nos recherches.

L'atelier de Michel Colombe n'existait plus. Le Bonhomme qui avait rajeuni pour l'honneur de Marguerite d'Autriche, n'avait pas eu probablement le temps d'achever ses modèles pour l'église de Brou, et Jehan Lemaire, le solliciteur des édifices de la princesse, écrivait de Blois, le 14 mai i5i2 : « François Coulombe, neveu du bon maître, est allé à Dieu. » Nous voyons ses neveux, Guillaume Regnault et Bastyen François, associés à d'autres artistes dans des travaux où l'influence italienne triomphe, et il est évident pour nous que Jean Juste avait succédé à Michel Colombe, dans la faveur royale. Le principe de la Renaissance, qui conduisit au protestantisme en religion et à la Révolution en politique, fut aussi pour l'art une cause d'anarchie et de décadence. L'indépendance de toute autorité dans les doctrines, sépara l'artiste des grandes traditions, et fut la ruine de l'atelier qui avait été jusqu'alors l'école véritable du progrès. C'était dans l'atelier, tel qu'il

LA RENAISSANCE ITALIENNE EN FRANCE 8l

1 existait avant la Renaissance, et tel que nous l'avons vu fonctionner sous Michel Colombe, que se conservaient renseignement religieux, l'iconographie chrétienne et le symbolisme populaire. C'était là que se perfectionnaient les types par le concours et la noble émulation des talents individuels ; c'était là que l'art maintenait l'harmonie et l'unité de tous ses moyens. L'architecte, le sculpteur, le peintre travaillaient ensemble, s'initiant mutuellement aux lois des proportions, de la forme et de la lumière; et ce sont ces ateliers, qui ont produit les artistes complets comme Giotto, Léonard de Vinci et Michel-Ange. L'atelier était une société, une famille qui avait un chef auquel tous obéissaient avec amour, recherchant -beaucoup plus la perfection de leur œuvre que leur gloire particulière. L'Eglise et les peuples savaient à qui s'adresser, lorsqu'il s'agissait d'élever ou de décorer un monument. C'était à celui que tous reconnaissaient pour maître.

La Renaissance sépara, isola les artistes, en leur ôtant les croyances et les traditions qui les unissaient. Chacun suivit ses goûts et prit le chemin'qui parut devoir le conduire plus promptement à la fortune et à la gloire. On fit de l'architecture, de la sculpture ou de la peinture, sans étudier l'art dans son ensemble. On eut pour inspiration les caprices des princes et les passions de la multitude. Les artistes en renom attirèrent des élèves qui ne formaient pas d'ateliers, mais des troupeaux d'imitateurs et quj se séparaient du maître, dès qu'ils savaient ses procédés et sa manière.

Les confréries et les académies maintinrent pendant quelque temps le niveau de l'art à une certaine hauteur ; mais quand la Révolution les eut détruites, comme les corporations des ouvriers et des marchands, la liberté de la concurrence établit l'égalité de la médiocrité contre la supériorité du talent. Le public fut livré sans contrôle aux

séductions de la bagatelle et au clinquant de la couleur. L'entrepreneur se fit architecte et l'ornemaniste devint sculpteur; la richesse et la réputation récompensèrent leur audace.

Les grands artistes de la Renaissance sortent des écoles du xv e siècle, et celle de Michel Colombe eut à Tours même une glorieuse postérité. L'influence prédominante de l'art italien s'y était fait sentir du vivant du maître. Parmi les artistes attirés en France par Charles VIII se trouvaient les frères Juste, Antoine et Jehan de Florence. Jehan eut vite la faveur royale, puisque nous le voyons chargé de faire le gracieux mausolée des enfants de Charles VIII et d'Anne de Bretagne qui fut placé dans la basilique de Saint-Martin et qu'on admire maintenant dans la cathédrale dp Tours. Il exécuta aussi le monument funèbre de Louis XII, et nous avons l'ordonnance de François I er en date du 22 novembre i53i, qui fait payer à l'artiste le transport de son œuvre, de Tours à Saint- Denis. « Nous voulions et vous mandons que des deniers de vostre dite recepte généralle, provenant tant de la vente et composition des offices que autres parties casuelles, vous paiez, baillez et délivrez comptant, à nostre cher et bien aimé Jehan Juste, nostre sculpteur ordinaire, la somme de quatre cens soixante escus d'or soleil, auquel

nous l'avons ordonné et ordonnons par ses présentes, assavoir : 1111 e escus soleil qui deuz lui estoient de reste, de douze cens escus soleil dont nous avions par ci-devant convenu et accordé avecques lui, pour faire amener et conduire à ses dépens, de notre ville de Tours à Sainct- Denis en France, la sépulture de marbre des feus roy Louis XII et royne Anne, que Dieu absoille, et LX escus soleil pour son remboursement de pareille somme qu'il a paiée et advancée de ses deniers, pour la cave qui a esté faicte audit lieu de Sainct-Denis en France, soubz la dicte

