HISTORIQUE DU PRIEURÉ
du Sinaï avec les tables de la loi, et vint fonder à Glanfeuil, sur les bords delà Loire, le premier monastère bénédictin qui en produisit tant d'autres. La règle de saint Benoît fit des conquêtes si rapides et si nombreuses, que le concile d'Autun, tenu en 676, la reconnaît de fait et de droit, comme la règle de tous les moines de France.
La ville du Mans, qui avait demandé la première les disciples du saint Patriarche, ne fut pas la dernière à les accueillir dans ses murs. En 571, s'élevait la célèbre abbaye de Saint-Vincent, et en 58o, le saint évêque Bertrand fondait l'abbaye de Saint- Pierre et de Saint-Paul qui mérita bientôt le nom de la Couture, Cultura ou Cultura Dei, la culture de Dieu dans les âmes ; et c'est de cette culture divine que sortit le prieuré de Solesmes en 1010.
Un seigneur de Sablé, Geoffroy le Vieux , près de quitter les grandeurs de ce monde, voulut se faire dans le ciel un trésor à l'abri des vers et des voleurs. Il bâtit un monastère pour le rachat de son âme et de celles de ses parents, le dota richement et l'offrit aux moines de la Couture dont la réputation de sainteté était grande dans toute la contrée. La dédicace s'en fit d'une manière solennelle, en présence de l'évêque du Mans, de l'évêque d'Angers et de la famille du fondateur. L'abbé de la Couture y mit un prieur et des religieux. La prière liturgique y commença pour n'y être interrompue que par la Révolution française.
Le prieuré de Solesmes fut digne de l'abbaye dont il dépendait : Saint-Pierre de la Couture donnait à Saint- Pierre de Solesmes des prieurs qu'il reprenait souvent pour abbés. L'évêque du Mans, Noël, s'y réfugia pendant les guerres qui désolaient son diocèse ; il y tint un synode aux fêtes de la Pentecôte. Le promoteur de la première croisade, le pape Urbain II, y vint, 1S 14 février 1095,
lorsqu'il parcourait la France pour y trouver des libérateurs de la Terre sainte.
L'ordre de Saint-Benoît avait été pour Solesmes, comme pour toutes les contrées où il s'établissait, un principe de civilisation, de richesse et de gloire. Cette prospérité ne fit qu'augmenter jusqu'aux premières années du xv e siècle qui furent pour la France, une de ces époques désastreuses où l'intervention divine paraît autant dans la grandeur et l'imprévu du châtiment que dans le miracle de la délivrance. La guerre civile s'unit à la guerre étrangère pour multiplier les ruines, et les ravages des troupes anglaises furent tels, qu'on peut les comparer aux dévastations de l'invasion normande sous les successeurs dégénérés de Charlemagne.
Le prieuré de Solesmes fut détruit comme celui de Ligugé; les bâtiments incendiés, son église renversée, les archives perdues, et tout le pays ruiné pour de longues années. Jean de Nemours, seigneur de Sablé, le constate dans un acte du 2 juin 1497, où il accorde aux moines un secours pour maintenir une ancienne fondation ; parce que, dit-il, « le Bourg dudict Solesmes, qui auparavant les guerres et hostilités qui ont depuis esté en ce royaulme, . étoit grandement populé de riches gens et bons marchands, et édifices en grand nombre de maisons, est de présent désolé et en grande ruisne, habité de petit nombre de pauvres gens, presque tous mendiants, petitement et pauvrement logés. » (Essai historique, p. 42.)
Lorsque Dieu eut pitié de la France et lui envoya l'ange de la victoire, lorsque la blanche bannière de Jeanne d'Arc eut conduit Charles VII à Reims, et que « les Anglais furent en allés en leur pays, » les prieurs de Solesmes travaillèrent à en relever les ruines, mais ils se contentèrent d'abord des réparations les plus urgentes : car ce fut en 1470 seulement que Philibert de la Croix entreprit une restauration complète de son monastère.
