‹ Les sculptures de SolesmesChapitre 7 sur 48 · STATUE DE SAINT PIERRE · texte numérisé non relu

STATUE DE SAINT PIERRE

Le successeur de Philibert de la Croix fut Mathieu de la Motte que son mérite et ses vertus firent nommer abbé de la Couture en i486. Les travaux considérables qu'il fit exécuter dans son abbaye permettent de croire qu'il poursuivit la restauration commencée de l'église et des bâtiments du prieuré de Solesmes, pendant les années qu'il le gouverna. On sait qu'il en améliora les fermes et qu'il donna les preuves d'une habile et sage administration; mais le plus grand service qu'il rendit, fut certainement de désigner pour son successeur Guillaume Cheminart.

Guillaume Cheminart fut un des grands prieurs de Solesmes, et on doit associer son nom à celui de Jean Bougler dans la gloire artistique du monastère. Son priorat fut, il est vrai, de courte durée, puisqu'il le commença en i486 et qu'il donna sa démission en 1495, mais il vécut jusqu'en i55o et il exerça nécessairement une heureuse influence sur son successeur, Philippe Moreau, qui avait été son cellérier. Il fut aussi l'ami de Jean Bougler, qu'il aida de ses conseils et de ses ressources. Il devait avoir, par sa naissance, une fortune considérable et de nombreuses relations de famille; il paraît avoir été dans d'ex-

LE TOMBEAU DE NOTRE-SEIGNEUR l3

cellents rapports avec les seigneurs de Sablé, qui accordèrent à sa demande, des droits importants aux moines de Solesmes et contribuèrent généreusement à l'embellissement de leur église. Il est hors de doute que ce fut Guillaume Cheminait qui fit exécuter les sculptures du tombeau de Notre-Seigneur. Il fut enterré à la place d'honneur, dans le sanctuaire près du maître-autel.

Si nous étudions d'abord l'ensemble du monument élevé par Guillaume Cheminart, nous en admirerons l'heureuse disposition. Comme aux belles époques de l'art, c'est l'architecture qui est maîtresse de la sculpture et qui assigne à chaque sujet, à chaque personnage, sa place et son rang. L'artiste veut représenter, dans la chapelle du Crucifix, la scène du Calvaire et il le fait avec simplicité, clarté, unité, dans un ordre vraiment liturgique. Son sujet principal était l'ensevelissement de Notre-Seigneur, mais il l'entoure de tous les souvenirs de la Passion. Le tombeau devait être à la partie inférieure. Il ne songe pas pour la grotte du Saint-Sépulcre à une imitation puérile de la nature; il la représente par une voûte surbaissée qui n'est soutenue par aucune colonne, mais qui est encadrée seulement par des moulures larges et sévères. Une bordure de petits arcs trilobés et des rinceaux de feuillages habilement fouillés, remplacent les plantes grimpantes et les fleurs du rocher.

Au milieu de la grotte est le tombeau où descend le Christ, étendu dans son linceul que tiennent, aux deux extrémités, Nicodème et Joseph d'Arimathie. Au fond, la Vierge défaillante est soutenue par saint Jean, son fils adoptif. Deux saintes femmes l'accompagnent et compatissent à sa douleur, ainsi qu'un disciple fidèle qui porte un vase de parfum. Sur le devant du tombeau, une sainte Madeleine, assise, les mains jointes et dans l'attitude de la méditation et de la prière ; deux soldats debout, revçtus de magnifiques armures. Les murs de la grotte sont ornés de

quatre petits anges, dont deux tiennent des chandeliers et les autres le voile de la Véronique et la bourse des trente deniers de Judas. Des nervures de la voûte descend, au milieu de l'arcade, un pendentif qui servait à exposer la relique de la sainte Épine pour laquelle Guillaume Cheminait avait fait faire un reliquaire d'argent. L'ange qui le soutenait tient une banderole où sont écrits ces mots : Factus inpace locus ejus, Ps. LXXV, 3i, C'est le lieu de son repos.

Au-dessus du sépulcre, les prophètes annoncent la résurrection et la gloire du Sauveur. David présente ce texte : Nec dabis sanctum tuum videre corruptionem, Vous ne permettrez pas que votre Saint voie la corruption (Ps. XV, 10), et Isaïe cet autre texte : Erit sepulchrum ejus gloriosum, Son sépulcre sera glorieux (Is. xi, 10); enfin dans la partie supérieure, le Calvaire offre les trois Croix. Au centre , un ange tient la croix vide du Sauveur qui domine toute la composition. Elle est plantée sur le rocher où se voit la tête d'Adam qui a reçu les gouttes du sang rédempteur de sa race. Aux extrémités, les croix des deux larrons; à droite, le bon ; à gauche, le mauvais, mort dans les convulsions de l'impénitence; à leurs pieds, deux anges tiennent la colonne, les liens et le fouet de la flagellation, le roseau et la lance; plus haut, deux autres anges montrent la couronne d'épines et les clous.