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sépulture pour mettre les corps desdits feux roi et royne. »

Michel Colombe avait accepté lui-même le style italien, et nous en avons la preuve dans le tombeau du duc de Bretagne qu'il regardait comme son chef-d'œuvre. Une curieuse lettre d'un artiste contemporain, Jean Perréal, nous apprend qu'il employait pour ce tombeau, terminé en 1507, des artistes italiens. « Michel Coulombe, dit-il, besongnoit au moiz et avait pour moiz XX escuz, l'espace de sine ans. Il y avoit deux tailleurs de massonnerie antique italiens qui avaient chacun VIII escus pour mois, l'espace de sine ans. » (Grandmaison, p. 210.)

La dernière année de sa vie, le 3o avril et le 23 juin 1 5 1 1 , le vieux maître assiste aux délibérations d'une commission d'artistes sur le projet et dessin de la fontaine de Beaune, qu'exécutèrent ses neveux Guillaume Regnault et Bastyen François. Cet élégant monument est dans le style de la Renaissance italienne et rappelle les motifs principaux et les arabesques du mausolée des enfants de Charles VIII.

Enfin Bastyen François, le gendre de Guillaume Regnault, le neveu et l'élève de Michel Colombe, construisit de i5o8 à i5i9 les galeries^du petit cloître de Saint-Martin dont il reste encore la partie orientale. Ces quelques travées peuvent être comparées aux œuvres les plus parfaites de l'Italie, par la beauté des proportions, par la sobriété et l'élégance des détails. C'est à peine si quelques ornements et quelques clefs de voûte rappellent l'art français. Le caractère original de ce cloître est la manière dont sont faites les voûtes. Au lieu de nervures se croisant en diagonales, la voûte est partagée par des bandes se coupant à angle droit. Les points d'intersection sont ornés de rosaces fleuronnées ou armoriées. Une travée est décorée de têtes de mort très-finement sculptées.

Jehan Juste paraît avoir succédé à Michel Colombe, comme chef d'école en Touraine; nous le voyons vivre et acquérir des propriétés à Tours, en i52i et en i543, exécuter le tombeau de Thomas Bohier, seigneur de Chenonceau, et de Catherine Briçonnet, sa femme, dans l'église de Saint-Saturnin « qui estoit sa paroesse, » conduire de Tours à Saint- Denis, le monument de Louis XII et d'Anne de Bretagne, que vante son contemporain et ami Jehan de Brèche (1).

Enfin nous le voyons en~i56o, associé au peintre français Valence, pour élever trois arcs de triomphe dans les fêtes magnifiques que les Guises donnèrent à Tours au roi François II, pour le distraire des émotions de la conjuration d'Amboise. D'après cet acte, Jehan Juste dut mourir octogénaire comme Michel Colombe.

Ce fut lui, sans doute, qui forma la plupart des artistes de cette époque, dont nous possédons les œuvres en Touraine, sans connaître les noms de leurs auteurs. Nous citerons, entre autres, les remarquables sculptures de Saint- Paterne, les statues de la chapelle funéraire des Bastarnay, à Montrésor, et surtout le tombeau de Notre-Seigneur qui fut exécuté sous François I er , pour le prieuré de Montdésir et qui a été transporté et restauré avec intelligence dans l'église de Saint-Denis d'Amboise.

Jehan Juste fut aussi probablement le véritable maître du célèbre Germain Pilon, le rival heureux de Primatice, qu'il surpassa en grâce et en élégance. Cet artiste était né à Loué, dans le Maine, en i5i5, et il alla jouir à Paris d'une réputation déjà acquise, en i55ft, l'année même où Jean Bougler fit commencer sa chapelle. On ne peut donc

(1) Ubi inter alias videos monumentum marmoreum Ludovico XII dicatum miro et eleganti artificio factum in prœclarissima civitate nostra Turonensi, a Johanne Justo statuari elegantissimo. (De verborum et rerum significatione. Pag. 410. — 8 janv. 1 553.)

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