ÉGLISE DU XI e SIÈCLE • J
L'église de Saint- Pierre de Solesmes if était pas alors ce que l'ont faite ses nouvelles destinées ; son chœur ne s'était pas agrandi d'une manière merveilleuse, et d'élégantes colonnes ne soutenaient pas les belles voûtes qui devaient encadrer les pompes de la liturgie renaissante. De nombreuses chapelles ne s'ouvraient pas sur la nef et n'étalaient pas les marbres de leurs autels et la richesse de lçur dallage. Solesmes n'était qu'un prieuré, où quelques moines offraient à Dieu la prière de l'Église.
En nous reportant au moment où les rénovateurs de Tordre de Saint-Benoît en France reprirent possession de Tédifice épargné parla Révolution, nous pourrions, d'après les règles que la science archéologique a formulées de nos jours, distinguer dans Saint-Pierre de Solesmes le travail successif des siècles. Aucune forme architecturale cependant, aucune moulure, aucun appareil caractéristique n'indiquent d'une manière certaine le xi e siècle. Le plan seul nous paraît se rattacher à cette époque.
Nos pays du centre possèdent un grand nombre d'églises du xi e sièele. Ces édifices remarquables par la simplicité de leurs lignes et la sagesse de leurs proportions, conservent encore les traditions de l'art antique. Le plan offre une croix latine parfaite; une abside circulaire termine le chœur. Le clocher s'élève sur la porte d'entrée ou au centre du transsept pour être soutenu par tous les murs, comme par de puissants contreforts. A Solesmes, rien de semblable. L'abside circulaire, dont on a retrouvé les traces, a disparu. La nef est trop longue pour sa largeur, et le clocher, par une exception bizarre, s'élève sur la seconde travée. Cette disposition s'explique par des travaux exécutés au xiv e siècle. L'entrée fut alors reportée où elle se trouve maintenant, et pour arriver à ce changement, il fallut démolir la façade occidentale de la tour et la porter sur un grand arc qu'on retrouve au-dessous des voûtes.
La preuve la pftis évidente de la position du clocher sur la façade d'entrée est la direction des contreforts qui exis» tent en cet endroit. Ces contreforts s'appuient sur les angles mêmes de la tour, au lieu d'être parallèles à ses côtés. Cette disposition est générale dans tous les édifices de la contrée. On la retrouve aux autres angles de l'église de Saint- Pierre, comme aux angles de l'église paroissiale qui est de la même époque. Ces contreforts sur la ligne diagonale seraient inexplicables, s'ils n'appartenaient pas à la façade primitive. Outre ces contreforts d'angle, le pied de la tour a été fortifié du côté de l'entrée par des massifs de maçonnerie, au midi et au nord jusqu'à l'escalier qui servait à monter au clocher. Cet escalier extérieur et les contreforts renflent inadmissible l'existence de bas-côtés que ne comportaient pas les proportions de l'église.
Ainsi le plan primitif offrait une croix latine régulière, une nef de trois travées, le chœur terminé par une abside circulaire et les deux bras du transsept. L'église était éclairée par de petites fenêtres à plein cintre ; elle n'avait pas de voûte et son élévation n'était pas considérable à en juger par les pignons latéraux qui ont été exhaussés au xv e siècle et dont on aperçoit encore les lignes dans la construction.
Le xiv 6 siècle apparaît à la façade de l'église, mais les restes de cette belle époque de l'art prouvent une dévastation complète de l'édifice et une réparation hâtive dans la première moitié du xv e . Le portail, qui offre de riches moulures et des chapiteaux finement sculptés, est soutenu par un massif grossier de moellons.
L'arcature élégante qui le surmontait a été bouchée avec d'informes matériaux, et les architectes qui ont fait la grande fenêtre n'ont pu la réparer.