Toutes ces figures se détachent sur des lignes d'architecture simples et sans profusion d'ornements. Les pilastres et la corniche qui encadrent le tombeau, sans s'écarter du cadre général du monument, offrent cependant un style différent. Ce ne sont plus les formes prismatiques du xv e siècle. Les moulures s'arrondissent et l'ornementation prend un caractère italien très-prononcé. De riches arabesques de la Renaissance décorent les deux pilastres qui portent cette inscription : M . CCCC*. IIH". XVP,

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Karolo VIII régnante. Cette date définitive du monu* ment explique la différence de style. En 1495, Charles VIII revenait de sa promenade militaire en Italie, d'où il rapportait plus d'œuvres d'art que de lauriers, et les artistes italiens qui l'accompagnaient venaient hâter la révolution déjà commencée dans notre art national.

Un examen plus particulier de la sculpture nous fera mieux apprécier le mérite du monument, et nous permettra de faire quelques observations qui nous mettront sur la trace des auteurs de cette oeuvre importante.

Nous signalerons d'abord, dans toutes ces sculptures, une différence de style et une variété de ciseau qui indiquent de nombreux artistes, obéissant à une même pensée, mais apportant, pour la rendre, l'individualité de leur talent. Il y a là évidemment l'œuvre collective d'un de ces ateliers du moyen âge que nous ne possédons plus, livrés que nous sommes à tous les caprices du mauvais goût et à la libre concurrence de la médiocrité.

Nous diviserons ces figures en trois groupes principaux : i° les anges du Calvaire et du tombeau qui représentent un art traditionnel ; ces figures d'inégal mérite sont exécutées surtout par des élèves ; 2 les personnages qui montrent une étude de la nature et un véritable progrès dans notre art national ; ce sont : les deux larrons, les prophètes David et Isaïe, la Vierge, les disciples et les saintes femmes qui assistaient à l'ensevelissement; 3° enfin,' les trois principales figures, le Christ, Nicodème, Joseph d'Arimathie et les deux soldats, où nous voyons l'intervention de l'art italien que nous avons déjà signalée dans les pilastres d'encadrement.

Les anges sont bien de la famille de ceux qui peuplent les monuments contemporains de Louis XI et de Charles VIII, avec leurs têtes enfantines, leurs expressions et leurs poses gracieuses, leurs ornements d'église, leurs

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étoles et leurs dalmatiques. ïl y a parmi eux différents degrés de perfection comme dans la hiérarchie céleste. Quelques-uns même semblent déchus de leur beauté primitive et portent l'empreinte d'une restauration maladroite. Nous indiquerons comme les plus remarquables ceux qui ornent les parois du sépulcre. Les deux larrons accusent une étude du corps humain très-rare à cette époque. Leur pose est un peu tourmentée, mais expressive : le bon larron est mort, la tête tournée vers son Sauveur qui lui a promis le paradis; le mauvais larron, dont le dernier souffle a été un blasphème, cache sous une épaisse chevelure son front penché vers la terre. Les détails anatomiques sont rendus sans être exagérés. L'artiste a pu prendre pour modèles les malfaiteurs qu'on rouait et qu'on rompait alors sur les places publiques.

David et Isaïe sont d'une sculpture large et sévère; leurs costumes ne sont pas très-historiques et rappellent le goût du xv° siècle, mais les têtes sont traitées à la manière antique, avec une régularité et une simplicité où se fondent tous les détails trop personnels. Les cinq personnages qui sont au fond du sépulcre et la Madeleine assise au premier plan, sont certainement un des plus beaux spécimens de notre art national, avant la Renaissance. La Vierge, le saint Jean et le disciple qui porte un vase de parfums sont des types traditionnels, mais les deux saintes femmes qui sont à leur gauche, sont des sculptures très-remarquables comme mouvement, expression et finesse d'exécution. L'étude de la physionomie, le modelé des traits, les détails du costume doivent faire reconnaître des portraits contemporains dans ces deux statues, ainsi que dans la Madeleine placée devant le tombeau. Cette Madeleine jouit d'une réputation privilégiée entre tous les Saints de Solesmes. C'est là une de ces appréciations d'art que les touristes trouvent toutes faites dans les guides des voya*

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