Lorsque vers l'année 1470, le prieur Philibert de la Croix inaugura l'ère artistique de Solesmes, c'était une
RESTAURATION PAR PHILIiÈRT DE LA ÈROIX 9
restauration complète qu'il entreprenait ^ il commença naturellement parle chœur; il en modifia la forme, en le terminant par un mur droit appuyé, comme nous l'avons dit, sur l'abside circulaire et soutenu à ses extrémités par des contreforts et des supports en encorbellement. Cette disposition donnait plus d'espace et permettait d'approcher du mur l'autel dont on a retrouvé leajfondations dans la crypte.
La hauteur nouvelle de l'église fut fixée par la voûte qu'il fit construire et qui servit de modèle aux autres. Les nervures en sont bie% tracées et bien taillées. La clef porte un écusson orné de la croix et des instruments de la Passion. Ce sont les armes parlantes de Philibert de la Croix qui montrent sa dévotion à la Passion du Sauveur. Il en donna une nouvelle preuve en 1477, lorsqu'il fonda deux messes par semaine, en l'honneur de la sainte Croix, à l'autel de la sainte Vierge. Cet autel placé à droite dans le transsept, est le même que celui dont il est parlé dans l'acte de la fondation faite en 1 170, par Robert IV, sire de Sablé, de la maison de Nevers, pour l'âme de son frère Geoffroi, enterré dans l'église de S. Pierre de Solesmes devant l'autel du Crucifix. Ce Robert de Sablé, comme rétablit très-bien le savant auteur de la notice, fut celui qui rapporta d'Orient la précieuse relique de la Sainte Epine qui a été sauvée à l'époque de la Révolution et rendue depuis à l'abbaye de Solesmes. On la vénérait sans doute à cet autel du Crucifix qui prit plus tard le nom d'autel de la Vierge, lorsqu'on y plaça la statue de la Mère de Dieu, tenant sur ses genoux le corps de son divin Fils.
Ce groupe est la sculpture la plus ancienne de l'église et le point de départ de toutes les autres. Son style et l'arc surbaissé qui l'encadre, indiquent le milieu du xv e siècle. Il peut être par conséquent antérieur au priorat de Philibert de la Croix.
La Compassion de la Vierge a été la grande dévotion du
xv 6 siècle. Il n'est pas de sujet sur lequel se soit autant exercé le ciseau des sculpteurs de cette époque, en France, en Allemagne et en Italie. On en retrouve encore des représentations nombreuses, de toutes dimensions, dans les églises et les musées. La Renaissance même les continua, et la Pietà qu'on admire à Saint-Pierre de Rome est sans contredit une des œuvres les plus belles et les plus chrétiennes de Michel- Ange. Cette scène, en effet, cette douleur qui n'est semblable à aucune douleur, cette Mère qui présente son Fils à Dieu, non plus dans le^joies de la maternité, mais dans les angoisses de l'agonie, résume et continue la Passion du Sauveur. Marie prononce aussi son consumtnatum est, et le corps défiguré de son Fils devient le titre authentique de notre adoption au calvaire.
Le groupe de Solesmes n'est pas sans valeur. La sculpture en est fine, naïve, étudiée; elle appartient bien à notre art national. L'influence flamande se fait tout au plus sentir dans les draperies copiées sur les riches étoffes introduites en France par le luxe des ducs de Bourgogne. Le demi-relief de la Vierge indique que le groupe a été exécuté pour la place qu'il occupe; peut-être était-il accompagné de deux anges dans le vide de l'arc surbaissé. Cet arc était sans doute encadré d'un motif d'architecture qui a été détruit, lorsqu'on plaça les colonnes et la frise de la Renaissance qui ornent maintenant l'autel. Une de ces colonnes porte la date de 1 553; il est évident que cette décoratio^ n'a pas été faite pour cette place, puisqu'on a été obligé de supprimer la colonne du milieu qui eût fait un singulier rétable pour l'autel et qu'eût caché le groupe de la Compassion. Nous en expliquerons la provenance, en étudiant la chapelle gauche du transsept. Nous parlerons aussi alors du bas-relief représentant le massacre des Innocents que les religieux de la congrégation de Saint-Maur ont encadré de marbre noir. C'est une curieuse copie de la